‹ Les Amours du chevalier de Faublas (volume 5)Chapitre 6 sur 16 · I. M"^° de B... le connoissoit ce cabinet-là · texte numérisé non relu

I. M"^° de B... le connoissoit ce cabinet-là

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reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer toute votre nuit à la jeune personne, ou ne lui donner qu'une heure : quoi qu'il en soit , je m'en rapporte à vous sur le bon emploi du temps. Je ne m'étonne plus qu'il soit déjà question de la marier, la petite. Je conçois que cela peut être aujourd'hui pressant de plus d'une manière. Au reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je suis loin de vous reprocher le mystère que vous me faisiez de cette aventure; dans ce cas-ci, l'indiscrétion seroit vraiment une perfidie. Je vous en crois incapable. Je suis sûre que vous garderez un profond silence sur tout cela; je suis sûre que vous n'en avez rien dit h M. de Rosambert. — A M. de...? — Ne le connoissez-vous pas? — Trop bien ! — Je le crois; vous l'avez encore vu dimanche. — Dimanche ! — Comment ! est-ce que je me trompe de jour? est-ce que ce n'est pas... » Je me précipitai aux genoux de la marquise. « O ma généreuse amie! pardonnez-moi. — Au moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me relever, songez que vous êtes engagé d'honneur à venir me voir combattre encore mon ennemi. — Votre ennemi ne veut pas... — Tenir sa parole? Je saurai bien l'y contraindre. Faublas, seroit-il possible que son châtiment vous parût aujourd'hui moins juste et moins désirable? Ah! parlez: vos vœux décideront l'événement du com-

bat. J'aime mieux, n'en doutez pas, j'aime mieux mourir de la main du cruel, si vous me donnez une larme, que de l'immoler, s'il obtient un regret. Vous ne savez donc pas comme je le hais, le barbare! C'est de lui que me sont venus tous les maux que je ne puis supporter,... que je ne puis supporter! ajouta-t-elle en pleurant. Avant son lâche attentat dans ce village d'Holriss, je n'étois ■pas encore tout à fait malheureuse; je n'avois perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant, Faublas , est-il donc vrai que le perfide ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable perte , quelque chagrin inconsolable ? Ingrat 1 poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, ne dois-tu pas le détester autant que je t'aime? »

Mr^e de B... s'enfuit épouvantée de ce qu'elle venoit de dire : je volai sur ses pas, j'allois l'atteindre, j'allois... Elle se retourna vers moi. « Monsieur, me dit-elle, si vous m'osez retenir, vous ne me verrez de la vie. » Il y avoit sur sa figure un effroi si véritable, et dans son attitude quelque chose de si décidé, que je n'osai lui désobéir. Elle m'échappa.

A mon retour à l'hôtel, j'y trouvai M'ne (Je Fonrose, qui me demanda malignement comment se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m'apportoit d'ailleurs que des nouvelles malheureuses. Mf"e de Lignolle, depuis quelques jours assaillie

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de Kl foule des petites indispositions (|ui toutes annonçoienl sa grossesse, se sentoit aujourd'hui sérieusement incommodée. Il lui étoit impossible de quitter la chambre , et je ne pouvois l'aller voir, parce que M'"e d'Armincour, apparemment déterminée à ne rien négliger pour guérir sa nièce d'une passion dangereuse, venoit d'annoncer qu'elle ne retourneroit dans sa Franche- Comté qu'il la Saint-Jean. Elle venoit aussi de demander à M"ie de Lignolle, dans son hôtel même, un appartement que sa nièce n'avoit pu lui refuser. Ainsi, près de quinze jours s'écoulèrent, pendant lesquels nous n'eûmes, mon Eléonore et moi, d'autre consolation que d'envoyer souvent Jasmin chez La Fleur et La Fleur chez Jasmin.

Pendant cette quinzaine fatale, je n'entendis point parler de M"^^ Je B Il ne me vint de province aucun renseignement qui pût me donner l'espérance que la nouvelle prison de Sophie seroit bientôt découverte. Ainsi délaissé de tous les grands intérêts de ma vie, je n'avois plus que de tristes jours et de longues nuits.

Enfin M'"*^ de Fonrose invita le père et le fils à venir ensemble dîner chez elle. A sept heures précises du soir, je quittai, sous quelque prétexte, le salon de la baronne, et m'en allai, par des détours qui m'étoient connus, gagner son boudoir, dont la comtesse m'ouvrit la porte. Hélas! aprèi

de grands débats, il avoit été décidé la veille que je resterois seulement vingt minutes avec mon amie. Je ne passai la permission que d'un quart d'heure. Aussi je n'eus qu'à peine le temps de l'admirer, de l'embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que chaque jour elle me devenoit plus chère, qu'elle me paroissoit chaque jour plus jolie. Aussi elle eut à peine le temps de me jurer que dans mon absence elle ne vivoit pas, que sa tendresse étoit encore augmentée, que son amour iroit ainsi toujours croissant jusqu'au dernier jour de sa vie.

On disputoit au salon quand j'y rentrai: la contestation cessa dès que je parus. Apparemment que la baronne, cherchant quelque moyen d'occuper M. de Belcour, assez pour qu'il ne s'aperçût point de ma trop longue absence, n'en avoit pas trouvé de meilleur que de lui faire une bonne querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe le plus foible pour l'aider à tromper le plus fort; et tu assurerois constamment le bonheur de nos femmes, si tu pouvois longtemps durer entre elles.

L'heureux tête-à-tête que je venois d'obtenir ne fit que m'inspirer le désir plus vif de m'en procurer un moins court, malgré la tante d'EIéonore et mon père ensemble conjurés. Au milieu de la nuit suivante, rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui, le lendemain matin, fut approuvé de la baronne, et reçut à la fin du même jour son entière exécution. En

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m*éveillant je m'clois, par prëcaulioii, muni d'une forte migraine; h diner, je m'en plaignis encore beaucoup; et le soir, enfin, elle me causa des douleurs si fortes que M. de Beicour lui-même me conseilla de me coucher. Mon père, dès qu'il me vit endormi, s'en alla; et, dès qu'il fut parti, je ne dormis plus. Un coillcur adroit fut aussitôt, grâce ' à mon iiilelligcnt domestique, mystérieusement introduit jusque dans ma chambre. Grâce à mon adresse et grâce encore à Jasmin , ma femme de chambre, j'habillai fort passablement, de la tête aux pieds, M"« de Brumont, qu'un suisse très inattentif ou très discret ne vit pas sortir, et qu'un malhonnête fiacre conduisit aussitôt chez M"ie de Fonrose. Peu s'en falloit qu'il ne fût minuit. Nous avions jugé convenable de ne point aller plus tôt chez la comtesse, de peur que la marquise ne fût pas encore retirée dans son appartement. Aussi Mme de Fonrose, arrivant avec moi chez M. de LignoUe , eut-elle l'attention de ne point soulTrir que son carrosse entrât dans la cour de l'hôtel, parce qu'il ne falloit troubler le sommeil de personne. Il n'y avoit plus chez la comtesse que ses femmes et son mari; sa tante étoit allée coucher, comme nous l'espérions. « Comment! si tard? dit le comte. — Nous voulions, répondit la baronne, venir vous demander à souper, nous avons été forcément retenues ailleurs. Mademoiselle, ne

pouvant plus, à l'heure qu'il est, rentrer dans son couvent, n'a point accepté le lit que je lui offrois. Elle a mieux aimé venir vous redemander, pour cette nuit, la petite chambre qu'elle occupoit ici dans des temps plus heureux. — Elle a bien fait, répliqua-t-il. — Très bien ! s'écria mon Éléonore; et qu'elle vienne le plus souvent possible me surprendre aussi agréablement. — Monsieur votre père vous a donc mise au couvent? reprit M. de Lignolle. — Oui, Monsieur. — Où cela? — Pardon, il ne m'est permis de recevoir personne. — J'entends, poursuivit-il tout bas et d'un ton mystérieux : c'est à cause du vicomte. — Le moyen de vous rien cacher? — Oh ! j'en étois sûr, parce que les affections de l'âme me sont familières. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que j'ai vainement cherché ce jeune homme à Versailles; personne ne l'y connoît. — Je vous ai déjà dit, interrompit Mme de Fonrose qui prêtoit l'oreille, qu'il avoit en effet du crédit chez le ministre, mais qu'il se montroit rarement à la cour. — Et moi, j'ai prié qu'on ne me parlât jamais de lui , s'écria la comtesse. — A propos, reprit le comte, je vous en veux. — De quoi? — H y a quinze jours, vous venez au Gâtinois pour cette fête, et dès le matin vous partez sans... — On vous aura sûrement dit que des ordres pressans m'avoient forcée de revenir à Paris. — Et les charades, poursuivit-il, com-

ment vont-elles? — Assez mal depuis quelques semaines. Hier pourtant j'ai recommencé; mais si peu, si peu ! — Tant pis. Allons, Mademoiselle, il faut réparer le temps perdu. — Très incessamment, Monsieur. — Tenez! voilà votre écoliére que vous négligez, prcnez-y garde: on prendra de l'humeur, on vous renverra, et c'est moi qu'on choisira pour vous remplacer. — Non, Monsieur, répondit vivement M^^c Je Lignolle, n'y comptez pas. Il n'y a pas longtemps que cela m'a été proposé; mais je me suis déclarée, cela ne sera point. — Comment donc ! est-ce mademoiselle qui vous a fait cette étrange proposition? — Non, Dieu merci! — Là! là! Madame, elle y viendra peutêtre. Vous verrez, ajouta-t-il en me frappant sur l'épaule, vous verrez que c'est à la longue un métier fatigant. — Pour vous, répliqua sa femme; quant à M"^ de Brumont, je suis bien sûre qu'elle ne s'en lasse pas. — Assurément, Madame la comtesse, et tous ces jours-ci j'ai bien souffert de ne pouvoir pas venir vous donner leçon. — Eh bien ! interrompit M"^^ de Fonrose, donnez-lui leçon ; moi, je m'en vais. — Je ne vous retiens pas, répliqua son amie, car je me sens envie de dormir. — En ce cas, dit M. de Lignolle, je vais reconduire madame la baronne jusqu'à sa voiture, et de là me retirer chez moi. Une bonne nuit, Mesdames. »

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La comtesse aussitôt renvo}'a ses femmes, et, dès-que nous fûmes seuls, elle se jeta dans mes bras, elle paya de cent caresses mon heureux stratagème.

O vous, à qui parfois il fut donné d'entrer au lit d'une maîtresse adorée et d'y veiller toute une nuit pour elle, vous avez, si vous étiez vraiment digne d'une faveur si grande, vous avez goûté plus d'une espèce de ravissans plaisirs ! Le vulgaire des amans ne connoît que l'heure de la jouissance; les amans plus favorisés n'ignorent pas l'heure qui la suit. C'est celle d'une intimité plus douce, des éloges mieux sentis, des protestations plus persuasives, des aveux enchanteurs, et des épanchemens tendres, et des larmes délicieuses, et de toutes les voluptés du cœur. C'est alors qu'avec un intérêt égal le couple fortuné se rappelle sa première entrevue', ses premiers désirs; c'est alors que, ramenant sa pensée sur le présent qui le charme, il s'applaudit de tant de bonheur obtenu malgré tant d'obstacles; c'est alors que, n'apercevant plus dans l'avenir qu'une longue suite de beaux jours, il s'abandonne avec une confiance entière aux rêveries de l'espérance.

«Oui, dit-elle, j'ai formé le meilleur, le plus charmant des projets; nous pourrons vivre et mourir ensemble. Je ne ferai qu'une malle de mes bardes les plus nécessaires, j'emporterai mes bijoux

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seulement; je ne veux pas que ce M. de Lignollc ait à se plaindre d'avoir soulîert de nous le moindre tort. Nous sortirons de France, nous nous arrêterons où tu voudras; tout pays me semblera beau, puisque lu seras avec moi. Mes diamans valent bien trente mille écus , nous les vendrons; nous acliètcrons, dans une jolie campagne,... non pas un château, ni même une maison,... une cabane, Faublas! une cabane petite et gentille. Qu'il y ait seulement de quoi loger une personne, car nous ne serons qu'un. — Comme lu dis, ma charmante amie, nous ne serons qu'un. — Il ne nous faut pas deux pièces pour coucher. Est-ce que nous ferons deux lils, Faublas? — Oh ! non, pas deux lils. — Par exemple, le jardin sera grand, nous le ferons cultiver... Tiens, nous marierons à quelque jolie paysanne un paysan bien pauvre, mais qui l'aimera; nous leur donnerons notre jardin, ils le cultiveront pour eux, et ils nous laisseront bien prendre ce qu'il faudra pour notre nourriture : nous n'aurons pas besoin de grand'chose ; toi et moi ne mangeons que pour vivre. A propos, je ne compte point avoir de femme de chambre. Quelqu'un scroit là [quand je voudrois te dire : Je t'aime, cela me gêneroit beaucoup. Quant 5 ma parure, ai-je donc besoin du secours do quelqu'un? Ne verrai-je pas bien comment il faudra m'arranger pour te plaire ? — Ah ! de toutes les manières

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tu me plairas. — Bon ! voilà donc qui est décidé» pas de femme de chambre... — Mais une cuisinière... — Est-ce que nous aurons une cuisinière? — Le moyen de faire autrement ? — Le moyen ? Tu crois que je ne saurois pas préparer notre dîner,... nos quatre repas? car nous aurons toujours faim... Cela sera sitôt prêt ! du beurre, du lait, des œufs, des fruits, une volaille. J'ai appris la pâtisserie, je te ferai des brioches, des galettes, et de temps en temps de bonnes petites crèmes... Oh 1 je te régalerai bien, tu verras! Est-ce que cela ne vous paroîtra pas meilleur, Monsieur, quand ce sera moi qui... — Meilleur! cent fois meilleur! — Ainsi, dit-elle en m'embrassant , nous ne serons donc qu'un dans la cabane!... Ecoute, notre argent que tu auras placé nous rapportera plus de cent louis. Voilà-t-il pas que nous serons immensément riches ! tu le vois : notre nourriture ne nous coûtera presque rien, et notre entretien se bornera à si peu de chose ! Un taffetas léger pour l'été, et pour l'hiver une indienne propre; c'est tout ce que je veux, moi. Il ne t'en faudra pas davantage non plus à toi, mon ami : tu n'as pas besoin de beaux habits pour paroître charmant. Nous dépenserons donc à peine la moitié de notre revenu. Nous pourrons, du reste, obliger encore quelques pauvres gens... La moitié pour nous, c'est beaucoup ! Cinquante louis pour les malheu-

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reux , ce n'est guère! Nous verrons; nous aurons d'abord retranché tout le superflu, nous économiserons ensuite sur le nécessaire. — Adorable enfant ! — Enfant! pas plus que vous... Il le plaît donc, mon projet, Faublas? — Il m'enchante ! — Que je suis heureuse d'avoir de l'invention ! vous n'auriez pas trouvé cela, vous... Je ne t'ai pas encore tout dit. Reste rarliclo le plus important.

— Voyons. — J'accoucherai, je nourrirai notre enfant. — Tu le nourriras, mon Eléonore? — Je le nourrirai et lui apprendrai... à t'aimcr de tout son cœur d'abord ! sois tranquille,... je lui apprendrai à broder, à jouer du piano... — Et encore à faire de bonnes petites crèmes, mon Eléonore : il ne sauroit avoir trop de talens... Eh bien! qu'est-ce donc, ma chère amie ? Tu pleures! — Sûrement je pleure! Vous riez, quand je parle sérieusement! quand je m'attendris, vous êtes gai! — Cette gaieté-là, je t'assure qu'elle est dans mon cœur... Eléonore, et moi aussi je veux l'élever, notre enfant : je lui apprendrai à lire... — Dans nos yeux tout l'amour que nous aurons pour lui, interrompit-elle. — A écrire... — Tous les jours! tous les jours il t'écrira dès le matin que sa mère t'aime mieux que la veille. — A danser... — A danser sur mes genoux, s'écria-t-elle en riant à son tour.

— A faire des armes... — Ah! pourquoi? Dans cette campagne où nous ne serons environnés que

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de bonnes gens qui nous voudront du bien, qu'a-t-il besoin de savoir tuer quelqu'un? — Tu as raison, mon Éléonore. Quand sa mère lui aura montré comment on se rend cher à quelqu'un, il sera, comme sa mère, défendu par l'amour de tout le monde. — Voilà mes desseins, Faublas, repritelle, j'étois sûre qu'ils auroient ton approbation. Nous allons donc passer ensemble le reste de notre vie ! nous allons sans obstacles nous adorer jusqu'à notre dernier soupir ! M"^e d'Armincour ne viendra plus me tourmenter de ses inutiles représentations. Ton père ne pourra plus t'arracher à ma tendresse. — Mon père, je l'abandonnerois ! — Eh! pourquoi non? j'abandonnerai bien ma tante. — Mon père qui m'idolâtre! — Ma tante ne me chérit pas moins. Au reste, s'ils ont en effet pour nous toute l'amitié qu'ils nous montrent, rien ne les empêchera de nous venir joindre. J'ai pensé que du lieu de notre retraite nous pourrions leur mander nos résolutions invariables. S'ils arrivent, ce sera pour nous un surcroît de bonheur; nous leur ferons bâtir une cabane à côté de la nôtre. S'ils résistent à nos prières plusieurs fois renouvelées, ce seront eux qui nous auront abandonnés : nous oublierons au sein de l'amour nos ingrates familles, et mutuellement nous nous tiendrons lieu de l'univers entier, — J'abandonnerois mon père et ma... ma sœur ! «

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O Sophie! je ne te nommois pas, mais déjà mes larmes te vcngeoicnt.

« Ta sœur pourra venir aussi; nous la marierons à quelque bon laboureur, à quelque honnête homme, qui n'épousera pas son bien, mais sa personne, et qui la rendra plus heureuse... Pourquoi ce silence, Faublas? pourquoi ces larmes? — Mon amie, tu me vois pénétré de reconnoissance. Tant de preuves de ton amour si tendre augmenteroient le mien, s'il pouvoit augmenter; mais, en y réfléchissant davantage, je suis obligé de me l'avouer, et de t'en avertir : il est impossible de l'exécuter, ce projet... — Impossible! la raison? — Il y en a malheureusement plusieurs. — J'en connois une, ingrat! votre amour pour Sophie! — Je ne parle point de ma femme... Tu ne songes donc pas à la foule des malheureux que ta bienfaisance soutient, dont ta fortune est maintenant le patrimoine? — Ma fortune leur restera-t-elle , quand je serai morte de désespoir? — Tu ne songes pas à l'éclat que feroit ta fuite? Tous crieroient à la trahison, tous appelleroient tes sacrifices une folie, ta passion un dérèglement. Veux-tu laisser la mémoire détestée dans ta famille et déshonorée dans ta patrie?— Que m'importe, puisque je ne suis pas tout à fait inexcusable? Que m'importent les vains jugemens d'un monde qui ne me connoît pas, et l'injuste haine de mes parens qui m'ont sacrifiée?

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— Espères-tu que M"^e d'Armincour consente jamais à suivre, dans une terre étrangère, sa nièce condamnée par la voix publique? — Eh! que m'importe encore, que m'importe ma tante, quand il s'agit de mon amant? Cruel! voulez-vous donc me faire regretter le temps où je n'aimois que ma tante? — Enfin, puisqu'il faut te le dire, considère que, tous deux enfans , sujets et mariés, nous ne pouvons, ni l'un ni l'autre, échapper à la triple autorité de nos familles, du prince et de la loi. Contre ces forces réunies, mon Eléonore, il n'y a pas sur la terre, pas un seul asile pour deux amans. — Pas un asile! J'en trouverai, moi. Partons toujours, déguisonsnous bien, changeons de nom, cachons-nous dans le plus misérable village, on ne viendra pas nous y chercher; et, si l'on y vient, nous aurons contre nos persécuteurs une dernière ressource : nous nous tuerons. — Nous nous tuerons ! — Oui, vivre ensemble ou mourir! et je veux que vous m'enleviez ! et vous m'enlèverez ! — Nous nous tuerons ! Eléonore, et notre enfant? — Notre enfant? notre enfant?... Il a raison, s'écria-t-elle avec désespoir : il a raison! quel parti prendre? — Un parti... cruel autant que nécessaire... Mon amie, ma trop malheureuse amie,... te souviens-tu de ce que ta tante... te proposoit l'autre jour? — Et vous aussi, Faublas! vous me donnez cet horrible conseil! C'est mon amant qui m'invite à me jeter dans les

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bras d'un homme! — Élëonore, il ne me paroît pas moins pénible qu'à toi, ce sacrifice! il est affreux!... — Atîreux ! plus alîreux que la mort! -^ Eléonore, et notre enfant? «

Suffoquée par ses sanglots, elle ne put me répondre. Il me parut que le moment étoit venu de lui détailler avec force la foule des raisons qui dévoient la convaincre et la déterminer. « Tout cela peut être, me dit-elle enfin; mais comment ferez-vous que M. de Lignolle puisse jamais... — Mon amie, tu ne lui as laissé qu'un instant pour cette épreuve ; peut-être qu'en lui donnant une nuit tout entière... — Une nuit entière! Un siècle de tourmens!... Et, comme la première fois, il me faudra donc aller lui dire que je le veux ? — Gardons-nous-en bien. Tes fréquentes migraines, tes maux de cœur, et beaucoup d'autres indispositions doivent causer déjà quelques inquiétudes à M. de Lignolle. Si tu t'avisois de lui donner de pareils ordres après six mois de silence, ton mari pourroit concevoir de terribles soupçons. Nous n'avons d'autre moyen que d'avertir un médecin discret, adroit, complaisant, un médecin qui vienne examiner ta prétendue maladie, et qui t'ordonne... le mariage. — Où trouver l'homme dont vous me parlez? — Partout. Nos docteurs sont gens d'honneur, accoutumés à garder le secret des familles, à maintenir dans les ménages

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la paix et... — C'est-à-dire que j'irai confier à un étranger... — A un étranger!... En effet, je n'en vois pas la nécessité... Un ami peut... Tiens, je me charge d'amener le médecin... Tes pleurs recommencent , mon Éléonore ! Ah ! comme le tien, mon cœur est déchiré... — Je vais m'immo- 1er, dit-elle en sanglotant , et je lui deviendrai moins chère. Je ne serai plus sa femme, je serai seulement sa maîtresse. »

Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis de vains efforts pour la consoler du malheur qui la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu'à quatre heures du matin. Alors, comme il falloit que je la quittasse, nous convînmes que, dans la journée du surlendemain, je lui amènerois le médecin, et que la nuit d'après verroit le sacrifice douloureux s'accomplir.

Cependant, tout préoccupé la veille du désir de la voir, j'avois, en songeant aux moyens de pénétrer jusqu'à son appartement, oublié les moyens d'en sortir. « Mon amie, j'y pense un peu tard : comment vais-je faire pour rentrer chez moi ? — Hélas! tu vas t'en aller, mon ami! — Oui, je n'ai que des habits de femme. Une jeune fille très parée, courant les rues toute seule à quatre heures dû matin, paroîtra bien suspecte. La garde m'arrêtera, et je ne me soucie pas du tout de retourner à Saint-Martin. — Bon! n'est-ce que cela? ré-

pondil-cllc. Allcnds. Je vais me lever aussi ; nous éveillerons La Fleur : sans faire de bruit, il mettra le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique, je te reconduirai moi-même jusqu'à ta porte : nous serons ensemble plus longtemps. Ce malin, je dirai à M. de Lignollc qu'il ctoit indispensable que tu rentrasses à ton couvent à la pointe du jour. »

Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit entièrement dévoué, mit beaucoup de zèle à nous servir. M'"^ de Lignollc ne me quitta qu'au moment où mon fidèle Jasmin accourut au signal convenu m'ouvrir la porte de l'hôtel. J'allai rae jeter dans mon lit : dix heures sonnoient, quand M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma nuit avoit été bonne. « Parfaitement bonne, mon père. — Et la migraine? — La migraine... Ah I la migraine... me cause encore quelques douleurs sourdes; mais n'importe. Puissé-je, au prix de plusieurs jours de souffrance, obtenir quelquefois des nuits pareilles à celle que je viens de passer ! »

Comme je parlois encore, mon bonheur amena chez moi M. de Rosambcrt. Mon père, qui n'avoit pas vu le comte depuis son malheureux combat de la porte Maillot, le combla d'honnêtetés. Cependant le baron finit par descendre chez lui. Resté seul avec moi , Rosambert recommença ses plaintes : « C'étoit bien votre parole d'honneur

que VOUS m'aviez donnée, et pourtant quinze jours encore se sont écoulés... — Vous le voyez, mon père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous, mais avec lui. — Cela me procureroit du moins le plaisir de vous voir. — Tenez, Rosambert, trêve de politesse, et convenez que la visite du baron ne vous amuseroit pas autrement. M. de Belcour est très aimable; mais il est mon père. C'est la société des jeunes gens que vous aimez. — C'est celle que je préfère... Chevalier, savez-vous une grande riouvelle ? Vous vous rappellerez peut-être certaine comtesse très obligeante qui, la première fois que je vous conduisis au bal, s'empara de moi pour vous livrer à Mi^e de B... ? — Sans doute, je me la rappelle, elle est assez jolie. — Ne me le dites pas : personne ne le sait mieux que moi. Cette comtesse étoit depuis longtemps l'intime amie de la marquise : on assure que ces deux femmes avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont brouillées néanmoins. Leur rupture fait grand bruit dans le monde; on en parle très diversement. Un de ces jours, allant rendre à la marquise de Rosambert ' ma première visite , je trouvai chez elle l'aimable comtesse, qui me fît infiniment d'amitié: il ne m'a pas été difficile de voir qu'elle vouloit se fortifier de mon alliance. — Ah ! laissons

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