I . Sa mère
cela... Rosamberl, vous êtes arrive bien à propos : j'allois vous écrire, vous prier de me rendre un important service. »
Je ne lui cachai de mes aventures avec M"^« de Lignolle que celles où M^'^^ de B... se trouvoit mêlée : je lui parlai beaucoup de la tante et de la nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de la cousine. Mes récits, ainsi tronqués, lui fournirent encore un inépuisable sujet de plaisanteries, et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée : « Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour aller visiter de jolies malades; il est d'ailleurs impossible de refuser une aussi joyeuse commission que celle dont M''^ de Brumont m'honore. Demain elle me trouvera chez la comtesse, prêt à répondre à sa confiance; demain elle me rendra cette justice de convenir que le plus habile docteur n'eût pas pris de meilleures mesures que moi pour assurer à l'important M. de Lignolle les honneurs de la paternité, a
Un moment après le départ de Rosambert, la baronne vint nous voir. Je fus d'abord surpris de l'entendre ainsi parler à M. de Belcour : u M. de Lignolle n'a point épousé sa femme, c'est un fait que personne n'ignore. Cependant sa femme est enceinte, vous le savez, Monsieur le baron : car cet aveu, dont elle vous a tout h. coup étonné, elle en eût incessamment, avec la même franchise, ré-
joui son mari , si M^^ d'Armincour ne s'y fût opposée. Il est maintenant question de sauver l'étourdie, qu'on doit plaindre. Il n'y a pour cela qu'un moyen, c'est de faire en sorte que l'indigne époux consomme son mariage, ce qui n'est pas une chose facile; mais quelque chose de plus difficile peut-être, c'est de déterminer M^^^ de Lignolle à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier que le père de son enfant qui puisse amener la malheureuse mère à cette résolution, pour laquelle quiconque connoîtra l'amant et le mari sentira qu'il faut du courage. Un médecin doit être averti, qui rendra l'arrêt conjugal : le mari se l'entendra prononcer, la tante en pressera l'exécution. Tout est prêt pour demain; tout va manquer, si M^le de Brumont ne vient pas. Permettez donc, Monsieur le baron, que, dès le matin, je vienne prendre ici votre fils déguisé pour le conduire chez M™e de Lignolle. M"e de Brumont y passera la journée; je vous la ramènerai le soir. Le lendemain, cependant, il faudra qu'elle y retourne encore un moment. La petite femme désolée aura besoin qu'un regard de son amie la console. Le lendemain, votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra dîner avec vous. »
M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions, garda quelque temps le silence. «Madame, dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas
DU C 1 1 E V A L I K R D H F A U B L A S i 4 î
quitter ce jcune homme un instant?» Elle le promit ; il m'adressa la parole : « Mettez deux fois encore les habits de M''<^ de Brumont ; mais songez (|u'il vous faudra les quitter ensuite , pour ne les reprendre jamais. »
Il n'y avoit pas un quart d'heure que M"^^ de Fonrose avoit pris congé de nous, lorsqu'il vint à M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa lecture, le baron prit un air sombre, il donna même quelques signes d'impatience, et s'écria plusieurs fois: « En effet,... cela paroît très vraisemblable...— Une nouvelle fâcheuse, mon père? — Fâcheuse ! oui, mon fils. — Il n'est pa5 question de Sophie ? — De Sophie !... point du tout. — Ni de ma sœur ? — Ni de votre sœur... Adieu, Monsieur. Monsieur, dormez bien cette nuit , quoique la dernière ait été bonne... Monsieur, reprenez demain votre déguisement perfide, et même après-demain matin , je l'ai permis;... mais que ce soit pour la dernière fois!... pour la dernière fois, comprenez-moi bien. »
Le lendemain , avant midi , la baronne et moi étions chez M"^<^ de Lignolle; mon médecin ne se fit pas longtemps attendre. Personne n'eût reconnu, dans son nouveau costume', l'ami du chevalier de Faublas. Ce n'étoit plus cet élégant jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de grâces et d'amabilité. C'étoit pourtant un joli
docteur, galant, mielleux, presque léger, presque charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à mon Éléonore.
« Voilà la malade, il n'y a pas besoin de me la montrer! Ce que c'est que cette maladie pourtant! où va-t-elle se nicher? sur une figure et dans des yeux comme ça! je vous demande si ce n'est pas une folie? Il faut bien connoître la malicieuse pour l'aller chercher là. Mais patience ! nous la ferons déguerpir... — Monsieur le docteur connoît la pièce nouvelle? — Elle ne vaut rien... Je ne l'ai pas vue, je n'ai pas un moment de répit! la foule des malades se jette sur moi! Au reste, c'est assez naturel : on est las de se faire enterrer par d'autres... Belle dame, voyons le pouls... Ah! la jolie main! la charmante main! » Il la baisa. «Que faites-vous? lui dit la comtesse en riant. — Oui, répondit-il, je sais bien que les autres le tâtent; moi, je l'écoute: à travers cette peau si fine, je pourrois même l'apercevoir. »
La marquise d'Armincour.
Il est gai, le docteur!... (Bas à Faublas.) Recevez mes remerciemens : c'est vous sans doute qui déterminez ma nièce à prendre le seul parti qui la puisse sauver? Ajoutez à ce bienfait celui de ne la jamais revoir : je dirai, malgré vos torts, que vous êtes un honnête homme.
ROSAMBERT.
Il cûuri un bruit do guerre. L'empereur a des projets de conquêtes. Si j'ctois à la place du Grand Seigneur, je rassemblerois cinq cent mille hommes, je passcrois le Danube... Il est agité, belle dame.
La Comtesse, en riant.
Qui? le Grand Seigneur ou le Danube?
RoSAMBERT.
Bien! bien! nous vous guérirons, vous aimez à rire... Votre pouls, ma belle dame; il y a je ne sais quoi qui le fait aller trop vite... Et j'irois assiéger Vienne... Madame se plaint de maux de cœur, je crois?
La Comtesse.
Vous vous trompez, Docteur; j'en ai, mais je ne m'en plains pas.
RoSAMBERT.
Cependant il faut prendre garde : on ne badine point avec le cœur! c'est la partie noble... Vous sentez bien que, si je l'assiégeois, ce ne seroit pas pour ne le pas prendre; et, quand je l'aurois pris, j'enfilerois tout droit la grande route de Saint- Pétersbourg pour aller faire une visite à cette ambitieuse impératrice... A-t-elle un bon sommeil ?
Mademoiselle de Brumont.
Docteur, les ambitieux ne dorment guère. Vie du Chevalier de Faublas, V. 19
ROSAMBERT.
Oh ! c'est de madame que je parle.
La Comtesse, riant toujours.
Moi, c'est autre chose; depuis quelque temps je dors mal... (Elle prit un air sérieux et tendre; puis, me lançant un regard prompt , mais significatif, elle ajouta:) Je n'ai pourtant jamais eu qu'une ambition, celle de me passer des ordonnances du médecin.
RoSAMBERT.
Vraiment , belle dame , je conviens que le meilleur seroit de pouvoir s'en passer; mais il faut céder à la nécessité quand elle presse... A la fin de la campagne, je reviendrois me délasser dans mon sérail... Mais je voudrois avoir des Françoises dans mon sérail! et vous, Monsieur le comte?
M. DE LiGNOLLE.
Moi aussi.
RoSAMBERT.
Ah! c'est qu'il en faut convenir, il n'y a rien de si aimable que les Françoises ! J'en vois ici plusieurs qui sont charmantes; et, pour votre part. Monsieur, vous en possédez une qui en vaut mille; mais jugez quels délices ce seroit si vous en aviez encore deux ou trois cents comme celle-là, sans compter beaucoup d'autres que vous feriez venir d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, de Golconde,
(Je Cachemire, de rAfriijUC, do l'Amcri(|ue, cl do toutes les parties du monde enfin !
La Baronne, en riant .
Doucement, Docteur. Quel sultan vous seriez!
La Comtesse , à son mari.
Je crois que tant de monde ne vous donnoroit (jue de l'embarras.
RosAMBERT, à lit comtcssc.
Oui! un peiil mouvement d'humeur jalouse! N'allez pas vous fâcher contre moi : ce n'est pas sérieusement que je conseille à monsieur le comte... [A M. de LignolU.) Lui donnez-vous beaucoup d'exercice ?
M. DE LiGNOLLE.
De l'exercice? Elle en piend trop, elle se tue.
RoSAMBERT.
Les jeunes femmes aiment cela, et elles ont raison. Il est rare qu'elles s'en trouvent mal. Madame a de l'appétit ?
La Comtesse.
J'en avois, je le perds.
RoSAMBERT.
Vous le perdez... Vous ne dormez pas... Belle dame, votre âme est affectée de quelque peine secrète.
M. DE L1GNOLI.E.
Docteur, vous vous connoissez aux affections de l'âme.
ROSAMBERT.
Mieux que personne.
M. DE LiGNOLLE.
Mieux? c'est bientôt dit. Mais voyons, souffrez que je mette votre profond savoir à l'épreuve : mon âme à moi, est-elle dans son assiette ordinaire?
RoSAMBERT.
Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien qu'il y a dans ce moment-ci quelque chose qui la gêne ?
M. DE LiGNOLLE.
Eh quoi ?
RosAMBERT, avcc humeur.
Vous me poussez! je vais tout dire : ce qui met votre âme à la gêne, c'est d'abord l'état de madame, parce que, si la maladie devenoit sérieuse et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé de rendre la dot.
M. DE LiGNOLLE, avcc hauteur.
Monsieur le docteur, vous me manquez!
RosAMBERT, ûvcc vlvacité.
C'est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi ne traitez-vous pas les savans avec la considération et les ménagemens qu'ils méritent?... Ce qui tourmente encore votre âme, c'est la composition de quelque ouvrage d'esprit qui ne va pas aussi bien que vous le voudriez. Car moi, je ne m'arrête
pas 5 votre habit, qui me dit que vous êtes homme d'épée : c'est votre âme que je regarde; elle est peinte... dans votre maintien,... dans vos yeux. ]*y vois que vous cultivez les lettres avec succès.
M. DE LiGNOLLE, avCC ]oU.
Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile homme... Il est vrai que je suis maintenant très tourmenté d'une charade...
ROSAMBERT.
Quoi ! j'aurois le bonheur de parler à ce monsieur de Lignolle qui remplit les papiers publics de ces quatrains, qui alimente le Mercure de ces petits chefs-d'œuvre...?
M. DE Lignolle, transporté.
Chefs-d'œuvre? Vous êtes trop bon. Au reste, je suis le monsieur de Lignolle dont vous parlez. Rosambert.
Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de
respect...
M. de Lignolle.
Vous vous moquez ! pardonnez vous-même : car j'avoue qu'en effet il est difficile de pousser plus loin la science de l'âme...
Rosambert.
J'ai entendu dire que madame la comtesse se mèloit aussi de charades.
La Comtesse.
Oui, j'en ai fait une.
i5o LA FIN DES AMOURS
ROSAMBERT.
Très bien, belle dame; et continuez, cela vous dissipera. N'allez pas vous inquiéter de votre maladie : votre maladie ne sera rien. Il y a seulement dans tout cela un peu de plénitude... Oui, il y a de la plénitude. Mais d'où vient?
Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps réfléchir; puis il regarda la comtesse avec la plus grande attention. « D'honneur, s'écria-t-il ensuite, je n'y conçois plus rien! car, enfin, c'est une maladie de fille ! et pourtant cette jolie personne est madame la comtesse. [A M. de Lignollcj très bas, mais très distinctement, de manière que nous ne perdîmes pas un mot:) Dites-moi : vous négligez donc beaucoup votre charmante femme? » Nous ne pûmes entendre la réponse du mari; mais Rosambert reprit : « Il faut bien que cela soit , car il y a plénitude, engorgement, pléthore complète; et, si vous n'y mettez ordre, la jaunisse infailliblement viendra; et après la jaunisse,... ma foi! vous rendriez la dot, prenez-y garde. »
M. DE LiGNOLLE, d'une voix altérée.
Je vous assure que ce n'est pas la dot...
RosAMBERT, à M'"« de Lignollc.
Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée ?
DU cm: V AMER DE FAUBLAS " i5,
La Comtesse.
Bientôt huit mois, Docteur.
ROSAMBERT.
Huit mois ! mais vous devriez être sur le point d'accoucher... Monsieur le comte, vite un enfant à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne réponds plus des événemens.
M. DE LlGNOLI.E.
Docteur, observez...
La marquise d'Armincour, durement.
Point d'observations. Un enfant!
La Baronne , d'un ton caressant.
Un enfant à cette petite. Qu'est-ce que cela vous coûte !
M. DE LiGNOLLE.
Mais...
RosAMBERT, d'un ton an^ical.
Ah ! pas de mais ! Un enfant !
La marquise d'Armincour, en pleurant.
Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez peut-être l'impossible.
RoSAMBERT, en montrant la conitesse.
Comment! l'impossible? est-ce que madame ne le voudroit pas?
La Comtesse, les larmes aux yeux.
Je... je...
r52 LA FIN DES AMOURS
Mademoiselle de Brumont, se jetant aux genoux de M'^^ de LignoUe, très bas.
Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant... {Haut.) Madame la comtesse, si vous payez de quelque retour le tendre attachement de votre tante et celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez.
La comtesse leva les yeux au ciel, puis les ramena sur moi; puis, laissant tomber sa main dans la mienne, elle fit entendre avec un profond soupir le fatal : Je le veux.
RosAMBERT, à M. de LignoUe.
Elle le veut, qu'avez-vous à dire?
Madame d'Armincour, avec des sanglots.
Qu'il ne le peut pas, le traître!
RoSAMBERT.
Qu'il ne le peut pas! voilà ce qu'on ne me fera jamais entendre. La répugnance n'est pas probable. Cette femme est charmante!... Ce n'est pas non plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore. Quel âge à peu près? Soixante ans?
M. DE LiGNOLLE, wi peu fcLché.
Guère plus de cinquante. Monsieur.
RoSAMBERT.
Vous voyez bien; mais, en eussiez-vous le double, voilà des appas capables de ressusciter un centenaire.
DU CHEVALIER DE F AU B LAS i53
La Baronne.
Oui, Docteur; mais permettez une citation :
On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois, Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables, Ont trop peu de talent pour former leurs semblables.
(Destouches, Philosophe marié.) ROSAMBERT.
Messieurs les gens d'esprit, soit. Mais un homme de génie! un homme comme monsieur est en tout point supérieur aux autres hommes... Attendez cependant, il est très possible que nous ayons tous raison, et je vais vous le démontrer : les gens qui composent forcent, par de perpétuelles méditalions, le sang et les humeurs à se porter continuellement vers la tête. C'est donc au cerveau que tous les esprits affluent. Malheureusement le cerveau, sans cesse exercé, ne se fortifie qu'aux dépens des autres parties qui languissent. Tenez, par exemple : le bras gauche, dont vous vous servez bien moins que du bras droit, n'est-il pas aussi le plus foible, et de beaucoup ? Eh bien ! voilà précisément ce que c'est. La tête d'un homme de lettres est son bras droit; chez lui tout le reste est gauche. C'est tant mieux pour la gloire; mais c'est tant pis pour l'amour.
Madame d'Armincour.
Je me soucie bien de la gloire, moi! ai-je marié ma nièce pour qu'on lui fît do la gloire?
i54 LA FIN DES AMOURS
ROSAMBERT.
Vraiment! voilà ce que disent toutes les dames; mais consolez-vous, il y a du remède à cela. Moi, qui vous parle, j'ai fait, en pareil cas, une cure miraculeuse. C'étoit pour une académie de province. Oui, toute une académie étoit attaquée du mal dont monsieur paroît considérablement affligé. On ne voyoit dans cette petite ville que des visages de femmes allongés et jaunes. Les épouses de province, qui n'entendent point raillerie sur l'article, ne mourroient pas sans se plaindre. Elles crioient contre la littérature; elles crioient! C'étoit un tapage d'enfer. Leur bonne étoile voulut que je passasse dans le pays; on me reconnut, je fus appelé. Je vis d'abord qu'en rétablissant l'équilibre des humeurs et le cours du sang, chaque chose reviendroit d'elle-même à son état naturel. Je fis pour mes littérateurs, qui vouloient bien redevenir des hommes, une potion excellente, merveilleuse; une potion! une potion enfin! Le succès fut prodigieux. Dès le lendemain, chacune des crieuses avoit le teint sensiblement nettoyé. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette aventure, c'est qu'à neuf mois de là, le même jour, presqu'à la même heure, toutes mes académiciennes accouchèrent chacune d'un garçon bien fort, bien constitué; d'un garçon, voyez-vous! parce que les pères y avoient mis une ardeur incroyable... Ce qui me
DU CHEVAL1KF< D F. FAUBLAS i55
(ait rire, c'est une plaisante circonstance que je nie rappelle. Imaginez que ce jour d'accouciiement, pour lequel ces dames sembloient s'être donne le mot, rtoit justement un jour d'assemblée. Chaque mari perdit son jeton. Ce fut un grand sujet de chagrin pour les chefs de la littérature; ce fut un grand sujet d'amusement pour toute la ville. Monsieur le comte, je vais rentrer chez moi, afin de vous composer une potion pareille. Seulement j'estime qu'ayant plus de génie que ces messieurs, vous devez être plus malade qu'ils ne l'étoient : en conséquence , je doublerai les doses. Ce soir, je vous enverrai le paternel breuvage , avalez-le-moi d'un trait , et je vous réponds que cette nuit madame en aura des nouvelles. Demain matin, M"e de Brumont et moi, nous viendrons admirer l'effet du remède. (// ajouta d'un ton plus bas : ) N'y manquez pas, au moins, cela presse. Ce seroit vraiment dommage d'enterrer cette jeune femme,... et de rendre sa dot. Je vous quitte, tout Paris m'attend. Bonjour, Monsieur; votre serviteur. Mesdames.
Son départ me soulagea d'un pesant fardeau : car je voyois le docteur de plus en plus s'animer, et je tremblois qu'il n'eût déjà trop loin poussé la plaisanterie. L'air satisfait de M. de Lignolle et son ton plein do confiance me rassurèrent. Sans être ému des pressans reproches de M"^^ d'Armin-
i56 LA FIN DES AMOURS
cour, il lui fit cette orgueilleuse réponse : « Est-ce ma faute si l'amour et la gloire ne s'accordent point? N'avez-vous pas entendu le docteur? C'est un fort habile homme, je vous le certifie; et, puisqu'il se charge de rétablir l'équilibre, vous verrez ce soir, vous verrez! » Il s'en alla très content de lui.
Dès qu'il fut parti, la baronne, qui n'en pouvoit plus, éclata de rire. « Où donc avez-vous déterré ce médecin vraiment aimable? demanda-t-elle. — En effet, interrompit la comtesse, qui rioit et pleuroit en même temps, il est bien amusant, votre ami. Bien amusant! il a trouvé le moyen d'égayer l'un des plus pénibles momens de ma vie. — Et ce qu'il dit est plein de raison, s'écria M"^^ d'Armincour, plein de sens! Comment s'appelle ce charmant garçon ? — Rosambert. — Le comte de Rosambert ? dit la baronne; le malheureux amant de Mn^e de B. . . ? J'ai entendu parler de lui très avantageusement. Il me paroît digne de sa réputation. — Le comte de Rosambert? répéta la marquise; mais c'est bien ce nom-là,... c'est bien celui dont on m'a parlé pour... Il est votre intime ami? — Oui, Madame. — J'en suis fort aise, ce jeune homme porte sa recommandation sur sa figure; il ne m'a pas l'air d'être un monsieur de Lignolle. »
Mme d'Armincour ne tarda point à me deman-
DU CHEVAL! KR DE F A U B I. A S iS;
dcr poliment si je ne m'en allois pas. La comtesse aussitôt déclara qu'elle prélendoit que je restasse avec elle toute la journée ; elle protesta même que je ne la quitterois qu'au moment fatal; cl que, si elle étoit contrainte b. me renvoyer plus tôt, M. de Lignolle n'entreroit pas dans son appartement. ((Encore une imprudence! s'écria la marquise. Madame, je vous répète qu'il est temps que tout cela finisse. On commence à causer dans le monde. Il faut que des bruits très fâcheux s'y soient répandus sur votre compte, puisque plusieurs fois, depuis quelques jours, on s'est permis de faire, même devant moi, beaucoup de mauvaises plaisanteries sur une mademoiselledeBrumonlpour laquellevous aviez, disoit-on, l'amilié la plus vive; et comment votre secret, un secret de cette nature, confié depuis trop longtemps à tant de personnes, pourroit-il être biengardé? Manièce, je vous ensupplie, conduisezvous désormais par mes conseils. Si ce n'est pas pour l'amour de moi, que ce soit pour l'amour de vous. Ma nièce, ne vous perdez pas, ne vous obstinez point à garder aujourd'hui... — Ma tante, je veux qu'elle reste jusqu'au soir, et que demain, de bonne heure, elle vienne essayer de me consoler... — Vous voulez qu'elle reste? Il y faut bien consentir. Vous permettrez du moins que je ne vous quitte pas. — Hélas! vous pourriez nous quitter sans aucun risque; vous le pourriez aujour-
iS8 LA FIN DES AMOURS
d'hui comme demain... Le même jour, je vous le jure, ne verra pas un partage odieux. »
Mon Éléonore, quoiqu'en effet la marquise ne nous quittât point, trouva le moment de me dire : « Ma tante ne sait pas que tu as dernièrement passé la nuit ici, j'ai prié M. deLignolle de le lui laisser ignorer; je l'en ai prié sous prétexte que M^^ d'Armincour, naturellement causeuse, le diroit peutêtre à quelqu'un qui, par hasard, pourroit le rapportera ton père et te donner beaucoup de chagrin. Ainsi, tu vois, mon bon ami, que nous pourrons avoir encore plus d'une nuit fortunée... Mais ce ne sera ni demain, ni même... Oh! je ne pourrois pas ainsi passer tout d'un coup des bras d'un homme aux bras de mon amant. »
La journée, qui fut triste, nous parut néanmoins trop courte. On ne manqua pas d'apporter la potion fatale. Le comte s'en empara d'abord avec avidité; mais nous le vîmes, dès qu'il l'eut goûtée, faire une terrible grimace. Il finit même par mettre sur la cheminée le vase heureusement à peu près vide, et M"^^ d'Armincour ne put jamais le décider à boire la petite quantité de liquide qu'il venoit de laisser.
Le moment cruel arriva. La comtesse se mit au lit quand minuit fut sonné. Je la vis mouiller son traversin de ses larmes, je la vis baiser furtivement la place où ma tête avoit reposé la surveille. Ma
chère Elconore ! quel adieu sa voix me fit cnlendrc, et de quel regard clic l'accompagna! mon ûmc en fut déchirée. Cet accent plaintif et ce douloureux coup d'œil sembloieni également me reprocher l'horrible sacrifice qui devoit bientôt s'accomplir. Ma chère Éléonore! elle ctoil pâle et tremblante comme un criminel condamné. Est-ce bien là cependant, est-ce là cette femme qui, six mois auparavant, disoit à son mari, d'un ton si décidé : Je U veux? Amour, ô tout-puissant amour! quel empire exercez-vous donc sur nos esprits et dans nos cœurs?
Je rentrai chez moi désespéré. M. de Belcour fit de vains efforts pour dissimuler l'intérêt qu'il prenoit à mes nouveaux chagrins. QjLielIe nuit je passai! Pardonnez pourtant, ma Sophie, pardonnez : ce ne fut pas tout à fait vous qui, cette fois, causâtes ma cruelle insomnie; mais du moins vous sûtes encore, autant que votre infortunée rivale, exciter mes vifs regrets et ma tendre commisération; mais du moins vous fûtes à mon lever l'objet de ma première sollicitude.
«Mon père, vous m'aviez dit que dans quinze jours nous irions chercher ma femme; plus de quinze jours se sont écoulés... — J'ai, me répondit-il avec assez d'embarras, j'ai des affaires indispensables à terminer d'abord... Je ne crois pas que maintenant cela puisse être long... Prends patience
i6o LA FIN DES AMOURS
encore quelques jours, seulement quelques jours. — Adieu, mon père. — Où donc allez-vous de si bonne heure? — M'habiller pour me rendre chez la baronne, et de là chez la comtesse... Vous me l'avez permis... Je reviendrai sûrement dîner avec vous, mon père. »
Nous n'allâmes point chercher Rosambert : il nous avoit donné son heure; et nous fûmes chacun de notre côté si exacts qu'en arrivant à l'hôtel de M. de Lignolle, nous vîmes dans la cour la voiture du médecin. Cétoit un carrosse de louage assez bien choisi pour la circonstance : de grands marchepieds à la françoise, une caisse étroite et longue, une espèce devis-à-vis gothique; la demifortune d'un docteur. Nous rencontrâmes Rosambert qui montoit gravement l'escalier. M"^e d'Armincour vint, les larmes aux yeux, nous ouvrir la chambre à coucher de sa nièce. Sa nièce, au contraire, se précipita dans mes bras avec tous les signes de la plus grande satisfaction. Surpris, je lui demandai fort sèchement ce qui pouvoit lui causer de si joyeux transports. « Félicite-moi! s'écria-t-elle. Applaudis-toi ! ce monsieur de Lignolle,... il n'est toujours pas changé,.,, il n'est toujours pas M. de Lignolle;... et moi, je ne suis toujourspas safemme. Ton Eléonoren'est qu'à toi. »
A l'instant même, M. de Lignolle, qui avoit sans doute entendu le médecin arriver, entra; et,
DU CHEVALIhR DE FAUBLAS i6i
sans montrer aucune espèce de confusion, il adressa la parole à Rosambert : « Docteur, l'équilibre n'est pasrélabli ; que dites-vousdc cela? — Ce que je dis ! que ce n'est pas la faute de mon remède; que vous êtes un homme de génie comme on n'en voit guère. — Heureusement! s'écria la tante. — Un homme de génie incurable, poursuivit Rosambert; un homme de génie dont la tête sera toujours étonnante, mais qui du reste demeurera impotent toute sa vie. — Peut-être aurois-je bien fait de ne pas laisser cela? reprit le comte en montrant la fiole. — Certainement, vous auriez bien fait; mais n'importe. Ce que vous avez bu, Monsieur, auroit pu sufiire à quatre littérateurs ordinaires, et je ne sais pas amuser mes malades : puisque cela ne vous a rien fait, vous n'en leviendrez point. Jamais vous n'en reviendrez, jamais. — Qiioi! vous pensez que le cours...»
Le comte fut interrompu par la brusque arrivée de son frère, le vicomte de Lignolle, capitaine de vaisseau. L'impatient marin se précipita dans l'appartement de sa belle-sœur, sans attendre qu'on l'eût annoncé, C'étoit un homme de cinq pieds dix pouces, gros et fort à proportion, une espèce d'Hercule; au reste, des cheveux noirs, de grandes moustaches, une longue épée; l'air du monde le plus farouche, tous les gestes d'un grenadier, tout le maintien d'un coupe-jarret.
Vie du Chevalier de Faublai. V. 1 1
i62 LA FIN DES AMOURS
Le Capitaine.
Bonjour, mon frère; bonjour, tout le monde.
M. DE LiGNOLLE, d^un ton préoccupé.
Bonjour, mon ami... {A Kosambert.) Vous pensez que le cours du sang et des humeurs est invinciblement déterminé ?...
Le Capitaine.
Qui est malade ici?
Rosambert.
Madame votre belle-sœur.
Le Capitaine.
Elle est malade, cette femme! c'est peut-être tant mieux. Corbleu! nous verrons.
La Baronne, tout bas à M''^ de Brumontf qui vient de lancer au vicomte un coup d'œil menaçant. Je crois vous avoir quelquefois parlé de cet énorme personnage. Sa venue ici ne me paroît pas d'un bon augure. De la patience, surtout, et de la modération.
Rosambert.
Monsieur votre frère aussi n'est pas tout à fait comme il devroit être.
Le Capitaine.
Qu'as-tu donc?
M. DE LiGNOLLE.
J'ai... que je n'ai pas d'équilibre.
Le Capitaine.
Corbleu! tu veux rire, je crois? Je te vois bien
DD CHEVALIER DE FAUBI.AS ,f,l
plante sur tes deux jambes, cl lu le liens aussi droit que moi!
ROSAMBERT.
II n'est pas question d'un pareil équilibre. C'est l'équilibre de tout le monde, celui-là. Ce qui manque h monsieur, c'est la juste proportion des affections du corps...
M. DE LiGNOLLE.
El des affections de l'àme : voilà.
Le Capitaine.
Oh! les affections de l'âme ! j'étois bien étonné que tu ne m'en eusses pas déjà étourdi... [A Rosambert.) Écoutez donc, mon cher monsieur : c'est peut-être beau ce que vous me dites; mais que cinq cenis diables m'emportent si j'y comprends un mot!
RoSAMBERT.
Cela est clair pourtant; je vais, au reste, vous l'expliquer encore : le corps de la femme est malade, parce que l'esprit du mari se porte trop bien. J'ai ordonné, pour la sanlé de madame, qu'elle fit un enfant...
Le Capitaine.
Qu'elle fît un enfant! A propos, mon frère, sais-tu bien qu'on dit que ta femme n'a pas besoin de loi pour cela ?
Mademoiselle de Brumont.
Voilà un à propos d'une impertinence... Savez-
VOUS bien, vous, Capitaine, que, si tous les officiers de la marine vous ressembloient, ce seroient de fort vilains messieurs!
Le Capitaine.
Ma petite demoiselle, auriez-vous un frère, par hasard?
Mademoiselle de Brumont.
Eh bien! si j'en avois un?
Le Capitaine.
Quand vous en auriez trente, je les prierois les uns après les autres de venir derrière le couvent des Chartreux...
Mademoiselle de Brumont.
Capitaine, je crois, malgré vos airs terribles, que le premier qui s'y rendroit pourroit épargner le voyage à tous les autres.
Le Capitaine, avec mépris.
Vous êtes bien heureuse de n'être qu'une femme !
Le ton dont il prononça ces paroles me rassura pleinement sur le sens très équivoque de ses questions précédentes. J'allois répliquer avec chaleur, quand la baronne, qui ne cessoit de veiller sur moi, me dit tout bas : « Pour Dieu, modérez-vous ! Songez qu'il y va du salut de votre Éléonore. » Cependant M"^e de Lignolle , avec la vivacité qu'on lui connoît, venoit de signifier à son inso-
DU CHEVALIER DE lAUBLAS i65
lent beau-frère que, s'il continiioit à lui manquer ainsi de respect, elle le feroit tout à l'heure mettre à sa porte. uNc faites pas attention à ce qu'il dit, s'écria le comte : c'est une tète chaude. »
RosAMBERT, au Capitaine.
Monsieur, quiconque vous a tenu l'impertinent propos que vous venez de rendre en a menti. Je suis fait pour m'y connoître; et tout à l'heure, si on l'exige, je vais signer que madame la comtesse a, tout au contraire, grand besoin de son mari pour cela. Malheureusement, monsieur le comte n'a pas du tout besoin de sa femme, lui! Pas du tout. Il est constitué de manière que, dans tout son individu, l'esprit l'emporte de beaucoup sur la matière.
Le Capitaine.
Oui! il n'est pas trop bête, mon frère; il compose des...
RoSAMBERT.
Fort bien ! mais ce n'est pas avec de l'esprit qu'on peut faire un enfant à sa femme. J'aurois donc voulu, dans ce sujet-ci, forcer l'esprit à suspendre un peu ses opérations, pour qu'il n'empêchât plus le corps de faire quelquefois les siennes. J'aurois voulu rétablir l'équilibre.
M. DE LiGNOLLE, au Capitaine en riant.
Il n'y a point réussi. Tiens! toi qui te mêles
de chimie, regarde un peu ceci; j'en ai bu tout ce qui manque dans la fiole.
Le Capitaine, après avoir remué le vase et mis sur la langue une goutte du liquide.
Corbleu ! quel est l'âne fieffé qui l'a composé, ce breuvage de cheval?
M. DE LiGNOLLE.
Ce n'est pas un âne, c'est le docteur.
RosAMBERT, en saluant le capitaine.
C'est le docteur,... Monsieur le censeur. La
preuve que ma potion n'étoit pas trop forte, c'est
qu'elle n'a rien fait.
Le Capitaine.
Corbleu! une décoction de mouches cantharides! l'aphrodisiaque le plus puissant! et à une dose... Si j'en prenois la vingt-cinquième partie, je serois pendant vingt-cinq nuits comme un enragé. Il y avoit de quoi mettre en fureur tout mon équipage.
Madame d'Armincour, en pleurant.
Cela pourtant n'a rien fait.
Le Capitaine.
Rien fait!... Corbleu! mon pauvre frère, il faut que tu aies de la glace dans le cœur, dans les entrailles et partout. Corbleu ^ ! de quel limon
I. On met toujours corbleu, parce qu'on ne peut pas rapporter ici tous les autres juremens plus énergiques dont )e capitaine usoit familièrement.
noire chère mère l'a-t-cllc donc pétri? Ce n'est pas le même sang qui coule dans nos veines, au moins! ce n'est pas le même sang. Il est vrai que je suis le cadet, et de plus d'une année, sans compliment; mais de tout temps, il faut en convenir...
M. DE LiGNOLLE, cn sc frottcuit Ics mains.
C'est pourtant mon génie qui est cause de cela 1
Le Capitaine.
Corbleu ! quel chien de génie! Je suis fort aise que tu l'aies pris pour toi tout entier : car, à ce compte-là, tu en as eu dès ta première jeunesse, du génie. De tout temps, c'est ce que je voulois dire tout à l'heure, de tout temps, mon cher frère aîné s'est montré du côté du beau sexe un fort petit monsieur.
Madame d'Armincour, au capitaine, toujours en pleurant, mais avec colère.
Puisque vous saviez cela, pourquoi donc avezvous souffert qu'il prît une femme?
Le Capitaine.
Eh! pourquoi l'aurois-je empêché de faire un mariage avantageux?
Madame d'Armincour, ai fureur.
L'afîreux calcul!... (i4u comte de LignolU.) Maudit bel esprit! je voudrois maintenant que ta
i68 LA FIN DES AMOURS
femme te fît cocu autant de fois qu'elle a de cheveux sur la tête.
Le Capitaine.
Vraiment! on dit que l'idée lui en prit; mais je la lui ferai bien passer, moi. Je suis revenu dans ce pays-ci tout exprès.
Madame d'Armincour, au capitaine. Et toi, Monsieur le fîer-à-bras, je voudrois que quelqu'un (en jetant un regard sur M''^ de Brumont) de ma connoissance te donnât autant de coups d'épée que ma nièce a de cent mille livres de rente.
Le Capitaine, du ton de la menace et en ricanant.
Ce quelqu'un de votre connoissance, dites-moi son nom, bonne femme !
Madame d'Armincour.
Bonne femme!... son nom!... son nom!... Va, va, tu ne le sauras peut-être que trop tôt. Le Capitaine.
Corbleu ! nous verrons... Au reste, mon frère, tenez-vous sur vos gardes... Lisez cet article d'une lettre que j'ai trouvée en rentrant dans le port de Brest : Tu m'avois dit que ton frère ne pourvoit jamais consommer son mariage... Je ne me souviens pas d'avoir dit cela; mais c'est égal, continuons : Comment se fait-il donc que ta bellesaur soit enceinte? L'est-elle?
ROSAMBERT.
Elle ne l'est pas.
Le Capitaine.
A la bonne heure, corbleu !... [A son frire.) Cette lettre est signée Saint-Léon, un de mes amis, tu sais bien... Bouillant de colère, je prends la poste, j'arrive, je descends chez Saint-Lcon. Saint- Léon dit ne m'avoir point écrit; je lui montre ce papier, il me prouve que ce n'est pas son écriture, qu'on a seulement voulu l'imiter.
La Baronne, bas à M'/« de Brun\ont.
Je crains bien que ce ne soit une perfidie de votre marquise... {Au capitaine.) Voyons cette lettre... {En la lui rendant.) Si vous êtes un homme raisonnable, je vous demande quelle foi méritent les inculpations d'un faussaire?
Le Capitaine.
Bon ! bon ! je veux bien croire que cela ne soit pas tout à fait vrai; mais la fumée ne va pas sans feu... Je compte m'établir ici pendant quelques jours, et que je voie un gringalet s'approcher d'elle! Je consens qu'un million de tonnerres m'écrase, si je ne lui mets dans sa poche les deux oreilles du mirliflcur.
Mademoiselle de Brumont.
Monsieur le capitaine, votre nom est venu jusqu'à moi. Vous l'avez rendu malheureusement trop célèbre. Tigre toujours altéré, quand vous
aa
ne pouvez assouvir sur l'Anglois la soif qui vous dévore, vous buvez le sang de vos frères. La France, on le sait bien, n'a pas de plus fameux duelliste que vous. Croyez pourtant qu'il reste encore dans le royaume quelques braves jeunes gens qui, pour ne pas faire, comme vous, métier de massacrer sans cesse, n'en seroient pas moins très capables de vous combattre, et peut-être de vous punir. Si j'étois à la place de la comtesse, je voudrois du moins l'essayer. Dès ce soir, déterminée par vos menaces, je prendrois un amant... que j*avouerois; je me plairois à choisir parmi ces jeunes gens le plus foible peut-être...
RosAMBERT, avcc cnthousiasme.
Non ! le plus jeune, mais le plus redoutable; un joli garçon, d'une adresse extrême, d'une étonnante force, d'une intrépidité rare; et moi qui vous parle, Madame la comtesse, je consentirois à perdre la vie si celui-là, tout au contraire, ne vous rapportoit pas les oreilles du capitaine, quand vous les lui auriez demandées.
La Baronne, avec promptitude.
Oui; mais vous ne les lui demanderiez point, n'est-il pas vrai, Comtesse? vous ne les lui demanderiez point; vous ne vous vengeriez des menaces d'un spadassin que par le mépris qu'elles méritent. Le Capitaine.
Je me soucie bien que des péronnelles me mé-
prisent! En attendant, je vais toujours m'ëtahlir
La Comtesse.
Dans cet hôtel? il n'en sera rien.
Le Capitaine.
Comment! mon frère, je ne logerai pas chez toi ?
La Comtesse.
Assurément non : car je ne le souffrirai pas.
La Capitaine, au comte.
Tu ne me réponds pas? lu ne la fais pas taire? ah ! tu te laisses mener par une femme! Corbleu ! je voudrois être à ta place seulement pendant vingt-quatre heures, le mari d'une pie-grièche, je lui ferois voir du pays, moi! [A la comtesse.) Là! là! ne vous fâchez pas! on ne restera pas ici malgié vous, mais on se logera dans la même rue,... et comptez c|ue je vous surveillerai, Princesse! comptez que ce ne sera pas ma faute, si vous réussissez à devenir une petite catin.
A ce dernier outrage du capitaine, la comtesse devint furieuse, et, pour toute réponse, elle lui jeta à la tête un flambeau qui se trouva sous sa main. Je vis l'instant où le brutal alloit rendre coup pour coup. De la main gauche j'arrêtai son bras déjà levé, et, de la droite prenant le géant au collet, je le repoussai si vigoureusement que je
l'envoyai chercher à reculons, jusqu'au bout de l'appartement, un appui contre la croisée, qu'il brisa. Si le balcon n'eût retenu le capitaine , il descendoit par la fenêtre. « Bien ! ma chère Brumont , bien ! crioit M"^« d'Armincour : il faut le tuer; tuons-le, ce grand coquin, qui me fait mourir de peur, qui insulte mon enfant et qui veut la battre ! » Je n'avois pas besoin des encouragemens de la marquise; j'étois si transporté de colère qu'ayant aperçu sur un fauteuil l'épée de M. de Lignolle, qu'il y avoit laissée la veille en se déshabillant chez sa femme, je m'élançai pour la saisir. Rosambert, qui seul conservoit quelque sang-froid dans une scène aussi scandaleuse, courut à moi. « Malheureux 1 me dit-il, si vous la tirez, vous allez vous trahir. »
Cependant le capitaine, assis sur les débris de la fenêtre, me regardoit d'un air étonné, se contemploit lui-même avec surprise, rioit d'un gros rire et disoit : « C*est pourtant bien cette morveuse qui, du premier coup, m'a campé là I A-t-elle des bras de fer? ou ne suis-je plus qu'un homme de paille? Corbleu! ce que c'est que d'être pris au dépourvu! un enfant vous battroit!... Mais cette épée qu'elle vouloit tirer contre moi! qu'est-ce que j'aurois donc pris pour me défendre, Mademoiselle? une épingle noire? [Enfin il crut devoir se relever.) Adieu, les charmantes dames; adieu,
mon pauvre frère; adieu, mon aimable petite sœur. Je me souviendrai de la bonne réception que vous m'avez faite. Corbleu! je ne m'en vais pas loin, et j'aurai l'œil sur votre conduite. Laissez-moi faire. » Il sortit.
« Monsieur, c'est vous que j'admire, dit alors M"ic de Lignolle à son mari. Votre tranquillité me fait plaisir ! Vous m'auriez donc laissé tuer sans changer seulement de place? » Il lui répondit d'un air préoccupé : « Oui, oui... Plait-il?... Ah ! je vous demande pardon : mon corps étoit là, mon esprit ailleurs... Je médite le plan d'un nouveau poème : il aura huit vers, celui-là;,., j'irai peut-être jusqu'à la douzaine ;.,. et, puisque le docteur assure que l'équilibre ne se rétablira pas, je veux justifier les éloges qu'il donne à mon... génie, comme il dit; je veux que cet ouvrage soit un... petit chef-d'œuvre, comme il appelle les autres ! et je vous quitte pour travailler sans relâche à cela. r>
Quand il fut parti, nous perdîmes quelques minutes à nous regarder tous en silence. Chacun de nous, peut-être étonné du présent et inquiet de Tavenir, prenoit tout bas conseil des circonstances. f^me (Je Fonrose la première ouvrit la bouche pour nous recommander beaucoup de prudence ; la marquise s'écria qu'il falloit que le chevalier ne revît jamais sa nièce : sa nièce protesta qu'il va-
loit mieux mourir que de renoncer à moi; moi, par un regard plein d'amour, j'assurai mon Eléonore de ma constance inébranlable, et je jurai que son grossier beau-frère me feroit bientôt raison des insolens discours qu'il s'étoit permis de lui tenir, et des inquiétudes qu'il osoit nous donner. « Voilà, dit enfin Rosambert, une très mauvaise résolution. Vous devez, mon ami, pour l'intérêt commun, dissimuler votre ressentiment contre le vicomte; vous n'avez rien à faire que d'attendre les événemens : madame, quand elle ne pourra plus cacher son état, en fera la confidence à son mari. Il faudra bien que celui-ci, comme tant d'autres, prenne doucement la chose et avoue l'enfant. Le capitaine pourra crier, j'en conviens; mais c'est alors, Faublas, que vous vous montrerez. Vous irez dire deux mots à ce marin qui ne sait pas vivre; et je vous connois ! tout sera fini. »
Tout le monde ayant reconnu que le conseil de Rosambert étoit infiniment sage, M^e d'Armincour, en sanglotant, me remercia de ce que j'avois défendu sa nièce, me supplia de vouloir bien la défendre toujours, et m'ordonna de m'en aller pour ne plus revenir. « Pauvres enfans ! ajouta-t-elle en nous voyant aussi pleurer, votre peine me fend le cœur; mais il faut, il le faut... Ah! Monsieur de Rosambert, pourquoi celui-là n'est-il pas son mari!... — Viens ce soir, murmuroit tout bas mon
DU CIltVAl. IKK I)K FAUBLAS
Éléonore, à minuit... Nous avons mille choses c'i nous dire... Viens. — Oui, ma charmante amie, oui. — De bonne heure, parce que la marquise doit aller aux liaix;ailles d'une parente, et ne reviendra pas souper. »
Malgré sa tante, elle s'étoit jetée dans mes bras, elle me lenoit pressée sur son sein, elle me faisoil mille caresses, et même elle baisoit avec transport mes plumes, mon fichu, ma ceinture et ma robe, comme si elle eût pris congé de mes habits, comme si elle eût deviné qu'elle ne devoit plus voir Ml'« de Brumonl.
^N ne parvint que difficilement à nous séparer. «Ah! Madame la baronne, restez du moins quelque temps avec elle, et tâchez de la consoler. — Je le veux bien, répondit-elle : M. de Rosambert a sa voiture, qu'il vous ramène. Dans une heure, je vous rejoins chez le baron.
— En voilà une qu'il faut plaindre , me dit le comte, car elle paroît avoir pour vous un attachement véritable. — Rosambert, croyez -vous que je ne l'aime pas? — La bonne question! Je sais bien que vous les aimez toutes. — Oh! celle-là, c'est de tout mon cœur; je la préfère... — A Sophie? — A Sophie!... non,... non pas à Sophie. — A M^^ de B... ? — Oui, mon ami. — Tant mieux! s'écria-t-il... Tant mieux pour moi : cela me venge. Mais tant pis pour cette aimable enfant : car voilà certainement d'où vient la haine que la marquise lui porte. — La haine? — Assurément; pensez-vous que ce puisse être une autre que Mme de B... qui ait écrit cette lettre pseudonyme au vicomte? — Ah! Rosambert, pouvez-
VOUS la soupçonner d'une... — Mon ami, vous ne vous défiez pas assez de celte femme-là. — Mon ami, vous vous en défiez trop... Au reste, je vous le demande en grâce, parlons d'autre chose. — Volontiers! aussi bien je veux vous apprendre une nouvelle qui va vous réjouir et vous étonner : je me marie demain. — Et vous voulez que cette nouvelle-là m'étonne ? Votre convalescence est affermie : il est clair que vous allez vous marier tous les jours. — Ne croyez pas que je badine. C'est très sérieusement que je me marie. — Très sérieusement ! — Oui, sérieusement ; au pied des autels. — Il n'est pas possible. On n'en a pas entendu parler. — Il y a cependant plus de quinze jours qu'il en est question. On m'a fait donner ma parole d'honneur de n'en rien dire à qui que ce soit, sans distinction : les grands parens, qui craignoient l'opposition de tout le reste de la nombreuse famille , ont exigé le plus profond secret ; ils ont même acheté la dispense des bans. Ma mère aussi me recommandoit le silence; elle trembloit que ce mariage avantageux ne vînt à manquer par quelque indiscrétion. — Je ne reviens pas de ma surprise. Quoi! Rosambert , à vingttrois ans, a pu se déterminer... — Il l'a fallu. D'abord c'est la comtesse de ***, vous savez bien, la confidente de M^^e de B...! — Oui. — C'est elle qui s'est mêlée de cette alîaire avec une cha- Vie du Chevalier dt Faublas. Y. 2 3
178 LAFINDESAMOURS
leur... De quelque prétexte qu'elle ait essayé de couvrir l'intérêt extrême qu'elle y mettoit, je ne me suis point abusé sur ses véritables motifs. Il ne m'a pas été malaisé de sentir qu'elle le faisoit moins pour m'obliger que pour désoler son ancienne amie; et sur cet article, j'en conviens, il étoit difficile qu'elle eût plus de bonne volonté que moi : la marquise d'ailleurs m'a pressé... — La marquise ? — Oh ! dès qu'on parle d'une marquise, il croit que c'est la sienne. Non, Chevalier, celle-là n'est pas folle de vous; c'est la marquise de Rosambert. La marquise m'a pressé, prié, conjuré; elle a pleuré même. On ne résiste pas aux larmes d'une mère! Je me suis donc laissé fléchir. Ce soir je signe le contrat; demain j'épouse vingt mille écus de rente et une jolie fille. — Jolie? — Oui, vraiment : l'air un peu niais cependant, et d'une innocence... à faire mourir de rire. — Quel âge ? — Pas tout à fait quinze ans. Oh! c'est une éducation tout entière dont je me charge. — Son nom? — Vous le saurez aprèsdemain. Tenez, venez après-demain, de bonne heure, je vous ferai, sans façon, déjeuner au lever de la mariée. Aimez-vous les mines du lendemain? Aimez-vous à voir une toute nouvelle femme, un peu gênée dans sa marche, les yeux battus, l'air encore tout étonné? Vous riez! — Oui, vous me faites penser à quelqu'un. — Il a raison ! Je suis
admirable, en vérité! je me loui mente h lui peindre ce qu'il connoît mieux ((ue moi ! Ne lui sontils pas familiers ces airs du lendemain? N'a-i-il pas vu la charmante Lignolle et la belle Sophie ? Et que sais-je? d'autres peut-être dont il ne m'a point parlé!... Mais n'importe, Chevalier, vous pourrez goûter un nouveau genre de plaisirs, faire d'intéressantes observations, vous rendre compte à vous-même de ce que vous éprouverez auprès d'une Agnès fraîchement épousée, dont cette fois ce ne sera pas Faublas qui aura causé les petites douleurs secrètes, le charmant embarras. — Voilà bien, mon cher Rosambert, les idées d'un franc libertin. — Ne faites donc pas l'enfant. Ne vous en défendez point... Moi qui vous parle, ne trouverai-je pas mon compte à cela? N'aurai-je pas aussi mes jouissances? Ne serai-je pas encore plus enivré du bonheur que quelqu'un m'enviera très inutilement?... Je connois les petits inconvéniens de l'hymen; je connois le plus inévitable de tous, surtout quand on a l'honneur d'être l'intime ami du chevalier de Faublas; mais cette fois, Monsieur le vainqueur, ne vous applaudissez pas d'avance d'une conquête nouvelle. Je compte, et je vous en avertis avec confiance, je compte ne jamais aller grossir l'universelle confrérie. — Bon! voilà encore une exception; et c'est Rosambert, Rosambert, qui, même la veille des noces, a déjà le
i8o LA FIN DES AMOURS
langage des époux! Il ne doit pourtant pas avoir oublié combien de fois l'aveugle entêtement de ces messieurs a fourni matière à ses plus piquans sarcasmes. Tous en général conviennent qu'il n'y en a pas un qui ne le soit , et chacun en particulier vient vous affirmer que lui ne l'est pas. Et vous aussi, Rosambert, vous aussi! — Faublas, écoutez-moi, et dites vous-même si je n'ai pas quelques raisons d'attendre une autre destinée. Qu'un vieux garçon rassasié de plaisirs, épuisé par d'anciennes bonnes fortunes, dégoûté du monde qu'il ennuie et des femmes qui le délaissent; qu'un vieux garçon , d'ailleurs éclairé par la constante expérience des temps passés et de l'âge présent, ose cependant braver à la fois son siècle et l'avenir ; qu'en épousant une jeune femme, il nous porte à tous l'impertinent défi de le faire ce que tant d'autres ont été faits par lui; cela crie vengeance : la foule des célibataires doit en ce cas se réunir pour conjurer le châtiment du fanfaron. Mais moi qui commence à peine mon printemps, que le monde recherche, que les femmes caressent, moi qui ne saurois refuser à la mienne aucune espèce de plaisirs... — C'en est assez, Rosambert, n'achevez pas, je vous en supplie, vous me causez trop de surprise. Il faut que l'hymen ait de bien puissans prestiges pour obscurcir ainsi les meilleurs jugemens. Je ne vous reconnois plus ! C'est au
DU CMF. VAMI. R D F. FAUBI.AS i8i
point que, si j'avois moins de diagrin, je me moqucrois de vous. — Vraiment!... Il faut que j'y prenne garde ; vous me donnez une véritable épouvante... Allons... Fli bien! me voil'i déjà résigné. Je prends mon parti d'avance, en galant homme. Je promets bien, quoi qu'il puisse arriver, qu'on me trouvera toujours moi-même... Oui! si la jeune femme a quelque affaire de cœur, il faudra qu'elle soit horriblement maladroite pour que je m'en aperçoive, je vous assure. Je crois qu'on ne peut pas mieux réparer ses torts, Chevalier. On ne peut pas mieux commencer! Je vous mets à votre aise. — Moi, Rosambert? Ah! puisse tout le monde, autant que Faublas, respecter vos heureux liens ! Ces maximes que je répétois tout à l'heure, ce sont les vôtres. Je n'en eus jamais de pareilles. Jamais je n'ai séduit, je me suis trouvé toujours entraîné : la marquise fut mon premier attachement ; Sophie est mon unique passion ; Mme de Lignolle sera mon dernier amour. Dieu vous entende et vous en préserve ! -n
Cependant Rosambert avoit affaire chez lui; nous nous y rendîmes ensemble, nous y causâmes pendant à peu près deux heures, et le temps ne me parut pas long : carie comte me permit de l'enlretenirsans cesse de mon Eléonorc. Enfin on me reconduisit à l'hôtel. Mme (le Fonrose sortoit de l'appartement de mon père comme j'y entrois : le baron
iSa LA FIN DES AMOURS
paroissoit fort animé; la baronne étoit pâle et tremblante. « Eh bien! s'écrioit-elle avec un dépit mal déguisé, nous tâcherons que le désespoir de cette perte ne nous fasse pas tourner la tête... Vous voilà, belle demoiselle? donnez-moi la main jusqu'à ma voiture... Chevalier, si vous voyez bientôt votre cruelle marquise, dites-lui que je la perdrai, dussé-jeme perdre avec elle, »
Lorsque j'eus quitté mes habits de femme, nous nous mîmes à table, M. de Belcour et moi, quoique nous n'eussions pas plus d'appétit l'un que l'autre, a Mon père , vous ne mangez pas ? — Mon fils, je suis malade d'inquiétude et de chagrin... Mais vous non plus, vous ne touchez à rien? — J'ai ma migraine. — Votre migraine ! je vous conseille d'y renoncer. Elle ne réussira pas cette fois... Mon fils, lisez le dernier article de cette lettre que j'ai reçue l'autre jour par la petite poste :
On croit devoir aussi vous avertir que M''^ de Brumont a passé la nuit dernière chez M"^^ de Lignolle, et que c'est encore la baronne de Fonrose qui Vy a conduite.
— Un écrit anonyme, mon père! — Fort bien, mon fils! mais oserez-vous dire que le fait n'est pas vrai?.., Mon fils, vous ne sortirez plus le soir...
El M""" tio Fonrose, ajouta-t-il d'une voix fort altérée, M'"»* de Fonrose n'abusera plus de ma confiance... Elle ne me trahira plus, l'ingrate baronne!... Mon ami, je suis homme, et par conséquent sujet h l'erreur. Quelquefois je m'égare; mais, dès que j'aperçois l'abîme, je fais un pas en arrière, et je change de route. Mon ami, poursuivit-il en prenant mes mains dans les siennes, ne voulez-vous m'imiterque dans mes foiblesses? Ne l'avois-je pas bien dit que vous finiriez par la perdre, cette enfant si malheureuse et si charmante? — Qui? Sophie? — Non, Mf^eJe Lignolle ! — M^ede Lignolle ! — Puisqu'elle est enceinte, puisque désormais son mari ne peut croire... Comment fera-t-on pour la sauver? — Oh! ne m'en parlez pas. Depuis ce matin je cherche en tremblant quelque moyen de l'arracher aux malheurs qui la menacent. C'est en vain que je me tourmente. Je suis au désespoir! — Son beau-frère est arrivé : vous venez déjà d'avoir ensemble une terrible scène!... Mon fils, connoissez-vous le capitaine? — De réputation, mon père. — Savez-vous qu'elle est affreuse et grande, sa réputation? — Affreuse et grande, je le sais. — Savez-vous que le vicomte de Lignolle a souvent touché Saint-Georges? — Souvent?... Je le veux croire. — Savez-vous que cet homme-là s'est battu deux cents fois peutêtre?... — Tant pis pour lui. — Qii'il n'a jamais
été blessé? — Il n'est pourtant pas invulnérable sans doute ! — Qu'il a mis bien des pères de famille au désespoir?... — Monsieur le baron, que vous importe ? — Que sa fatale épée a moissonné des jeunes gens de la plus grande espérance? — Eh ! mon père, il ne faut peut-être qu'un jeune homme obscur pour les venger tous. — Mon fils, le capitaine ne peut manquer de savoir bientôt que M"e de Brumont est l'amante de M.^^ de Lignolle; j'avoue qu'il découvrira plus difficilement que Mlle de Brumont est le chevalier de Faublas; mais enfin,... tôt ou tard tout semble nous assurer qu'il le découvrira. Mon fils, que ferez-vous alors? — Ce qu'il faudra faire? Voilà, Monsieur le baron, permettez-moi de le dire, une étrange... — A Dieu ne plaise, s'écria-t-il, à Dieu ne plaise que je veuille outrager ton jeune courage! je t'avoue même, ajouta-t-il en m'embrassant, que la fière simplicité de tes réponses m'a fait un plaisir extrême; et moi aussi, quelquefois, je suis fier; mais c'est de mon fils! c'est dans mon fils que j'ai mis tout mon orgueil! Tu ne sais pas comme je jouissois quand je te voyois, à peine adolescent, n'avoir plus d'égal dans aucun de tes exercices : tantôt ramener, couvert d'écume et brisé de fatigue, un fougueux cheval, que les plus fameux écuyers ne montoient qu'en tremblant ; tantôt, avec le fusil, l'arc ou le pistolet, frapper du premier
DU CHEVALIER DE FAUBLAS ih5
coup l'oiseau ([uc tous les tireurs avoicnt manqué; tantôt, dans un assaut public, aux yeux d'une nombreuse jeunesse, toujours étonnée, battre ou désarmer tout ce qu'il y avoit de maîtres dans le régiment nouvellement arrivé. Chacun alors, décernant au jeune chevalier le prix des armes, venoit me féliciter de l'avoir pour fils. Cependant, je me l'avouois tout bas avec une sorte d'impatience, et non sans quelque espèce d'inquiétude : ta supériorité ne seroit bien consacrée que lorsqu'un événement toujours fatal l'auroit obligé de subir une dernière épreuve, trop communément malheureuse, une épreuve pour le succès de laquelle, sans le courage, l'adresse n'est rien. Tu l'as trop tôt soutenue, cette épreuve; mais tu l'as soutenue plus que bien, j'ose le dire. Si la colère l'eût moins aveuglé, ce M. de B..., qui jouit de quelque réputation dans les armes, il aurait pu t'admirer à la porte Maillot, lorsque, avec une dextérité merveilleuse, avec un imperturbable sang-froid, maîtrisant le fer ennemi comme s'il eût encore été question de recevoir seulement un coup de fleuret, tu déployois dans ce combat devenu inégal autant d'habileté que de force, autant de vaillance que de magnanimité. Alors vraiment je reconnus que Faublas, aussi intrépide qu'adroit, ne renconlreroit jamais de vainqueur. Alors, surpris de voir dans un jeune homme de seize ans la réunion d'un ta-
i86 LAFINDESAMOURS
lent peu commun et d'une vertu plus rare, ton heureux père, au comble de la joie, se rappela qu'il ne s'étoit reposé que sur lui-même du soin de veiller à ton éducation, et ne put, sans quelque mouvement d'orgueil, contempler son ouvrage. Alors aussi, poursuivit M. de Belcour en m'embrassant encore, je me reprochai d'avoir attendu l'événement pour rendre justice au plus digne des fils; et toi, Faublas, pardonne-moi mes premières défiances. Va! si c'est un crime de n'avoir pas cru d'avance aux vertus qui ne m'étoient pas encore prouvées, tu m'en vois puni; va! j'étois autrefois moins tourmenté de la crainte qu'elles ne te manquassent que je ne le suis maintenant de la certitude que tu les possèdes au suprême degré. Oui, mon ami, c'est l'excès de ton courage et de ta générosité qui cause aujourd'hui mes plus vives alarmes. Permets-moi de te demander plusieurs grâces. — Des grâces?... — Je te prie de ne point aller à ton ennemi, je te prie de l'attendre. S'il te vient chercher, eh bien î tu feras ton devoir. Néanmoins je le supplie de n'accorder le combat qu'à cette expresse condition que vous pourrez l'un et l'autre amener un témoin. Je veux voir ta seconde affaire, plus dangereuse que la première; je veux, par ma présence, t'obliger à revenir vainqueur. Faublas, gardez-vous d'avoir pour le vicomte de Lignolle les magnanimes me-
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n.igemons dont vous iisAfcs envers le marquis de B... Peu s'en f;illut, je m'en souviendrai toujours, peu s'en fallut que voire géne^rosité ne me coûtât mon fils. Avec le vicomte, tu n'en serois pas quitte pour une meurtrissure; jamais le capitaine n'a porte de coups qui ne fussent mortels ; fl, je te le répète, c'est un homme encore plus féroce que redoutable, un duelliste de profession. Si sa bravoure n'avoit été d'ailleurs quelquefois utile à l'Etat, il eût depuis longtemps, pour la vengeance publique, porté sa tête sur un échafaud. Son existence atteste le malheureux oubli de la plus sage de nos lois. Songes-y, Faublas; quand le moment sera venu de le combattre, alors je t'en conjure, songe à ton père, à ta sœur, à ta Sophie, à Mf^e de Lignolle s'il le faut. Alors, pour ta propre sûreté, pour le salut de tous, pour la tardive satisfaction de cent familles, immole la victime dont le Ciel te demande le sang. Celui-là, tu le sais bien, doit recevoir la mort qui se fait un affreux plaisir de la donner; frappe sans pilic, frappe, purge la terre d'un monstre, Pt déjà ta jeunesse n'aura pas été tout à fait inutile au repos des hommes... Mais, s'écria M. de Belcour, il me vient une réflexion vraiment inquiétante. Depuis trop longtemps des voyages, des maladies, plusieurs malheurs, t'ont forcé de négliger tout à fait tes exercices. Il y a sept mois, plus de sept mois,
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que tu n'as manié de fleuret. Mon Dieu! si tu avois perdu quelque chose de cette agilité prodigieuse qu'on admiroit et qui s'entretient surtout par l'habitude; si tu n'avois plus le coup d'œil si prompt, les mouvemens si sûrs! Mon Dieu! si tu n'étois plus que de la seconde force! Essayons ensemble, essayons tout à l'heure. Tu n'as pas faim? ni moi non plus... Tes fleurets, où sontils? Ah! je t'en prie, donne!... quand ce ne seroit que pour me tranquilliser. Je t'en prie, mon ami, donne vite... Bon! je regrette bien de ne pas pouvoir opposer une résistance égale à l'attaque; mais du moins je me défendrai le moins mal que je pourrai. Je suis en garde, va... Ce n'est pas cela, mon fils! ce n'est pas cela! Vous me ménagez! Faublas, je vous ordonne de déployer toutes vos forces. — Vous le voulez, mon père?. allons. »
En deux minutes il para vingt coups, il en reçut trente. «Bien! s'écria-t-il, parfaitement bien! mieux qu'autrefois! vraiment, je le crois. Oui! plus de souplesse encore, et de vigueur, et de rapidité ! c'est l'éclair, c'est la foudre! Jamais, poursuivit-il en passant plusieurs fois la main sur sa poitrine, jamais tu ne m'as donné de coups si forts, de coups qui m'aient fait tant de mal;... non, tant de plaisir ! . . . Rends-moi pourtant un autre service : prends tes pistolets, descends dans le jardin, amusetoi à tirer quelques oiseaux... Je t'en supplie!»
J'obcj>iois, li me rappela, a Je ne puis trop me lialei de l'apprendre une nouvelle qui doit te combler de joie. Samedi, sans autre délai, nous partirons pour lâcher de trouver Sopliie. — Sophie? samedi? Voilà, comme vous le dites, une nouvelle qui m'enchanle! — Va dans le jardin, mon ami, va. »
J'y descendis, non pour troubler d'heureux oiseaux dans leurs amours, mais pour rêver aux miennes. Samedi, nous partons! nous allons chercher et trouver Sophie : quel bonheur!... Mais que dis-je! et que deviendra M^-^ de Lignolle? Quitter mon Élconore ! la quitter maintenant ! dans cinq jours! malheureux!
Je me précipitai dans l'appartcincnt do mon père. « N'y comptez pas. Monsieur le baron ! n'y comptez pas ! Qui! moi! perfide avec lâcheté, je sortirois de Paris quand le capitaine vient m'y chercher? j'abandonnerois la mère de mon enfant, au moment où ses ennemis s'assemblent autour d'elle? N'y comptez pas. Monsieur le baron! je vous proteste qu'il n'en sera rien. »
Mon père demeura si stupéfait qu'il ne put me répondre. Et moi, sans attendre que, revenu de sa première surprise, il s'expliquât, je courus à ma chambre, où je m'enfermai pour écrire.
Ma chèrt EUonorc, ma charmante amie, je suis au désespoir : ce soir, nous ne nous verrons pas. Mon
père sait tout ; il faut que ta tante soit plus instruite que tu ne le crois; ta tante seule peut avoir fait passer à M. de Belcour Vavis fatal qui nous enlève une nuit fortunée. Hélas! il est donc vrai que tout le monde se réunit contre deux amans! Il est donc vrai que tout le monde, en conjurant ta perte, ose m^attaquer dans la plus chère moitié de moi-même ! Sois tranquille, cependant, sois tranquille, Faublas te reste, Faublas t'adore; tonamant, quoi qu'il puisse arriver, perdra la vie plutôt que de f abandonner.
Ma belle maman,
Vous aurois-je offensée par quelque nouvelle étourderie? Il y a dix-huit mortels jours que je suis privé du bonheur de vous voir. Ah! pardonnez-moi, si je suis coupable; et, si je ne le suis pas, daignez reconnoitre vos torts et les réparer : donnez-moi pour demain Vheure du rendez-vous. Ma belle maman, vous m*avez promis conseil, amitié, secours, protection: c'est tout cela que je réclame. Mon père veut m'enimener avec lui, dans cinq jours, pour aller chercher Sophie; et je dois aujourd'hui craindre plus que la mort ce départ qui faisoit, il n'y a pas longtemps, F objet de mon plus cher désir. Vous, ma belle maman, qui savez remédier à tout, ne pourriez-vous pas remédier à cela? Je vous supplie de ne pas m'abandonner à
DU CHEVALItR DK FAUBLAS ,9,
moi-mcme dans um Lonjoixclurc auss/ dijjiciU. Je vous supplie de ne me point refuser pour dcnxain vos avis, par lesquels je vous promets de me conduire.
Je sais, avec la reconnoissance la plusvive, avec l'amitié la plus tendre, avec le plus profond respect, etc.
«Tiens, Jasmin, va vile chez La Fleur et chez M'"® de Montdesir. Prends l'habit bourgeois, prends les précautions ordinaires et regarde bien si, dans tes courses, lu n'es suivi de personne. — Monsieur, me dit-il à son retour, M^"*^ de Monidësir... — Mni<^ de Montdesir! M">e de Montdesir! La Fleur, d'abord. — Vous voulez donc que je commence par la fin?... Monsieur, je n'apporte pas de réponse de La Fleur. Je venois de lui remettre votre billet quand il m'a dit : (Jasmin, « aimes-tu les coups de bâton.'* — Non-da, lui ai- « je répondu. — Eh bien! mon bon ami, a-t-il « répliqué, vois-tu dans le café qui est en face de « l'hôtel cet officier grand comme un monde? — « Il n'a pas l'œil bon! ai-je encore répondu. — « Eh bien, mon bon ami, a-t-il encore répliqué, je « crois qu'il vient de t'apercevoir de cet œil-là. « Sauve-toi vile, si lu ne veux compromettre ma « maîtresse et ton dos. » Alors, Monsieur, je n'ai plus rien répondu; mais, sans me le faire répéter deux fois, j'ai pris mes jambes à mon cou, et me voilà. — De sorte que, grâce à ta bravoure, je
n'ai pas de nouvelles" de M^^e Je Lignolle? — Monsieur, je ne vous en aurois pas apporté davantage, quand je me serois fait échiner par ce grand diable. — Il faudra pourtant bien que tu y retournes. — Oui, ce soir; le géant n'y sera peutêtre plus. — Enfin, Mme de Montdésir? — Elle m*a recommandé devons assurer qu'elle s'ennuyoit bien de n'avoir plus Phonneur de votre visite; qu'au reste, elle alloit envoyer tout de suite votre billet, qu'on attendoit depuis plusieurs jours, et que, demain matin, vous auriez la réponse. »
Elle vint en effet de bonne heure, la réponse : ce n'étoit pas M^^^ de Montdésir qui l'avoit écrite.
Oui, 'f empêcherai ce départ; mais riavois-je pas raison de dire que votre Sophie vous étoit moins chère? Quoi qu'il en soit, puisque enfin vous en témoignez le désir, nous pourrons, ce soir, à sept heures, nous rencontrer oii vous savez bien.
J'appelai mon domestique : « Allons, Jasmin, du cœur. Hier au soir, si tu n'en avois pas manqué, tu aurois pu rejoindre La Fleur; va donc ce matin, va voir si le capitaine est toujours à son poste. »
Il y étoit déjà. Mon bon Jasmin, qui, piqué de mes reproches, venoit de s'aventurer un peu plus que la veille, n'avoit encore échappé que par une
prompte fuite au géant persécuteur. Je reconnus alors cjue, si mon domestique n'étoit puissamment encouragé, ma commission ne s'aclièveroit pas. Je fis donc honnêtement dîner l'infatigable courrier, qui, muni d'un nouveau courage , partit résolument pour son nouveau message plus malheureux que tous les autres. Mon pauvre Jasmin revint éclopé :« Cette fois, Monsieur, j'ai pénétré jusque dans la cour; mais le grand diable m'est tout de suite tombé sur les épaules. Il a crié : « Que dea mandes-tu?») J'ai répondu : « Ce n'est pas vous, « Monsieur. » Il a crié : u On n'entre pas ! que de- « mandes-tu ? » J'ai répondu de toutes mes forces : « Pourquoi donc m'empêcheriez -vous d'entrer? « Est-ce que vous êtes le suisse ?» Il a crié;... non, il n'a pas crié. Il s'est contenté, pour le moment, de me détacher un coup de poing qui m'a fait voir trente-six mille chandelles au ciel. Et c'est moi qui alors ai crié, et j'ai bien fait : car, si La Fleur et tous ses camarades n'étoient venus m'arracher des mains du brutal et me mettre à la porte, je crois que je ne serois jamais sorti de la cour.
— Qiiclle fureur et quelle insolence ! — Monsieur, interrompit Jasmin, je ne me suis pas gêné pour lui annoncer que mon maître ne seroit pas du tout content du traitement... — Qa'a-t-il répondu ? — Monsieur, c'étoit moi qui répondois ; lui, ne faisoit jamais que crier... Il a donc crié en Vie du Chevalier de Faublas. V. a 5
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redoublant ses coups : « Ton maître! Son nom, à « ton maître? son nom? » — Tu le lui as caché? — Oui, Monsieur. Oh ! quand il auroit dû m'achever sur la place ! — Eh bien ! je vais de ce pas le lui aller dire, moi ! — Bon ! s'écria Jasmin , qui me vit prendre mon épée, et flanquez-moi ça de côté comme ce petit M. de B..., qui faisoit le méchant, y)
Je me précipitai sur l'escalier; mais heureusement M. de Belcour se trouva sur mon passage et m'arrêta : « Faublas, où[courez-vous donc avec cette épée? — Comment! il ose arrêter mon domestitique et le frapper! — Ainsi, vous, mon fils, répondit-il avec beaucoup de sang-froid, vous êtes plus pressé de venger votre domestique que vous ne l'étiez de venger votre maîtresse! Ainsi, pour repousser un outrage qui ne regarde que lui seul, l'amant de M^^ de Lignolle va se hâter de se découvrir et de la perdre ! »
Des représentations aussi justes me calmèrent tout d'un coup. J'appelai Jasmin pour qu'il vînt reprendre mon épée; le baron, qui vit que je me disposois à m'en aller, me dit : « Non, remontez chez vous, j'y vais aussi, j'ai à vous parler... Mon ami, nous avons tous deux besoin de distraction ; nous ne pouvons nous en procurer une plus douce que celle de la compagnie de votre sœur. Je viens d'envoyer chercher Adélaïde; je compte la garder
ici jusqu'à veiuiredi soir. — Pourquoi pas plus longtemps? — Nous partons samedi. »
En me faisant cette réponse, M. de Belcour m'observoit. Comme l'heure s'approchoit où j'ailois savoir ce cjue M"^« de B... comptoit faire pour empêcher mon départ, je pris le parti d'éviter l'explication que le baron cherchoit. Ainsi , je me contentai de répliquer : <( Samedi... — Oui î... samedi... — Adieu, mon père. — Restez donc; votre sœur arrive dans un quart d'heure. — Mon père, il faut que \c sorte! — Mon fils, je ne veux pas que vous sortiez. — Mon père, il le faut absolument! — Je ne veux pas que vous sortiez, vous dis-je; c'est un parti pris. — Je vous assure que l'atîaire la plus indispensable... — Mon fils, voulez-vous me désobéir? — Mon père, si je ne puis faire autrement! — Je vous entends, Monsieur, j'emploierai donc la force. » A ces mots, il sortit de ma chambre, où il m'enferma.
« Vous emploierez la force, et moi l'adresse. » J'ouvris ma fenêtre; il n'y avoit qu'un étage; je sautai. La secousse fut violente; cependant je traversai la cour avec la rapidité d'un oiseau; et, toujours courant, j'arrivai bientôt chez M"^^ de Fonrose.
a Malheureux! dit-elle, que venez-vous faire iciPCe matin, familièrement, le capitaine m'a rendu son épouvantable visite. Il m'a demandé, du ton
poli que vous lui connoissez, ce que c'étoit qu'une certaine demoiselle de Brumont, dont les assiduités chez M"^e (Je LignoUe donnoient lieu dans le monde à beaucoup de plaisanteries. Ce n'a pas été sans peine que je suis parvenue à faire comprendre à cet effroyable beau-frère que la conduite de sa jeune sœur ne me regardoit pas; que je ne lui devois, à lui monsieur le capitaine, aucun compte de mes actions, et qu'il m'obligeroit sensiblement de vouloir bien ne jamais remettre le pied chez moi. — Et mon Éléonore, l'avez-vous vue? — Au contraire, j'ai tout à l'heure envoyé chez elle pour lui recommander d'être fort circonspecte, et de se garder surtout de venir ici. J'allois avec bien du regret vous faire donner le même avertissement. Et tenez, dans ce moment-ci, je ne vous retiens pas : car je vous avoue que je redoute fort quelque nouvelle avanie du flibustier qui nous est si mal à propos venu . . . Chevalier, vous ne rentrez pas maintenant à l'hôtel ? — Non. Pourquoi ? — Je vous aurois prié de dire. . . Un instant ! restez encore un instant. »
Elle sonna un domestique, auquel elle donna des ordres secrets. Je fis alors peu d'attention à cette fatale circonstance, que depuis je me suis souvent rappelée.
«Je voulois, reprit-elle, vous prier... Mais vous ferez cette commission tout aussi bien ce soir!
VOUS prier île dire à monsieur le baron mille clioses obligeantes de ma part : car enfin, quoique nous soyons brouillés... — Tout à fait? — Pour la vie. C'est pourtant votre perfide M"^^ de B... qui cause aujourd'hui tous nos chagrins ! — Vous imaginez que la marquise auroit été capable d'écrire celte lettre à mon père? — Et encore celle au vicomte de Lignolle. — Impossible ! je ne puis... — Comme il vous plaira, Monsieur, répondit-elle fort sèchement. Quant à moi, soulTrez que je n'en doute pas, et que je me conduise en conséquence. — Adieu, Madame la baronne. — Sans adieu. Monsieur le chevalier. »
La situation critique où nous nous trouvions tous me causoit-elle de fausses terreurs? Comme j'allois de l'hôtel Fonrose à la petite maison, rue du Bac, il me sembla que j'étois suivi.
Le vicomte ne se fit pas longtemps attendre : <( Belle maman, vous avez mis le frac de Saint- Cloud? je le reconnois toujours... — Avec quelque plaisir, interrompit-elle avec transport. — Il ne cesse de me rappeler... — Ce dont il ne faut pas nous souvenir. — Ah! ce que je n''oublierai de ma vie! Pourquoi donc, pendant plus de quinze jours, m'avez-vous cruellement privé...? — J'attendois qu'enfin vous m'écrivissiez; je ne veux pas tout à fait devenir importune. — Importune ! pouvez-vous jamais...? — Que sais-je, moi? je vous
vois si préoccupé de la comtesse! M^^e de Lignolle a tant d'esprit! tant de charmes!... — Il est vrai.
— Vous devez trouver bien insipide la société de toutes les autres femmes? — Je trouve mille délices dans la société de la plus aimable de toutes!
— Oui, la plus aimable après Sophie, après la comtesse. Chevalier, croyez-moi, laissons, laissons les complimens... Contez-moi plutôt vos chagrins. »
La marquise ne cessa de m'écouter avec la plus grande attention, mais souvent d'un air triste et quelquefois d'un air troublé. Je ne pus néanmoins, en finissant la longue histoire de mes embarras et de mes inquiétudes, je ne pus m'empêcher de lui dire : « Ce qui me désespère encore, c'est qu'on ose vous accuser d'avoir écrit ces deux cruelles lettres. — On ose! Et qui? M. de Rosambert? Mme de Fonrose? mes deux plus mortels ennemis!
— Ils seroient vos amis que je ne les croirois pas!... Ma belle maman, comment empêcherezvous mon départ? — Je ne puis, répondit-elle d'un ton préoccupé, je ne puis me lasser de le répéter : il faut que Sophie vous soit moins chère!
— Moins chère? je vous assure que non; ^mais mon séjour à Paris devient indispensable : l'honneur me l'ordonne autant que l'amour. — Autant que l'amour de M"ie de Lignolle! oui. — Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon dé-
part? — Faublas, il doit vous arriver de Versailles un paquet dont le contenu vous fera plaisir, j'espère, et qui changera probablement les dispositions de M. de Bcicour. Si pourtant votre père s'obstinoit toujours à vous emmener, mandez-lemoi tout de suite. — Ce paquet, c'est...? — Demain matin, vous le recevrez : je vous laisse jusqu'à demain matin votre curieuse impatience.
— Et vous ne m'assurez pas que ce premier moyen dont vous voulez bien me secourir doive être infaillible? Plaît-il, maman?... Vous ne m'entendez plus? vous pensez à toute autre chose. — Oui, s'ëcria-t-elle en sortant de sa profonde rêverie, il faut que vous aimiez beaucoup la comtesse ! — Ah! beaucoup. — Davantage que vous ne m'aimez, que vous ne m'aimiez, je veux dire.
— Mais... je ne sais,... je ne puis... — Allons, davantage! vos incertitudes, votre embarras, me l'assurent. Davantage! répéta-t-elle tristement. — Il est vrai que mon Eléonore s'est acquis à ma tendresse des droits qu'aucune autre... Mais je vous afflige, ma belle maman. — Point du tout... Pourquoi?... pourquoi m'affligerois-je de ce que vous préférez votre maîtresse à votre amie? Achevez donc. Comment s'est-elle acquis à votre tendresse des droits qu'aucune autre... — Elle est enceinte.
— Cruel jeune homme ! s'écria-t-elle avec infiniment de vivacité, est-ce ma faute si... ? »
M"^e de B... n'acheva point. Elle m'empêcha de tomber à ses genoux, et, de peur d'entendre ma réponse, elle posa sur ma bouche sa main, que du moins je baisai. Enfin, la marquise, dont je voyois les regards s'attendrir et le teint s'animer, la marquise se leva pour s'en aller. — « Vous voulez déjà me quitter? — J'y suis forcée, répondit-elle en se dérobant à mes caresses, j'y suis forcée!... Mes momens sont comptés, j'ai tous ces jours-ci beaucoup d'affaires. Adieu, Chevalier. — Puisque vous me défendez de vous retenir, adieu, ma belle maman. »
Quand elle fut au bas de l'escalier : « Voyez, dit-elle les larmes aux yeux, l'ingrat ne me demande seulement pas quel jour il me viendra remercier! — Ah! pardon! j'étois occupé... — De toute autre chose, sans doute? — De toute autre chose, oui! mais de vous pourtant. Quel jour, ma belle maman? quel jour? — Nous sommes à mardi!... eh bien... vendredi,... oui, je pourrai vendredi vous donner un instant. — Toujours à la même heure? — Peut-être un peu plus tard. A la nuit fermée. Ce sera plus prudent. »
Je ne sortis de la maison qu'un quart d'heure après le vicomte, et pourtant je crus encore reconnoître, non loin de moi, l'incommode argus qui m'avoit déjà donné quelques inquiétudes. Ce qui confirma tous mes soupçons, c'est que l'espion,
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maladroit ou 'craintif, se liâta de changer de route dès qu'il vit que je mo rctournois sur lui. Je rentrai chez moi, bien persuadé que le capitaine ne tarderoit à venir m'y faire sa visite.
« Est-il possible, me dit le baron, que vous ayez risqué de vous casser une jambe?... — Mon père, j'aurois risqué ma vie! Monsieur le baron, pourquoi me poussez-vous à des extrémités qui peuvent devenir funestes? Monsieur le baron, vous devez le savoir, la mort est pour moi, dans ce moment-£i, préférable à l'esclavage. Au reste , avant de me remettre en votre pouvoir, je viens vous déclarer positivement qu'attenter à ma liberté c'est attenter i\ mes jours. Quoi ! mille dangers environnent une enfant malheureuse et foible, la femme la plus digne de toutes mes affections; et vous, le plus cruel de ses ennemis, vous prétendez lui enlever sa seule consolation, son unique appui! vous prétendez, en me réduisant à la plus entière immobilité, la livrer sans défense à ses persécuteurs, et m'obligcr, moi, de les voir, sans obstacle, préparer sa perte! Monsieur le baron, si c'est encore votre dessein, s'il vous reste quelque moyen de m'cnfermcr dans ma chambre et de m'obliger d'y vivre , je vous annonce du moins que le capitaine viendra bientôt m'y chercher. Je vous annonce qu'alors, et je le jure par ma sœur, par vous, par Sophie, par tout ce que j'ai dans le
monde de plus cher et de plus sacré, je jure que nulle considération ne pourra plus me déterminer à défendre contre le vicomte une vie que votre tyrannie aura désormais rendue inutile à M"ie de Lignolle et odieuse à son amant! Maintenant, décidez de mon sort, il est dans vos mains.
— Il le feroit comme il le dit, s'écria ma sœur; quand il est question de quelque femme, il ne nous connoît plus. Cependant, il ne peut commettre de plus grande faute que celle de se laisser tuer. Ne l'enfermez donc pas, mon père! ah! je vous eu prie, ne l'enfermez pas! »
Tandis qu'Adélaïde lui parloit ainsi, le baron n'arrêtoit que sur moi ses regards douloureux. Hélas! et je vis les yeux de mon père se remplir de larmes. Ma sœur baisoit déjà les mains de M. de Belcour, aux genoux duquel je vins me précipiter. « Mon père ! ah ! mon père ! plaignez votre fils. A cause de ses malheurs, pardonnez-lui ce qu'il vient de vous dire et le ton dont il vous l'a dit, prenez pitié du plus impétueux des hommes, du plus infortuné des amans. Songez surtout, songez que, s'il n'étoit pas au désespoir, Faublas ne résisteroit jamais à votre autorité si chère, à vos ordres toujours sacrés. »
M. de Belcour se cacha le visage dans ses mains et médita longtemps sa réponse. « Mon fils, dit-il enfin, promettez de n'aller ni chez la com-
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tcssc... — Impossible, mon père. — Ni chez la baronne, ni chez le capitaine. — A la bonne heure : ni chez la baronne, ni chez le capitaine, je vous en donne ma parole, et que je ne porte jamais votre nom si j'y manque! Ni chez la baronne, ni chez le capitaine, c'est tout ce que je peux promettre. » Mon père ne me répondit rien; mais, h compter de ce moment, je recouvrai ma liberté tout entière.
Aussitôt après souper, je montai dans ma chambre, et j'appelai Jasmin : «Donne-moi ton chapeau rond, mon manteau, mon épée. — Bien! Monsieur : je vois que, malgré l'avis de monsieur le baron, vous êtes de mon avis, à moi. Vous croyez qu'il faut, le plus tôt possible, me débarrasser de ce grand diable qui donne des coups de poing si lourds. Et vous avez raison! Et monsieur votre père diroit comme moi , si comme moi il avoit reçu... — Taisez-vous, Jasmin... Je ne vais pas chez le capitaine, mon ami. — Monsieur, sans trop de curiosité ?... — Je veux moi-même essayer d'aller parler à La Fleur. Ne te couche pas. attendsmoi. — Comment, Monsieur, vous ne m'emmenez pas? — Bon ! lu es un poltron ! Ecoute : je puis rencontrer le grand diable, et tu auroi? peur. — Dans la compagnie de monsieur! oh! ça, non: j'irois chercher dispute à toute une guinguette, dans votre compagnie. Et, tenez, il a peut-être
un domestique, le grand diable! Monsieur, en vérité, je me charge de rosser le laquais pendant que vous tuerez le maître. — Allons! cette résolution me charme et me détermine; je t'emmène... Que faites-vous donc, Jasmin? est-ce qu'ordinairement vous prenez une canne lorsque vous venez avec moi? — Dame! c'est que je pense que, si le domestique a aussi une épée, par hasard, je n'en sais pas jouer, moi. — Laissez, Jasmin, laissez ce bâton, ou bien restez. — J'aime encore mieux vous suivre et n'emporter que mes bras. »
Cette bonne volonté de mon domestique me fut très heureuse, comme on le va voir. Nous venions de sortir, et, pressé que j'étois d'arriver, je marchois à grands pas, sans regarder autour de moi. A peine nous entrions dans la rue Saint- Honoré , lorsqu'une femme arrêta Jasmin pour lui demander le chemin de la place Vendôme. Aux accens d'une voix chérie, je me retournai : « Grands dieux! seroit-ce possible?... Oui, c'est elle! c'est la comtesse! — Quel bonheur! c'est lui! J'allois chez toi, Faublas. — MonÉléonore, j'allois chez toi ! — Et tiens, débarrasse-moi vite, poursuivit-elle en me donnant un petit coffre : c'est mon écrin. Je te l'apportois, et je te venois joindre pour nous en aller tout de suite. — Nous en aller! où? — Où tu voudras. — Comment! où je voudrai! — Sans doute. En Espagne, en Angleterre, en Italie, à la
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Chine, au Japon, dans quelque désert; où tu voudras, te dis-jc. — Y penses-tu? Je n'ai rien de prêt pour l'exécution de ce dessein hardi. — Rien de prêt! Que faut-il? — Mon amie, nous ne pouvons pas nous entretenir ici d'un objet de cette importance : tu allois chez moi! viens-y, viens, mon Eléonore, et jouissons encore de quelques heures fortunées. — Cependant... — Qnoi cependant? cela vous faii-il quelque peine de me donner une heureuse nuit? — Grand plaisir, au contraire; mais je crois que tu ferois mieux de m'enlever sans perdre une minute. — Jasmin, cours chez le suisse, demandelui la clef de la petite porte du jardin, et va nous l'ouvrir. Que personne ne nous voie entrer. Tu donneras au suisse deux louis pour le secret. — Monsieur, je ne suis pas si riche. — Tu les lui promettras de ma part. — Oh! bon! pour lui c'est comme s'il les tenoit! — Jasmin, je t'en promets autant; mais cours. »
Bientôt la porte dérobée nous fut ouverte, et, sans avoir été vus, nous arrivâmes à mon appartement. « Que je suis contente ! s'écria la comtesse en prenant possession de ma chambre, que je suis contente! C'est aujourd'hui que je suis vraiment sa femme. Comme nous serions bien ici!... mais c'est à la cabane que nous serons mieux... Faublas, il faut que vous m'enleviez; il le faut absolument. Tiens ! que je te raconte les événe-
2o6 LA FIN DES AMOURS
mens de la journée. Le capitaine est venu dès le matin me faire une affreuse scène. Il s'est hâté d'apprendre à M. de Lignolle que j'étois enceinte, et que M^^^ de Brumont ne pouvoit être qu'un homme déguisé. Il a juré qu'il connoîtroit incessamment et qu'il mettroit à l'ombre, je te rapporte ses propres expressions, qu'il mettroit à l'ombre l'insolent qui osoit aimer sa belle-sœur (ce n'est pas aimer, qu'il a dit), et qui eut l'audace de porter la main sur lui. — Qu'a dit à cela ton mari?
— Mon mari! Pourquoi donc l'appeler mon mari? vous savez qu'il ne l'est pas. — M. de Lignolle?
— Il ne paroissoit point du tout content. — Et toi, qu'as-tu répondu? — J'ai répondu que, s'il se pouvoit que M"e de Brumont fût un homme, c'étoit mon heureuse étoile qui l'avoit permis, et que, s'il m'étoit arrivé jamais un ami qui m'eût fait un enfant, mon prétendu mari le méritoit bien. Ma tante a crié que j'avois raison; elle a pris mon parti, ma tante ! — Je le crois ! — Quand les deux frères ont été partis, la marquise a beaucoup pleuré : elle vouloit absolument me remmener dans sa Franche-Comté. Vois combien tu m'es cher! j'ai constamment rejeté sa proposition. Faublas , j'aime bien mieux que tu m'enlèves... Cependant le vilain homme étoit allé se poster dans un café... — Je sais. — J'ai cru qu'il ne falloit point envoyer chez toi, car je ne veux point
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que lu le battes avec le capiiainc; je lui pardonne ses insultes; je les oublie; j'oublie le monde ctilicr, pourvu que lu m'enlèves... J'allois du moiii> écrire à M"'* de Fonrosc, quand elle m'a faii dire... — Je sais. — Vois-tu, c'est une méchante femme aussi, la baronne! Elle nous a servis tant que notre amour, qui n'étoit pour elle qu'une intrigue un peu plus gaie qu'une autre, a pu lui fournir quelque sujet d'amusement ; à présent qu'il n'y a plus que des dangers à courir, elle nous abandonne. Mais que m'importe encore, puisque lu me restes, et pourvu ((ue tu m'enlèves?... Enfin la nuit est venue. Je me suis hâtée de soupei et de renvoyer ma tante dans son appartement. Mes femmes m'ont couchée comme de coutume; mais, dès qu'elles ont eu quitté ma chambre , j'ai vile passé celte petite robe, et par ton petit escalier j'ai gagné la cour et la porte cochère. La Fleur, comme si je venois de le charger d'une commission, a demandé qu'on tirât le cordon : je me suis esquivée, je l'ai rencontré, rien n'empêche que tu ne m'enlèves. — Rien ne l'empêche! mais tout s'y oppose, au contraire! Il nous faut une voiture, un travestissement , des armes, une permission de poste, un passeport. — Ah! mon Dieu! je ne serai point enlevée celle nuit!... Eh bien, Faublas , écoute: nous allons tous deux rester ici jusqu'à la pointe du jour; alors tu me cacheras
2o8 LA FIN DES AMOURS
dans quelque grenier de cet hôtel; tu auras toute la journée pour faire les préparatifs nécessaires, et nous partirons enfin vers le milieu de la nuit suivante. — Impossible, mon amie. — Impossible! la raison? — Tu ne considères pas que vouloir apporter trop de précipitation dans l'exécution d'une entreprise si difficile, c'est s'exposer à la manquer. — Regardez 1 moi, je trouve toujours les moyens ! lui ne voit jamais que les obstacles!...
— Tu peux encore, au moins pendant trois mois, cacher et nier ta grossesse. — L'ingrat ne m'enlèvera point qu'il n'y soit obligé! — Les circonstances ne sont pas tellement pressantes... — Et pourquoi différer de trois mois le bonheur que nous pouvons tout à l'heure obtenir? — Toi, dont le cœur est si bon, mon Eléonore, voudroistu, si la nécessité ne t'en imposoit pas la loi, voudrois-tu d'un bonheur qui feroiî le désespoir de la sœur la plus sensible et du meilleur des pères?
— Ah! malheureuse!... il ne m'enlèvera point! il ne veut pas m'enlever! — Mon amie, je te jure que ces considérations toutes-puissantes ne m'arrêteront plus, quand le moment sera venu de te les sacrifier. Je te jure qu'alors, dussé-je périr moi-même, je n'abandonnerai ni mon enfant, ni sa mère que j'adore. Mais permets que je quitte le plus tard possible les objets les plus dignes de partager mon amour avec toi; permets qu'en les
abaiulonnant pour te suivre, je puisse emj)ortcr du moins cette consolante idée que je n'ai point volontairement causé leur plus grand chagiin. »
La comtesse, encore obligée de renoncer h son plus doux espoir, versa des pleurs amers. Sa douleur étoit si vive que je désespérai d'abord de la calmer. Mais que ne peuvent les caresses d'un amant! Cette nuit, comme la dernière que l'amour nous avoit donnée, ne dura qu'un instant. « Déjà le jour va paroître, me dit M"ic de Lignolle, et je te demande, à mon tour, comment je vais faire pour rentrer chez moi. » La question étoit un peu embarrassante ; il fallut rêver quelques minutes pour y répondre d'une manière satisfaisante. « Mon Eléonore, habillons-nous vite. Malgré les prudens avis de M"^e de Fonrosc, je vais te conduire jusqu'à sa porte. Je me garderai bien d'entrer avec toi. La baronne croira que tu n'es venue chez elle de si bonne heure qu'afin de lui parler de moi. Tu te feras en elîct une douce violence pour l'entretenir de ton amant ; et, quoi qu'elle puisse te dire, tu lui tiendras fidèle compagnie jusqu'à ce que ton cabriolet soit arrivé. -^ Mon cabriolet! qui me l'amènera? — La Fleur, que j'irai prévenir. — Et si déjà le capitaine est à son poste? — Dépcchons-nous. Il n'y sera sûrement pas aux premiers rayons de l'aurore. Au reste, s'il y est, j'ai mon épée. Que vcux-tu, ma Vie du Chevalier de Faublas. V. 27
charmante amie? il n'y a pas d'autre moyen... — Mais quand et comment te reverrai-je?... — Eléonore, je ne veux pas qu'ainsi vous vous exposiez encore la nuit, seule, à pied; je ne le veux pas! Mon amie, n'est-il pas cent fois plus convenable et moins dangereux que ce soit moi qui vous aille trouver?... Ne puis-je quelquefois, vers minuit, pénétrer jusqu'à toi? » M^^^ de Lignolle m'embrassa. « Oui ! répondit-elle avec un cri de joie, je puis m'arranger de manière... Viens,... non pas la nuit prochaine, mes mesures pourroient n'être point prises... Tiens! afin de ne rien donner au hasard, viens vendredi, entre onze heures et minuit. »
Cependant le jour commençoit à poindre. Nous descendîmes sans bruit; nous sortîmes par la petite porte du jardin. Tout se passa mieux que je n'osois l'espérer. Je vis la comtesse entrer chez la baronne, et je courus chez M. de Lignolle éveiller La Fleur, qui dut partir un quart d'heure après. Je revins chez moi sans avoir fait de fâcheuse rencontre. A huit heures du matin il m'arriva la lettre que voici :
Depuis longtemps, Monsieur le chevalier, je cherchois l'occasion de réparer nus torts envers vous et monsieur le baron. C'est avec transport que j'ai saisi la première qui s'est présentée : je vous prie de l'assurer
DU CHEVALIER DE FAUBLAS in
à momieur votre père. Je crois, au reste, que le rot ne pouvoit faire pour le régiment de*' une meilleure acquisition que celle d'un jeune homme tel que vous, puisqu'il est certain que vous avez la physionomie du monde qui promet le plus.
J\ii l'honnrur d'être, etc.
Le Marquis de B....
Un instant après, M. de Bcicour entra dans ma chambre : ii tcnoit à la main plusieurs papiers, et je voyois la plus grande joie peinte sur sa figure.
a Je !e reçois à l'instant de Versailles, s*écria-t-il en m'embrassant : vous avez voulu que ce fût h moi qu'il fût adressé; vous avez voulu que, le premier, je vous félicitasse de votre bonheur. Je suis infiniment sensible à cette attention délicate. Oui, c'est cela même, ajouta-t-il en voyant que je m'approchois pour lire. C'est votre brevet de capitaine au régiment de '" dragons, maintenant en garnison à Nancy, et ceci, l'ordre de rejoindre au i^^ de mai,.., dans quinze jours. Faublas, je vous ai plus d'une fois reproché l'inexcusable oisiveté qui rendoil vos talens inutiles, et j'avois résolu de faire enfin moi-même les démarches nécessaires pour vous procurer le seul étal qui vous convînt : je suis enchanté qu'en me prévenant vous
ayez si bien réussi. Votre heureuse étoile vous accorde d'abord ce que mes plus vives sollicitations n'auroient sûrement pas obtenu tout de suite : un grade déjà supérieur et l'espoir d'un avancement certain. Malheureusement j'ai lieu de craindre que vous ne trouviez dans cette faveur de votre fortune un autre sujet de joie : voici le projet de notre commun voyage renversé; voici votre séjour dans la capitale prolongé d'une semaine tout entière. Mais, s'il est vrai que vous vous en applaudissiez, songez, mon fils, songez du moins que rien ne pourra vous dispenser d'obéir aux ordres du ministre et de joindre le régiment sous quinzaine. Alors, de mon côté, je quitterai Paris, j'irai seul où nous devions aller ensemble... — Quelle bonté, mon père, et que de reconnoissance I... — Je vous promets de chercher Sophie avec autant d'ardeur et d'exactitude que vous l'auriez pu faire. — Et vous la trouverez, mon père, vous la trouverez ! — J'ose du moins l'espérer de cet événement-ci. Je ne doute pas que Faublas ne s'empresse de justifier la faveur du prince; je ne doute pas qu'il ne remplisse avec distinction l'honorable place qui lui est confiée. Il faut croire que, dans sa retraite, M. Duportail recevra la nouvelle de cet heureux changement, qui en annoncera beaucoup d'autres, et qu'alors il ne cachera plus sa fille à Pépoux devenu digne d'elle. — O mon père ! oh !
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quel encouragement vous me donnez! — Adclaïtle est déj^ levée, Faublas, elle va déjeuner dans mon appartement, j'allois te faire appeler. Je n'ai pas eu l'indiscrétion de montrer ces papiers à ta sœur. Il est bien juste que ce soit toi qui lui apprennes cette bonne nouvelle : viens, mon ami, descendons ensemble. »
Je recevois les félicitations d'Adélaïde, quand mon domestique vint, d'un air elfaré, me dire que quelqu'un me demandoit. «Qui, Jasmin? — Monsieur, c'est lui. — Qyi , lui? — Le grand diable. — Le grand diable! répéta M. de Belcour en regardant Jasmin. Qu'est-ce que celte expression?... Faublas, de qui veut-il donc parler? — Mon père,... je... je vais le recevoir. — Pourquoi ce mystère?... Mon Dieu!... c'est peut-être le capitaine?... — Non, Faublas, restez. Qu'il entre ici... Jasmin, priez monsieur le vicomte de vouloir bien passer chez moi. »
Dès que mon domestique nous eut quittés, le baron s'écria : « Voici donc le moment fatal ! O mon ami, souvenez-vous des puères qu'un père vous a faites et qu'il vous réitère à genoux. » Il venoit, en effet, de s'y jeter. Je me précipitai vers lui pour le relever; il saisit ma main droite, la baisa, la porta sur son cœur. « Qu'elle me sauve ! s'écriat-il encore; qu'elle sauve la moitié de ma vie! » Adélaïde accourut épouvantée, a Tiens, Faublas,
dit M. deBelcour en se relevant, embrasse ta sœur et ne l'oublie pas. »
Je l'embrassois, lorsque le' capitaine entra. «J'en vois deux, s'écria-t-il avec un affreux sourire; laquelle est Mlle de Brumont? » En lui montrant ma sœur, je répliquai : « Capitaine, celle-ci ne vous eût point avant-hier assis sur le balcon de la comtesse. » Cependant Adélaïde se penchoit à l'oreille du baron pour lui dire à mi-voix : « Qu'il est laid, ce grand monsieur! il me fait peur! — Laisse-nous, ma fille, lui répondit-il, va faire un tour dans le jardin. » Avant d'obéir, elle vint à moi, les yeux pleins de larmes: « Mon frère, monsieur le baron ne vous a point enfermé : oh ! je vous en prie, souvenez-vous qu'il ne vous a point enfermé. »
Quand ma sœur fut partie, le capitaine, qui n'avoit cessé de me regarder avec beaucoup d'insolence, reprit : « Voilà donc ce chevalier de Faublas dont on parle! Comment cela peut-il s'être fait un nom dans les armes? celaparoît n'avoir que le souffle! Quand c'est quelque chose de plus qu'une femmelette, ce n'est encore que la moitié d'un homme! — Capitaine, asseyez-vous donc; vous m'examinerez plus à votre aise. — Corbleu ! tu prends le ton de la raillerie, je crois! Ne me connois-tu pas? Ignores-tu que le vicomte de Lignolle ne souffrit jamais le sot persiflage de tes pa-
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reils ni leurs airs impcrtincns? Ignorcs-lu qu'il ne soutîrit jamais un regard, un geste équivoques; que les plus fiers ont devant lui perdu leur audace; qu'il a sans peine immole des hommes plus fameux que toi, et qui surtout paroissoient plus redoutables? — Enfin , il a tout dit ! Capitaine , est-ce la coutume des braves comme vous d'essayer d'intimider l'ennemi qu'ils craignent de ne pouvoir pas vaincre? Je suis bien aise de vous prévenir que cet excellent moyen pourroit ne pas vous être avec moi d'une grande ressource. — Coiblcu! » s'écria le vicomte outré de colère. Il se fit pourtant quelque violence, et me prenant la main : « Ecoute, dit-il : puisqu'il étoit possible qu'il se trouvât sous les cieux un jeune insensé téméraire au point de déshonorer un fièic que j'aime, et d'oser porter la main sur moi, et d'oser m'insulter en face, j'aime mieux que ce soit toi qu'un autre. Trop souvent, depuis deux ou trois années, on m'étourdissoit de ton nom. Sache que pour l'adresse et la force je ne reconnois dans le monde entier qu'un homme comparable à moi; et celui-là, je pense qu'aucun maître n'ose contester sa supériorité. Je ne permettrai jamais qu'aucune autre réputation s'élève et balance la mienne. Je comptois venir quoique jour à Paris tout exprès pour te le dire... — Remerciez donc le hasard qui, me donnant avec vous des torts apparcns, vous épargne l'infamie d'un duel dont le
2i6 LA FIN DES AMOURS
seul motif eût été votre féroce amour d'une fausse gloire. — Corbleu ! je suis bien impatient de savoir comment tu feras pour soutenir la hardiesse de tes discours. Plus je te regarde, et moins je puis me persuader que tu sois digne de ta renommée.
— Allons donc au fait, Capitaine : ce sont les preuves que vous demandez , n'est-ce pas? — Assurément! Mais dis-moi : voudrois-tu par hasard pouvoir te vanter d'avoir défié le vicomte de LignoUe?
— Pourquoi m'en vanterois-je ? quel honneur m'en pourroit-il revenir? D'ailleurs, est-ce que j'ai jamais fait métier de défier personne? — C'est que j'ai juré, je t'en avertis, qu'en toute rencontre ce seroit moi qui proposerois le combat. — Je n'ai fait, moi, d'autres sermens que de ne le refuser jamais.
— Eh bien! choisis les armes. — Toutes me sont égales. — L'épée donc ! l'épée ! j'aime à voir mon ennemi de près. — Je tâcherai de ne pas trop m'éloigner de vous, Capitaine. — C'est ce que nous verrons, mon petit monsieur. Le lieu? — M'est assez indifférent. La Porte-Maillot cependant, si vous voulez. — La Porte-Maillot, soit. Mais, cette
fois, tu n'y trouveras pas le marquis de B —
Peut-être. — Le jour et l'heure? — Aujourd'hui, et tout de suite. — Voilà, s'écria-t-il en me frappant sur l'épaule, ce que tu as dit de mieux : partons. — Capitaine, vous avez votre voiture? — Non. Je vais toujours à pied. — Il faudra pour-
tant vous dcicrmincr à prendre une place dans le carrosse du baron. — Pourquoi cela? — Parce que nous irons chercher un de vos amis. — Un de mes amis! corbleu ! — Oui, de mon côté, j'emmène un témoin. — Un témoin! où est-il i* — Le voilà. — Ton père? — Mon père. — Qu'il vienne, si bon lui semble; mais qu'il ne compte pas sur ma pitié.
— Monsieur le vicomte, répondit le baron avec beaucoup de sang-froid, plus je vous écoute et plus je demeure persuadé que c'est vous qui ne méritez pas !a mienne. — Capitaine, l'avez-vous entendu?
— Eh bien? me répondit-il. — Eh bien! m'écriai-je en prenant à mon tour sa main que je serrai fortement, c'est l'arrêt de ta mort qu'il vient de prononcer! Partons. — Partons, répéta mon père; et je vois que nous serons bientôt revenus. »
Nous commençâmes par aller chercher M. de Saint-Léon, collègue du capitaine, autre officier de marine, aussi traitable, aussi poli que son ami l'éloit peu. Cet honnête gentilhomme, en comblant mon père d'égards, en m'accablant de civilités sans nombre, désavouoit assez les invectives, les bravades et les juremens que M. de Lignolle ne cessoit de vomir. Plusieurs fois même il hasarda quelques paroles conciliatrices, mais on sent que toute médiation devenoit désormais inutile entre le vicomte et moi. Tous deux résolus à périr plutôt que de reculer, nous arrivâmes à la Porte-Maillot.
Nous venions de mettre pied à terre; déjà mon adversaire avoit la main sur son épée, déjà la mienne étoit tirée. Tout à coup plusieurs cavaliers, qui depuis quelques secondes nous suivoient au grand galop, fondirent sur le capitaine et l'environnèrent en criant : De la part du roi! L'un d'eux lui dit : « Monsieur le vicomte de LignoUe, le roi et nosseigneurs les maréchaux de France vous ordonnent de me rendre votre épée; et je dois, jusqu'à nouvel ordre, vous accompagner partout. » Le capitaine devient furieux; cependant il n'ose faire aucune résistance. « On ne te donne pas de gardes, à toi, me cria-t-il en se désarmant, on compte sur ta sagesse. Tu as au reste des amis très prudens; rends grâces à leur extrême vigilance, elle te fera vivre quelques jours de plus, mais seulement quelques jours. Comprends bien ce que je te dis. »
E revins avec mon père; cl, comme nous passions dcvanl la porte de Rosambert, alors seulement je me rappelai que ce jour même ëloit pour mon heureux ami le jour du lendemain des noces et que je devois déjeuner avec la nouvelle comtesse. Je quittai le baron ; je me fis annoncer chez monsieur le comte. Il vint me recevoir dans son salon. nRosamberl, j'accours vous féliciter et je me rends à votre invitation. — Pardon, me répondit-il,vous ne déjeunerez qu'avec moi. La comtesse est fatiguée, elle repose. — J'entends. Vous êtes content de votre nuit. — Oui,... oui, content. — Mon ami, ce rire est forcé, votre gaieté ne me semble pas naturelle. Qui peut troubler...? — Un méchant tour... qui me vient de votre marquise... Je le parierois maintenant! — QhoI donc? — Je reçois à l'instant l'ordre de rejoindre. — De rejoindre ! et moi aussi. — Comment? et vous aussi ! — Mon ami , je suis capitaine de dragons. — Capitaine! Ah! recevez mon compliment. Embrassons-nous. Votre régiment n'en aura pas de
aao LA FIN DES AMOURS
plus jeune, de plus brave et de plus joli. Voilà donc qu'enfin la marquise se décide à faire quelque chose pour vous! Ne vous Tai-je pas dit depuis longtemps, qu'avec du mérite on ne s'avançoit encore que par les femmes ? — - Je vous admire. Qui vous dit que c'est NL^^ de B... ? — J'avoue qu'il seroit plus plaisant que ce fût son mari » , s'écria-t-il.
Je ne répondis rien. Il m'avoit paru convenable de ne pas communiquer à M. de Belcour la lettre du marquis : jugez si j'étois tenté de la montrer à Rosambertl
« D'abord capitaine dans un régiment de cavalerie, continuoit le comte, ce n'est pas mal débuter 1 Oh! vous irez loin, c'est M"^e de B... qui vous porte. Cependant, comment se fait-il que la marquise ait eu le courage de se sacrifier elle-même à votre avancement, le courage de reléguer Faublas dans une garnison? Votre régiment, où est-il, Chevalier? — A Nancy. — A Nancy?... Attendez donc',... me tromperois-je? non, non. Ah! je ne m'étonne plus. — Quoi donc? — Le quoi donc est excellent! — Vous ignorez peut-être ce que je veux dire? — Je ne m'en doute même pas, en vérité! — Faublas, voilà de ces mystères maladroits qui nuisent plus qu'ils ne servent. Comment voulez-vous que je ne sache pas cela ? — Et quoi, cela? — Mais! que M'^e Je B... possède, tout
DU CHEVALIER DE FAUBLAS m
près de la capitale de la Lorraine, une fort belle terre qu'il y a longtemps qu'elle n'a vue. — Ah ! ah! — Elle y compte sans doute passer toute la belle saison; et, tant qu'il vous plaira, vous obtiendrez de votre colonel des petits congés de vingt-quatre heures. Ainsi la marquise, au comble de ses vœux, vous aura tout à son aise, et ne craindra plus la concurrence de personne. Elle a vraiment trouvé le meilleur moyen d'empêcher en même temps que vous ne puissiez chercher Sophie et secourir M^<^ de Lignolle. — M'empècher de secourir mon Eléonore! — Assurément, car c'est tout à l'heure que vous avez ordre de rejoindre. — Seulement au i^r de mai. — Eh bien, dans quinze jours! — A cela je gagne une semaine entière, puisqu'il est vrai que mon père devoit m'emmener samedi prochain. — Le grand bénéfice! chl quel changement une semaine peut-elle apporter?... — Que-sais-je? il arrive tant de choses en moins de temps! — Faublas, voilà ce qui s'appelle s'étourdir sur sa situation. — Taisez-vous, mon ami, taisez-vous! ne m'ôtez pas l'illusion qui me soutient! — M^^^ de Lignolle, quand vous l'aurez abandonnée huit jours plus tard, scra-t-elle donc moins malheureuse? — Rosambert! Rosambert ! est-ce quand je touche au fontl de l'abîme qu'il faut me le montrer? — Scra-t-elle moins exposée à la vengeance de ses ennemis ? — Cruel !
— Aux brutales fureurs du capitaine ? — Il est venu ce matin. Nous étions sur le point de nous battre, lorsqu'un garde de la connétablie nous est tout à coup arrivé. — Un garde! pour lui? vous n'en avez pas, vous? — Non. — Je le crois! cela vous auroit gêné dans vos courses : il ne vous auroit plus été possible d'aller incognito visiter la marquise. — La marquise! à vous entendre, Rosambert, on croiroit que rien dans le monde entier ne se fait que par elle. — Mon ami, c'est que le lion, qui, pendant quelques semaines, sembloit profondément endormi , vient de se réveiller. C'est que je vois M"^e de B... maintenant tout remuer autour d'elle : il y a huit jours, de mauvais bruits sur Ml'e de Brumont commencent à courir... — Mon Dieu ! — A peu près dans le même temps une lettre fatale est adressée au capitaine... — Est-il possible? — Hier, j'apprends de bonne part la rupture de M. de Belcour et de la baronne; aujourd'hui le brevet vous arrive ; et moi, par contre-coup , je suis obligé de partir, et je n'ai pas, comme vous, quinze jours de grâce! il faut que je sois au régiment le 2 1 de ce mois, il faut que je vous fasse mes adieux après-demain, vendredi ! Mais, en cela, quel est son but? car elle ne fait rien sans dessein, l'artificieuse personne... S'il ne m'est pas permis de tout deviner, je conçois du moins que, prête
DU CHEVALIER DE FAUBLAS ai3
à frapper les grands coups, mais sachant notre réconciliation, et ne pouvant se dissimuler que l'homme du monde qui la connoît le mieux doit être le plus disposé à vous servir contre elle de sa bourse, de ses conseils, et même de son bras, s'il le falloit absolument, la marquise croit devoir, le plus tôt possible, écarter celui de ses ennemis qu'elle regarde comme le plus dangereux, parce qu'il est de vos amis le meilleur. Au reste, elle est femme dans toute la force du terme, votre M""'^ de B...! Après avoir battu les gens, elle leur garde rancune, et, poursuivit-il en promenant sa main sur son front, tout récemment,... tout récemment ,... avant la venue de cet ordre militaire qui m'exile,... j'ai cru m'apercevoir que le coup de pistolet dont elle a bien voulu me gratifier ne l'empècheroit pas de me faire de temps en temps quelques petites malices d'un autre genre. — Comment? — Oui, je ne suis pas sorti de chez moi depuis hier au soir; eh bien ! je parierois qu'hier au soir la marquise se sera très sincèrement réconciliée avec M^ne de ***, cette comtesse éternellement officieuse !... qui a tant pressé mon heureux mariage. — D'honneur, mon ami, je ne comprends rien à ce que vous me dites. — Tant mieux... J'aime assez, quand je suis fort indiscret, à rester du moins fort obscur. Vous vous en allez, mon ami? Je ne fais pas
d'effort pour vous retenir, car, je l'avoue, j'ai besoin d'être seul un moment. — Vous avez du chagrin? — Un peu. — Cet ordre de partir? — Cela, et autre chose. — Que je ne puis savoir? — Ou qui ne vaut pas la peine d'être su. — Mais encore? — Bon! une bagatelle!... rien,... moins que rien. Cependant on me l'a dit cent fois, et je ne l'ai jamais voulu croire : il est difficile que la plus belle humeur n'en soit pas un moment altérée... Que voulez-vous? c'est un petit nuage qu'il faut laisser passer. — Rosambert, vous parlez comme un oracle; je reviendrai quand vous serez intelligible. Adieu. — Adieu, Faublas. — Au moins vous voudrez bien présenter mes devoirs à la nouvelle mariée et l'assurer de mes regrets.
— Oui,... oui,... ce soir vous la verrez,... je vous l'amènerai ce soir. — Étourdi! je m'en allois, sans vous avoir même demandé son nom. — De Mésanges, répondit-il. — De Mésanges! m'écriai-je.
— Eh bien , qu'y a-t-il qui vous étonne? — Rien.
— Il vous a frappé, ce nom? — Frappé!... c'est que j'ai connu dans ma province un frère de cette demoiselle. — Elle n'en a pas. — C'étoit donc un de ses cousins. Adieu, mon ami. — Non, non, Chevalier ! écoutez donc : quand vous l'avez connu, ce cousin, avez-vous aussi connu la cousine par hasard? — Point du tout. Pourquoi? — Ah! pour... pour rien. Tenez, Faublas, ayez de l'in-
DU en EV Al- 1ER DE FAUBLAS u-)
dulgcnce, je suis aiijourtl'luii d'une bèiise nmère. » Je me hiltai de sortir pour que Rosambert ne vil pai sur mon visage trop de gaieté succéder à trop d'étonnement.
Mon père m'aitendoit avec impatience. Comme j'enlrois chez lui, je l'entendis C|ui disoit à ma chère Adélaïde : « Eh! malheureuse enfant, si cela ctoit, me verrois-tu si tranquille? Accourez donc, me cria-i-il dès (ju'il m'eut aperçu, votre sœur se désole. Elle prétend qu'il vous est arrivé quelque malheur et que je le lui cache. — Oh ! mon frère, i'écria-t-elle, je serois morte si vous n'étiez pas revenu. Mais quand est-ce donc que vous ne vous battrez plus qu'à cause de Sophie? — A propos, interrompit le baron, je n'ai jamais songé à vous taire cette question que lorsque vous n'étiez pas là. Qu'est devenue, je vous i)rie, la lettre de M. Duportail? — Mon père, je l'avois gardée, je l'ai perdue à Montargis, le soir que je m'y suis trouvé mal. C'est sans doute M'"e de Lignolle qui l'a trouvée, mais je n'ai pas osé lui en parler. Ce qui m'étonne, c'est qu'elle ne m'en ait jamais rien dit. »
Le soir du même jour, Rosambert nous amena sa femme. D'un bout de l'appartement à l'autre, madame la comtesse, reconnoissant ma sœur, qu'elle n'avoii pourtant jamais vue, s'arrêta toute surprise. « Avancez donc, lui dit son mnri. Qui Vie du Chevalier de Faublas. V. 7^
aa(
VOUS retient à cette porte? — Dame! lui répondit-elle en regardant toujours ma sœur, c'est qu'il me semble que la voilà. — Qui ? — Ah ! dame ! une demoiselle que je croyois ma bonne amie. — Vous connoissez mademoiselle? »
Pendant ce court dialogue, je me demandois ce que j'avois à faire pour empêcher la jeune femme de se trahir tout à fait. M'éloigner un instant, c'est livrer ma sœur aux dangereuses questions, aux reproches embarrassans de la comtesse, à qui d'ailleurs je donnerois bientôt un nouveau sujet d'étonnement, puisque je ne pourrois me dispenser de reparoître bientôt au salon. Je devois donc, tout au contraire, me hâter de me faire remarquer de M'"^ de Rosambert, afin de lui rappeler ainsi les éclaircissemens nécessaires, les prudens avis que, la veille du mariage, M^^s d'Armincour avoit très probablement donnés à l'innocente M"e de Mésanges. Ce fut le parti que je pris. Je me jetai devant elle et la saluai respectueusement.
La comtesse fit alors un cri, laissa tomber ses bras, perdit toute contenance, et, prête à se trouver mal, fut obligée de s'appuyer contre la porte. Cependant elle ne cessoit de promener ses regards tantôt sur ma sœur et tantôt sur moi; je voyois bien qu'elle étoit encore embarrassée de savoir qui de nous deux étoit sa bonne amie. « Voilà, dit Rosambert, une véritable reconnoissance I fort
singulière, tout à fait théâtrale! mais il me semble que, dans cette scène, d'ailleurs très amusante, ce n'est pas moi qui joue le beau rôle. » De Paulre côié, mon père murmuroit tout bas : u Encore dos quiproquos! encore une aventure galante! je le parierois. — Vous connoissoz donc mademoiselle? » reprit le comte en montrant ma sœur à sa femme. Celle-ci, mal à propos s'avisant de vouloir être fine, répondit : « Ah! mon Dieu! non. D'abord, moi, je ne connois pas du tout M"e de Brumont! — De Brumont! répéta Rosambert. Maudit soit donc l'infernal génie qui vous fait deviner son nom ! Ainsi, coniinua-t-il en se frappant le front, plus de doute! aucune espèce de doute! je suis déjà ce qui s'appelle un mari , un vrai mari!... Je le suis! je l'étois même avant les noces. Le comment ! je l'apprendrai peut-être quelque jour... » Mon père se pencha à l'oreille du comte pour lui recommander de la modération. « Songez que ma fille est là, lui dit-il. — Vous avez raison, Monsieur ; et je suis, je l'avoue, inexcusable, moi, inexcusable de faire tant de bruit pour une bagatelle. Mais vraiment , de quelque manière qu'on y puisse être préparc, on ne reçoit pas le coup sans crier un peu... J'ai du courage, je ne vous demande qu'un instant pour me remettre. Tout à l'heure vous me verrez parfaitement tranquille... Néanmoins convenez
que ce jeune homme peut se vanter d'avoir la plus maligne étoile,... assez bonne pour lui, mais si fatale à tout ce qui l'approche! Il semble qu'il soit écrit là-haut que pas un de ses amis, pas un ne l'échappera !... » Il ne put s'empêcher d'interroger encore la pauvre petite femme : « Madame, vous n'avez vu mademoiselle nulle part? — Nulle part. Oh! mon Dieu! non; pas même chez ma cousine de Lignolle. — Ah!... quelle fureur aussi de questionner quand... quand on est sûr... Fort bien, Madame la comtesse! fort bien! c'est assez, le chevalier lui-même me dira le reste, w
A ces mots, le comte parut prendre son parti. Chacun s'étant assis, la conversation roula sur des objets indifférens. Cependant la nouvelle mariée, qui parloit peu, me regardoit beaucoup. Elle me regardoit d'un air qui sembloit annoncer que, si elle étoit encore un peu mécontente et étonnée de la manière dont j'avois entretenu ses erreurs en profitant de son ignorance, elle ne se sentoit pourtant pas disposée à garder éternellement avec moi sa surprise et son ressentiment. Rosambert, pendant ce temps-là, se faisoit une extrême violence pour dissimuler les inquiétudes que lui donnoit l'attention soutenue dont il voyoit sa femme m'honorer; et, comme enfin la comtesse se mit à rire, il lui demanda pourquoi. « Dame! je ris parce qu'il rit, lui. — Lui! lui! Madame, et pourquoi
rit-il, lui? — Dame! il rit peut-ctrc cic ce que... Ah! mais c'est que je ne peux pas vous dire... Dame! je ne sais pas de quoi il lit. » En vain le comte voulut retenir un signe d'impatience, en vain il essaya d'étoulîer un profond soupir; et, puisque Rosambert mettoit de l'amour-propre à ne pas laisser voir les petits chagrins que sa mésaventure lui causoit, je crois qu'il étoit temps qu'il s'en allât, c Adieu, me dit-il, et sans rancune. Demain, dans la soirée, vous trouvera-t-on chez vous? — Oui, mon ami. — Vous pouvez compter sur ma visite. — Y vicndrai-je avec vous? lui demanda sa femme. — Quelle question me faitesvous là ! répondit-il d'un air assez détaché : ce sera comme vous voudrez. Je vous observe néanmoins que les jeunes femmes ne vont pas ainsi chez les garçons, tous les jours surtout. »
Cependant la comtesse alloit descendre, je lui présentai la main. « Ah ! dame ! je ne demande pas mieux! dit-elle en serrant la mienne. Mais c'est pourtant que je vous en veux beaucoup! Vous m'avez bien attrapée, au moins! — Chut, chut! s'écria Rosambert. Madame, ces choses-là ne se disent pas quand il y a du monde, surtout quand le mari est là. »
Tous deux ils partirent. Le lendemain, à six heures du soir, le comte vint chez moi; mais il n'amenoit pas la comtesse. Au reste, il entra dans
23o LA FIN DES AMOURS
ma chambre en poussant de grands éclats de rire. «Tout cela est fort plaisant, s'écrioit-il, infiniment plaisant! — Quoi? — Ce que la comtesse m'a raconté. — Vous avez vu M"^e de Lignolle? — Eh! non, ma femme. Elle m'a tout conté, vous dis-je, et devant elle j'ai gardé mon air sérieux à cause des bienséances. Maintenant que je suis chez vous, permettez-moi de ne me plus gêner, permettezmoi de rire. Vous êtes né pour les comiques aventures. — Rosambert, si vous voulez que je vous réponde, expliquez-vous. — Ah! cette fois, je suis clair; mais, si vous m'y forcez, je le serai davantage. — Comme il vous plaira. — Oui? Eh bien, écoutez : ma femme m'a dit qu'avant de devenir ma femme elle avoit été votre femme... — Cela n'est pas vrai. — Comment! c'est vous qui niez le fait? c'est vous... » Je l'interrompis vivement : « Monsieur le comte, un mot, je vous prie. Avant de me continuer vos insidieuses confidences, entendezmoi bien : toutes vos questions sur une matière aussi délicate seroient, de quelque manière que vous puissiez les risquer, seroient, dis-je, absolument inutiles : si le fait est faux, je ne suis pas assez cruellement fat pour en accuser votre femme; s'il est vrai, je ne suis pas assez sottement indiscret pour l'avouer à son mari. — Mais on ne vous prie ni d'avouer ni de désavouer; on demande seulement que vous écoutiez. M'^^e de Rosambert m'a
DU CIIEVALIF. R DE F AU RI. A S lî,
raconté que vous aviez eu le bonheur de coucher avec la douairière d'Armijicour ; que cette nuit-là vous aviez quitte le lit de la marquise pour venir causer dans celui de M"edc Mésanges, qui bientôt avoit cessé d'être demoiselle, mais sans le savoir, puisque, après vous être comporte avec elle comme un tiès galant homme, vous l'aviez pourtant laissée persuadée que vous étiez une fille. Chevalier, convenez donc que, si la jeune personne m'a fait une histoire, elle en sait faire de jolies, et souffrez que j'en rie. — Rosambert, loin de m'y opposer, j'en vais rire avec vous. — J'ai pourtant, reprit-il d'un air un peu plus grave, une question à vous faire,... avec les ménagemens convenables. Supposons,... c'est une supposition, vous comprenez bien?... supposons que l'aventure vous fût arrivée, en auriezvous fait la confidence à M^^^ de B... ? — Jamais. — C'est ce que je pense. Qui pourroit donc le lui avoir dit? car mon mariage, il n'en faut plus douter, est un bienfait de la marquise; et, comme je vous le confîois hier matin, parce que les découvertes de la nuit précédente me l'avoient déjà fait pressentir, c'étoit uniquement pour Mme de B... qu'elle agissoit, celte obligeante comtesse de ***, qui me paroissoit toute dévouée. Au moment même où, tout à fait dupe de leur stratagème, je dotois d'un ample douaire ' la virginité de M"« de Mé-