‹ Les amours et autres poésies. Publiées sur les éditions originales, et augmentées de pièces rares ou inédites. Avec une notice de Guillaume Colletet et des notesChapitre 11 sur 37 · CHANSON POUR RESPONDRE A CELLE DE RONSARD, QUI COMMENCE · texte numérisé non relu

CHANSON POUR RESPONDRE A CELLE DE RONSARD, QUI COMMENCE

Je suis Amour le grand Maistre des Dieux (i)

MOUR n'est point ce grand Dieu qui sous soy Tient l'univers gouverné par sa loy :

(i) Cette chanson est de 1565. Sous ce titre: Le Trophée d'Amour, la Comédie à Fontaine-'Bleau, elle fait partie du recueil de Mascarades, Combats et Cartels, etc., publié à Paris, par G. Buon, 1565. La voici telle qu'on la peut lire dans cet ouvrage :

Et qui enfant, anime, agite, enflame.

Ainsi qu'un corps, tout le ciel qui nous luit, Que par accords discordans il conduit : Un corps si grand n'auroit si petite ame.

Ce n'est cèluy qui premier-né, rendit Ordre et lumière au chaos qu'il fendit : Et qui depuis hommes et Dieux maistrise. Un autre Dieu ce grand œuvre a basti, Et à son vueil a seul assujeti Toute ame au ciel et en terre comprise.

Je suis Amour, le grand maistre des dieux, Je suis celuy qui fait mouvoir les cieux, Je suis celuy qui gouverne le monde.

Qui, le premier hors de la masse esclos, Donnay lumière et feudi[s] le chaos Dont fut basti ceste machine ronde.

Rien ne sauroit à mon arc résister, Rien ne pourrait mes flèches éviter, Et enfant nu je fais tousjours la guerre ; Tout m'obéit : les oiseaux esmaillez, Et de la mer les poissons escaillez, Et les mortels héritiers sur la terre.

La paix, la trêve et la guerre me plaist ; Du sang humain mon appétit se paist.

Et volontiers je m'abreuve de larmes ; Les plus hautains sont pris à mon lien. Le corselet au soldat ne sert rien.

Et le harnois ne défend les gendarmes.

Je tourne et change et renverse et desfais Ce que je veux, et puis je le refais, Et de mon feu toute ame est échaufée ; Je suis de tout le seigneur et le roi ; Rois et seigneurs vont captifs devant moi. Et de leurs cœurs je bastis mon trophée.

l34 LES AMOURS

Premier ce Dieu (puis qu'il fait tout parfait) L'obscur Chaos et confus n'auroit fait, Pour en tirer et l'ordre et la lumière : S'il pouvoit tout de ses formes orner, Il peut à tout les matières donner.

Estant des deux seule cause première.

Pour tel ouvrage, il luy falloit avoir Non l'amour seul, mais l'infini sçavoir.

De Jupiter le sceptre j'ay donté.

Jusqu'aux enfers j'ay Pluton surmonté.

Et de Neptune ay blessé la poitrine.

De rien ne sert aux ondes la froideur, Que les tritons ne sentent mon ardeur.

Et que mon feu n'embrase la marine.

La volupté, la jeunesse me suit ; L'oisiveté en pompe me conduit ; Je suis aveugle et ay si bonne veue ; Je suis enfant, et suis père des dieux, Foible et puissant, superbe et gracieux, Et sans viser je frappe à l'impourveue.

L'homme est de plomb, de rocher et de bois. Qui n'a senti les traits de mon carquois : Seul je le fais et courtois et adestre ; Les cœurs sans moi languissent refroidis, Je les rends chauds, animez et hardis, Et bref je suis de toute chose maistre.

Qui ne me void au monde ne void rien ; Je suis du monde et le mal et le bien. Je suis le doux et l'amer tout ensemble, Je n'ay patron ny exemple que moy, Je suis mon tout, ma puissance et ma loy. Et seulement à moi seul je ressemble.

ET AUTRES POESIES l35

La pourv'oyance, et puissance infinie,

De tout l'idée, et aussi prompt l'effet

Que la voix mesme : Amour donc en ce fait

N'est qu'un seul nœu de si grande harmonie.

Encores c'est le premier improprement Pour l'accordance et sans commencement : J'aimerois mieux faire éternel le monde, Que faire un Dieu d'un seul effet divin, Tant qu'un principe et suprême et sans fin On establist d'une cause seconde.

Amour pourroit (si c'estoit quelque Dieu

Naissant en nous, prenant au cœur son lieu,

Et de nos sens tirant sa nourriture)

Estre un archer, dont nous n'éviterions

Le plaisant trait, et ne résisterions

Au feu, qui prend de nostre vueil pasture.

Doncques tout nu ses guerres il feroit,

Car sans nos sens force aucune il n'auroit :

Encor nous seuls ses dignes sujets sommes :

Tous animaux qu'on voit voler en l'air.

Marcher sur terre, et nager dans la mer,

Ne sentant point cet amour propre aux hommes.

Si nos désirs, dont sortent nos amours.

Sont tousjours joints aux sens et aux discours.

Ce naturel qu'on voit aux bestes estre,

Ne peut (encor qu'il les vienne enflammer)

Ce mesme amour encontre elles armer,

Qui par raisons de nos raisons est maisire.

l36 LES AMOURS

Sa paix, sa guerre, et sa trêve se sent. Selon qu'il est, et selon qu'on consent. Ou qu'on résiste à ses forces couvertes. Son feu caché dedans le fond du cœur, Faisant monter au cerveau sa vapeur, Tient de nos pleurs les fontaines ouvertes.

Il semble bien sans la vie épargner.

Dans nostre sang ses deux aisles baigner :

Mais c'est souvent la Haine son contraire.

Qui s'acouplant à ce mutin petit.

Soûle de sang son meurdrier appétit.

Sil est donc Dieu, Déesse il la faut faire. .

Par le dehors on ne pare les coups De ce guerrier, qui combat dedans nous : Que servirait ou rondache ou cuirace ?

Nostre ennemi de nos armes armans, Flatans la playe, et mesme nous charmans, Enflons encor de la honte l'audace.

Bien que ce mal ait fait diversement Mainte ruine, et maint grand changement. Il ne faut pas en faire un Roy suprême Les Roys n'iroyent dessous son joug captifs. Au moins gesnez, pâlies, transis, chetifs. S'ils se pourvoyent faire Roys de soy mesme.

On pourroit bien un trophée dresser.

De l'arc, des traits, dont il vient nous blesser.

ET AUTRES POESIES \Sj

Et de la trousse et de la torche sienne : Mais il ne faut que luy seul de nos cœurs, (Qui pour luy sont de soy mesmes vainqueurs) Approprier le trophée il se vienne.

Outre que c'est une fable, des Dieux Qu'on feint en mer, et en terre, et aux cieux Et jusqu'au fond de l'enfer implacable : Quand ils seroyent, leurs amours seroyent saincts, Très-hauts, trespurs, de nul eiîort contraints : Tout Dieu se rend tousjours à soy semblable.

Laisson lupin, Pluton, Neptune aussi.

Mars et Phebus : comme cet Amour-ci N'a pas le vol si hautain et si roide, Qu'il aille au ciel, il ne descend en mer. Pour les Tritons et poissons faire aimer : Telle amour est trop stupide et trop froide.

Et plus stupide encor l'homme seroit, Vray bois, vray roc, qui point ne sentiroit Cet amour propre à sa haute nature.

Qui seulement commeaux bestes ne naist Du sens au corps, mais qui dedans nous est De nostre esprit la propre geniture.

Bien que l'esprit de sa flame alumé En soit courtois, hardi, prompt, animé Il ne faut pas si grand maistre le feindre : Car plus souvent que nostre esprit ne doit Par nostre esprit maistriser on le voit, Mesme avec luy l'honnestelé s'éteindre.

l38 LES AMOURS

FAUT-IL, Chanson, que je desemprisonne Mon mal dans moy prisonnier si long temps ? Faut-il, chanson, qu'ores par toy je donne L'air à ce feu, bourreau de tous mes sens ? Faut-il restreindre aujourd'huy par mes plaintes La crainte, helas ! qui les tenoit estreintes ?

Faut-il encore, ô. Chanson, que je pense Que tu peux bien porter si loing mon daeil, En jouissant pour moy de la présence De celle, helas ! dont j'ay banni mon œil ? Te vantes-tu qu'en pouvant voir sa face, Tu pourras voir d'elle sur moy la grâce ?

Ainsi qu'on voit dessous les nuits plus sombres Les voyageurs endurer mille ennuis :

Ainsi qu'on voit souffrir là bas les ombres Des pauvres morts aux infernales nuicts. Et comme au cul des fosses plus obscures Les prisonniers souffrent cent peines dures.

Depuis le temps que j'ay senti retraire

De moy les rais d'un flambeau nompareil ;

Depuis le temps que j'ay laissé ma Claire,

Dont la clarté sert d'un second Soleil,

Je sen[s] tel dueil, je sen[s] telles ténèbres,

Que mes beaux jours ne sont que nuicts funèbres.

ET AUTRES POESIES iSq

Encor ceux là, qui sous la nuict fourvoyent. Vont espérant de l'aube le retour :

Encor ceux là, qui aux fosses larmoyent, Espèrent voir de jour en jour le jour : Mais, las ! mon ame errante et prisonnière N'ose espérer liberté ne lumière.

Ainsi des trois qui sont tous misérables, Estans errans, ou captifs, ou damnez, Les deux ne sont du tout à moy semblables, N'estans du tout d'espoir abandonnez :

Reste le tiers qui me semble de mesme, Puis que l'amour est un enfer extrême.

Helas I bons Dieux, faut-il que je condamne A tout jamais mon oeil d'estre privé De son objet ! faut-il que je le damne Avant qu'avoir tout moyen éprouvé !

Si mon forfait sans fin d'elle m'exile J'arracheray mon œil comme mutile, (i)

Car sans voir Claire, un plaisir désirable

A tout jamais luy seroit déplaisir.

Et me santant estre tant misérable

Des deux enfers j'aimerois mieux choisir

L'enfer dernier oi!i la mort nous engoufre.

Que mon enfer, qui sous l'amour je souffre.

(i) mutile, pour mutilé, estropié. N'aimerait-on pas mieux inutile, si ce dernier mot n'offrait une syllabe de plus.

Si donc, ô Claire, ains o Clarté divine, Le mien forfait n'est fait pour t'oflfenser. Et si le temps, qui tout amour termine. Ne peut le mien tant seulement blesser : Si j'aime mieux mes deux enfers ensemble. Que faire rien qui déplaisir te semble :

Appaise-toy et te monstrant Déesse, Ainsi qu'on voit le grand Soleil des cieux Enluminer ta tourbe pécheresse.

Tout aussi bien que les moins vicieux, Fay qu'en m'armant et luisant sur ma face De tel enfer un paradis se face.

C'est fait, c'est fait, ô bien-heureux augure. Je voy à gauche un pigeon blanc voler. Signe d'amour : pendant qu'encor j'endure Un peu, chanson, pousse toy dedans l'air. Ton vol me soit et ton retour prospère. Autant qu'au vol de ce pigeon j'espère.

POUR LA DEFFENSE DE l'aMOUR (i)

ES vers des amans (O Amour) s'armans

(i) Cette pièce étant fragmentaire dans les diverses éditions du poète, nous nous sommes cru autorisé à n'en publier qu'une partie, soit vingt strophes sur vingt-cinq que contient la version originale.

Contre toy de cris.

De révolte, et d'ire, Ne nous font que rire, Comme d'eux tu ris.

Un qui sous ton nom Enroulé, tient bon, Soldat vieil et fin.

Fui toutes paroUes De révoltes folles, Et en craint la fin.

Tel encor captit.

Malade, ou chetif, Feint sa liberté.

Et par son langage Dément son visage.

Ou sa pauvreté :

Qui dedans tremblant.

En ce faux semblant.

Sa vie sent bien Peu franche, peu saine.

Peu riche, qui traine Son plus fort lien.

Un vaincu, trainé.

Enferré, gesné.

Soit dans la prison.

Soit dans la galère.

Captif, ou forcere.

Perd crainte et raison :

Ne pouvant tenir Son dur souvenir S'attaque au geôlier, L'argousin irrite, Et en vain dépite Et chaine et colier :

Mais se repentant Soudain, et sentant Moquer par ces deux Sa colère éprise, Mal à propos prise.

Contre l'excez d'eux :

Sans rien proffiter.

Fors que d'augmenter L'appréhension, Accroist par batûres, Outrages, navrûres.

Son affliction.

Par les sangliers vieus Destrenchons épieus La pointe se voit Souvent dédaignée Bien qu'en la seignée Entrée elle soit.

Mais de quoy leur sert Ce gros cœur, qui perd

Force avec le sang ?

Leur double deffence, Ne peut par nuisance Garentir leur flanc.

Plus vont s'allumant, Plus vont écumant, Voire tant plus fort Ils vont par secousse Poussans, plus je pousse Dans leur corps la mort.

Tes traits defferrez.

Amour sont ferrez, Ainsi que souloyent(i) Les flèches Angloises, Qui sur les Françoises, Compagnes gréloyent.

Lors avec soudain Mépris, et dédain, Qui sert d'arracher La flèche sur l'heure, Si le fer demeure Dans l'os, dans la chair ?

Tel souvent médit, Déteste, et maudit

(i) Du vieux mot souloir, avoir coutume.

Un, dont il dépend, Qui mesme en l'outrage, Dedans son courage A merci se rend.

Tel veult s'affronter.

Charger, surmonter, Comme brave il feint Quelqu'un trop plus roide :

jMais une peur froide Au seul nom l'atteint.

Toy Amour, de nous Pren[s] les vains courrons.

Et soudains mépris.

En mépris extrême, Sur nous par nous mesme, Regaignant ton pris.

Et puis que des cueurs Des plus forts vainqueurs.

Vainqueur tu te rends, De nos forces vaines (Sans que tu te peines) Plus grand'force prens.

Souvent on te suit, D'autant plus qu'on fuit :

Et souvent tu fais, 'Sur ceux qui s'ennuvent De ton joug, qu'ils fuyent.

Redoubler ton fais.

Que craindre il te faut.

Pour tout aspre assaut Naissant des désirs !

Qu'aimé tu dois estre.

Pour l'heur que font naistre Tes divers plaisirs!

Ainsi nostre cœur

A l'amour, et peur.

Est estreint par toy :

Quel haut pouvoir doncques

Sur nos faits peut oncques

Avoir plus de loy ?...

J'ay sans nulle occasion De chanter affection.

Je veux me plaire et ne puis Voir autour de moy qu'ennuis :

Mon cœur tachant d'enchanter, L'ennuy me force à chanter :

Mais l'ennuy se rend vainqueur De mon chant et de mon cœur.

Je sen[s] de mes maux le cours Egal au cours de mes jours, Triste et seul je souffre émoy.

Pour un qui m'est plus que moy,

Qui non plus que moy jamais N'eut de repos ni de pais, Duquel pourtant l'heur et bien Peut tout seul faire le mien.

Mesmement le temps se voit Extrêmement triste et froid :

Et qui pis est, de ce tems Les misères que je sens, Viennent par indignitez Soties, meschancetez, Plus que tous mes maux divers.

Aigrir mon fiel et mes vers.

Si n'est-ce pas la façon D'une gaillarde chanson, Propre à chanter, à sonner, A baller, et à donner Relâche à nos durs travaux.

Que s'emplir de tous ces maux, Qui l'ennuy n'esteindroyent pas, Ains luy serviroyent d'appas.

Si ne voy-je proprement

De mes chants autre argument,

Qui s'abhorre toutesfois

De mon cœur et de ma vois :

Quelque part que mon penser

Diverti s'aille adresser, ,

Rien ne voit qui propre soit

A ce que chanter il doit.

S'il pense à l'œuvre, à l'honneur Des Dieux, de Christ, du Seigneur, Il trouve que c'est tout l'art, La couverture et le fard Dont ce temps séditieux Masque son trouble odieux :

Du bien on se divertit.

Qui en mal se convertit.

D'avantage il n'est celuy Qui n'en remplisse aujourd'huy, Jusques aux plus vils faquins.

Leurs chants, et lourds, et mutins :

Sans fin l'aureille on m'en ront :

A ceux qui degoustez sont.

Comme moy, jamais ne plaist Ce qui trop commun nous est.

Si je veux chanter des Rois, Des meurs, des vertus, des lois, Le malheur nous remet là D'estre aujourd'huy sans cela :

Voulant chanter nos débats, Nos troubles et nos combats.

Ce seroit me plaire au sang Coulant de mon propre flanc.

Si je chante les grandeurs.

Puis qu'elles ne sont qu'aux cœurs Vertueux, et grands, et francs Non pas aux biens, ny aux rangs.

Veu ce que sont nos François :

En ce temps pervers ma vois Xe piairoit, ains au rebours, Je ne chanterois qu'aux sourds.

Puis c'est un dur souvenir, Que voir ce qu'on doit tenir Tout le plus cher entre nous, Se laisser presque de tous :

Quant à chanter les grands biens.

Les rangs, faveurs, et moyens Des grands, soit tel argument Propre aux flateurs seulement.

Tout autant m'est n'avoir rien Qu'user comme ils font du bien.

En leurs hauts rangs je les voy Estre trop plus bas que moy :

Je dédaigne tous les heurs.

Tous les moyens, et faveurs Naissans du hazard, et non Du mérite et du renom,

Si des vertus, qui aux Cours Ont maintenant plus de cours :

Comme de tout ignorer, Et nonobstant s'asseurer A donner effrontément De tout un lourd jugement :

Ou bien par mine vouloir Faire un silence valoir :

De mesme façon morguer, Et de mesme haranguer, Par tout en tout n'ayans qu'un Geste et jargon pour chacun, Selon que différemment S'offre à leur courtisement Masqué, apparoistre accords, D'habit, de cœur et de corps :

Jaqueter, et bouffonner.

Sur autruy se patronner.

Singes en dits, et en faits, Jusques au gestes mauvais De ceux qui ont vogue et bruit.

Car ses deux tous seuls on suit :

Estre à tous serf, toutesfois Se morguer en petits rois :

Avancer le nez, souffler Les plumes, sa voix enfîer Et puis soudain, s'il le faut, La rabaisser de bien haut, La radoucissant d'un ris Qu'on a tout exprez appris, Qui souvent entre eux s'émeut Sans sçavoir qui les y meut.

Car ce qui plaist, à l'envi Est à tout propos suivi.

La Cour est sans juste chois.

Juste raison, juste pois,

l5o LES AMOURS

Qui pis est, sans amitié, Sans droit, sans foy, sans pitié.

Chacun à son proftit tend, Faisant trafique du vent.

Le vent est souvent loyer De celuy qui employer A voulu ses ans entiers A tels indignes mestiers.

Si est-ce que vivre ainsi Ce leur semble, c'est d'ici La vertu seule, l'honneur, L'accortesse, et le bonheur.

Toute leur vie et façon N'est point propre à ma chanson, Soit pour flater les prisant, Ou soit en leur déplaisant, Me déplaire en mon discours, ~ En me les peignant si lour[d]s. Tant loing de toute valeur.

En n'estimant que la leur.

Quant à chanter des secrets Que les Romains et les Grecs, Ou mes discours plus gaillards, En tant et tant de beaux arts M'ont peu sans cesse enseigner.

Ils seroyent a dédaigner Estans envers tous sans bruit, Estans envers moy sans fruit :

ET AUTRES POESIES l5l

N'estoil que mon esprit tend De s'y rendre seul content... (i)

Obel oeil, ô blanc tetin, Teint albastrin, Rouge bouchette.

Ja l'Aurore au teint vermeil Dans sa rosine charrette, Sortoit avant le Soleil, Pour chasser la nuict fréchette.

O bel œil...

Le verdoyant mois de May Plus propre à toute amourette, Rendoit tout esprit plus gay De ce que plus il appette.

O bel œil...

Le temps estoit frais et beau :

Car lors le Soleil nous jette De sa maison du Toreau, Une ardeur freche et doucette.

O bel œil...

(i) Cette pièce est incomplète dans les diverses éditions de notre auteur.

l52 LES AMOURS

Les bois, les champs et les prez Couverts de verte herbelette, Estoyent par tout diaprez De mainte et mainte fleurette.

O bel œil...

L'amour à l'occasion De l'heure aux amans secrette, En mon assignation Me chassa hors ma chambrette.

0 bel œil...

Tout le ciel sembloit semé De mainte rose clairette Tout l'air estoit embasmé, Toute voye verdelette.

O bel œil...

Des jeu[x] et des gais amours La bande gaye et saffrette Avait ja fini les tours De sa dance sur l'herbette.

O bel œil...

Tout autour de moy, je croy, Chacun d'eux tourne et volette, Tournant et menant dans moy Mon ame a leur loy sujette.

O bel œil... '

ET AUTRES POESIES l53

Mon chemin estre plus court Cent et cent fois je souhaitte.

Tant en ma mémoire court Le plaisir que je projette.

O bel œil...

Près du jardin suis venu, Où ma Déesse est seulete.

Et l'huis desja bien cogneu Sans faire bruit je crocheté.

O bel œil...

Elle deslors m'attendant, Escoutoit la chansonnette Du Rossignol, accordant Ses amours de sa gorgette.

O bel œil...

Dans un cabinet bien verd.

Que ja par mainte branchette Le Jasmin avoit couvert De sa petite fueillette :

O bel œil...

Je trouve cet objet beau, Qui sur sa chair grasselette, N'avoit sous un long manteau Qu'un crespe pour chemisette.

O bel œil...

l54 LES AMOURS

Son aise et sa crainte font Qu'un teint plus rosin se jette Sur ses joues, sur son front.

Lustre de blancheur si nette.

O bel œil...

Mais, ô Dieu, quel doux recueil Sa voix tremblante et foiblette M'a fait avec son doux œil, Forçant mon ame pauvrette.

O bel œil...

Dérober, las, je me sens D'une force doucelette, Ma plus grand'force et mes sens, El rendre ma voix muette.

O bel œil...

Mon œil ravi s'éblouit En richesse si parfaite, S'éblouit et s'éjouit D'un œil qui si bien le traitte.

O bel œil...

Mon cœur mon sang est saisi.

Et mon ame toute atiraite Par l'ame d'elle, quasi N'en peult faire sa retraitte.

O bel œil...

ET AUTRES POESIES l55

Voyant ne pouvoir user De mon ame, la receple C'est de me mettre au baiser, Qui mon ame en fin rachepte.

O bel œil...

Pressant et repressant fort Geste lèvre tendrelette, Avecques mon ame en sort Son ame mignardelette.

O bel œil...

Seulement ne m'a repeu Sa lèvre chaude et molette Mais tout cela que j'ay sçeu Baiser sur sa chair doucette.

O bel œil ..

J'ay cent fois baisé ce teint.

Geste bouche vermeillette, Get œil qui tout astre esteint.

Et l'une et l'autre pommette.

O bel œil...

Que de rayons précieux.

Mais que de coups de sagette Entrent en baisant ses yeux Dans ma poitrine tendrette. O bel œil...

l56 LES AMOURS

Que d'autre riche thresor J'ay sur sa gorge grassette Amassé, mais plus encor Sus sa double montagneite.

O bel œil...

Que de roses, que de lis, De ma bouche trop folette Ay-je sur son teint cueillis, En sa blancheur rougelette.

O bel oeil...

Quel musc, et quel ambre gris, Ay-je entre mainte perlette Dedans ses deux lèvres pris, Entr'ouvrant sa bouchelette.

O bel œil...

Du reste je me tairay :

Le Rossignol, la logette, Les jeu[x] et les amours j'ay, Pour témoins d'amour bien faite.

O bel œil, ô blanc tetin.

Teint albastrin.

Rouge bouchette.

ET AUTRES POESIES iSy

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