ELEGIES
JE suis parmi le trouble et le soing, et l'apprest Dont un juste devoir rend ici chacun prest A repousser l'erreur, qui renouvelle De nous, sur nous une guerre cruelle, Mais je pourrois plustost, au moins si au besoin Se pouvoit écarter de moy si juste soin
Mettre en oubli tout tel devoir de guerre. Pris pour mon Dieu, pour mon Prince, et sa terre, Que le devoir extrême auquel l'amour vainqueur A tellement pour toy soumis mon libre cœur, Qu'il faut durant tous les soucis d'ici, Que toy sans fin sois son plus grand souci. Car combien qu'au premier mon Païs et mon Roy, Et mon Dieu mesme étreigne et requiers ma foy : Elle n'est point à ces trois plus astreinte Que je la sen[s] s'estre à ton joug étreinte. Car pour semblable cause et par pareilles lois Tu as pris dessus moy tel pouvoir que ces trois. En te faisant de mon ame sans cesse Le seul séjour, la royne et la Déesse. Doncques non seulement de toy se resouvient Mais bien en mon absence en toy mesme se tient : Elle te sert comme royne, et encore Comme Déesse après son Dieu t'adore.
(i) Dans les diverses éditions des Œuvres et meslanges poétiques, cette pièce est intitulée Chanson.
l58 LES AMOURS
Mais, las ! dans toy logée et sujette sans toy, Mesme envers toi dévote, il faut pourtant qu'en soy Durant la guerre une guerre elle voye, Dont pour loyer ta beauté la guerroyé.
Et ne faut point qu'Amour luy preste pour cela L'arc, la trousse, les traits ny le flambeau qu'il a : Car contre moy d'incessables alarmes Elle me fait combatre de mes armes.
De l'œil, le sens subtil qui le premier reçeut Dans soy telle beauté que pour objet il eut; Est celuy-là qui dedans l'ame mienne Assault ses sens avec la raison sienne. Le soudain jugement que mon œil tout épris F[a]it prendre à mon esprit, dans tes nœus déjà pris. Qui est pour vray, que grâce et beauté telle Passoit en tout grâce et beauté mortelle. Est un fort champion, qui sans fin retournant En i'assault, et dedans sans cesse redonnant, Force cela, qu'en si roide rencontre Peut la raison opposer à rencontre.
Puis l'appréhension qui par tel jugement Imagina dans soy l'objet si vivement.
Qu'elle engrava dans mon cœur, dans mon ame. Pour son trophée une éternelle flame.
Est celle qui encor par un droit bien acquis, Veultsans cesse r' avoir le fort qu'elle a conquis. Si tant soit peu mon ame et mon cœur ose Appréhender quelque contraire chose :
Si tant soi peu le loisir l'engourdit.
Si tant soit peu la peur le refroidit, Ou si quelque autre égard, plaisir, aff"aire. Le vient de trop par révolte distraire.
ET AUTRES POESIES iSQ
MADAME, si jamais ma douce liberté Dessous ta dure main esclave n'eust été. Si t'aimant seulement d'une faulce apparance Je n'eusse esté captif ou vray sous ta puissance. Estant en ton endroit feint et de double cœur, Plus tost que vray amy et loyal serviteur : Et si sans me piquer et sans jamais me prendre. J'eusse voulu tacher amoureuse te rendre, Toujours feignant beaucoup et n'aimant que fort peu. Brûler dedans la glace, et glacer dans le feu. Ha 1 je serais encor bien-heureux en ta grâce Comme j'estois avant que si fort je t'aimasse ! Ou ne serois à toy si fort assubjeti (i), Que je ne puisse prendre ailleurs autre parti : Ains demeurant tousjours mon cœur en sa franchise. Sans que j'eusse esté pris, je te tiendrois éprise.
Mais d'autant que j'ay mis sans far[d], sans fiction. En toy seule mon cœur et mon affection : D'autant que je me suis d'un cœur trop volontaire Rendu à toy captif plus que n'est le forsaire, Et que tu as cogneu que je n'avois en moy Autre espoir, autre amour, autre désir qu'en toy. Tu as soudain de moy destourné ton courage. Et ce qui te devoit encore davantage Esmouvoir à l'amour et ton cœur enflammer, Cela t'a fait du tout délaisser à m'aimer.
(i) Lire assuhjeiti.
l6o LES AMOURS
En toy, qui par avant m'estois si favorable, J'ay veu un cliangement si bizarre et muable. Que de ton feu premier je n'ay point apperçeu Rien que la cendre morte en la place du feu : Et ce qui t'a ainsi légèrement changée, Ce dont tu t'es sentie estre plus outragée, Et ce qu'à mon amour m'a fait un plus grand tort, Mest sinon mon amour trop ardent et trop fort. Si je t'eusse porté l'amitié froide et lente, La tienne en eust esté beaucoup plus violente. Si bien que sans aimer j'eusse aisément acquis Ton amour, qu'en aimant acquérir je ne puis : Et si j'eusse voulu dissimuler et feindre D'un cœur traistre et meschant, et d'un parler non moindre, Je n'eusse esté de toy aimé tant seulement. Mais je t'eusse trompée aussi bien aisément.
Je sçay ce que l'on dit, je scay ce qu'il faut faire Pour pouvoir laschement les courages attraire : Je sçay la sotte ruse, le langage commun. Et les traits decevans desquels use un chacun : Qu'il ne faut que jamais l'amant se passionne, Et que pour estre aimé il ne s'affectionne. Je croy bien que cela peut entrer dans le cœur D'un lasche, d'un meschant, d'un traistre et d'un trompeur; Mais moy, qui ne suis né avec si meschante ame Qui te voulois aimer et non tromper, ma Dame, Je pensois conserver ton amour pour amour, Et non pour te brasser et faire un meschant tour. Et croyois, en suivant la loy de la nature. Que l'amour de l'amour receust sa nourriture.
-Mais quoy ? je ne te fu[s] jamais si odieux Qu'en ce temps (ô bon Dieu 1) que je t'aimais le mieux.
ET AUTRES POESIES l6l
Je sçay que rien en moy ne t'a peu tant déplaire.
Que tout ce que l'amour me contraignoit à faire:
La peur, la jalousie et les mortels soupçons,
Que tu nommois en toy si mauvaises façons.
Qui te deplaisoyent tant, n'estoit-ce l'amour mesmes.
Qui causoit en mon cœur ses furies extrêmes ?
Et si je n'eusse esté d'amour espoinçonné,
J'en avois bien raison : car desja toy légère
Commençois à changer ta volonté première.
Et si mal satisfaire à l'amour mutuel.
Que tu n'avois plaisir qu'à me donner martel.
Et si lors j'eusse esté quelque trompeur ou traistre,
J'eusse bien fait semblant de rien n'y recognoistre :
Mais me sentant ainsi moquer et outrager
J'eusse espié le temps propre pour m'en vanger :
Je ne l'ay pas voulu, et pour toute vengeance
Je ne t'ay rien caché ny passé sous silence :
Et t'ayant découvert mon amour librement,
La crainte et le soupçon d'oxi venoit mon tourment.
Je n'ay veu que l'amour et mon libre langage
Que t'ayent hors de moy diverti le courage
Et si c'estoit amour qui sans dissimuler
Conduisoit mes façons, et me faisoit parler.
Alors que ma façon t'a esté déplaisante.
Mon amour t'a despieu sans far[d] trop violente :
Car ma voi[x] et mon geste estoient tant seulement
D'une si grand'amour l'organe et l'instrument.
Donques pour bien aimer je suis hors de ta grâce ? Et donques mon amour de ton amour me chasse ? O destin malheureux ! ô dure cruauté ! Malheureux fut le jour que je vey ta beauté,
Malheureux fut le lieu de nostre cognoissance,
El moi plus malheureux d'estre sous ta puissance. Car je ne puis, Madame, ores me délier, Je ne te puis laisser, je ne puis t'oublier, Et maugré tes rigueurs cruelles et estranges, Je ne te puis changer, encor que tu me changes : Il ne peut dans mon cueur entrer autre que toy. Et tousjours solitaire à part je ramentoy (i) Tes gracieux propos, et le privé langage Que tu tenois avant que changer de courage. Il me souvient encor du bien et du bon heur Que j'avois tous les jours recevant ta faveur, Quand ta main me serrant d'une estroite caresse. Me faisoit les sermens d'une saincte promesse : Ou alors que ton bras, en gage de ta foy. Tant amoureusement s'étendois dessus moy : Ou quand ton ris, ton œil, et tes lèvres vermeilles Doucement me baisant me promettoyent merveilles : Ou bien en ce tems là que je chassois d'autour De toy ceux qui venoyent pour te faire l'amour.
Ha 1 que ne suis-je mort en ce tems là. Madame, Que nous estions tous deux espris de mesme flame. N'estant pas moins aimé que j'estois amoureux. Ha! que je fusse mort content et bien-heureux!
Je n'aurois veu au tems de ma grand'esperance, De ton plus grand amour et plus grand'asseurance, Ou plus je devois estre en ta foy asseuré. Un autre ami à moy si soudain préféré, Ny je ne t'auroy veu d'un cueur parjure et traistre, A moy ton serviteur telle faute commettre :
(i) Du verbe ramentevoir, se souvenir.
l'T AUTRES POESIES l63
O qui seroit celuy qui de ce souvenir
De point ne larmoyer se pourroit contenir ?
Je dépite le ciel, la fortune cruelle,
Le destin, et le sort, qui pour estre fidelle
M'ordonnent maintenant d'endurer plus grand mal,
Que si j'avois esté parjure et desloyal.
Je dépite l'enfer, car il n'est pas possible
De me faire souffrir un tourment plus horrible,
Pour le juste loyer d'un damnable forfait,
Que celuy que je sens, pour avoir satisfait
Au devoir, à l'amour, et à ceste promesse
Que je dois, que je porte, et garde à ma maistresse :
Il faut sans trouver foy en elle ny amour
Que je luy sois fidèle et l'aime sans séjour :
Et que sans nul espoir de recouvrer sa grâce,
En ce cruel enfer ma jeunesse se passe.
Sans pouvoir relier ma disjointe moitié,
Ny sans pouvoir ailleurs chercher d'autre amitié.