ODE
SUR LA DEVISE DE NŒU ET DE FEU Cl)
QUAND ce grand Macedon laissa son Emaihie Pour ranger sous sa main l'une et l'autre partie De ce grand univers, Et borner les confins de sa terre natale, En tous lieux oij Titan sa sommité détale Aux deux pôles divers :
Animé du désir des victoires futures.
Et d'en estre asseuré par la voix des augures
Et oracles des Dieux :
Veit le temple d'Hammon sur les chaudes arènes De l'Egypte brûlante, outrepassant les plaines
Des plus estranges lieux.
Il veit de Gordian la royale charrette,
Qui estoit de son heur la fatale prophète,
Et le noeu merveilleux :
Nœu tellement fée (2) qu'il promettoit le sceptre De l'opulente Asie à qui seroit le maistre
De son tour cauteleux,
(i) Allusion à la devise de Claude Catherine de Clermont (veuve du baron d'Annebault), épouse en secondes noces d'Albert de Gondi, duc de Retz. (Voyez la note de la p. 59).
(2) Fée, qui a donné sa foi. On disait encore jeelment, ou jeaUtnent, avec fidélité.
ET AUTRES POESIES l65
Mais le fils de l'Olympe, impatient d'attendre, De pouvoir de ce nœu les cordelles estendre.
Fit que le coustelas Termina le destin jusqu'à lors inutile, Tranchant le labyrinth' et la corde subtile
Du fâcheux entrelas.
Estant le nœu deffait, il peut aussi defFaire La Persienne armée et les forces de Daire (i)
Et de Pore (2) Indien, Poussant outre le Tygre, outre Euphrate, outre Gange, Et outre banaïs la fameuse louange
Du Macédonien.
Ce nœu refit depuis le Feuvre (3) qui martelle Dans r.'Ethnean fourneau la brûlante estincelle
Du foudre rugissant :
Lorsque le Dieu guerrier de la belle Cyprine Pressoit l'ivoire blanc, le sein et la poitrine,
Sur le lict gémissant.
Cupidon l'eut après, Cupidon qui en lie Les cœurs des amoureux en sa douce folie. En sa foie douceur :
(i) Lire, en dépit de la rime, Darius.
(2) Porus, roi indieu vaincu et fait prisonnier par Alexandre le Grand, vers l'an 527 avant Jésus-Christ. Il obtint les bonnes grâces de son vainqueur qui alla, dit-on, jusqu'à le faire roi de toutes les provinces qu'il avait, lui-même, conquises.
(3) Fevre, ouvrier travaillant le fer. Ici allusion à Vulcain.
l66 LES AMOl'RS
Et ce nœu est si fort, qui captifs les peut rendre, Que pour les délier d'un second Alexandre Cesseroit la valeur :
Nœu qui tousjours est nœu, et pour croistre sa force Il le voulut douer d'une nouvelle amorce,
Et luy donner le Feu :
Feu qui brûle sans cesse et ne se peut esteindre. Ne pouvant toutefois avec la flamme atteindre
Au Dédale du Nœu.
Serait-ce point ce Nœu qui te sert de devise ? Serait-ce point ce Feu que ta cordelle attise ?
Ouy, mais autrement.
Car la seule vertu est le Nœu Gordien, Qui a ton ame sert d'un immortel lien
Plein de contentement.
Si le Feu est d'amour, c'est d'un amour honeste. Amour qui est liée et du nœu et du ceste
D'une chaste Venus :
Aussi ton nœu, ton Feu tousjours auront durée, Tandis que l'on verra en la voûte etherée
La clarté de Phebus.