PIECES DIVERSES
CONTR'AMOURS (i)
ous, o Dieux, qui à vous presque égalé m'avez, Et qu'on feint comme moy serfs de la Cyprienne Et vous Avetes amans, qui d'ardeur Delienne Vivans par mille morts vos ardeurs écrivez :
Vous esprits que la mort n'a point d'amour privez, Et qui encor au frais de l'ombre Elysienne Rechantans par vos vers vostre flamme ancienne, De vos pâlies moitiez les ombres resuivez :
(i) Jodelle avait écrit, sous ce titre, trois cents sonnets. C'est ici tout ce qu'il en reste. Pasquier, dans ses 'Recherches de la France (éd. citée), a rappelé en quelques lignes curieuses l'origine de ces vers : « Il (Jodelle) estoit, dit-il, d'un esprit sourcilleux, et voyant que tous les autres Poètes s'adonnoient à la célébration de leurs Dames, luy par un privilège spécial, voulut faire un livre qu'il intitula Contr'amours, en haine d'une Dame qu'il avoit autresfois affectionnée... »
lyO LES AMOURS
Si quelquesfois ces vers jusques au ciel arrivent. Si pour jamais ces vers en nostre monde vivent, Et que jusqu'aux enfers descende ma fureur.
Appréhendez combien ma haine est équitable, Faites que de ma faulte ennemie exécrable Sans fin le Ciel, la Terre, et l'Enfer ait horreur.
OToy qui as et pour mère et pour père, De Jupiter le sainct chef, et qui fais Quand il te plaist, et la guerre et la paix. Si je suis tien, si seul je te révère,
Et si pour toy je dépite la mère Du faux Amour, qui de feux, et de traits De paix, de guerre, et rigueurs, et attraits Tachoit plonger ton Poëte en misère,
Vien[s], vien[s] ici, si venger tu me veux. De ta Gorgone éprein[s] (i) moy les cheveux. De tes Dragons l'orde panse pressure :
Enyvre moy du fleuve neuf fois tors.
Fay-moy vomir contre une, telle ordure, Qui plus en cache et en l'âme et au corps.
(i) du verbe epreindre, serrer, presser.
DÈS que ce Dieu soubs qui la lourde masse. De ce grand Tout brouillé s'écartela.
Les cieux plus hauts clairement étoila, Et d'animaulx remplit la terre basse :
Et dès que l'homme au portrait de sa face Heureusement sur la terre il moula.
Duquel l'esprit presqu'au sien égala, Heurant ainsi sa plus prochaine race :
Helas ! ce Dieu, helas ! ce Dieu vit bien Qu'il deviendrait cet homme terrien.
Qui plus en plus son intellect surhausse.
Donc tout soudain la Femme va bastir, Pour asservir l'homme et l'anéantir Au faux cuider (i) d'une volupté faulse.
JE m'étoy retiré du peuple, et solitaire Je tachoy tous les jours de jouir sainctement Des célestes vertus, que jadis justement Jupiter retira des yeux du populaire.
Ja les unes venoyent devers moy se retraire. Les autres j'appelloy de moment en moment Quand l'amour traistre helas ! (las trop fatalement) Ce fut, ô ma Pandore, en mall'heure me plaire :
(i) Au faux penser...
Je vy, je vins, je prins, mais m'assurant ton vaisseau,
Tu vins lâcher sur moy un esquadron nouveau
De vices monstrueux, qui mes vertus m'emblerent. (i)
Ha! si les Dieux ont fait pour mesme cruauté
Deux Pandores, au moins que n'as-tu la beauté.
Puis que de tout leur beau la première ils comblèrent !
MYRRHE bruloit jadis d'une flamme enragée, Osant souiller au lict la place maternelle : Scylle jadis tondant la teste paternelle, Avoit bien l'amour vraye en trahison changée.
Arachne ayant des Arts la Déesse outragée, Enfloit bien son gros fiel d'une fierté rebelle : Gorgon s'horribla bien quand sa teste tant belle Se vit de noirs serpens en lieu de poil chargée :
Medée employa trop ses charmes, et ses herbes, Quand brûlant Creon, Creuse, et leurs palais superbes. Vengea sur eux la foy par Jason mal gardée
Mais tu es cent fois plus, sur ton point de vieillesse. Pute, traîtresse, fiere, horrible, et charmeresse. Que Myrrhe, Scylle, Arachne, et Méduse, et Medée.
(i) du verbe embler, emhlayer, et même emhlaver, être occupé de soins divers. On comprend l'image du poète.
ET AUTRES POESIES Iji
Otraistres vers, trop traistres contre moy. Qui souffle en vous une immortelle vie, Vous m'apastez et croissez mon envie.
Me déguisant tout ce que j'apperçoy.
Je ne voy rien dedans elle pourquoy A l'aimer tant ma rage me convie :
Mais nonobstant ma pauvre ame asservie Ne me la feint telle que je la voy.
C'est donc par vous, c'est par vous traistres carmes (i), Qui me liez moy mesme dans mes charmes, Vous son seul fard, vous sort seul ornement,
Ja si long temps faisant d'un Diable un Ange, Vous m'ouvrez l'œil en l'injuste louange. Et ift'aveugiez en l'injuste tourment.
COMBIEN de fois mes vers ont-ils doré Ces cheveux noirs dignes d'une Méduse ? Combien de fois ce teint noir qui m'amuse, Ay-je de lis et roses coloré ?
Combien ce front de rides labouré Ay-je applani ? et quel a fait ma Muse Ce gros sourcil, où folle elle s'abuse. Ayant sur luy l'arc d'amour figuré ?
(i) tourments.
174 LES AMOUBS
Quel ay-je fait son œil se rentonçant ? Quel ay-je fait son grand nez rougissant ? Quelle sa bouche, et ses noires dents quelles ?
Quel ay-je fait le reste de ce corps ? Qui, mfe sentant endurer mille morts, Vivoit heureux de mes peines mortelles.
CONTRE L'A[R]RIERE VENUS (i)
PUISQUE tu veux qu'ici ta saincte ardeur, ô Muse, A détester une orde et sale ardeur s'amuse, Dont rinfe[c]te vapeur peut presque empuantir L'odeur du feu qu'en moy tu fais du Ciel sortir. Il faut que dans ces vers ta flame éclaire en sorte, Qu'elle rende en la fin l'énorme flame morte, Qui d'un prodigieux et stygien flambeau Tache amoindrir l'amour, l'autre feu clair et beau. Et qui honte du ciel, des Dieux, et d'Amour mesme, Devoit d'aborrement et contre-cœur extrême Nous faire oster le feu qui de l'Amour nous vient. Par qui, Nature ici nostre genre entretient : Ains d'erreur, de hideur, et d'horreur devroil faire Perdre aux lambeaux du ciel leur lumière ordinaire, Faire aux Dieux retirer la flame d'entre nous. Qu'apporta Promethée aux usages de tous : Faire plus qu'un repas de Thyeste en arrière Aux chevaux du Soleil rebrousser leur carrière,
(i) Cette pièce fragmentaire a que l'autheur pour sa maladie ne peut parfaire » équivaut aux plus violentes satires de la Cour des Valois. Elle a fait l'objet d'un injurieux commentaire de l'Etoile que nous croyons inutile de rapporter ici, ce dernier n'ayant veu, en Jodelle, qu'un poète n le plus vilain et lascif de tous » sans cesse employé par Charles IX a faire l'éloge de la Sodomie du feu roi.
Et nous priver en fin de la flame du jour, Nous frustrant des effets du flamboyant Amour, Qui premier éclaircit la masse ténébreuse.
Plein donc d'un ardent fiel contre l'ardeur hideuse, Mesme ayant commence par tant de feu[x] divers, Je veux que de feu mesme apparaissent mes vers. Afin que si la France à tel monstre pardonne. Avant qu'en tant de chefs serpentins il foisonne, S'il ne doit que par feu comme l'Hydre périr, Sauvé du feu public vienne en mon feu mourir. Jamais ne fut assez en son vray los tenue Ny pratiquée au vray, ny mesme au vray cogneuë D'amour la claire torchi, et ce noir brandon ci Ne peut estre aborré, ne peut estre obscurci D'une exécration, qui assez pour luy vaille, Puisque contre les loix de nature il bataille. Si tout bien de Nature est sur tous bien sacré, Tout mal contre elle soit sur tous maux exécré : Quoy que je couvre ou monstre Amour, jamais n'appaise Au foyer de mon coeur l'aspre et l'occulte braise, Dont l'effort plus contraint se rend d'autant plus chaud : Et comme ces Démons qui sont du rang plus haut, Et qu'on croit dans le feu dernier élément vivre, Mon esprit, qui leur haut naturel semble suivre, Deust-il sentir son corps, consumer peu à peu, Brûlant d'amour ne peut vivre ailleurs qu'en son feu. La flame aux cieux volant, vient des cieux, et nostre ame Est plus céleste alors qu'elle enclost plus de flame : Mais comme je me laisse à toute heure attiser Tel foyer qui prochain vient mon ame embraser,
Aimant mesme un amour, qui agréant moleste :
Cet autre amour contraire à l'amour je déteste,
Je hay, je fui, j'aborre une Riere-Venus,
Dont les feus puis naguère en France sont cognus.
Car le brandon qu'un cœur sous nostre Amour endure
S'allume dans le ciel de flame haute et pure.
Celle, comme je croy, que peut avoir aux cieux
Pour les Dieux et pour nous le seul oeil de tous yeux :
Le ciel, le feu, l'air, l'eau, la terre, et ce qui mesme
Ou dans nostre bas Globe ou dans tout rond suprême.
Discourt et sent et croist, fait hommage au brandon
D'amour, et ce grand Tout n'est rien sans Cupidon,
Qui seul fait et repare et maintient ce qu'enserre
En soy le ciel, le feu, l'air, et l'onde, et la terre,
Au rebours du brandon horriblement infet.
Qui ne fait aucun œuvre issu de son effet.
De Nature la haine et l'outrage exécrable :
D'autant qu'à celuy-là, de Megere semblable,
Il s'allume là-bas aux brandons inhumains,
Fumeu[x], puans, sanglans, dont s'horriblent les mains
Des sœurs, qui pour cheveux sur leur chef amoncelent
Leurs hideux couleureau[x], et qui tantost bourrelent
Les coupables esprits de ces serpens rongeurs,
Arrachez d'un tel poil, ou de ces feu[x] vengeurs,
Qui un poison de rage et puanteur font prendre
Au brandon qu'Amour faux dessus eux fait épandre :
C'est pourquoy son effet des faux cœurs enchanteur,
Leur fait d'une orde rage aimer la puanteur.
Lâche et vilain se voit le désir qui endure
Son contentement propre, avoit pour but l'ordure.
Et que cela qui mesme au contentement sort.
lyS LES AMOURS
Doive avecques l'ordure aller au lieu plus ord,
Qui telle Venus monstre estre d'embas issue,
Puis qu'au fond de la terre elle est encor receue.
Que donc l'Amour hautain mette en cendre mon cœur,
Non pas une infernalle et furialle ardeur.
Comme maint oisillon approchant d'avantage
L'ardent Soleil, son chant en son chaud encourage :
Comme un Grillon nocturne est au chant enflammé.
Tant plus il sent au soir son foyer allumé :
Et comme la Cygale au fort de l'Esté chante
Tant plus la challeur est, et brûlante et séchante :
Sur mes heurs malheureux, sur mes gayes douleurs.
Je say maint chant divers au milieu des chaleurs,
Et sans fin pour l'amour, qui ses cruels alarmes
Refreschit dans mon cœur, je pren[s] mesme les armes
Deff"endant mon tyran : mais ne pouvant aimer
L'autre amour, contre luy je veux mes chants armer
De plus fort en plus fort. Car tout bon cœur ne souffre
Ce feu, non plus qu'un feu se dégorgeant du souff"re
Que la bouche du mont Sicilien rendroit
Alors que plus de souffre en son ventrj Tondroit :
Non plus que des serpens chaque espèce prochaine
Du Basilic, ne peut endurer son haleine,
De l'haleine et non pas du regard, comme on feint,
Ce royal serpenteau la vie en eux esteint.
Non plus que l'air sortant des mares croupissantes
Ou l'air plus corrompu des cloaques puantes :
Non plus que la fumée emmi les champs sortant
D'un feu fait de toute herbe et tout bois mal sentant.
Ou ces fortes vapeurs par médecine extraites
Des drogues que l'on trouve entre autres plus infetes :
Non plus que des scrpens plus chauds et plus vilains,
Les repaires qui sont d'estrange odeur tous pleins,
Ou des porcs engressez le tet plus ordinaire,
Ou d'autres animaux plus puants le repaire :
Et non plus qu'un amas charongneux de ces corps.
Soit d'animaux puants, ou soit de serpents morts.
Horreur mesme aux oiseaux et bestes carnacieres ;
Ne peut estre enduré par les plus charongnieres.
Mesme à fin qu'en laissant toutes autres senteurs.
J'approprie à tel fait ses propres puanteurs,
Non plus que cela mesme en qui souvent se souille
Ce crime, qui l'ordure aime, recherche et fouille
De fort près, et long temps ne peut estre souffert
D'un, qui par punaisie, au moins tel sens ne perd.
«. L'ame, aimant les vertus, abomine le crime
«, Plus qu'un bon nez l'odeur ne rejette ou estime. »
Si donc tel monstrueu[x] et sale échauffement
Hors mon ame amoureuse encor plus ardemment
Par un beau contre-feu de mon amour se chasse.
Qu'ardemment mon amour par elle ne s'embrasse :
Il faut bien que mon chant, puis qu'en ces vers tousjours
J'oppose l'amour nostre aux monstrueux amours,
Face prendre à tous ceux qui hayent telle peste.
Un si grief contre-cœur du mal que je déteste,
Qu'il puisse encor passer la pitié, la faveur,
La juste bien vueil lance et l'ardente ferveur.
Qu'en écrivant d'amour je veux graver en celle,
Qui fait, qui sçait mon feu, qu'en découvrant je cele.
En ceci je l'implore, elle qui juste doit
Par pitié bienheurer ma ferveur, qu'elle voit
l8o LES AMOURS
Si bien à la chaleur de ma vie estre estreinte,
Que l'une en moy ne peut se voir sans l'autre esteinte :
Si bien qu'un tel tortu se croisant, se laçant
De cent nœus, et dans l'air en ma mort se haussant,
Fera voir tout d'un coup mon amour et ma vie
En deux pointes de feu jusques au ciel ravie.
Je voudrais qu'en voyant bouillir mon fiel si fort.
Contre un forfait, qui fait aux Dames tant de tort.
Et qui peut mesme faire aux François de nostre âge
Trop plus qu'à la Nature et aux Dames d'outrage,
Elle vint tout ensemble ici favoriser
Ce qui peut et mon fiel et mon cœur attiser,
Mon fiel tout plein de haine encontre ceci forte.
Mon coeur tout plein d'amour qu'immortel je luy porte,
Et qu'avec moy jurant en mon mesme dessein,
Elle fist plus que moy, qui suis de courroux plein :
Si bien qu'en se joignant aux Déesses plus belles,
Se voilans de ces noms Dames ou Damoyselles,
Elle fist que chacune usast du haut pouvoir
Qu'on leur voit contre nous en nostre amour avoir :
Au moins si leur bel œil et leur pudique oreille
Pouvoyent ouir et voir ceste horreur nompareille.
Par l'éclat de leurs yeux qui peut mesme ecla[i]rcir
Tous les cieux, et d'éclairs toute flame obscurcir.
Ravir soudain du ciel des Dieux l'ame immortelle,
Et des humains porter au ciel l'ame mortelle,
Forcer mesme aux enfers Pluton de les aimer :
Pour amortir ce feu qui nous vient diffamer,
Elles viendroyent estam justement irritées,
Et dans ces vers encor par mon ire excitées,
Esteindre telle rage : en faisant par beautez
ET AUTRES POESIES lOI
Tel obscur hrillement céder à leurs clartez,
Voire armant pour chassez telles forceneries,
Au ciel, terre et enfers, Dieux, et Rois, et Furies.
Mesme aux premiers arrests par leur grandeur donnez
Contre ceux qu'on verroit du crime soupçonnez.
Elles les priveroyent pour jamais d'avoir place
En leurs yeux, en leur cœur, en leur mémoire et grâce.
Tant qu'elles, que l'on croit de Nature l'honneur,
De son beau le plus beau, l'heur plus grand de son heur,
De Nature les fleurs, et plus dignes richesses.
De Nature par moy se feissent vengeresses :
Mais elles ne voudroyent, honteuses en ceci.
Entendre le seul nom de ceste hideur ci.
Tout François vraiment noble, à qui la force grande
Des Dames et d'Amour par son vray sens commande.
Du nom et plus du fait prendra, ce croy-je, horreur.
Sans me lire et sans prendre en mes fureurs fureur :
Moy mesme je ne puis dans un tel chant me plaire,
Qu'a bon droit et pour bien je suis contraint parfaire
Sans peine et sans plaisir. Souvent l'aspre courrous
Maint discours prompt et haut peut pousser hors de nous.
La prestesse à Phebus quand ce Dieu la possède, Par force à la fureur de ses oracles cède : Elle sent en sa langue un torcé moquement, Changement en son corps, nouveau transportement En son esprit prophète, en sa poitrine enfleure. En sa face, en ses yeux mesme, en sa cheveleure, Palleur, terreur, meslange, et sans aucun plaisir Met hors ce qui luy vient esprit et corps saisir. C'est malheureux sujet que de voir ou d'entendre,
D'écrire ou de parler, ce qui l'iiorreur engendre.
Tout ord et vilain vice en soy tousjours a eu
Deplaisance estant dit, et croissance estant teu.
Quand l'instinct de l'Amour ranimant dans moy mesme
L'autre ardeur de chanter l'embrasement extrême,
M'olïre ainsi double feu : l'un dont l'amour nous ard.
L'autre dont Apollon nous échauffe en son art.
Faisant au feu premier si vive clarté rendre
Qu'il puisse après la mort éclairer nostre cendre,
Je m'égaye en ces feu[x], bien qu'ils m'aillent brûlant.
Comme sur le mont d'Oete un grand Hercule allant
Par brulement au ciel, lors qu'une flame telle
Purgeant sa chair divine eust brûlé sa mortelle :
Ou comme cet oiseau, qui pour renouveller
Sa vie vient soymesme après mil ans brûler.
Car telle ardeur d'amour qui aux grands cœurs vient naistre.
Rencontrant l'autre ardeur chasse le mortel estre.
Nous porte dans le ciel, gaignant par un tourment
L'éternité qui sort d'un hardi brulement,
Tant que de nostre cendre à la mort asservie.
De siècle en siècle on voit renouveller la vie.
Qui se rend par pareil et perpétuel cours
De mémoire aux deux noms, aux vers, et aux amours :
Ce qu'attendre je puis, non ceux dont on decceuvre
Avant la mort mourir les vers, l'amour et l'œuvre.
Bien qu'ils se vantent tous, singes de hauts esprits.
D'éterniser leur nom, leur Dame et leurs escrits :
Ce cher loyer des Dieux, de Nature, et des Astres
N'est pas pour les labeurs des mal-nez poëtastres.
Moy donc estant épris de ces deux divins feu[x].
Je donne à l'heure un stile aux vers tel que je veu[x],
ET AUTRES POESIES l83
Pouvant tourner ma Muse en mainte et mainte forme, Comme quand un Prothée en cent façons se forme. Comme Achelois sentant l'effort Herculean, Comme Thetis fuyant l'autre effort Pelean. L'ample sujet d'amour presque enclost toute chose. Que tout autre sujet à nos discours propose : Luy des Dieux premier né, nous fait parler des Dieux, Rechercher leur substance et compasser les cieux S'accordans par luy seul, tellement que sans peine Là haut de cercle en cercle un haut sens il pourmeine. Pour commencer l'essence et les cours et les rangs Des astres arrestez, et des astres errans : Luy qui est tout flambant et nostre flame eguise, Nous porte dans la tlame après les cieux assise Au plus haut de son monde, et luy seul inspirant L'air, que nous respirons, en l'air nous va tirant Puis sur toutes les mers nous dresse un navigage. Où souvent nostre espoir par luy souffre un naufrage, Il rompt son vol et vient sur terre se ficher. Pour dedans et dehors la flame rechercher : Soit tel qu'on fein.t ou non, proffitable est la feinte Par qui presque de tout la science est atlainte. Luy donc qu'on fait aussi de toute vie autheur. Comme on le feint aussi l'autheur et le moteur, Fait que l'aigu discours sous sa guide decoeuvre De Nature tout art, toute cause, et tout œuvre. Toute matière et forme, et donne tant d'objets. Fait prendre un divers stile en si divers sujets,