CONTRE LES MINISTRES
DE LA NOUVELLE OPINION (l)
NE m'est-ce assez, helas ! puis qu'il faut commencer Par regret sur un temps plein de regrets, ma plainte. De voir par faction nouvelle injuste et feinte, L'usance antique et droite et vraye s'effacer ?
Voir tel erreur sans choix et sans poi[x] s'embrasser Par pique, ou dol, ou foy légèrement étreinte. Et voir la foy, la loy, l'amour, la juste crainte, Presqu'avec tout Testât des François renverser ?
Voir les champs, les citez, de leur Roy plus voisines. Pleines de sang, de feu[x], de vols, et de ruines. Qu'on couvre à faux du nom tant de Dieu que du Roy?
Sans voir, las ! que desja par deux fois sur sa teste, La France ayant bien peu prévoir telle tempeste. Sans remède et sans yeux l'attende ainsi sur soy.
(i) Dans les éditions complètes du poète, ces sonnets sont au nombre de trente-six. Aussi avons-nous fait un choix. C'est probablement à propos de ces vers, d'expression satyrique, que les auteurs protestants accusèrent Jodelle d'avoir été corrompu par argent pour déchirer la mémoire de leurs coreligionnaires persécutés. (^Voj'ez les Mesmoires de l'Estat de France sous Charles IX, etc.)
ET AUTRES POESIES l85
CE qui devoit le plus découvrir telles rages, Ce qui devoit devant, après et à jamais Contre les faux desseins de ces gens, et leurs taits. Animer nos conseils, nos escrits, nos courages.
Sont les Prétextes feints, les faux et sots langages Des Ministres leurs chefs, impudents, contrefaits, Seurs du martel des leurs, et qui hayans la pais Cachent du faux désir d'icelle leurs orages.
Qu'ores on voye au moins comme ils sçavent piper, Qui crevans d'avoir veu de leurs mains échapper Leur Roy par les chemins lui tachant faire outrance,
Le faisans assiéger dans Paris, cottiser (i)
Ses sujets, ses moulins brûler, ses ponts briser,
Crient que cest en humble et vraye obéissance.
QuoY que ces éhontez, qui n'ont eu leurs pareils En ce monde, ayent dit que pour sauver leurs testes. De leurs chefs s'assembloient les forces toujours prestes, Et qu'ils n'ignoroyent point de Marcel les conseils :
Ils en sont démentis par les longs appareils, Par mémoires trouvez, par mille autres enquestes, Que l'on peut faire au vray, par toutes sourdes questes, Achapts, amas, traffics, et complots nompareils.
(i) Coitiser, meurtrir.
l86 LES AJIOURS
Je l'ay tousjours senti, car telle humeur couverte Ne pouvant pas faillir d'être à mes sens ouverte : Mais m'amusant sans fin contre ces Antechrists,
Aux points de leur doctrine et fausse et obstinée, Je laissois là leurs faits ! aussi la secte née D'écrits, ne peut mourir jamais que par écrits.
OUE t'ont (ô Dieu !) meflfait, ou ma France, ou mon Prince, Que t'a meffait encor la mesme pieté, Questant util' en tout, inutil' j'aye esté Au secours de la foy, du Roy, de la province ?
Car encor que souvent maint labeur j'entreprinse Bien conçeu, bien conduit, et ja presqu'enfanté, 11 falloit par rencontre estrange, ou nouveauté De sujet, qu'entre-rompre à tous coups je le vinse.
Mais que l'a mon corps mesme à point nommé forfait, Qu'estant contraint changer les paroUes au fait. Les livres aux harnois, les plumes aux pistoUes,
Prisonnier dans un lict je sois arreste lors ?
Au moins si tel devoir tu veux oster au corps,
Fay vaincre l'ame et pren[s] victoire en ses paroUes.
JE ne crains pas que Dieu, le sçavoir, la vertu. Laissent vaincre Satan, l'ignorance, et le vice, Ny qu'en tout soit Testât, le repos, la police, Par faux sujets, par trouble, et desordre abbatu :
Que ce qui stable estoit, grand, et bon, combatu Soit par légèreté, petitesse, et malice : Que de l'habit du bien, de simplesse et justice, Le mal, le dol, le tort, soit long temps revestu.
Mais je crains qu'un desastre et honte et playe cède (O Dieu !) trop tard à l'heur, à l'honneur, au remède. Quand le rebelle (ô Dieu !) l'heretic, l'estranger.
Auront mangé mon Roy, mon Eglise et ma France. Haste-nous donc le jour, le sens, l'obéissance, Pour de leur nuict, furie, et mépris nous venger.
JE hay qu'estans tous presque arrachez de dedans L'escole pedantesque, ou le cloistre, qu'en haine Extrême ils ont, leur face et leur façon soit pleine Du pis qu'ayent en eux les moynes, les pedans.
Je hay que telle humeur les rende en tout ardans. Bien qu'ils soyent déguisez d'une attrempance(i) vaine, Plus qu'un crapaud crevans d'une enflure vilaine. Plus qu'un chien plein de rage, ecumans et mordans.
(i) Mot désuet qui signifiait encore au xvi° siècle, une certaine modération du feu de la passion.
l88 LES AMOURS
Je hay qu'ils rendent tels au soustien de leurs songes Les leurs, voire au soustien de tous nouveau[x] mensonges Mais je hay plus ceci que quand on les reprend,
Outrageant, menaçant leurs doctes adversaires,
Ains se faisans Dieu mesmes, estans à Dieu contraires.
Ne vont criant sinon qu'à Dieu, mesme on se prend.
UN fort et seur esprit se renforce et soulage Tant plus son sort jaloux luy présente d'assaux. Comme on feint qu'un Hercule en ses divers travaux Contre l'aspre rencueur de Junon s'encourage.
Les maux que contre moy de ces maistres l'outrage Pourroit brasser de soy, de leurs meurtriers loyaux Les aguets, ny l'effroy de nos publiques maux, Ny mes malheurs n'ont peu mordre sur mon courage :
Qu'estant sains et dispos, jusques au bandement Entrer de tous mes nerfs, jusqu'à l'épanchement. Dernier de tout mon sang, jusqu'au soupir extrême.
Je n'y vueille ce corps et ceste ame opposer.
Et sur tous, qui plus est, toute l'ame épuiser.
Pour sauver contre eux tous le sauveur de nous mesmes.
TOUT mon regret n'est pas que ta durable Eglise, (O Christ!) soit dissipée en nostre France ainsi, Je ne plains pas encor tant seulement qu'ici Ton règne pacifique et ton nom l'on méprise,
Mais je plains que la France abolit ou déguise Outre la pieté, toute autre forme aussi Requise en tout estât : je plains que ce temps ci Toute autre gent Chrestienne, ainsi que nous, divise :
Tant que ce mal par qui nous sommes desunis, Nous rend de tant de maux comme à bon droit punis. Par nos vices l'amour qu'envers toy tu commandes,
Mesmement tout amour d'entre nous estoit mort : Tu fais donc à propos que haine et que discord Soyent de l'amour estaint les sanglantes amendes.
DES nations que Christ à son saint nom soubmet, Je tairay chasque ver naturel qui les pique. Bien que ma Muse soit quelquelbis satyrique, Un fiel pourtant trop aspre en ses vers ne permet :
Elle aux yeux d'un lourd peuple yvrongne ne remet. Qu'il noyé toutes loix dans l'orde loy Bacchique : Elle se taist du peuple et feint et impudique. Du peuple enflé le nom et du mutin s'omet :
igO LES AMOURS
Mais je diray (j'en veux au peuple que plus j'aime) Que l'envie aux François par nature est extrême, De là sort ce discord, nostre fatal poison :
Par là le docte est fol, le vertueux inique,
Le doux prince est tyran, mais las ! maint jeu tragique
Commençant par envie achevé en trahison.
IL faut qu'un cours du ciel estrangement contraire Au climat de la Gaule, et qui oncques, je croy, Autre part ne s'est veu tel qu'au vray je le voy. Vienne en nos faits ainsi qu'en un jouet se plaire.
Tout ce que chasque estât veut et doit et croit faire, Se fait mesme au rebours : quand on pense du Roy Retrencher la despence, on voit venir dequoy Rengager, rembrouiller, déplorer son affaire :
Plus la noblesse veut mesnager, plus se croist Par pompe son fardeau : mainte grandeur decroist Voire et se fait vilaine, en pensant faire gloire
D'avarice et d'acquest : plus se croist la foison D'officiers et d'edicts, moins se fait de raison : Plus de Dieu l'on dispute, et moins l'on en fait croire.
|UE de ce siècle horrible on me peigne un tableau, Par ordre y ordonnant l'estrange mommerie Où tout vice, tout crime, erreur, peste, furie. De son contraire ait pris le masque et le manteau.
Aux peuples et aux Rois dessous maint faux flambeau Qui les yeux éblouit et les cœurs enfurie, Soit de ces masques faux l'énorme tromperie Conduite, et pour moumon (i) porte à tous un bandeau :
L'injustice prendra le beau masque d'Astrée,
En science sera l'ignorance accoustrée.
Sous le masque de Christ, d'Humblesse et Charité,
Satan, ambition, sédition félonne
Marcheront, et n'estoit la chance que Dieu donne
Leurs faux dez piperoyent tout heur et vérité.
JE sçay que mille escrits, l'apparence du vray. Les passages dejoints, l'ardeur de contredire. L'amour des nouveautez avec excuse attire Maint et maint à ces gens desquels j'ai fait l'essay.
( i) MoDion. Jeu de masque. On disait aussi mommeur pour désigner un bouffon, et monmoneur pour masque.
Je sçay qu'en nos Prélats gist force abus, je sçay Que maint qui seulement à son salut aspire. Pense d'homme de bien trouver ce qu'il désire Aux aultres qu'il n'a pas si bien sondé que j'ay.
Je sçay que c'est grand bien de bannir de l'Eglise Tout abus, jurement, larcin, et paillardise, Mais les voyant doubler tant de séditions.
Je sçay sous ombre saincte en leurs âmes s'enclorre De tout temps un orgueil qui couve et tait eclorre Tant de monstres, naissans pour nos perditions.
EN songeant aux moyens qui par eux ont esté Projettez, pour attraire à ce but d'Evangile, Tout ce qui entre nous se voyoit plus débile, Le tentans d'apparence ou bien de nouveauté :
Je trouve un mauvais art d'avoir sollicité Le Moyne las du cloistre, et la Nonnain fragile. Aux pratiques trouvans l'occasion utile, Qui est la ser\-itude et la lubricité :
Comme aussi le pédant débauché, le folastre
Disciple l'artizan tant plus opiniastre
Qu'il est sot : mais ce dol est extrême, qu'ils ont
Par nos femmes gaigné nostre noblesse : ô ruse Antique de Satan, Toujours Adam s'abuse Par Eve, en tels appas tous tels poisons se font.
JE m'emerveillois fort, sans penser n'au Papisme, N'au Calvinisme (i) aussi, de quel humeur épris En ce faux siècle estoyent nos bi[z|arres esprits, Contre l'humeur Françoise et le doux Christianisme,
D'oser contre les grands par un vray fanatisme
Tant d'injures vomir, par dits et par escrits,
Les diffamant : Satan est père de mespris.
De mensonge, d'orgueil, et d'outrage et de schisme :
Ces mots de sot, meschant, ladre, traistre, poltron,
Sodomite, atheiste, et meurtrier et larron
Et pour femmes tous mots d'ordure et de fallace.
Sonnent à nostre oreille : or tout essay public
M'a fait voir tel instinct estre hugenotic,
Et voir qu'ainsi ces gens sont de Satan la race.
EST-CE Christ, ou Satan, ambition ou zèle, Droit ou tort, faux ou vray, discord juste ou jalous, Rage ou sage conseil, haine ou amour de nous, Soustien du Prince ou bien sédition rebelle,
(i) Pour : ni au Papisme, ni au Calvinisme.