‹ Les amours et autres poésies. Publiées sur les éditions originales, et augmentées de pièces rares ou inédites. Avec une notice de Guillaume Colletet et des notesChapitre 21 sur 37 · A M. LE COMTE DE FAUQUEMBERGE ET DE COURTENAY · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE FAUQUEMBERGE ET DE COURTENAY

MAUDiRAY-jE (cher Comte) ou les Dieux envers moy Nonchalans, ou jaloux, ou du sort la constance, Qui ne fut oncq constant fors qu'en l'aspre nuisance, Que sans relâche il fait tant à moy comme à toy ?

Des célestes flambeaux maudiray-je la loy ? (Si quelque loy sur nous peut avoir l'influence Des corps non animez :) maudiray-je qu'en France Ils m'ont fait naistre et voir tout cela que j'y voy ?

Maudiray-je la Court, ou les grands qui ne pensent

A moy, tant que trop plus que moy mesme ils s'off'ensent.

Ha non ! je maudiray seulement la Vertu.

Seul j'exècre aujourd'huy ce qu'en moy plus j'admire.

Car pourquoy ? si j'estois sans cela, penses-tu

Qu'en France en un tel temps j'eusse rien que maudire.

A M. SYMON (l)

L'amitié qui me lie à toy dès ma jeunesse, De ma Muse (ô Symon) print son fatal lien : Quand premier des François, toy m'ouvrant le moyen, J'empruntay le Cothurne, et le Soc, à la Grèce :

Pour aux Rois, pour au peuple, avecques la hautesse, Avecques la basseur, du vers /Echylien, Et du vers de Menandre, apporter l'ancien Miroir Tragic, Comic, qui Rois et peuple dresse.

Or ma Muse, qui peut nostre amitié nouer. Se sentant immortelle, ores luy veult vouer. Qu'ainsi qu'elle luy fit prendre d'elle naissance,

(i) Peut-être Simon Bruiiel. Voyez la note i de la p. 104.

Elle luy donnera ce qu'elle sent en soy,

Qui est l'éternité, tant que du temps la loy

N'ait sur ton nom non plus que sur le mien puissance.

l'aAIOUR CELESTE DE VERTU

Sur un jeu

A M. SYMON (l)

PAR moy l'Amour céleste on voit mener ici Trois Cupidons, captifs dessous ma main divine : L'un est l'amour de Mars, qui sanglant (2) vous mutine : L'autre vous va bruslant d'un avare souci.

C'est l'amour de Plutus : le tiers qui brusle aussi Est l'amour trop lascif de Venus la marine. Geste Musique accorde à ma pompe enfantine, Qui pour vous et pour nous va chantant ces vers ci.

Il faut que pour le fils de la Venus céleste. Hautain et par Amour, ces trois ci l'on desteste. Qui, en ce pervers siècle, ont eu le plus de cours.

Il les a pris captifs en ceste saincte feste

Des Innocens : Que donc un trophée on appreste

A l'Amour innocent, sur ces trois faux Amours.

(i) Voy. la note i de la page précédeute.

(2) Le texte de la deuxième édition porte : sanglons, ce qui donne au vers un sens quelque peu différent.

A MADAMOYSELLE DE SURGIERES (l)

NONOBSTANT tout mépris, la Vertu fait paroistre A tout cœur vertueux son besoin de bien loin. De moy qui ay bien peu de moy mesme me cognoistre. Le soin entra dans toy sans mesme me cognoistre.

Cela sans fin m'oblige, et toujours me faict croistre Geste ardeur, de me rendre un immortel tesmoin, Que puis que les vertus du secours au besoin. Tout siècle doit en toy ta vertu recognoistre.

Je n'ay point aux vertus tant de part ny tant d'heur. Que toy, qui la vertu couples à la grandeur, Deusses peiner pour un qui oncq pour soi ne peine.

Que doncq ce cœur gentil, qu'en cela tu as pris.

Me rende à recognoistre à jamais, tant épris,

Qu'à toy, plus grand qu'à moy, soit le fruict de ta peine.

(i) Hélène de Surgères, maitresse de Ronsard. Elle était fille de René de Fonsèque, baron de Surgères, et d'Anne de Cossé-Brissac. On sait que Ronsard lui adressa deux livres de sonnets.

AUX CENDRES DE CLAUDE COLET (i)

SI ma voix, qui me doit bien tost pousser au nombre Des Immortels, pouvoit aller jusqu'à ton ombre, Colet, à qui la mort Se montra trop jalouse et dépite d'attendre Que tu eusses parfait ce qui te peut defîendre De son avare port :

Si tu pouvois encor sous la cadence saincte D'un Lut, qui gemiroit et ta mort, et ma plainte,

Tout ainsi te ravir.

Que tu ravissois dessous tant de merveilles. Lors que durant tes jours je faisois tes oreilles

Sous mes lois s'asservir :

(i) Claude Colet (ou Collet), poëte et orateur français, né à Rumilly, en Champagne, dans le courant du xvi^ siècle. François Habert lui adressant une de ses épigrammes le qualifie « Maistre d'Hostel de Madame la Duchesse de Nesle ». On lui doit divers ouvrages en prose et en vers, entre autres : L'Oraison de Mars aux Dames de la Court, ensemble la 'Réponse des Dames à Mars ; l'Epitre de l'amoureux de Vertu aux "Dames, etc., en rimes francoises, imprimés avec « aucunes Œuvres poétiques » du même auteur, à Paris, chez Chrestien Wechel, 1544, in-S" ; Histoire palladienne, traitant des gestes et faits d'armes et d'amours de 'Palladion, etc., trad. d'italien et imprimé à Paris, par Estienne Groulleau, 1555, in-fol. ; Le neuvième Livre d'Amadis de Gaule, d'espagnol en François. (Voy. les Bibliothcques francoises de La Croix du Maine (I, p. 134) et de Du Verdier (I, p. 329) ; Abbé Goujet : 'Bibliothèque française, XI, p. 178.)

Tu ferois escouter à la trouppe sacrée

Des mânes bien heureux, qui seule se recrée

Entre les lauriers verds, Les mots que maintenant, dévot en mon office, Je rediroy neuf fois, pour l'heureux sacrifice

Que te doivent mes vers.

Mais pour ce que ma voix, adversaire aux ténèbres. Ne pourroit pas passer par les fleuves funèbres.

Qui de bras tortillez Vous serrent à l'entour, et dont, peut estre, l'onde Pourroit souiller mes vers, qui dedans nostre monde

Ne seront point souillez :

Il me faut contenter, pour mon devoir te rendre. De tesmoigner tout bas à ta muette cendre

Bien que ce soit en vain Que ceste horrible Sœur qui a tranché ta vie. Ne tranche point alors l'amitié qui me lie.

Où rien ne peut sa main.

Que les fardez amis, dont l'amitié chancelle, Sous le vouloir du sort, évitent un Jodelle,

Obstiné pour vanger Toute amitié rompue, amoindrie et volage, Autant qu'il est ami des bons amis que l'âge

Ne peut jamais changer.

Sois moy donc un tesmoin, ô toy Tumbe poudreuse. Sois moy donc un tesmoin,. ô toy fosse cendreuse. Qui t'anoblis des os :

Desja pourris en toy, sois tesmoin que j'arrache Maugré l'injuste mort ce beau nom qui se cache Dedans sa poudre enclos.

Vous qui m'accompagnez, ô trois trois fois pucelles, Qu'on donne à ce beau nom des ailes immortelles,

Pour voler de ce lieu.

Jusqu'à l'autel que tient vostre mère Mémoire, Qui regaignant sans fin sur la mort la victoire,

D'un homme fait un Dieu.

Pour accomplir mon vœu, je vois trois fois espandre Trois gouttes de ce laict dessus la seiche cendre,

Et tout autant de vin.

Tien [s], recoy le cyprès, l'amaranthe, et la rose, O Cendre bien heureuse, et mollement repose

Icy jusqu'à la fin.

CHŒUR DES TROYENS (i)

LES Dieux des humains se soucient, Et leurs yeux sur nous arrestez Font que nos fortunes varient, Sans varier leurs volontez.

Le tour du Ciel qui nous rameine Après un repos une peine, Un repos après un tourment, Va tousjours d'une mesme sorte :

Mais tout cela qu'il nous rapporte Ne vient jamais qu'inconstamment.

Les Dieux toujours à soy ressemblent :

Quant à soy les Dieux sont parfaits :

Mais leurs effects sont imparfaits Et jamais en tout ne se semblent.

Les deux peuples divers, qu'ensemble

L'immuable fatalité

Pour ce seul jour encore assemble

Dans les murs de ceste cité :

Les Troyens sous le fils d'Anchise,

Tes Tyriens dessous Elyse,

Monstrent assez à tous vivans

Qu'il n'y a que l'audace humaine

(i) Didon se sacrifiant, tragédie. Acte l.

;0 LES AJVIOUPS

Qui face, que le Ciel attraine (i) L'heur et le malheur se suivans.

Nostre heur auroit une constance, Si voulans tousjours hault monter, Nous ne taschions mesme d'oster Aux grands Dieux nostre obe'issance.

Mais eux qui toutes choses voyent

Exempts d'ignorer jamais rien

Ont veu comme il faut, qu'ils envoyent,

Aux mortels le mal et le bien.

Et d'un tel ordre ils entrelacent

L'heur au malheur, et se compassent

Si bien en leur juste équité.

Que l'homme au lieu d'une asseurance

Ne peult avoir que l'espérance

De plus grande félicité.

Pendant que chetif il espère,

(Chacun en sa condition)

La Mort oste l'occasion

D'espérer rien de plus prospère.

Ainsi les hauts Dieux se reservent Ce poinct, d'estre tous seuls contens : Pendant que les bas mortels servent Aux inconstances de leur temps.

Des evenemens l'inconstance Engendre en eux une ignorance :

Tant qu'aveuglez par le désir Auquel trop ils s'assujettissent,

(i) xAttraine, atraisne, entraîne, attire.

Pour l'heur le malheur ils choisissent.

L'ombre du plaisir pour plaisir.

Mais quoy ? veu telle incertitude.

L'homme sage sans s'esmouvoir Reçoit ce qu'il faut recevoir, Mocqueur de la vicissitude.

Car si toutes choses qui viennent,

Avoyent paravant à venir,

Si les douleurs qui en proviennent.

Par un malheureux souvenir,

Ou bien la crainte qui devance

L'événement de telle chance,

Ne nous peuvent apporter mieux :

Grands Dïeux, qu'est-ce qui nous fait faire

Plus malheureux en nostre affaire.

Que mesme ne nous font les Cieux ?

Heureux les esprits qui ne sentent

Les inutiles passions,

Filles des appréhensions,

Qui seules quasi nous tourmentent.

Tout n'est qu'un songe, une risée.

Un fantosme, une fable, un rien,

Qui tient nostre vie amusée

En ce qu'on ne peut dire sien.

Mais ceste marâtre Nature,

Qui se monstre beaucoup plus dure

A nous qu'aux autres animaux.

Nous donne un discours dommageable,

Qui rend un homme misérable,

Et avant et après ses maux.

LES AAIOURS

Et plus les bourrelles Furies Voyent que nous sommes en heur, Et plus après nostre malheur, Monstre sur nous leurs seigneuries.

Geste inévitable Fortune, Qui renverse nostre cité, N'eust point esté tant importune Contre nostre félicité, Si avant que les tristes flames Eussent ravi les chères âmes De nos superbes Citoyens, Ceste v[e]ngeresse muable, N'eust point esté tant favorable Aux murs, et au nom des Troyens.

Mais qui eust pu brider sa rage, Voyant que le Ciel gouverneur SoufFroit qu'on saccageast l'honneur Des villes, et des Dieux l'ouvrage ?

Ainsi n'eust pas esté saisie Par les trois infernales sœurs, L'ame de ce grand Roy d'Asie, Voyant les Grecs estre vainqueurs :

Si ce grand Priam nostre prince N'eust apparu dans sa province.

Comme Roy de tous autres Rois L'Ire n'est point en la puissance Des princes : et l'Impatience Contraint leur cœur dessous ses loix.

Quel horreur, quand la gloire haute

ET AUTRES POESIES 2l3

Tresbuche, et que les royautez

Se tournent en captivitez,

Soit par hasart, soit par leur faute ?

Toy mesme Hecube infortunée Qui cruellement des Grégeois Pour esclave fus entraînée.

Comment maintenant tu dirois Quels brandons et quelles tenailles S'acharnent dessus les entrailles De ceux qui, devant triomphans, Voyent soudain choir les orages, Et ensanglanter leurs visages Du sang mesme de leurs enfans?

Nous mesme qui dessous Enée Cherchons nostre bien par nos maux.

Disons qu'avecq les cœurs plus hauts La plus grande misère est née.

Mais qui veut voir un autre exemple.

Soit du destin, ou soit du mal,

Que l'homme en souffre, qu'il contemple

En ce département fatal.

Comment la fortune se joue

D'une grand' Roine sur sa roue.

J'ay grand'peur qu'aucune raison

Voyant le sort tant variable,

(O pauvre Didon pitoyable 1)

Ne demeure dans ta maison.

Une impatience est plus grande

Que tout mal que l'on puisse avoir :

Mais la mort a souvent fait voir,

Q'impatience au mal commande.

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