AMOURS
CHŒUR (i)
L'amour qui tient l'ame saisie N'est qu'une seule frenaisie, Non une deïté :
Qui, comme celuy qui travaille D'un chaud mal, poinçonne et tenaille Un esprit tourmenté.
Celuy dont telle fièvre ardente La mémoire et le sens tourmente.
Souffre sans sçavoir quoy.
Et sans qu'aucun tort on luy face Il combat, il crie, il menace,
Seulement contre soy.
Son œil de tout objet se fasche, Sa langue n'a point de relasche,
Son désir de raison :
Ore il cognoist sa faute, et ore Sa peine le raveugle encore
Fuyant sa guarison.
Tel est l'amour, tel est la peste, Qu'il faut que toute ame déteste :
Car lors qu'il est plus dous Il n'apporte que servitude Et apporte, quand il est rude,
Tousjours la mort sur nous.
(i) Didon se sacrifiant. Acte V.
ET AUTRES POESIES 2l5
A SA MUSE (i)
Tu sçais, o vaine Muse, o Muse solitaire Maintenant avec moy, que ton chant qui n'a rien Du vulgaire^ ne plaist non plus qu'un chant vulgaire.
Tu sçais que plus je suis prodigue de ton bien, Pour enrichir des grands l'ingrate renommée Et plus je pers le te[m]s, ton espoir et le mien.
Tu sçais que seullement tout chose est aimée, Qui fait d'un homme un singe, et que la vérité Sous les pies de l'Erreur gist ores assommée.
Tu sçais que l'on ne sçait où gist la Volupté,
Bien qu'on la cherche en tout : car la Raison sujete
Au Désir, trouve l'heur en l'infelicité.
Tu sçais que la Vertu, qui seulle nous racheté
De la nuit, se retient elle mesme en sa nuit,
Pour ne vivre qu'en soy, sourde, aveugle et muette.
Tu sçais que tous les jours celui-là plus la fuit Qui monstre mieu[x] la suivre, et que nostre visage Se masque de ce bien à qui nostre cœur nuit.
(i) Le Recueil des Inscriptions, figures, devises et masquarades , etc.
2l6 LES AMOURS
Tu sçais que le plus fol prend bien le nom de sage Aveuglé des flateurs, mais il semble au poisson. Qui engloutit l'amorse et la mort au rivage.
Tu sçais que quelques uns se repaissent d'un son, Qui les flate par tout, mais helas ! ils démentent La courte opinion, la gloire, et la chanson.
Tu sçais que moy vivant les vivans ne te sentent,
Car l'Equité se rend esclave de faveur :
Et plus sont creus ceu[x]là qui plus effrontés mentent.
Tu sçais que le sçavoir n'a plus son vieil honneur,
Et qu'on ne pense plus que l'heureuse nature
Puisse rendre un jeune homme atout œuvre meilleure.
Tu sçais que d'autant plus, me faisant mesme injure,
Je m'aide des Vertus, affin de leur aider.
Et plus je suis tiré dans leur prison obscure.
Tu sçais que je ne puis si tost me commander,
Tu connois ce bon cueur, quand pour la recompanse
Il me faut à tous coups le pardon demander.
Tu sçais comment il fault gesner ma contenance, Quand un peuple me juge, et qu'en dépit de moy J'abaisse mes sourcis sous ceu[x] de l'Ignorance.
Tu sçais que quand un Prince auroit bien dit de toy. Un plaisant s'en riroit, ou qu'un piqueur Stoïque Te voudroit par sotie attacher de sa loy.
Tu sçais que tous les jours un labeur poétique Apporte à son autheur ces beau[x] noms seullement. De farceur, de rimeur, de fol, de fantastique.
Tu sçais que si veus embrasser mesmement Les affaires, l'honneur, les guerres, les voyages, Mon mérite tout seul me sert d'empeschement.
Bref, tu sçais quelles sont les envieuses rages
Qui mesme au cueur des grands peuvent avoir vertu.
Et qu'avecq' le mépris se naissent les outrages.
Mais tu sçais bien aussi, pour néant aurois-tu Debatu si long te[m]s, et dedans ma pensée De toute Ambition le pouvoir combatu,
Tu sçais que la Vertu n'est point recomp[e]nsée. Sinon que de soymesme, et que le vray loyer De l'homme vertueu[x], c'est sa Vertu passée.
Pour elle seulle donq je me veux employer.
Me deussé-je noyer moy mesme dans mon fleuve,
Et de mon propre feu le chef me foudroyer.
Si donq' un changement au reste je n'epreuve. Il faut que le seul vray me soit mon but dernier, Et que mon bien total dedans moy seul se treuve : Jamais l'Opinion ne sera mon colier.
2l8 LES AMOURS
PIECES SATYRIQUES l'ombre au passant (i)
ARRESTE toy passant, il faut que de ce temple Tu rapportes chez toy et l'un et l'autre exemple Que je donne en doublant ma vie par ma mort : L'un est de révérer ce que l'on hait à tort, L'autre de mespriser ce que tant on embrasse. Les grands biens, les honneurs, les beautés et la grâce Que je reçeu du Ciel, sembloient ja bien heurer Le songe de ma vie et vouloient m'asseurer
(i) Ces vers, publiés déjà par Edouard Tricotel {Bulletin du Bibliophile, sept.-oct. 1870-1871), sont tirés de la pièce intitulée : Sur le tumheau de Jean Brynon, opuscule, sans date (1 544), in-folio offrant 5 colonnes de texte, en i f. non chiffré. Ce Jean Brinon conseiller au Parlement de Paris, mourut jeune en 1554. On lui doit ■quelques poésies. (Cf. La Croix du Maine : Bibl. Jr., I, p. 165 ; Fr. Blanchard : Les Trèsidents à Mortier du 'Pari, de Paris, 1647, in-8°). Tabourot dans ses Bigarrures (Livre ix, ch. ix, a laissé quelques lignes curieuses sur ce personnage. « Le mal-fortuné Jean Brinon, dit-il, qui pour sa libéralité envers les personnes doctes, devint enfin si necesiteux qu'il mourut tout juste, mais avec une mémoire célèbre, éternisée par d'Aurat, Ronsard et les premiers de nostre siècle trouva luy mesme sur son nom:
Jean Brinon Rien bon n'y a.
fanus Brino 'Bjiina bonis.
Bien souvent qu'une courte et vaine renommée
Tiendroit sans fin ma mort sous ses pies assommée.
Mais je sçeu que le bien qu'aveuglement on prise
Fait oublier le bien qui nostre tombeau prise ;
Je sçeu pareillement que la félicité
N'est point qu'après la mort, et que la pauvreté
Est toujours avecq ceus à qui l'ardente rage
Ne permet de leurs biens un honorable usage :
Tant que ne voulant pas faire estou[ff]er mon nom
Dans un bien périssable, et qu'un riche Brynon,
Fait pauvre par la mort, n'eust aulcune richesse
Qui peust contre la mort revanger sa jeunesse,
Je me mis à aymer le bien qui ne meurt pas.
Et qui, m'apauvrissant, m'enrichit au trespas.
De ce bien l'on ne fait en ce siècle aulcun co[mp]te,
Mais ce seul bien la mort et les siècles surmonte.
Ce bien m'apauvrissoit et faisoit que l'Envie
Grin[ç]oit souvent les dents contre l'heur de ma vie :
Mais l'Envie me laisse or que mon corps n'est rien.
L'autre bien m'a laissé, si je doibs nommer bien,
Ce seul bien m'a suivi que j'avois voulu suivre,
Revivant par cela que plus j'avois fait vivre.
Or adieu, fay toy sage, et remaschant en toy
Qu'on meurt heureusement quand on meurt comme moy,
Respan[s] plus tost des fleurs que des pleurs sur ma cendre.
Puis que l'ombre ne peut dedans l'oubli descendre.
SONNETS AFFICHEZ EN PLUSIEURS ENDROICTS DE PARIS LE JEUDI 28e AOUST lSj2, IV^ JOURNÉE
d'après le massacre (i)
VOULOIR piper un Roy par ruse et par cautelle Braver sa majesté, luy ravir doucement Le sceptre de sa main, partager finement L'héritage sacré de sa couronne belle ;
Tousjours entretenir les princes en querelle, Parler des maux passez, et de Dieu sobrement. Chasser l'homme de bien, recevoir chèrement L'imposture et l'erreur d'une troupe rebelle ;
Oisif, ne faire rien, et sembler faire tout. Entreprendre sans fin, ne mettre rien à bout. Et sous un œil bénin s'animer de vengeance ;
(i) Ces trois sonnets qu'on peut lire dans le Ms. français 10304 (pp. 316-318) de la Bibliothèque Nationale, ont été imprimés sous ce titre : Advertissement du peuple de Taris aux paysans. Sans date (1572), in-fol. de i ff. non chiffré. M. Edouard Tricotel les a recueillis et annotés dans le Bulletin du Bibliophile, sept. -cet. 1870- 1871. Ils font allusion au massacre de la Saint Barthélémy lequel eut lieu, ainsi qu'on le sait, le 24 août 1572. C'est à ces poèmes incisifs que L'Estoile fait allusion lorsqu'il reproche à Jodelle d'avoir déchiré la mémoire des martyrs de la nouvelle religion. Voy. les notes de la Vie d'Est. Jodelle, de Guillaume CoUetet, p. 45-46.
D'un visage fardé courtiser l'ennemi,
Abuser et trahir accortement l'ami :
C'estoit d'un admirai (i) la fiere outrecuidance
TENTER par tous moyens de surprendre son Roy, Pour le rendre captif, et de flammes civiles Saccager et brusler les chasteaux et les villes, Suborner l'estranger et l'attirer à soy ;
Détester le papat, la justice et la loy. Dessous un masque fin (2) tromper les plus habiles. Faire un monde nouveau et de ruses gentilles Caresser le parjure, et plus, manque de foy ;
Ouvrir à l'ennemi les ports et les passaiges, Tourner tout à risée, et de mains sacrilèges Souiller d'impiété les sepulchres des morts ;
Contrefaire le froid et brusler dedans l'ame Du feu d'ambition, c'estoit la fine trame Qu'ourdissoyent à la Cour les frères plus accorts (3).
(i) Lisez : Coligny.
(2) Peut-être vaudrait-il mieux lire : feint (Note de Tricotel).
(3) Le manuscrit porte : accords. Ici l'auteur fait allusion à l'amiral et à ses frères, Odet de Coligny et d'Andelot.
MAIS Dieu qui tient en main la force et la grandeur De Charles (i) ce grand Roy, et qui fait qu'il prospère Sous les sages avis de la Roine, sa mère, Roine qui fait renaistre en France le bon heur,
Enfin leur a monstre ce que peut la fureur De son bras rougissant de foudre et de colère. Saccageant, meurtrissant d'une entreprise fiere Ce monstre qui tenoit tout le monde en erreur.
Ennemis de repos, de Dieu et de nos princes, Ennemis conjurés du peuple et des provinces, Immortels ennemis de l'honneur des tombeaux,
Et sans tombeaux aussi, vos charongnes puantes
Roulent dessus les eaux, et ne ser\'ent errantes
Que d'amorse aux poissons et de borge (2) aux corbeaux
Est. Jodelle, tenu pour aucteur.
(i) Charles IX.
(2) L'imprimé porte : gorge, borge ou boige, en vieux langage, veut dire toile.
AUX PASSANTS (l)
CHRIST, l'aigneau, le lion, par humblesse et victoire Victime au lieu d'isaac et de Juda la gloire. Doux et fort, du mespris de ses loix et du tort Fait à ses lieux sacrez, nous doit punir plus fort
(i) Ces vers publiés pour la première fois et commentés par Edouard Tricotel dans le 'Bulletin du 'Bibliophile (sept.-oct. 1870- 1871, pp. 424 à 452) sont extraits du Ms. Fr. 10504 (fol. 211), conservé à la Bibliothèque Nationale. Ils ont été écrits par Jodeile, afin d'être placés sur la croix dite de Gastines. Pour bien en comprendre le sens il faut lire les lignes suivantes que nous extrayons d'un livre maintes fois cité au cours de nos notes : Mémoires de l'Estat de France sous Charles neufviesme, etc. (A. Midelbourg, par Henri Wolf, 1578, fol. 63, r. et v.)
« L'an mil cinq sens soixante neuf, pendant la grande fureur des troisiesme troubles, le Parlement de Paris fit pendre et estrangler Nicolas Croquet, Philippes et Richard de Gastines, niarchans honorables : pour autant qu'ils estoyent de la Religion. Entre autres choses contenues en leur arrest, qui fut prononcé et exécuté le dernier de Juin, audit an 1569, ce qui s'ensuit doit estre noté pour le discours suyvant. Ladite Cour (de Parlement) a ordonné et ordonne, que la maison des cinq croix blanches appartenant ausdits de Gastines, assize en rue Sainct-Denis, en laquelle les presches assemblées et Cènes ont esté faites, sera rompue, démolie et rasée par les charpentiers, massons, et gens à ce connoissans dont la Cour conviendra. Et cependant à ladite Cour ordonné et ordonne que le bois et ferrur;s de fer qui proviendront de la démolition de ladite maison, seront vendus, et les deniers qui en proviendront seront convertiz et employez à faire faire une croix de pierre de taille : au dessous de laquelle sera mis un tableau de cuyvre, auquel sera escrit en lettres gravées, les causes pour lesquelles ladite maison a esté ainsi démolie et rasée... A l'endroit d'icelle les Parisiens avoyent fait eslever une haute pyramide de pierre, ayant un crucifix au sommet, dorée et diaprée, avec un récit en lettres
Que ceux qu'ici navrez de serpens on contemple, Que ceux qui profanoyent les saints vaisseaux du temple. Que ceux, que pour blasphème, un peuple lapidoit, Que ceux sur qui le Ciel ses feux vengeurs dardoit Car l'ire et l'effect suit la douleur et l'exemple.
d'or sur le milieu, de ce que dessus, et des vers Latins, le tout si confusément et obliquement déduit que plusieurs estimoyent que le composeur de ces vers et inscriptions (on dit que c'estoit Estienne Jodelle, Poëte François, homme sans religion, et qui n'eut onc autre Dieu que le ventre) s'estoit mocqué des Catholiques et des Huguenots. » Selon L'Estoile et divers historiens de Paris, cette pyramide fut abattue en décembre 15 71, conformément à l'édit de pacification d'août 1570, et transportée au Cimetière des Innocents, ce qui, ajoute l'un d'eux, ne laissa pas de provoquer des troubles.