STANCES
SUR LE DEPART DE MADAME LA MARESCHALE DE RETZ (l)
LE Ciel pleure ung départ, le Ciel faict distiller Une pluye soudaine ez campagnes de l'aer, Voyant ja s'aprester à ce loingtain voyage Une Dictynne (2) telle en toutes ses grandeurs Qu'au bruict de son départ le Ciel jecte des pleurs. Craignant d'estre esloigné de son divin visage.
(i) Cette pièce a été insérée par Marty Laveaux dans son édition (II, p. 345).
(2) Nymphe de Diane. Ce nom, sous la plume de Jodelle, désigne familièrement la Maréchale de Retz.
Ce n'est pas tout le Ciel qui pleure son départ, C'est l'endroict seulement oia son heureux regard Faict luyre ses soleilz dessus les hors de Seyne Qui se monstre jaloux, parce que ses beaulx yeulx Vont bientost faire honneur à ce quartier des Cieux Où borne sa longueur le païs de Lorrayne.
Heureuses pleurs, heureux tout ce Ciel larmoyant.
Heureuse nue où sort ce cristal ondoyant,
Jecté pour le départ d'une si belle Dame !
Mais plus heureux encor les champs et les païs
Où tant de Citoyens seront fort esbahis
Voyant luyre [à leurs yeux] (i) une Divine flame.
Les fleurs qui commençoient à changer de couleur S'enrichiront encor d'une gaye verdeur, Et le North froydureux quictera la campagne ; Ung gracieux Zephire, ung email du printemps, Une moisson de fleurs enrichira les champs Où sa grandeur [i]ra costoyer l'Alemagne.
Courtisans, ne craignez les rigueurs d'un hyver, Quelle part qu'on verra la Dictynne arriver On ne verra qu'oeilletz et qu'un trésor de rozes : Elle peut d'un regard tout le monde enflammer Et l'ardeur de ses feux faict soudain consumer Les glaces d'un hyver dedans la terre encloses.
Elle a pouvoir au Ciel, elle esclaire ez Enfers, Elle préside ez bois, et aux plus grands desers. Faisant craindre partout sa divine puissance :
(i) Les trois mots entre crochets manquent dans le manuscrit ; nous les avons suppléés par conjecture, pour compléter levers. Note de Mariy-Laveaux.
L'hyver, fils de Nature, et du Ciel azuré, Contre son beau Soleil ne seroit asseuré Veu mesme que le Ciel luy porte obéissance.
Helas ! ce beau soleil enrichi de sçavoir. De grâce, de vertuz et d'infini pouvoir Nous cachera bientost les raiz de sa lumière : Nous la perdrons de veue avec mesme langueur Que la fleur du Soucy pert la claire lueur Du Soleil abaissant sa tresse printaniere.
Non point que le Soleil de ses perfections
N'aye bien le pouvoir d'épendre ses rayons
Des le païs lorrain jusqu'en l'isle de France :
Son Soleil luyt par tout, sa grandeur en tous lieux
Descouvre excellemment un lustre précieux,
Mais l'heur est bien plus grand près de luy qu'en l'absence.
Il n'y a rien que d'estre auprès de son flambeau : Les peuples froidureux qui combatent sur l'eau, Voyent bien les rayons de ce grand oeil du Monde : Mais telz rais affoiblis ont bien peu de pouvoir Trop loin de l'yEquateur qui nous faict recevoir Tous feux épanduz sur la machine ronde.
Il n'y aura plaisir qui puisse contenter Noz Esprits éperduz si l'on voit absenter Geste belle Diane à noz yeuz éclipsée : L'esclipse et le deff"ault d'une telle beauté Ne rendront à noz yeulx rien qu'une obscurité, Qu'ennuy et que tristesse à nos cueurs enlacée.
Un Jardin enrichi des fleurons du printemps N'apporte tant de dueil aux yeux des regardans Quand l'hyver faict jaunir leur couleur bazanée, Que nous aurons d'ennuyz en ce triste départ Voyants à grand regret s'en aller autre part Geste Nymphe si tost de nos yeulx esloignée.
Au moings Ciel larmoyant mets fin à tes ennuys,
Reprens ton beau visage et maintenant reluys
Aux lieux où doibt passer l'heur de son excellence :
Ton dueil est infini de mesme que le mien,
Si nous faut il resouldre, et luy monstrer combien
Nous voulons obeyr aux vœux de sa puissance.
Toi qui as sympatie à son Esprit divin.
Fais de son beau regard dessécher le chemin
Et d'un temps embelly esjouys son courage.
Moy qui ne puis si hault estendre mon pouvoir
Par l'accent de mes vers je feray mon devoir
De souhaicter tout heur pour son loingtain voyage.
J'enchanteray l'ennuy d'un hyver froidureux, Le travail du voyage, et les vents amoureux De ses rares beautez, et de sa bonne grâce : Son nom tant renommé ce sera le nom sainct Au seul pouvoir duquel leur bruict sera contrainct De ronfler autre part qu'aux entours de sa face.
Et l'espoir que j'auray de la veoir au retour. Charmera les regrets, lesquelz comme ung vautour Loing d'elle rongeront le creux de ma poitrine :
Je seray Promethée, et l'aigle ma douleur, Mais cet espoir que j'ay en ma seulle grandeur Ce sera mon Hercule et ma faveur divine.
LAS de quelle seconde flame Me sens-je émouvoir dedans l'ame Quel feu, quelle cruelle ardeur Ha sur les plaisirs de ma vie Peu si tost concevoir envie Pour encor asservir mon cueur.
N'estoit assez que mon courage Eust consert (sic) l'amoureuse rage Trois ans espris d'une beauté Sans qu'une autre beauté divine Me vint graver dans la poitrine Les grâces de sa Deité.
Dieux, qu'est-ce de nostre espérance Je cuydoy bien par une absence Monstrer des serres de l'amour Mais délaissant une maistresse J'entre aux prisons d'une déesse L'unique soleil de la court.
Comme lorsqu'un malade espère Sortir de sa longue misère Il se sent retourner soudain
En quelque fiebvre plus ardente
Qui de chaleur violente
Le pousse au trespas inhumain.
J'ay pareille fiebvre en mes peynes Qui seiche le sang de mes veynes Et me bruUe par le dedans.
Comme le feu qui se pourmeine.
Dessus les déserts de Cyrene, Eschauffe les sablons ardens.
Autant que ma Déesse est belle Autant est vive l'estincelle Qui me cause ces passions.
Mon feu, mon mal et mes pensées Sont pour elle aussi avancées Que ses rares perfections.
Ce n'est qu'yvoire de sa face,
Qu'une deité de sa grâce.
De ses beaux yeulx que deux soleilz ;
Aussi n'est-ce rien qu'un martire
Plus grand que je n'oze dire
De mes feuz qui n'ont leurs pareilz.
Je congnoy [com]bien je m'esgare.
Je sçay la pe[i]ne d'un Icare
Se voulant élever trop hault;
Mais quoy ? pour un subject si digne
On n'a qu'honneur en sa ruyne
Puis qu'elle vient d'un feu si hault.
Toutes ses grâces sont comprinses Dessoubz les siennes tant exquises Qu'elles ont pillé dans les cieux Ce qu'il y avoit d'excellence Pour reluyre aux cueurs de la France Ainsy qu'un flambeau précieux.
Heureux qui voit fondre ses ailles Près de ses beautez immortelles.
Et qui les adore en son cueur.
Mais plus heureux qui dans son onde, Tromperoit l'aise vagabonde De son amoureuse fureur.
Ce sont les Dieux qui peuvent faire Ces souhaitz propres à distraire Du ciel, les haultes majestez :
Encore les Dieux ne sont dignes De telles beautez plus divines Que toutes leurs divinitez.
Il est bien vray que ma constance Asseure mon peu de puissance Sur refl"ort d'un si sainct amour ; C'est luy qui aux grandeurs s'esgalle Si bien que sa grandeur Royalle Luy en doibt encor de retour.
Toute grandeur est inconstante, Comme les flots que la tourmente Renverse aux bors de la grand'mer;
Aussi nostre inconstance humaine Faict que telle puissance vayne Se voit tout soudain consumer.
Mais cet amour qui est enclose Dans une si divine chose Que l'ame et l'esprit d'un amant, Est d'une éternelle durée, Et se monstre aussi asseurée Qu'est aseuré son fondement.
C'est pourquoy je ne désespère, C'est pourquoy toute ma misère M'est un contentement si doulx.
Que je suis trop heureux encore De souffrir pour si belle aurore Le feu qu'elle répent sur nous.
Pour elle seulle est mon service
A elle je fais sacrifice
D'un cueur enflammé de l'amour.
Priant que sa divine face
Ne soit jamais loing de la place
Ou je pourray faire séjour.
|UEL amour tant soit grand au mien se paragonne(i)? Quel amour loin du mien ne marche le dernier.'' N'est-ce donc à bon droict qu'il porte une couronne (Vainqueur et triumphant) de Mirte et de laurier ?
(i) de paragoiitier, comparer.
Je triumphe du temps et de sa faulx tranchante. Le temps ne peult coupper son lien éternel, D'une cause éternelle en soy tousjours vivante Qui voudroit espérer qu'un effect immortel ?
Il fouUe soubz ses pieds la fuscine à deux poinctes. Du puissant Roy d'enfer, mesprisant son effort : Il a de ses vaincuz ses dépouilles conjoinctes. N'est-ce pas vaincre tout que le temps et la Mort P
Le soucy jaunissant, la fleur de Cicorée (i) Preuvent qu'après la Mort, l'Amour a ses effais S'il est en une plante éternel de durée Faudroit-il en l'Esprit qui ne défault jamais ?
Dessoubz la terre Alphée en son onde éternelle Garde éternellement encores ses amours : Car bien que nostre essence en autre renouvelle L'Amour, comme céleste, immuable est tousjours.
Si jamais quelque Amour a ga[i]gné tant de grâce Pour sa vertu de vivre en l'immortalité : II fault que maintenant il me quicte la place, Car le finy n'est rien ou est l'infinité.
Donc Anteros en vain dedans ton onde noire Plonge le sainct flambeau qui m'allume le cueur. Et me présente en vain de l'oubliance à boire : Tu ne sçaurois noyer, n'estaindre mon ardeur.
(i) Chicorée.
Mon Amour ne redouble un si foible adversaire, Sans peur il passera les Torrents sligieux; Il sçait que nulle fin ne le pourra deffaire. Car sans commencement il est venu des Cieulx.
L'amour qu'on voit de Myrthe et de laurier Porter couronne ainsi qu'un grand guerrier Va triumphant de sa belle victoire ; Il foule aux pieds un trident à deux fers Vainqueur du temps, et du Dieu des Enfers, Qui ont cédé à sa divine gloire.
Par ce Pluton qu'il monstre avoir dompté, Et par le temps dont il est redoubté, Comme vaincueur de sa faulx passagère On peult bien voir que l'oubly ny la mort N'ont le moyen de soustenir l'eftort Des feux cachez en sa fleiche legiere.
Le cont[r]'amour qui sur un autre autel Veult admortir son flambeau immortel, Présente l'eau du fleuve d'oubliance.
Croyant en vain qu'une telle liqueur Encontre nous aye mesme vigueur Que les Esprits en donnent asseurance.
Telle eau n'a point sur terre de pouvoir, Elle peult bien aux Enfers décevoir Quelques ennuys des ombres pallissantes,
25o LES AMOURS
Mais non l'ardeur et les traicts de l'amour Qui garde encor après le dernier jour Un souvenir de ses fiâmes ardentes.
Quoy ? si les morts ont encore la-bas Un souvenir des amoureux ébats, Gardans tousjours leur amitié fidelle.
Qu'elle doibt estre icy nostre amitié Quand on retient de sa chère moictié Tousjours au cœur une vive étincelle.
Quand quelque part que se tournent nos yeulx Nous pensons veoir son lustre précieux Sans que le temps ny la longue demeure Puisse jamais graver dedans noz sens Un traict d'oubly pour ces esloignemens Quy font accroistre une flame à toute heure.
Mesme qu'ainsi que l'amour est divin Son feu aussi couvé soubz le Destin, Et ses traictz d'or ont la force divine : L'oubly, la mort, et son dard redouté Ne peuvent nuyre à la Divinité Dont nostre amour tire son origine.
Le cont[r]'amour s'eflforce donc en vain A présenter son oubly d'une main, Et admortir ceste amoureuse flame Qui est divine et d'un si grand effort Qu'elle ne crainct ny l'oubly, ny la mort, Tousjours luysante en l'immortel de l'ame.
CE n'est que cruauté, ce ne sont que glaçons Qui perdent vainement les heureuses moissons Qu'un guerrier deust cu[e]illir en sa belle Déesse; Non ce n'est pas glaçon, mais c'est qu'il veult celer Ce flambeau trop ardent qui le feroit brûler S'il ne dissimuloit l'amour de sa maistresse.
Il se peult garantir pour ung temps seullement Mais avant peu de jours son feu trop véhément Sortira de son cueur en plus grande abondance : Comme un brazier qu'on veult soubz la cendre amortir Prend lentement vigueur, puis il vient à sortir Ardent et enflammé de sa vive puissance.
J'estime cet Amy de couvrir son ardeur, Aymant mieulx se brusler qu'alléger sa douleur D'un seul souspir, remède a sa langueur extrême C'est ainsi comme il fault les Déesses aymer, Endurer en aymant et plustost consumer Son Ame qu'offenser la beauté que l'on ayme.
Quand une telle Amour s'empare de nos sens. Les cueurs ont la faveur de cent contentemens Et le sucre plus doulx de la vie amoureuse : L'ardeur en est secrette et secrets les moyens D'où nous pouvons gouster les plus souverains biens Dont le Ciel puisse rendre une ame bienheureuse.