‹ Les amours et autres poésies. Publiées sur les éditions originales, et augmentées de pièces rares ou inédites. Avec une notice de Guillaume Colletet et des notesChapitre 4 sur 37 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

GUILLAUME COLLETET (i)

sTiENNE JoDELLE, sieur du Lymodin, naquit l'an i532, d'une noble famille de Paris, ce que j'apprens du titre de ses œuvres et de Remy Belleau qui parlant de lui dans ses Commentaires sur le 3me sonnet du 2^^ Livre des

(i) Vies des 'Poêles français, par Guillaume Colletet (Copie Aimé Martin). Bibliothèque Nationale, Ms. Fr. Nouv. acq. 3075, fF. 249 à 256.

Amours (i) de Ronsard le qualifie Gentilhomme parisien : (2) il fut un de ces fameux poètes qui, remplis d'une véritable vigueur françoise, prirent le soin de cultrver notre langue et de mettre la poésie en un haut point en quoi (dit ce docte conseiller au grand conseil,

(1) Bien que Guillaume Colletet n'ait fait qu'interpréter ici le sonnet de Ronsard commençant par ces vers :

Tu ne devois, Jodelle, en autre ville naistre Qu'en celle de Paris, ne devois avoir Autre fleuve que Seine...

il est fort douteux que Jodelle soit d'origine parisienne. Sa famille, d'extraction médiocre et de noblesse obscure, lui avait, croit-on, légué par héritage la terre de Lymodin, petit iief situé non loin de Coulommiers (sur le territoire de la Commune de la Houssaye, canton de Rozoy-en-Brie, Seine-et-Marne), où, sur l'opinion des historiens locaux, il avait vu le jour en 1532. Ses titres de propriété appartinrent, selon La Monnoye, (Cf. Baillet : Jugemens des Savons. Ed. de 1722, IV, Annotations), à Gaignières, mais, soit qu'ils aient été détruits, soit qu'ils aient disparu avant que le fond de ce célèbre collectionneur passât à la Bibliothèque Royale (aujourd'hui Bibliothèque Nationale), nous les avons cherchés en vain. Ajoutons pour être précis que bien qu'une tradition fixe en Seine-et-Marne le lieu d'origine de notre poète, il ne subsiste presque plus rien des lieux où on le fit naitre : de l'habitation des siens il ne demeure qu'un vieux puits : tout proche, une maisonnette d'origine assez récente, surnommée La Jodelle, et faisant partie des dépendances du Lymodin, situées sur la commune des Chapelles-Bourbon, rappelle seule un nom qui pour les curieux d'histoire littéraire gardera l'écho d'une longue célébrité.

(2) Colletet ne fait-il point ici erreur ? Nous ne lisons en effet dans le Commentaire de Remy Belleau relatif au II' Livre des Amours de Pierre de "Ronsard (Paris, G. Buon, 1)60, petit in-12)

que les mots suivants : « Estienne Jodelle, l'un des plus gentils

esprits et mieux nés à la Poésie Latine et Françoise, que notre France recognoisse aujourd'hui. »

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Charles de La Mothe qui prit le soin de recueillir son œuvre et d'en faire la préface) (i), il s'opposa à « l'ignorance et à la rudesse de je ne sçay quels Chartiers, Vil- Ions, Crétins, Sceves, Bouchet et Marots qui avoyent escrit aux règnes précédents > (2). Aussi etoit-il << un des plus gentils esprits » dit le même Belleau (3) et Maurice de la Porte (4) après luy, « et des mieux nés à la

(i) Cf. : T)e la Poésie française et des œuvres d'Estienne Jodelle, sieur du Lymodin, 6 fF. non chiffrés, au début des Œuvres et Meslanges Poétiques d'Est. Jodelle, etc., Paris, Nicolas Chesneau et Mamert Pâtisson, 1574, in-4''. On trouve cette notice en tête des autres éditions de notre poète, publiées en 1585 et en 1597. Nous n'avons rien trouvé sur ce personnage. On lit seulement dans la Bibliothèque Françoise, de Ant. du Verdier, (Ed. de 1775, i, p. 305) : « Charles de La Mothe, Conseiller du Roy en son grand Conseil, a en sa Librairie, plusieurs beaux monuments de l'Histoire de France, ainsi que témoigne Bernard de Girard en la préface de son histoire de France, disant qu'il a en main les outils d'écrire. »

Il est déplorable qu'au lieu de cette note insignifiante, du Verdier n'ait point songé à donner quelques détails sur celui qui avait été le plus sûr sinon le plus éloquent ami de Jodelle.

(2) Cf. Ed. citée. Nous avons rétabli le texte, altéré dans cette citation.

(3) Voir note 3 de la page précédente.

(4) Maurice de la Porte, né à Paris, en 1530, mort le 2} avril 15 71. Cf. Les Epithètes de M. de la Tarte, parisien. Livre non seulement utile à ceux qui Jont profession de la Poésie, mais fort propre aussi pour illustrer toute autre composition francoise, etc. Paris, Gabriel Buon, 1571, in-8°. Voyez p. 138 : a Jodelle, Cothurne, ingénieux, divin, grave-doux, l'honneur parisien, copieus, tragique, prompt, nourrisson des Muses. La vérité nous contraint de confesser qu'Estieune Jodelle, natif de Paris, est l'un des plus gentils esprits et des mieux nez à la poésie latine et francoise qu'on puisse aujourd'hui remarquer, ainsi mesme que tesmoigue, entre les poètes, ce divin du Bellay, au sonnet qui commence : De quel torrent. »

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poésie latine et françoise que la France reconnut de son temps. Il le fit bien paroitre dès l'an 1549, puisque ce fut dans ce temps là même que l'on vit de lui plusieurs sonnets, plusieurs odes et plusieurs autres poëmes qu'il intituloit Charontides (i), et qui furent reçus avec l'applaudissement de son siècle », mais ce qui étendit sa réputation non seulement par toute la France, mais encore par toute l'Europe, c'est au rapport de Sainte Marthe dans ses Eloges que j'ai traduits (2), que cet esprit ardant et vigoureux, fut le premier des françois qui commença d'enrichir notre Langue du poëme tragique, genre d'ouvrage qui plut d'autant mieux par sa nouveauté qu'il fut représenté dans la Cour du roi Henri II, avec tout l'appareil et presque toute la pompe du théâtre des anciens. Je sçais bien que la Fresnaye, auteur de

(i) Cf. Ed. citée.

(2) Eloges des hommes illustres qui depuis un siècle ont fleury en France, dans la profession des Lettres, composés en latin par Scevole de Sainte Marthe et mis en François par G. Colletet. A Paris chez Antoine de Sommaville et Augustin Courbé 1644, in-4'', p. 380. Eloge de Robert Garnier : « Après que soubs les auspices et soubs la conduite de Ronsard, les Muses eurent passé d'Italie en France, Estienne Jodelle, esprit ardant et vigoureux fut le premier des François qui commença d'enrichir notre langue du Poëme tragique. Et quoique sou style fut un peu rude et qu'il n'eust pas toutes les grâces et toutes les clartez que Ton eust pu désirer, si est-ce que la nouveauté de l'ouvrage pleust infiniment au monde ; jusques l.i même qu'a3'ant pris le soin de faire représenter dans la Cour du Roy Henry second, la Tragédie de Ckopàtre, avec tout l'appareil et presque toute la Pompe du Théâtre des Anciens, il y reçeut de si grands applaudissements, que toute la France fut bien-tost remplie du bruict de son nom... »

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VArt poétique en vers françois, dit que Baïf avoit déjà tenté ce travail et voici ses termes :

Jodelle moy présent fist voir sa Cleopâtre En France, des premiers, au tragique théâtre Encor que de Baïf, un si brave argument Eust entre nous esté choisy premièrement, (i)

Mais à ce témoignage, outre celui de Sainte Marthe, j'oppose celuy de Ronsard qui dit en termes exprès, dans un poëme qu'il adresse à la Peruse : (2)

Après Amour la France abandonna

Et lors Jodelle heureusement sonna

D'une voix humble et d'une voix hardie

La comédie avec la tragédie,

Et d'un ton double, ore bas, ore haut.

Remplit premier le François eschafFaut. etc. (3)

(i) Cf. Les Diverses poésies du sieur de la Fresnaye Vauquelin, etc. A. Caen, par Charles Macé, 1605, in-8 [L'art poétique françois) 2' livre, p. 76.

(2) Jean de la Peruse, né vers 1530 en Angoumois, mort en 1555, près de Poitiers. On a de ce poète, ayant à peine atteint sa vingt-cinquième année, des poésies lyriques et une tragédie, Mèdée. Voy. La Médée, etc , et autres poésies de Jean de la ^Peruse, Poitiers, Marnefz et Bouchetz fr., 1556, in-4° ; Les Œuvres de Jean de la Teruse, etc., Paris, Nicolas Bonfons, 1575, in-i6. (Consulter: Vie de Jean de la Peruse, par Guillaume Colletet, etc, publiée par M. E. Gellibert des Seguins dans le Trésor des pièces angoumoisines, Paris, Auguste Aubry, 1863, I, in-S".

(3) Œuvres de Ronsard, etc. A Paris, chez G. Buon, 1560, 1°' livre des Poëmes.

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Jodelle ayant gagné par une voix hardie L'honneur que l'homme grec donne à la tragédie Pour avoir en haussant le bas stile françois Contenté doctement les oreilles des Roys, etc. (i)

Baïf lui-même, qui etoit liomme à trahir sa propre gloire, en demeure d'accord lorsqu'il dit dans un poëme dithyrambique qu'il fit exprès en l'honneur de Jodelle :

Quand Jodelle bouillant en la fleur de son âge Donnoit un grand espoir d'un tout divin courage Après avoir fait voir marchant sur l'echafaut La Royue Cleopâtre enfler d'un style haut. (2)

Et le reste où il fait bien voir que Jodelle avoit le premier animé la scène françoise et qu'en cette considération, ils lui présentèrent en riant ce Bouc, dont toutes les poésies de ce siècle parlèrent tant, et qui donna tant de sujet aussi aux poètes huguenots de faire des invectives contre les autres poètes (3).

Ci) "Hesponce de Vierre de Tipnsard aux injures et calomnies de je ne sçay quels predicantereaux et ministreaux de Genève, sur son discours et continuation des misères de ce temps. A Paris, chez G. Buon, 1564. Ici la copie manuscrite de CoUetet parait incomplète. On remarquera que les fragments des deux poèmes cités se suivent comme s'ils étaient empruntés à une seule et même pièce. Nous avons cru devoir les séparer par une ligne de points.

(2) Euvres en rime de Jean Anthoine di Baïf, secrétaire de la Chambre du lioy. A Paris, par Lucas Breyer, 1573, in-8°, fol. 125. Voy. 'Dithyrambes à la Pompe du 'Bouc d'Estienne Jodelle, i^S'i-

(3) Le récit de cette querelle, et aussi de la fête qui ,en fut le prétexte, se trouve dans toutes les chroniques littéraires (Voir, entre autres, notre édition du Livret de Eolastries, de Pierre de Ronsard, Paris, Soc. du Mercure de France, 1907, in-i8). Aussi, n'en donnerons-nous qu'un récit succinct emprunté aux Commentaires de

Pasquier, qui eloit un intime ami des uns et des autres et qui prononçoit hardiment les choses qu'il savoit, semble nous persuader de cette vérité lorsqu'il dit (i) avec le docte Turnebe (2), qu'il vit magnifique- Claude Garnier publiés dans l'édition collective de Pierre de Ronsard, de 1623 (II, p. 1384). Au demeurant, ce n'est que le récit d'une de ces beuveries comme les compagnons de la Pléiade avaient accoutumé d'en faire. Cela se passait, disons-le en manière de préambule, en 1552, après la représentation de la Cléopdtre de Jodelle, dont Pasquier nous a laissé un fidèle récit. Bien que Garnier ait confondu cette Bacchanale - célébrée en vers burlesques par Bertrand Bergier de Montembeuf - avec une autre faite en 1649 ^* décrite par Ronsard, sa glose ne manque point de saveur : « Assez ont ouy parler, s'ecrie-t-il, du voyage d'Hercueil, ou de la promenade et comme une infinité de jeunesse (addonnée à faire la cour aux Muses...) se mit en desbauche honneste... Ils firent là banquet par ordre, où l'eslite des beaux esprits d'alors estoit ; et principalement à fin de contribuer à l'esjouïssance qu'ils avoient de ce qu'Estienne Jodelle, natif de Paris, avoit gagné l'honneur et le prix de la Tragédie {car c'estoit paravant que Garnier eust escrit) et mérité de leur main le Bouc d'argent... Ils firent mille gentillesses, maints beaux vers, tels que la pièce intitulée aux œuvres de l'Autheur (Ronsard) le Voyage d'Hercueil, ou les 'Dithyrambes du mesme, si l'on veut, où pour mieux follastrer ils enjolivèrent de barbeaux, de coquelicos, de coquelourdes, un Bouc rencontré dans le village par hazard, lequel, les uns, au desçeu des autres, menèrent de force par la corne, et le présentèrent dans la sale, riant à gorge ouverte, puis on le chassa. »

(i) Cf. Les Œuvres d'Estienne Pasquier, contenant ses Recherches de la France, etc. Amsterdam, aux dépens de la C'" des Libraires associez, 1723, in-fol. Tome I, L. VII, ch. VII, col. 704.

(2) Cette phrase est incorrecte. 11 faut lire : « qu'avec le docte Turnebe, il vit magnifiquement... etc. » Voici d'ailleurs tout le morceau de Pasquier ; c'est un des meilleurs documents que nous possédions sur les origines du théâtre français : « Quant à la Comédie et Tragédie, nous en devons le premier plant à Estienne Jodelle. ..

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ment représenter au collège de Boncourt la tragédie de Cleopâtre et la comédie intitulée La Rencontre, faites par Jodelle, poëmes qui furent reçus avec autant d'applaudissements de toute la compagnie, qui etoit nombreuse et célèbre, qu'ils l'avoient été déjà en l'hôtel de Reims, en la présence du Roy Henr}- Second et de toute sa cour. Il ajoute même que tous les acteurs etoient hommes de réputation, puisque Remy Belleau et Jean de la Peruse en avoient les premiers rôles et en representoient les principaux personnages, tant la renommée de Jodelle etoit déjà grande parmi eux.

Cela étant, je m'étonne comment Claude Binet (i) (et Claude Garnier, après lui) dans son avertissement du

Il fit deux Tragédies, la Cleopâtre, la Didon, et deux Comédies, /* Rencontre et VEugene. La Rencontre ainsi appellée, parce qu'au gros de la meslange tous les personnages s'estoient trouvez pesle-mesle casuellement dedans une maison ; funeau qui fut fort bien par luy demeslé par la closture du jett. Geste Comédie et la Cleopâtre furent représentées devant le Roy Henry à Paris, en l'Hostel de Reims, avec un grand applaudissement de toute la compagnie. Et depuis encore au Collège de Boncourt, où toutes les fenestres estoient tapissées d'une infinité de personnages d'honneur, et la cour si pleine d'escoliers que les portes du Collège en regorgeoient. Je le dis comme celuy qui y estois présent, avec le grand Tornebus, en une mesme chambre. Et les entreparleurs estoient tous hommes de nom : car mesme Remy Belleau et Jean de la Peruse jouoient les principaux roullets. Tant estoit lors en réputation Jodelle envers eux... »

(i) ^Discours de la vie de Pierre de 'Ronsard, Gentilhomme Vandomois. Prince des Poètes François, avec une Eclogtie représentée en ses obsèques, par Claude Binet, etc. Paris, G. Buon, 1586, in-8° : « Ce fut ce qui l'incita à tourner en François le Plutus d'Aristophane, et le faire représenter en public au collège de Cocqueret qui fut la première comédie françoise jouée en France. »

fragment de la Comédie du Plutus d'Aristophane, traduit en françois par Ronsard (i), ont osé dire que cette comédie fut la première jouée en France et représentée au collège de Coqueret, dont Jean Dorât etoit alors principal ; car si cela eut été, il n'est pas croyable que Ronsard qui a toujours si noblement et si avantageusement parlé de lui et de tous ses ouvrages dans ses vers, et dans les préfaces de ses vers mêmes, nous eut voulu celer cette particularité remarquable, et qu'il eut attribué aux autres l'invention d'une chose qui lui eut eut été si légitimement due. Aussi pour nous ôter toute sorte de doute et démentir ceux qui nous veulent imposer sur le sujet de l'invention de la Comédie, aussi bien que de la Tragédie, voici comme il en parle dans cette belle elegie qu'il adresse à Jacques Grevin : Jodelle le premier d'une plainte hardie Françoisement chanta la grecque tragédie Puis en changeant de ton chanta devant nos roys La jeune Comédie en langage françois Et si bien la sonna que Sophocle et Menandre Tant fussent-ils sçavants y eussent pu apprendre. (2)

(i) Œuvres de %onsard, éd. de 1623, II, p. 1605. On lit en tête du fragment de 'Plutus : « Cecy est un fragment de la Comédie de Plutus d'Aristophane, qui fut (comme le tesmoigne Binet en la vie de Monsieur de Ronsard) la première jouée en France et fut repre- ■•sentée au Collège de Coqueret... »

(2) Cf. Œuvres de Pierre de %onsard, éd. de 1560 : Discours à Jacques Grevin. On n'ignore point que ce dernier fut longtemps le disciple et l'ami de Ronsard. Des opinions religieuses, complètement opposées, séparèrent les deux poètes et Ronsard retrancha ce poème de ses œuvres. On ne le retrouve que dans certaines éditions posthumes du maître de la Pléiade. (Voy, Jacques Grevin (ljjS-iS7o), par Lucien Pinvert, Paris, Fontemoing, 1899, in-S").

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Jodelle fut donc, en France, le premier auteur de la Tragédie et de la Comédie même ; mais comme nous voyons avec plaisir dans ses œuvres la tragédie de Cleopâtrc, ce nous doit être un sujet de mécontentement de n'y point voir cette première comédie de sa façon qui fut représentée en France et qui comme j'ay déjà dit s'appelloit La Rencontre, (i)

Pasquier en fait tant de cas dans ses Recherches qu'il dit que jamais fuseau ne fut si bien démêlé que l'intrigue de cette nouvelle comédie le fut par la clôture de la pièce avec l'applaudissement de tous les spectateurs, mais si la représentation de ces poëmes dramatiques avoit réussi au grand contentement de Jodelle, puisqu'elle lui avoit acquis tant d'honneur, il lui advint, depuis, une disgrâce qui le toucha de telle sorte qu'il en fut presque jusqu'à mourir ; et voici comment.

Lorsque le Roi Henry II, par la valeur et par la conduite du duc de Guise, eut repris sur l'Anglois en moins de dix jours la ville de Calais, qui, deux cent dix ans, avoit été la frayeur de nos pères et le fort asile des anciens ennemis de la France, et même reprit encore sur eux ensuite le fort de Guignes, qui etoit alors jugé imprenable, et contraint ces ennemis de s'en

(i) Certains auteurs, entre autres les Frères Parfaict {Histoire du 'Ihéâtre français depuis son origine jusqu'à présent. Paris, P. G. Le Mercier et Saillant, 1747, III, pp. 277 et ss.) ont cru que Pasquier a fait une confusion en indiquant cette pièce, la Rencontre étant, à leur avis, la même œuvre que la comédie intitulée l'Eugène. Loin d'adopter cette opinion que rien ne justifie, nous admettrons avec Marty-Laveaux (Ed. de 1868) que la 'Rencontre est un des nombreux ouvrages de notre poète qui se sont trouvés perdus.

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retourner honteusement dans leurs Iles (i); ce grand monarque qui cherissoit tendrement ceux qui le servoient, eut la bonté de se vouloir divertir avec ce prince victorieux qui devoit bientôt arriver de Picardie ; à cet efïet, il s'avisa de mander au prevot des marchans et aux echevîns de la ville de Paris, qu'il iroit souper en leur maison de ville le jeudi gras en suivant, qui seroit le lendemain de l'arrivée du duc de Guise (2) ; ces magistrats de la ville qui, de tous temps, se sont montrés fort affectionnés au service de leur prince, crurent que pour divertir un si grand roy, ce n'etoit pas assez de le régaler d'un superbe festin, mais qu'il y falloit encore mêler quelque divertissement agréable ; dans cette pensée, ils jetterent les yeux sur Estienne Jodelle sachant qu'il etoit né Parisien, et qu'en cette qualité il auroit plus d'inclination à leur accorder les choses qu'ils souhaiteroicnl de lui, joint qu'ils n'ignoroient pas qu'il etoit pourvu d'un esprit vif et excellent et qu'il

(i) Après la prise de Saint-Quentin, qui mettait la France en état d'infériorité et préparait l'Europe à la domination espagnole, François de Lorraine, duc de Guise, était rappelé d'Italie et investi d'un pouvoir absolu, avec le titre de lieutenant général du royaume. Tandis que les esprits pusillanimes ne songeaient qu'à fortifier Paris et à renforcer nos places fortes menacées. Guise eut un incroyable coup d'audace. Au milieu de l'hiver, il alla camper inopinément devant Calais, emporta d'assaut la citadelle, et sept jours plus tard (8 janvier 1558) contraignit le gouverneur à rendre la ville que les Anglais tenaient depuis le 3 août 1347. Peu après, Gaspard de Tavannes s'emparait de Guines et du comté d'Oye.

(2) Cf. Le Recueil des Inscriptions, figures, devises et masquarades, ordonnées en l'hostel de ville à Paris, le jeudi 17 de février ijj<?, etc., par Estitne (sic) Jodelle, Parisien. A Paris, chez André Wechel, 1558, in-8^

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etoit en réputation de bien faire ce qu'il faisoit et avec promptitude, c'est pourquoi le procureur de la ville le vint prier de leur part de les assister en cette occasion, et de vouloir leur donner quelque tragédie ou quelque comédie de sa façon qui put être apprise et représentée devant le Roy, le jour qu'il avoit destiné, (i)

Jodelle, qui pour lors n'avoit rien de prêt en ce genre d'écrire, s'excusa envers eux, quant à ce point, avec assurance néanmoins qu'il leur donna de faire des choses qui n'apporteroient pas moins de plaisir au roi que ces pièces de théâtre, ajoutant qu'il inventeroit quelque belle mascarade parlante ou muette, laquelle, étant

(i) « ... Ce qui fit que quatre jours seullement devant le jour du festin, le procureur du Roy d'icelle, un des plus honnestes et nostables hommes que j'aye sceu voir en leur compaignie, sçachant que j'estois né de Paris, et que Dieu m'avoit donné quelque peu de promptitude d'esprit pour secourir à une chose si hastée, me vint prier au nom de tous eus, que si j'avois quelque Tragédie, ou Comédie, qui peust estre apprise entre ci et là, je la baillasse pour estre recitée devant le Roy, et qu'ainsi je ferois service à mon Prince, et honneur à mon pais. Je fis responce que j'avois, et des Tragédies et des Comédies, les unes achevées, les autres pendues au croc, dont la plupart m'avoit esté commandée par la Royne et par Madame, seur du Roy, sans que les troubles du tems eussent encore permis d'en voir rien, et que j'attendois tousjours une meilleure occasion que n'est ce tems tumultucus et misérable pour les faire mettre sur le théâtre, adjoustant ce petit mot assés poétiquement dit, que ceste année la fortune avoit trop tragiquement joué dedans ce grand echaufaut de la Gaule sans faire encore par les fauls spectacle resaigner les véritables pla^-es. Mais bien si on me vouloit promettre de me croire et de me soulager, que je terois bien des choses, lesquelles estans bien conduites ne raporteroient point moins de grâce que l'un de ces deux poëmes... » (Est. Jodelle : "Recueil des Inscriptions, etc.)

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conduite et exécutée selon ses ordres, reussiroil, au contentement de sa Majesté.

Cette ouverture étant faite et rapportée aux magistrats de la ville, ils supplièrent Jodelle de se vouloir charger de toute la conduite de cet ouvrage, ce qu'il accepta malgré lui, jugeant bien qu'un seul homme ne seroit pas capable de pourvoir à tout dans le peu de tems qu'il y avoit, car c'etoit quatre jours après ce mandement du roi, qu'il falloit tenir tout prêt ; il eut donc la charge de faire des vers pour les entrées de la mascarade, d'inventer les machines, de faire faire un grand nombre de figures de dieux et de déesses, des arcades, des portiques, des devises, des inscriptions latines et françaises, qui seulement etoient capables d'employer le tems de trois bons esprits, enfin tous les ornements et toutes les décorations nécessaires pour une action si solennelle et si éclatante qu'il falloit accommoder au tems, aux personnes et à l'état présent des affaires ; tout cela ne se pouvoit faire sans avoir un nombre d'architectes, de statuaires, de peintres et d'autres ouvriers sur les bras, sans parler des musiciens, des violons et des danceurs qui sont comme l'âme de la mascarade : avec tout cela, ainsi que je l'ai déjà dit, il lui falloit faire des vers qui sofit les plus nobles productions de l'esprit et qui ne se font qu'avec le tems et hors du bruit et du tumulte. Je sais bien que l'on dit qu'il ne devoit point entreprendre tant de choses ensemble, mais son malheur voulut qu'il fut obligé de le faire, pour de puissantes raisons qu'il allègue dans son apologie qu'il composa sur ce sujet, et qu'il fit imprimer à Paris, sous ce litre: RecueildesInscriptions,Jïgiires, devises et masqua-

rades, ordonnées en l'hostel de ville, à Paris le jeudi 17 février 1 558. Avec plusieurs autres inscriptions en vers héroïques latins pour les images des princes de la chrestienté. C'est où je renvoie mon Lecteur pour voir la peine où fut Jodelle, l'inquiétude qu'il eut et le déplaisir sensible de voir que ce qu'il avoit si bien projette fut si mal exécuté, par le défaut de mémoire des acteurs et le contretems des machines (i). De moi.

(i) Ce fut un désastre, si l'on en croit la justification publiée par Jodelle. A ce spectacle, où l'insuffisance des acteurs égala presque la mauvaise ordonnance de la machinerie, l'inexpérience des décorateurs fut telle qu'on vit des clochers tenir lieu de rochers dans la fable d'Orphée. Henri II et sa cour trouvèrent, dit-on, l'aventure fort plaisante, mais Jodelle par la suite eut lieu de s'indigner de la disgrâce qu'elle lui valut. Le prévôt des marchands, qui avait fait les frais de la représentation et déboursé quelques deniers pour fournir à Jodelle sa lyre et ses habits d'Orphée, ne se trouva pas satisfait et voulut se venger du poète. Il est question de cette fête dans le Registre des Délibérations du bureau de la Ville de Taris, publié par les soins du service des travaux historiques (Paris, Imprira. Nation., t. IV, 1552-1558, p. 522). On y peut lire ce qui suit : « Vint au bureau un nommé Jodelle, poëte du Roy, qui entreprint de faire et composer une comédie ou poësye devant le Roy ; et fut acheté grande quantité de drap de soye et de canetille d'or pour faire les accoustremens ; et luy fut baillé une chambre pour luy et ses compaignons pour faire leurs apprestz. Mais quant ce vint à joiier, les chantres estoyent enrouez, et y avoit si grande confusion et presse en la grande salle qu'ils ne sçeurent achever leur jeu, par quoi ce fut argent perdu. » « Enfin le 21 février ensuivant (est-il rapporté dans la relation du tournoi ou Henri II fut tué) furent ordonné par MM. les prévôt des marchands et échevins, qu'un sergent de la ville irait par devers un nommé Jodelle qui joua le rôle d'Orpheus, et un autre, leur faire commandement de par le roi et la ville, de rapporter présentement en l'Hôtel de Ville, les habits de soye et dorés qui avaient servi tant à eux qu'à

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toutes les fois que j'ai lu ce discours, j'avoue que j'ai pris part à ses secrettes fâcheries et que je n'ai su m'empeclier de murmurer contre ceux qui abusent tyranniquement de la liberté de nos esprits. Je l'ai quelquefois expérimenté à mon grand regret aussi. Le Carnaval qui est la saison que l'on danse des balets à la Cour n'approche jamais que je n'en sois saisi de crainte et de frissonnement (i) ; je m'y vois ordinairement pressé de toutes parts et souvent obligé de produire des choses en trois jours qui, pour les faire passablement, meriteroient bien que l'on y employât au moins trois semaines entières. Car ordinairement, en ces occasions, ce qui devroit être fait le premier, est ce qui est demandé le dernier ; on songe aux pas, aux cadences, aux airs, aux machines et aux habillemens, devant que de parler au poëte, et c'est du poëte qu'il est souvent nécessaire de prendre tous ces ordres, ou du moins c'est à lui qu'il faut premièrement s'adresser, puisque sa fonction est

ceux qui avoient joué la poésie et moralité devant le roi et les princes jeudi dernier ; les amener prisonnier es prisons de la Ville ou autre plus prochaine des lieux. Ce qui auroit esté fait et n'auroit rien rapporté, sinon quelque méchante restiere qui ne valoit pas cinq sols. » L'histoire ne dit pas si les persécutions exercées contre le poète furent aussi impitoyables, à la vérité, que le laisse supposer ce dernier document, mais il est hors de doute que Jodelle garda depuis cette époque une amertume qui ne cessa de se manifester et qu'on retrouve dans la plupart de ses productions.

(i) Guillaume Colletet a écrit des ballets. Voy. : 'Ballet des cinq sens, etc., Paris, P. Rocolet, 1633, in-12 ; Le Grand Ballet des effects, etc., et dans les Poésies diverses (Paris, Chamhoudry, 1656, in-8°j, pp. 411 et ss. les vers du Ballet des Ecervelei.

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la plus difficile de toutes et que la postérité ne sauroit jamais que l'on eut dancé un balet, ou représenté une mascarade d'importance, si nos vers n'etoient les interprètes véritables et les trompettes éclatantes du mérite et de la magnificence de ces nobles et pompeux divertissemens. Parmi tous ces desordres, le roi ne laissa pas de prendre plaisir à l'action, et reçut la bonne volonté pour l'effet, considérant que c'etoit encore beaucoup plus faire que l'on n'eut osé légitimement espérer d'un seul homme ; mais comme la plupart des courtisans n'ont pas cette indulgence qui sied si bien à un homme d'honneur et de courage, ils commencèrent là dessus à railler Jodelle et à taire des contes de lui ; ses envieux ne manquèrent pas de mal parler de lui, et d'examiner ses vers et ses pensées avec toute la sévérité de la plus rigoureuse critique ; et c'est à ceux-là principalement qu'il repond avec un esprit de colère, voire même de mépris et de menace. Il les appelle des « Escumeurs des œuvres vertueuses », et dit que l'excellent pocto « ne peut déplaire qu'à trois sortes de gens : à ceus qui sont si stupides, qu'ils ne peuvent rien sentir ; à ceus qui sont si degoustés qu'ils ne peuvent rien savourer ; à ceus qui sont si malins qu'ils tâcheront de faire perdre le goût et le sentiment aux autres. » (i) En effet, ce fut là un rude coup de foudre pour Jodelle. qui n'avoit pas si mauvaise opinion de lui même, qu'entretenant un jour Estienne Pasquier sur le sujet de la poésie françoise, il ne lui dit confidemment et avec

(i) « ... qu'il tacheut de faire perdre le sentiment et le goust aux autres... » Est. Jodelle, éd. citée.

sa franchise ordinaire que si Ronsard l'emportoit le matin sur Jodelle, Jodelle l'emportoit l'après diner sur Ronsard (i). Et de fait, ceux qui jugeoient des coups, et qui sembloient désintéressés, disoient que véritablement « Ronsard etoit le premier des poètes, mais que Jodelle en etoit le démon » (2). Ce sont là, certes, de grandes louanges qui témoignent assez la haute estime où il etoit de son tems, et, quoique l'auteur des Recherches de la France ait dit de lui « qu'il n'avoit pas mis l'œil aux bon livres » (3) comme Ronsard et du Bellay, si est-ce que la lecture de ses vers latins, qui sont assez purs et assez polis, et de ses vers françois, qui n'ont pas véritablement la dernière politesse, comme je diroi tantôt, mais qui sont doctes et relevés en recompense, m'apprend assez qu'il avoit la fable et la philosophie à commandement, science que l'on ne peut acquérir en peu de tems, sans la fréquente lecture des bons livres. Aussi l'auteur de la préface de ses œuvres (4) ne feint

(i) Esiienne Pasquier, éd. citée, col. 705 : « ... Il me souvient que le gouvernant un jour, entre autres, sur la Pôësie (ainsi vouloit-il estre chatouillé) il lui advint de me dire que si un Ronsard avoit le dessus d'un Jodelle le matin, l'après disnée Jodelle l'emporteroit de Ronsard : et de fait il se pleut quelquefois à le contrecarrer... »

(2) Ibid., col. 705. Il faut lire, sans doute : le second.

(3) Ibid., col. 705.

(4) Charles de la Mothe, éd. citée, signât, e : « Avant que juger ceste Poésie, je le prie [le Lecteur] de noter deux choses : l'une que ores que par icelle l'on peut bien appercevoir que l'autheur avoit bien leu, et entendu les anciens, toutesfois par une superbe asseurance ne s'est oncques voulu assujettir à eux, ains a tousjours suivi ses propres inventions, fuyant curieusement les imitations,

28 VIE d'estienne jodelle

point de dire tout le contraire de ce que dit Pasquier, car il apporte expressément que Jodelle avoit bien lu et bien entendu les Anciens; toutefois que par une superbe assurance il ne s'etoit jamais voulu assujettir à leur imitation, et qu'il avoit toujours suivy ses inventions propres. Il loue après cela la propriété de ses mots, la beauté de ses phrases, l'elegance et la majesté de ses figures, de son style, ses hautes conceptions et la parfaite liaison de tout son discours, jusqu'à dire que quiconque lira Jodelle sera dégoûté de la lecture des écrits de tous les autres poètes. Il ajoute même encore qu'il ne croit pas que jamais aucune nation ait possédé un esprit si prompt et si adroit dans la science des vers, et qu'il a écrit beaucoup plus que jamais poëte ny grec, ni latin, ni ancien ni moderne, n'a jamais fait (i) : bref qu'en une seule nuit il faisoit par gageure cinq cens bons vers latins sur tel sujet qu'on lui put donner; que jamais la plus longue et la plus difficile tragédie ne l'occupa plus de dix matinées à la composer et même

sinon quand expressément il a voulu traduire en quelque tragédie : tellement que si l'on trouvoit aucun trait que l'on peut recognoistre aux anciens, ou autres preced[ant] luy, c'a esté par rencontre, non par imitation, comme il sera aisé à juger en y regardant de près. L'autre, que qui remarquera la propreté des mots bien observée, les phrases et figures bien accomodées, l'elegance et majesté du langage, les subtiles inventions, les hautes conceptions, la parfaite suite et liaison des Discours, et la brave structure et gravité des vers, où il n'y a rien de chevillé : se trouvera si afFriandé en ce stj'le d'escrire singulier, et possible encore non accoustumé entre les François, que si après il prend les oeuvres de plusieurs autres, il s'en degoustera tant qu'il ne voudra plus lire ni estimer autres escrits que de Jodelle... »

(i) Ibid.

VIE d'estienne jodelle 29

que la comédie d'Eugène fut faite en quatre traites ou reprises (i). Ce fut peut-être aussi cette grande vivacité d'esprit qui obligea autrefois le docte Joachim du Bellay de lui consacrer ce sonnet d'autant plus dur et plus pénible que presque tous les vers y sont des vers rapportés (2) :

De quel torrent vint ta fuyte haultaine ? De quel ruisseau ton pié léger courant ? De quel rocher ton sourgeon (3) murmurant ? O grand' 1 ô doulce, ô copieuse veine ?

Soit que to-i flot, ton onde, t.i fontaine, Tempeste glisse, ou sourde : le torrent Le ruisselet, la source non tnoiirant Essottrde (4), arrouse, abbreuve la plaine.

(i) Ibid. <r ... nous ne pouvons celer aux lecteurs une chose quasi incroyable, c'est que tout ce que l'on voit et que l'on verra composé par Jodelle n'a jamais esté faict que promptement, sans estude et sans labeur : et pouvons, avecque plusieurs personnages de ce temps, tesmoigner que la plus longue et difficile Tragédie ou Comédie ne l'a jamais occupé à la composer et escrire plus de dix matinées : mesme la Comédie d'Eugcne fut faite en quatre traites. Nous luy avons veu en sa première adolescence composer et escrire en une seule nuict, par gageure, cinq cens bons vers latins, sur le sujet que promptement on luy bailloit. Tous ses sonnets, mesmes ceux qui sont par rencontres, il les a tous faicts en se promenant, et s'amusant par fois à autres choses, si soudainement que quand il nous les discit, nous pensions qu'il ne les eut encore commencez... »

(2) Les Œuvres françaises de Joachim du Bellay, Gentil-homme Angevin et Poète excellent de ce temps. Revues et de nouv. augm., etc. A Paris, de l'imprim. de Frédéric Morel, 1574, in-8°, f. 536 verso. A Estienne Jodelle.

(3) Surgeon.

(4) Essourde. du verbe essourder, rendre sourd.

3o VIE d'estiexne jodelle

Tant que bruira d'un cours impétueux, Tant que fuyra d'un pas non fluctueux, Tant que sourdra d'une veine immortelle

Le vers Tragic, le Comic, le Harpeur, Ravisse, coule, et vive le labeur Du grave, doulx et copieux Jodelle.

Jacques Tahureau (i) qui, dans son livre d'Odes, loue Jean de la Peruse comme le premier poëte tragique de France, ne laisse pas de désirer de telle sorte à Jodelle, qu'il veut que ce ne soit pas un homme, mais Apollon lui-même en homme transformé, et de fait se jouant sur les lettres de son nom et trouvant sur Estienne Jodelle : lo le Delien est né, il accompagna cette heureuse anagramme d'une ode célèbre dont le refrain de tous les couplets finit par ces mots : lo le Delien est né (2). Voici le premier couplet de l'ode :

(i) Jacques Tahureau, écuyer, sieur de la Chevallerie, fils puîné d'un lieutenant général du Maine, né au Mans en 1527, mort eu 1555, à peine âgé de 28 ans. Il avait, a-t-on dit, pour trisaïeule, Anne du Guesclin, sœur du Connétable, laquelle avait épousé un Tahureau. Ce fut un génie précoce. On lui doit, outre des poésies fort gracieuses, Sonnets, odes et mignardises, animées d'un souffle délicat, Céd. de 1554, de 1574, de 1602, 1868 et 1870) un recueil de dialogues plaisants et satyriques maintes fois réimprimé. Prosper Blanchemain a réuni en 1870, les Œuvres de ce poète et les a fait précéder d'une intéressante notice. (Paris, Libr. du Bibliophile, 2 vol. in-12).

(2) Les Poésies de Jacques Tahureau du Mans, mises toutes ensembles et dédiées au "^fi'erendissime Cardinal de Guyse, Paris, Nicolas Chesneau, 1574, in-12, fol. 38. ,^4. Estienne Jodelle, se jouant sur son nom retourné.

VIE d'estienne jodelle 3i

Quand tu nasquis en ces bas lieux Tous les dieux et les demy dieux, Avec les déesses benines.

Gravèrent en lettres divines Dessus ton berceau fortuné :

lo le Delien est né 1 (i)

Du Bellay même ne se contentant pas de l'avoir loué en françols le voulut encore honorer de cette epigramme

(i) Nous croyons devoir réimprimer ici la suite de cette odé :

Tout le Parnassien troupeau Chantant autour de ton berceau, Te prévoyant son prestre en France, Disoyt en l'heur de ta naissance Sur ton front desjà couronné :

lo, le Delien est né I

Les Nimphes des boys et des eaux, Faunes, Chevrepiedz, Satyreaux, Les rocs, les antres, les montagnes, Les prez, les bosquets, les campagnes Ont tous ensemble résonné :

lo, le Delien est né !

Dès la fleur de tes jeunes ans, De nos Poètes les mieux disans.

Ravis, comme d'un autre Ascrée, De ta docte bouche sacrée, Ont tous sur leur lire entonné :

lo, le Delien est né !

Il me semble desja que j'oy Rire et chanter avecques moy Toutes nos plus belles fillettes, Ayans, de gayes violettes, Leur chef espars environné :

lo le Delien est né 1

latine qu'il fit à peu près sur la pensée de Tahureau, ou plutôt sur l'allusion du fameux nom de Jodelle :

Quantus lo tibi sit Phoebœi numinis ardor Nominis exclamât sj'llaba prima tui.

Deluis hanc sequitur, Jodeli delius esto, duandoquidem Phœbi nomen et omen habes. (i)

Ce grand orateur et poëte latin, Marc Antoine de Muret (2), lui adressa une de ses plus belles epitres lati-

Ne craignez plus, divins espriz, due l'ignorant gaigne le pris Dessus vostre gloyre immortelle :

lo ! vostre divin Jodelle, Qui vous estoyt prédestiné, lo 1 le Delien est né !

Pour comprendre le sel de cette fantaisie, il faut savoir que lo, cri qu'on retrouve dans différents ouvrages de la Pléiade (Voyez entre autres Le Voyage d'Harcueil de Ronsard et les Dithyrambes au bouc d'Estienne Jodelle, d'Antoine de Baïf) s'employait à Rome pour saluer les triomphateurs, et que le Delien désigne ici Apollon, ce dieu étant né dans l'île de Délos.

(i) Joachimi \Bellaii andiiii poeta clarissimi xenia, seu illustrium quorundam Nominum Allusiones, etc.. Parisiis, Apud Federicum Morellum, 1569, in-4'', fol. 13 r° : Sieph. Jodelius. Voici la traduction littérale de cette pièce :

Combien grande est pour toi l'ardeur du dieu Phébus I

La première syllabe de ton nom le crie ;

Après vient Delius : ô Jodelle, sois un délien,

Puisque tu as de Phébus le nom et l'augure ! (2) On trouvera cette a troisième épitre latine » de Muret dans l'édition la plus complète qu'on ait donnée de cet auteur : Af. ^ntonii D^Cureti. Opéra omnia ex. D^Css. aucla et emmendata cum annotatione Davidis Huhnkenii cujus Pmfatio praeposita est. Tomo IV. Lugduni Batavorum. Apud Samuel et Johanem Luctmans. 1789,

VIE d'estienne jodelle 33

nés sur le sujet des différentes inclinations des hommes, que j'ai imité autrefois dans mon livre des Divertissements, (i) et pour conclusion il dit que la Muse de Jodelle lui donnera une réputation d'éternelle durée et gravera son nom dans le Ciel.

Scevole de Sainte Marthe, en trois beaux vers latins lui donne toutes les louanges que l'on peut donner à un savant et excellent poëte ; les voici mot à mot :

Seudulces ad sept. Jodelium modulare modes quis blandor alter ? Seu rerum causas aperis, quis doctior alter î Horrida seu fernis arma moves quis fortior alter ? (2)

Ce poëte allemand, Paul Mélisse (3), prenoit à tâche

I, in-8° p. 725. Voyez : Ad Stephanum Jodelium. (Il existe une édition des Poésies de Marc Antoine Muret, mises en vers François par M. P. Moret, controlleur général des Finances de Montauban » publiée à Paris, pour Christophe Journel, en 1682, in-12).

(i) Nous avons cherché en vain cette pièce dans les éditions des 'Divertissements publiées en 1651 et en 1653. Peut-être l'auteur la réservait-il pour une réimpression plus complète de cet ouvrage. Quoi qu'il en soit, il est probable que ce petit poème se trouvait parmi les papiers de Colletet qui lurent détruits dans l'incendie de la Bibliothèque du Louvre.

(2) Sceevolce et lAbelii Samm.arthonorum patris et filii, opéra latine et gallica, etc. Edition ultima. Lutetiee, Parisiorum, Apud Jacobum Villory, 1633, g""- '"■4°i P- i^^. Epigrammatum, Liber I. Ad Steph. Jodelium.

(3) Schedius (Paul Mélisse) fils de Balthasar Schedius et d'Otilia Melissa, né à Meristad, en Franconie, le 2 décembre 1539. Il fut Tun des premiers poètes de son temps ; son génie lui valut le surnom de Pindare latin. On prétend qu'il mérita, à l'âge de 25 ans, la couronne que les empereurs avaient accoutumé de donner à ceux qui excellaient en poésie. En Angleterre il sut mériter les

34 VIE d'estienne jodelle

de traduire en latin les vers françois de Jodelle et Jean Dorât (i) ne se pouvoit lasser de le louer, comme on le voit dans ses poésies latines. Ne faut-il pas se rendre au témoignage de tant de grands hommes et croire, en effet, que Jodelle soit ce qu'ils en ont cru. Néanmoins quelque autorité qu'ils aient sur moi, je demeureroi libre dans mes sentiments, et je diroi que de tous les poètes de cette fameuse pleyade qui du tems de Henri second mit presque la poésie françoise au comble de ses honneurs, il n'y en a point de qui les oeuvres me plaisent moins que celles de Jodelle, sans excepter même celles de Baïf, et de Ponthus de Thiart (2).

Je me suis quelquefois contraint à le lire, et j'ai taché de trouver quelque chose d'agréable en ses écrits pour

bienfaits d'Elisabeth, et l'Italie le fit comte Palatin et citoyen romain. Outre des poésies latines {Schediastnatiim reliqui<e, 1575 ; Schediasmata poetica et Schediasmata poeticorum, 1586) on lui doit une traduction en allemand, fort estimée, des pseaumes de Marot et de Teodore de Bèze. Il mourut, en 1602, âgé de 63 ans, à Heidelberg. (Voyez Moreri, au nom, Schedius) Nou: n'avons pu retrouver dans les œuvres de Paul Mélisse la traduction latine des vers de Jodelle.

(i) Dorât ou Daurat, le régent pour ainsi parler, de la Pléiade (Limoges, vers 1 508-1 588). Il composa, selon Scaliger, plus de 50.OCO vers grecs et latins dont une partie a été publiée sous ce titre : Joannis Aurati Lemoivicis poeia et interpretis regii Poëmaiia {Epigrammatum, Eglogarum et variarum rerum, Lutetia Tarisior., apudG. Linocerium, 1586, in-8°).

(2) Pontus de Tyard (Château de Bissy, en Bourgogne, 1521- 1606). La plus pâle étoile de la Pléiade. Voyez les Erreurs amoureuses, 1549; Continuation des Erreurs amoureuses, 155 1 ; Œuvres poétiques etc., 1572. Abel Jandet a publié un curieux ouvrage sur ce poète : Tontus de Tyard, etc. Paris, Aug. Aubry, 1860, in-8°.

VIE d'estienne jodelle 35

ne le point tant mépriser, comme je fais, ou du moins n'en avoir pas tant d'aversion, mais comme après l'avoir lu la première fois, je ne l'ai jamais aussi quitté qu'avec plaisir. Et là dessus, il me souvient qu'ayant un jour prêté ses œuvres à ce prince des poètes latins de notre tems, Nicolas Bourbon (i), qui me les avoit demandées pour les lire, sur la grande réputation qu'avait eu Jodelle de son tems, je fus étonné que cet excellent homme me les renvoya dès le lendemain avec un billet qui, entre les autres choses, contenoit ce mot: minuit presentia famam ; car après la lecture de quelques pages, il en fut si mal satisfait qu'il ne put jamais se résoudre de passer plus outre. Sainthe Marthe lui même, quelque e;>time qu'il en fil, connoissoit bien qu'il y avoit en lui des taches fort remarquables, ce qu'il nous témoigne clairement lorsqu'en parlant de Jean de la Peruse, il dit que « comme ce jeune poète ecrivoit d'un style plus clair et plus poli que Jodelle, il eut sans doute au jugement des doctes été le véritable Euripide françois, si la

(i) Nicolas Bourbon, né à Vandœuvre (Aube), fils d'un médecin et petit neveu d'un poète du même nom, célèbre sous le règne de François \" . On prétend qu'il avait été disciple de Jean Passerai. Après avoir enseigné la retliorique au collège des Grassins, puis en ceux de Calvi et d'Harcourt, il fut nommé, en i6ii, par du Perron, professeur royal en langue grecque. Chanoine de Langres (1623) et membre de l'Académie française, il se retira sur la fin de ses jours chez les Oratoriens et mourut, le 7 août 1644, en leur maison de la rue St-Honoré. Ses œuvres latines, qui contiennent quelques pièces grecques ont paru à Paris en 1630. On lui doit encore d'éloquentes pages de prose, des préfaces et des lettres curieuses. (Voyez sur cet auteur les Silemoircs- Journaux, de Pierre de l'Estoile et les Jugemens des savans, de Baillet).

36 VIE d'estienne jodelle

mort qui le surprit avant le tems, ne se fut opposée à ses louables et généreux dessins » (i).

Enfin Pasquier (2), après l'avoir hautement loué, en venant à faire reflexion sur plusieurs de ses pièces qu'il appelle agréablement des passevolans (3) en poésie, conclut qu'il ne sauroit se persuader que la mémoire du nom de Jodelle ne se perde en l'air, comme celle de ses poésies, qui sembloient être dès ce tems là déjà mortes; mais afin de ne point porter un jugement trop vague d'un homme si célèbre, il faut un peu entrer dans le détail de ses œuvres, du moins de celles qui nous restent, car, quant aux autres, ou cinq gros volumes que nous promettoit celui qui en a fait imprimer le premier (4), après la mort de Jodelle, aussi bien que

(i) Eloge de Garnier, éd. citée.

(2) Ed. citée, col. 707.

(}) Ibid. « ...Je ne dis pas qu'il n'y ait plusieurs belles pièces, mais aussi y en a-t-il une infinité d'autres, qui comme passevolans ne dévoient estre mises sur la monstre. » Pasquier veut désigner ici des pièces de vers médiocres, qui usurpent le nom de poésie. Au sens propre, le passevolant était un faux soldat que les capitaines faisaient parfois figurer aux revues pour compléter leur compagnie et pour en tirer une paye à leur profit. Le Cardinal Palavicini comparait, dit-on, les mots superflus aux passevolans, disant que les lecteurs délicats éprouvent autant de peine à voir une même chose revêtue de paroles différentes, que les commissaires des guerres en ont à voir passer plusieurs fois en revue, sous des habits différents, les mêmes soldats. (Cf. Dict. de Trévoux.)

(4) On lit, en effet, dans la préface de Charles de la Mothe, éd. citée : « ...Il a beaucoup escnt en l'une et l'autre langue et plus qu'autre Poëte Grec ou Latin, moderne ou ancien, que nous ayons : car nous espérons faire mettre en lumière encore quatre ou cinq aussi gros volumes que cestuy cy : Et outre cela, plusieurs avec

VIE d'estienne jodelle 37

des six autres dont il vit perdre les manuscrits par la négligence de l'auteur, puisque tous ces ouvrages ne sont point venus à notre connoissance, nous nous contenterons d'en regretter la perte, sans en louer le mérite qui nous est inconnu. Et peut-être n'avons-nous de Jodelle que ce qu'il a fait de plus mal ; et ce qui me le fait croire, d'autant plus, c'est qu'il appelle ce premier volume: L'adolescence de Jodelle (i), promettant de nous faire voir ensuite ce qu'il fit en son âge viril ; en quoi il débuta, ce me semble, assez mal, puisqu'il devoit faire voir d'abord son auteur, non pas par ses parties honteuses, mais par ce qu'il avoit de plus noble et de plus précieux.

Voici donc le contenu de ce volume imprimé à Paris, in-4°, chez Chesneau et chez Pâtisson, l'an 1674 (2), et depuis, in-i2, à Lyon, 1597 (3), augmenté de quel-

nous certifieront que nous avons veu perdre de ses œuvres non recueillies, plus que six tels volumes que cestuy cy ne pourroient contenir... »

(i) Ibid, a. Car expressément l'on a meslé en ce volume plusieurs pièces faites par l'autheur aux plus tendres ans de sa jeunesse, comme la Tragédie de la Cleopàtre, et la Comédie d'Eugetie, et quelques Chansons, Sonnets et Odes que l'on pourra discerner plus foibles que plusieurs autres faites depuis, afin que l'on cognoisse quel a esté l'autheur en ses escrits, et en son adolescence, et en la suite de son aage plus viril... »

(2) Les Œuvres et SMeslauges po'ôiiques d'Estienne Jodelle, sieur du Lymodin. 'Premier volume, etc..

(5) Les Œuvres et meslanges poétiques etc.. Revues et augmentées en ceste dernière édition. Lyon, Benoist, Rigaud, in-12. C'est la troisième édition. Colletet ne parait pas avoir connu la seconde : Les Œuvres et IKeslanges poétiques, etc. Paris, Robert Le Fizelier (ou Nicolas Chesneau), 1583, in-12.

38 VIE d'estienne jodelle

ques pièces, recueilli par Charles de la Mothe, conseiller au grand Conseil, secondé de Charles d'Espinay, archevêque de Dol, en Bretagne (i), et de Philippe de Boulainvilliers, comte de Dampmartin (2), grands illustres et obligeans amis de Jodelle, et qui ont fait tout ce qu'ils ont pu de son vivant et après sa mort pour consacrer ses œuvres et sa mémoire. Elles contiennent un mélange de plusieurs sonnets, odes, chansons, epistres, élégies, epithalames et autres sortes de vers de différentes matières d'amour, de guerre, de louange et de blâme. Voici le premier sonnet de ses amours et le frontispice de ses poésies :

(i) Charles d'Espinay, abbé de Saint Gildas-des-Bois, en Bretagne, et ensuite evéque de Dol (15 sept. 1565). 11 était fils de Gui d'Espinay, IIP du nom et de Louise de Goulaine, son épouse, de noble famille bretonne. Ses talents, plus encore que sa profession, le firent désigner comme négociateur au Concile de Trente. Son amour des belles-lettres le lia avec la plupart des poètes de son temps. Pierre de Ronsard, Claude de Bultet, Remy Belleau, Jacques Grevin, Guillaume des Autels lui dédièrent quelques uns de leurs poèmes ou bien lui adressèrent de vifs éloges. On lui doit un mince recueil de sonnets accompagnés d'une chanson : Sonels Amoureux par C. D. 'B. A Paris, par Guillaume Barbé, 1559, in-12. Divers biographes le font mourir, en septembre 1595 (Voyez sur cet auteur : Goujet: Bihliolh. poétique, t. XV ; A. du Verdier : Bihlioth. française, I ; Lucien Pinvert : Jacques Grevin, etc..)

(2) Philippe de Boulainvilliers-Dammartin, Comte de Courtenay et de Fancamberge. Jodelle lui adressa une pièce de vers latins (Voy. l'ouvrage suivant : L' KAnatomes totius are insctdpta delineatio, eut est epiiome innumeris mendis repurgata, quam de corporis humani fabrica conscripsit clariis (sic) Vesalius, etc. Paris, André Wechel, 1564, in-8°.)

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Madame, c'est à vous à qui premièrement J'ay voiié mon esprit, et ma voix et mon âme, A qui j'offre ces vers, que d'une saincte flamme Amour mesme inspira à maint et maint amant :

Vous lirez sous le nom de quelque autre comment L'amour de vos beaux yeux la poictrine m'enflamme; Vous verrez sous le nom d'une autre belle dame De vos rares beautez le plus riche ornement.

Que si mon amour n'est par eux bien peint encore, due si vostre beauté assez ne s'y décore, Excusez : car Amour n'a peu si ardemment

Qu'à moy, ardre leur cœur d'un sujet si loiiable : Il ne fut oncques Dame, il ne fut oncq' Amant, A vous de la beauté, d'amour à moy semblable (i).

Quoique la conduite et les pensées de ce sonnet ne soient pas mauvaises, si est-ce que i'elocution qui compose sans doute la plus noble partie de notre poésie en est si basse et si rude que je ne m'étonne pas si ces vers ne forcent pas les siècles ; ce n'est pas qu'il y en ait d'autres qui ne valent mieux que celui-ci et qui n'aient une elocution plus hardie et plus pompeuse, mais après tout, il y a toujours du Jodelle, je veux dire de la négligence et de la dureté prosaïque.

La chanson qu'il fit pour repondre à celle de Ronsard qui commence :

Quand j'estais libre, (2) etc.

(i) Ed. de 1574, fol. I,

(2) Cf. Le Second Livre des amours de Pierre de Ronsard, etc. On trouvera cette pièce telle qu'elle est rapportée par Pasquier, ainsi que la réponse de Jodelle {Sans estre esclave, et sans toutesjois estre, etc..) dans le présent volume.

a je ne sais quoi de noble et de généreux dans ses pensées ; mais pour ce que Pasquier dans ses Recherches de la Fra7ice en a porté son jugement, les opposant l'une à l'autre, et disant que c'étoit à bien attaqué bien défendu (i), je n'en diroi rien davantage, sinon que je trouve des grâces dans celle de Ronsard, que j'ai cherché vainement dans celle de Jodelle ; je conseille à nos curieux de les conférer ensemble, et en continuant je leur conseille de voir encore celle par laquelle il repond à une autre de Ronsard qui commence :

Je suis tAmour, h grand maistre des dieux, etc., (2)

et ils verront avec plaisir auquel de ces deux poètes on doit adjuger la couronne de victoire.

Comme il etoit d'un esprit fort sourcilleux, voyant que les autres poètes s'adonnèrent [à] célébrer hautement la beauté de leurs maistresses, lui, par un privilège spécial, voulut faire un livre qu'il intitula Contr' Amours, en haine d'une Dame qu'il avoit autrefois passionnément aimée, et dont le premier sonnet, dit Pasquier (3), fait honte à la plupart de ceux qui se meloient de poésie, de son tems, tant il est hardy.

(i) « Cela s'appelle à bien assaillir, bien deffendre. » Voy. Pasquier, éd. citée, col. 707.

(2) Les Mascarades, Combats el Cartels faits à Paris et au Carnaval de Fontaine- Bleau. Paris, G. Buon, 1565, in-4''. Voyez la pièce intitulée : Le Trophée d'Amour, à la Comédie de Fontaine-bleau. On trouvera, au cours de la présente réimpression, la réponse de Jodelle, Elle commence par ce vers :

lAmour n'est point ce gran 'Dieu qui sous soy.

(3) Ed. citée, col. 707. Colletet suit ici la phrase de Pasquier, mais ne la reproduit pas textuellement. C'est assez d'ailleurs sa manière de citer.

Voici comme Pasquier nous le donne :

Vous, qui à vous presque égalé m'avez Dieux immortels de la naissance mienne, Et vous, amants, qui souz la Cyprienne, Souvent, par morts amoureuses vivez ;

Vous que la mort n'a point d'Amour privez, Et qui, au frais de l'umbre Elysienne En rechantant vostre amour ancienne De vos moitiez les umbres resuivez.

Si quelquefois ces vers au ciel arrivent, Si quelquefois ces vers en terre vivent. Et que l'Enfer entende ma fureur ;

Appréhendez combien juste est ma haine.

Et faites tant que de mon inhumaine

Le Ciel, la Terre et l'Enfer aient horreur (i).

Il faut avouer que si tous ces sonnets etoient de la force de celui-ci, je ne lui aurois pas donné le dernier rang dans cette fameuse pleyade. J'ai dit expressément que c'etoit ainsi que Pasquier nous le donnoit, car je le trouve dans les œuvres de Jodelle, conçu en d'autres termes, voir même d'une autre mesure ; celui-ci n'est qu'un vers de dix syllabes et l'autre, dans Jodelle, est en vers Alexandrin ou de douze syllabes (2). En voici le premier quatrain qui fera juger du reste :

Vous, ô Dieux, qui à vous presque égalé m'avez. Et qu'on feint comme moy serfs de la Cyprienne : Et vous, doctes amans, qui d'ardeur Delienne Vivans par mille morts vos ardeurs écrivez...

(i) Ed. citée, col. 707.

(2) Voyez dans la présente édition, le sonnet I des Contr' Amours.

Je ne sais d'où vient cette différence notable si ce n'est qu'après que Jodelle l'eut de la sorte recité à Pasquier, il se fut avisé depuis de le changer et que l'on ait imprimé selon l'ordre de son dernier manuscrit ; après tout, je le trouve beaucoup mieux dans Pasquier que dans Jodelle. Le même Pasquier ajoute qu'il lui en recita par cœur une vingtaine d'autres qui secondoient de bien près celui là (i), mais dans ses œuvres, il ne s'en trouve que six ou sept, c'est assez dire sous ce titre de Contr^ Ainours, qui ne marchent pas encore de l'air du premier.

Son Discours de Jules César, avant le passage d [u] Rubîcon qui contient environ deux mille vers, et qui, selon le témoignage de Charles de la Mothe se devoit monter à dix mille vers pour le moins, est bien une des plus ennuyeuses pièces qui se soient jamais lues. S'il est vrai que quelqu'un, après en avoir lu les deux premiers feuillets ait jamais pris la patience de la lire entière, pour moi, qui me suis autrefois piqué d'avoir lu tout ce qu'ont écrit nos poètes francois et latins, je confesse ingenuement que je l'ai lu véritablement en ma jeunesse, non pas tout d'une haleine, mais à plusieurs reprises ; et tout jeune que j'etois, et peu expérimenté dans cet art où j'ai vieilli depuis, je la trouvai, à mon goût, si fade et si rude, que je n'ai pu me résoudre à la relire.

Le reste du livre contient une comédie nommée Eugène dont le style plat, les termes transposés et les longues traînées de vers tantôt tous féminins, tantôt

(i) Ed. citée, col. 707

VIE d'estienne jodelle 43

tous masculins, n'ont pas ces agremens ni ces naïvetés que demande le poëme comique; aussi cet ouvrage n'etoit [-il] considérable que dans sa nouveauté. Il contient encore deux tragédies dont l'une est cette fameuse Cleopâtre dont j'ai déjà parlé, et l'autre est la Didon qui vaut beaucoup mieux, soit qu'il l'eut faite en un âge plus mur et plus avancé, soit que le sujet lui en eût plu davantage ou qu'il eut employé plus de tems à la mieux traiter. De dire si ces trois pièces de théâtre sont dans toutes les règles du poëme dramatique, c'est de quoi je pourroi bien parler un jour si je fais un Art poétique français (i), comme je me le suis proposé, cet examen étant de trop haute et de trop longue spéculation pour ce lieu.

Son poëme Contre l'Arriere-Venus est, à mon avis, un des plus supportables de ses poëmes ; il y a de beaux endroits et de beaux vers même et particulièrement où il dit:

Mesme ayant commencé par tant de feus divers, Je veux que de feu mesme apparoissent mes vers...

Et le reste qui va, peu s'en faut, d'un même air,

Charles de la Mothe (2) et la Croix du Maine (3), après lui, disent qu'il a écrit aussi plusieurs oraisons françoises qui n'ont point été imprimées. En effet je

(i) Cet ouvrage parut en 1658, mais nous y avons cherché en vain ce chapitre promis par Colletet.

(2) Voyez la préface aux œuvres de Jodelle, maintes fois citée.

(5) Ees Bibliothèques françaises de la Croix du Maine et de du Verdier, nouv. éd. revue, corrigée et augm. Paris, Saillant, Nyon et Michel Lambert, 1772, I, p. 183.

trouve que Jodelle n'etoit pas seulement poëte mais qu'il etoit encore orateur, témoin ce qu'il dit dans une de ses odes en parlant de lui même :

Bien que je sente en moy la Gloire

Et Poétique et Oratoire :

Bien que le Ciel m'ait destiné

Pour plus haute philosophie.

Et bien que brave je me fie

D'estre au monde heureusement né.., (i)

voir même j'apprens qu'il excelloit presque dans tous les autres arts, qu'il etoit grand architecte, très docte en la peinture et en la sculpture, très éloquent en son parler et finalement fort vaillant et fort adroit aux armes, desquelles il faisoit profession, et de tout cela il parloit fort pertinemment et en homme qui s'etoit acquis toutes les connoissances. Avec toutes ces bonnes qualités qui le rendoient fort considérable parmi les gens d'esprit, il meprisoit en philosophe les grandeurs du monde et les avantages de la fortune, si bien qu'il ne fut jamais ni connu ni recherché des grands que presque malgré lui (2). Le Roi Henri II et le roi Charles IX

(i) Ode à Claude Colet, sur le IX d'^vmdis (Ed. de 1574, fol. 131, v°).

(2) « ...Et certainement Jodelle n'excelloit pas seulement en l'art de la Poësie, mais quasi en tous les autres : Il estoit grand architecte, très docte en la Peinture et Sculpture, très cloquent en son parler, et de tout il discouroit avec tel jugement, comme s'il eust esté accompli de toutes cognoissances. Il estoit vaillant et adextre aux armes, dont il faisoit profession. Et si en ses mœurs particulières il se fust autant aimé, comme il faisoit en tous ces exercices de son esprit, sa mémoire eust esté plus célèbre pendant sa vie, et il eust plus vescu pour son pais, et pour ses amis qu'il

VIE d'estienne jodelle 45

l'aimèrent et l'estimèrent beaucoup (i). Marguerite, duchesse de Savoie, et le duc de Nemours le favorisèrent comme à l'envi et tout cela n'empêcha pas qu'il ne mourut dans la misère ou du moins dans une très grande incommodité (2) ; les derniers vers qu'il recita à

n'a fait : Mais mesprisant philosophiquement toutes choses externes, ne fut cogneu, recherché, ny aimé que maugré luy : et se fia trop en sa disposition et en sa jeunesse... » (Charles de la Mothe : Préface, etc.).

(i) Bien qu'on ait peu de détails sur sa vie de courtisan, il est hors de doute qu'il rechercha la faveur des grands. Aussi, son attitude lui valut elle d'être diffamé par ses ennemis. L'auteur anonyme des Mémoires de V Estât de France sous Charles neufiesme, sec. éd. (A. Meidelbourg, par Henri Wolf, 1578, I fol. 65 r. v., et 278 V.) protestant zélé et vindicatif, le malmène d'autant plus qu'il le regarde comme un apostat. Après avoir flétri plusieurs poètes qui avaient approuvé le massacre de la Saint Barthélémy, il s'exprime ainsi : « Estienne Jodelle Parisien, aussi Poëte François (qui a autresfois demeuré à Genève, faisant profession de la Religion, où il fit eu une nuict entre autres, cent vers latins, esquels il deschiroit la messe, avec des brocards convenables) publia trente six sonnets contre les Ministres, ausquels il impute la cause de tous les maux. On dit que pour ces sonnets il eut bonne somme d'escus. »

(2) L'Estoile, assez méprisant pour sa mémoire, rapporte ainsi ses derniers moments :

(( Le proverbe qui dit: telle vie, telle fin, fut vérifié dans Estienne Jodelle, poëte parisien, qui mourut ceste année [1573], à Paris, comme il avoit vescu, duquel la vie ayant esté sans Dieu, la fin fut aussy sans luy, c'est à dire très misérable et espouvantable, car il mourut sans donner aucun signe de recognoistre Dieu, et en sa maladie, comme il fut pressé de grandes douleurs, estant exhorté d'avoir recours à Dieu, il respondoit que c'estoit un chaux Dieu, et qu'il n'avoit garde de le prier ni recognoistre jamais tant qu'il luy feroit tant de mal, et mourut de ceste façon despitant et maugréant son créateur avec blasphème et hurlemens épouvantables.

(t A la Saint-Barthelemy, il fut corrompu par argent pour escrire

46 VIE d'estiennk jodelle

ses amrs, d'une voix basse, en mourant, et qui commencent ainsi :

Alors qu'un Roy Pericle Athènes gouverna, Il ayma fort le sage et docte Anaxagore, etc.

justifient cette vérité ; il s'y plaint fort du tems, et du roi même en finissant par ce vers :

Qjui se sert de la lampe au moins de l'huile y met. (i)

contre le feu admirai et ceux de la religion : en quoy il se comporta en homme qui n'en avoit point, deschirant la mémoire de ces poures morts de toutes sortes d'injures et menteries. Finablement, il fut employé par le feu roy Charles, comme le poëte le plus vilain et lascif de tous, a escrire l'arriére hilme que le feu Roy appeloit la Sodomie de son prevost de Nantouillet, et mourut sur ce beau fait qu'il a laissé imparfait. »

« Pour le regard de ses œuvres, ajoute le même commentateur, Ronsard a dit souvent qu'il eut désiré, pour la mémoire de Jodelle, qu'elles eussent esté données au feu au lieu d'estre mises sur la presse, n'ayant rien de si bien fait en sa vie que ce qu'il a voulu supprimer, estant d'un esprit si prompt et inventif, mais paillard, j'vrongne et sans aucune cramte de Dieu, auquel il ne croyoit que par bénéfice d'inventaire. »

(i) Cette pièce a été publiée dans la préface de Charles de la Mothe. On nous saura gré, sans doute, de la trouver ici en entier :

Alors qu'un Roy Pericle Athènes gouverna,

Il aima fort le sage et docte Anaxagore,

A qui (comme un grand cœur soy mesme se dévore)

La libéralité l'indigence amena.

Le Sort, non la grandeur, ce cœur abandonna. Qui pressé se haussa, cherchant ce qui honore La vie, non la vie, et repressé encore Plustost qu'à s'abaisser, à mourir s'obstina.

VIE d'estienne jodelle 47

Il mourut à Paris, au mois de juillet, l'an iSyS, âgé de quarante un an (i). Outre tous les auteurs qui ont

Voulant finir par faim, voila son chef funeste : Pericle oyant ceci accourt, crie, et déteste Son long oubli, qu'en tout reparer il promet.

L'autre tout résolu lay dit (ce qu'à toy, Sire, Délaissé, demi-mort, presque je puis bien dire) Qui se sert de la lampe au moins de l'huile y met.

Le ton de ce sonnet est singulier, si l'on tient compte que quelques mois avant de le prononcer Jodelle, avait connu les effets de la munificence de Charles IX. En voici la preuve tirée des Tiegistres de l'Epargne du "Bsii Charles IX, de l'année 1572. (L'original de cette pièce qui se trouve aux Archives Nationales, KK. 133, fol. 2549 r. et V. a été publié déjà dans les Archives Curieuses de l'Hist. de France et dans le 'Dictionnaire critique de biographie et d'histoire de Jal) :

A Estienne Jaudelle [sic) sieur de Limodyn l'ungdes poettes dud, seig' la somme de 500 L, dont Sa Majesté luy a faict don, en considération des services qu'il luy a ci-devant et de longtemps faits en son dict estât, et mesme pour luy donner moyen de se faire penser (sic) et guarir d'une maladie de laquelle il est à présent détenu et supporter les frais et despens qu'il est contraint faire ou autre occasion, et ce oultte et par dessus les autres dons et bienffaitz qu'il a cy devant eus dudict seign^

(i) C'est du moins l'opinion de son ami Charles de la Mothe et de l'Abbé Lebeuf. Au renseignement fourni par le premier, on peut ajouter ces lignes du second, [Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, Paris, Féchoz et Letouzey, 1885-1893, t. I p. 33) : « Le Poète Jodelle, mort en 1573, avoit sa maison sur [la] paroisse de Saint Germain l'Auxerrois, rue Champ-fleury. » Nous avons cherché la confirmation de ce fait, mais sans aucun succès, les registres de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois ayant été détruits, avec la plupart des Archives de la Ville, dans l'incendie de 1871. Tout au plus, avons-nous découvert aux Archives Nationales une pièce tirée de la Censive de l'Archevêché (S. 1070) qui justifie

4o VIE D ESTIENNE JODELLE

parlé de lui, du Verdier dedans sa Prosopographie (i), Draude dans sa bibliothèque classique (2) et le président

en partie l'opinion de l'Abbé Lebeuf. On y lit à la date du 4 janvier 1570, qu' 0 une œaison appartenant a Louise Legrand, veuve de Martin Le Camus, et sise rue Champ-fleury, tenait à une autre maison appartenant à la fabrique de Saint Eustache et aux héritiers de feu Jodelle. » La description des lieux signalés par ce documert, jointe à la consultation de l'ouvrage de Beity sur la Topographie de Paris, permet d'établir que la maison du poëte n'était autre que celle dite de la Belle Image, et qu'elle était située contre le Jeu de Paulme de la rue Saint Honoré. On sait que la rue Champ-fleury, dont le nom avait été changé en celui de rue de la Bibliothèque, en 1806, commençait (avant le percement de la rue de Rivoli, 1812), rue de Beauvais, pour aboutir rue St-Honoré. Elle fut supprimée par décret du 5 mai 1834 ; sur son emplacement, s'élève aujourd'hui le Grand hôtel du Louvre. La réputation de cette rue, affectée, depuis Saint Louis aux filles de joie, laisse supposer que le logis d'Estienne Jodelle était, d'apparence fort modeste.

(i) Prosopographie ou 'Description des personties illustres tant chrestiennes que prophaues, etc., Lyon, Paul Frelon, 1605, in-fol. Nous n'avons rien trouvé dans cette édition ni dans celle de 1604 et de 1606, qui se rapportât à Jodelle. Peut-être Colletet a-t-il confondu cet ouvrage avec la Bibliothèque française du même auteur. En effet on trouve dans cette dernière quelques particularités sur notre poète. L'une d'entre elles mériie d'être citée, bien qu'elle n'appartienne, en propre ni à du Verdier ni à aucun de ses annotateurs. La voici telle qu'on peut la lire déjà dans le Pithoeana d'où elle est tirée. « Jodelle, en mourant, dit : Qu'on ouvre ces fenêtres, que je voye encore une fois ce beau Soleil. 11 étoit un peu philosophe naturel. » Parole digne des anciens et que des critiques, ignorants de l'inspiration païenne de Jodelle, confondirent avec le fameux mot de Goethe : « De la lumière ! »

(2) Voy. : Georgio Draudio : Bibliotheca classica, sive, Cataloguus ojficinalis in quo siiiguli singularum facuUatum ac professionum libri qui in quavis fere lingua extant. etc. Francofurti, Nicolaum Hoftmannum Impensis Pétri Kopffii, 1611, m-4°.

de Thou (i), dans sa docte histoire, en ont fait mention. Estienne Tabourot, dans son chapitre des vers rapportés allègue Jodelle avec honneur, et cite un distique françois de sa façon dont l'Hexamètre et le Penthametre [sont] scandé[s] à la manière des latins (2). Le voici tel que le rapporte cet auteur, et tel qu'il est encore dans les oeuvres de Jodelle :

Phoëbus, Amour, Cypris, veut sauver, nourir et orner Ton vers, cœur et chef, d'ombre, de flame, de fleurs (5).

Pasquier (4) dit même que ce sont là les premiers

(i) 11 y a vraisemblablement ici une nouvelle erreur de mémoire de CoUetet. Les éditions frani;aises ou latines de J. A. de Thou ne contiennent pas, que nous sachions, la mention du nom de Jodelle.

(2) Cf. Les Bigarrures du Seigneur des Accords, de la dernière main de l'auteur. A Paris, chez Jean Richer, 1586, in-12, L. I, ch. XIII. J'y trouve non seulement le passage cité, mais encore ce qui suit : « Je ne veux point nier que je n'aye esté adverty par une epistre du sçavant Pasquier, que le premier qui a fait des vers rapportez en France, a esté du Bellay, en ce sonnet 19 de son Olive, qui commence :

Face le Ciel, quand il voudra, revivre... Qu'il traduit toutefois d'un Italien, et le rendit fort fidèlement en nostre langue. Depuis, Jodelle s'est rendu fort admirable en ce genre d'escrire, comme on pourra voir par ses œuvres ; et doute si c'est point lui qui y a donné la première atteinte en ce quatrain, qu'il fît sur la mort de Clément Marot, y a fort longtemps imprimé : Quercy, la cour, le Piedmont, l'Univers Me fît, me tint, m'enterra, me cognent, Quercy mon los, la cour, tout mon temps eut, Piedmont mes os, et l'Univers mes vers. »

(3) Voyez encore sur ce distique ce qu'a écrit Colletet dans son Art poétique (Paris, A. Sommaville et Louis Chamhoudry, 1658, in-12). Discours du Sonnet, p. 80.

(4) Ed. citée, col. 745 ; voy. aussi col. 746.

5o VIE d'estienne jodelle

vers rapportés et mesurés que l'on a vus en notre langue, et il les estime tant qu'il appelle ce petit coup d'essai un véritable petit chef d'oeuvre. Jodelle le fit en l'an i553, sur les œuvres poétiques d'Olivier de Magny où nous le voyons pareillement [imprimé], avec une ode du même auteur (i) ; d'autres ont fait depuis des vers mesurés qui, dans cette severe contrainte ont un peu meilleure grâce.

Celui qui a ramassé l'histoire chronologique des hommes illustres le met au rang de nos excellens poètes et en a fait graver curieusement le portrait (2). D'Aubigné même, qui se sert de son autorité dans l'epitre liminaire de ses pièces tragiques, et qui ne l'avoit sans

(i) Cf. Les ^Amours d'Olivier de Magny, qucrcinois et quelques odes de luy, ensemble un recueil d'aucunes œuvres de Monsieur Salel, abbé de Saint-Cheron, etc. A Paris, par Estienne Groulleau, 1533, in-12. La seconde pièce à laquelle CoUetet fait allusion est une ode de 10 strophes de six vers qui précède le distique, et commence par ces vers :

Les poêles favorables

Amys de la Deité,

Sont les peintres pardurables

De son immortalité.

On la trouvera, parmi les poésies diverses, dans la présente édition.

(2) Gabriel Michel de la Roche Maillet. Voyez: Portraits de plusieurs hommes illustres qui ont jiory en France depuis l'an ijoo jusques à présent, avec briejs éloges des hommes illustres, desquels les pourtraicts sont icy represeniei, par Gabriel Michel %Angevin, advocat au Parlement. S. 1. n. d., in-fol. Le portrait jignalé ici a été gravé par Léonard Gaultier. Nous l'avons reproduit en tète de la présente édition.

VIE d'estienne jodelle 5i

doute jamais connu que par ses œuvres, voulut consacrer ces quatre gentils vers à la mémoire de Jodelle :

Les corps qui sont nés de terre S'eternizent par la pierre, Mais les Célestes espritz S'eternizent par Escritz. (i)

Je diroi encore à la gloire de Jodelle, que j'ai connu autrefois un docte et ancien avocat qui etoit de telle sorte son partisan et l'adorateur de ses écrits que voyant que je n'en parlois pas avec toute l'estime que je faisois des autres, m'envoya des vers oi^i il le preferoit à tous les poètes tant anciens que modernes.

Je ne diroi rien ici de ses vers latins dont on peut voir quelques uns dans ses propres ouvrages, et en quelques autres, dans le second volume des poëtes françois qui ont écrit en latin, recueillis par Janus Gruterus sous le nom de Gherus. (2)

(i) Cf. Vers funèbres de Th. .A. d',Auhigné gentil-homme Xaintongois sur la mort d'Estienne Jodelle Parisien, Prince des Poêles Tragiques. A Paris, par Lucas Breyer, 1574, in-8° C'est le quatrain qui termine l'opuscule où Agrippa d'Aubigné a consacré une ode et cinq sonnets des plus éloquents à la mémoire de notre poète. Ces vers se trouvent réimprimés dans les éditions de Jodelle de 1583 et de 1597. Cet hommage est d'autant plus haut que Jodelle était, au moment de sa mort, loin de partager les idées de l'auteur des Tragiques.

(2) Delitiet C. poetarum Gallorum, Huius superiorisque avi illusirium pars altéra Collectore %anutio Ghero. Trustant in officina Jona %osie, [1609], tome III, pp. 376-383, in-12.

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