‹ Les amours et autres poésies. Publiées sur les éditions originales, et augmentées de pièces rares ou inédites. Avec une notice de Guillaume Colletet et des notesChapitre 5 sur 37 · M. D. L X X I II I · texte numérisé non relu

M. D. L X X I II I

AVtC ;>R1VILECE DV ROY.

SONNETS (i)

'Jadame, c'est à vous à qui premièrement J'ay voué mon esprit, et ma voix, et mon ame, A qui j'offre ces vers, que d'une saincte flamme Amour mesme inspira à maint et maint amant :

(i) « A qui ces quarante-sept sonnets des Amours sont-il adressés ? » Telle est la question que se pose Marty Laveaux, dans son édition des Œuvres et Meslanges poétiques de Jodelle. Si l'on en croit les hypothèses de cet éditeur. « l'objet des amours du poète est une jeune veuve (sonnet iv) mère d'une fille, iendrelette à la vérité, et qui tette encor (sonnet xlvii). » Selon nous, ce n'est point à une seule, mais à deux femmes que Jodelle prodigua les ardeurs de sa flamme poétique. En effet, quand l'on réunit les divers renseignements épars dans ses vers, on constate que cette jeune veuve ne saurait être la même femme que celle dont il laisse échapper le prénom au sonnet xxxviii. L'une et l'autre furent les épouses d'un homme qui eut, grâce à ses origines, quelque célébrité en son temps. Il se nommait Jean, baron d'Annebaut, de Retz et de la Hunaudaye. Fils de Claude, l'amiral, qui avait

6o LES AMOURS

Vous lirez sous le nom de quelque autre comment L'amour de vos beaux yeux la poictrine m'enflamme Vous verrez sous le nom d'une autre belle dame De vos rares beautez le plus riche ornement.

Que si mon amour n'est par eux bien peint encore. Que si vostre beauté assez ne s'y décore. Excusez : car Amour n'a peu si ardemment

été fait prisonnier à Pavie, c'était aussi un homme de guerre. Sa carrière fut courte mais bien remplie : il mourut des blessures reçues devant Dreux, en 1562. Il avait épousé Antoinette de la Baume-Montrevel, dame de Chateauvillain, fille de Joachim de la Baume et de Jeanne de Moy, puis, après la mort de celle-ci, Claude- Catherine de Clermont, fille unique de Claude de Clermont seigneur de Dampierre, et de Jeanne de Vivonne, « l'une des dames, dit un historien, les plus spirituelles et accomplies de son temps. » Ce dernier mariage avait eu lieu le 28 avril 1558. Veuve en 1562, Catherine de Clermont contractait union, le 4 septembre 1565, avec Albert de Gondi, le futur maréchal de France. Elle apportait en dot, la baronnie de Retz, qui devait être, par distinction royale, érigée en duché-pairie. Elevée, grâce à la faveur grandissante de son nouvel époux, à la charge de dame l'honneur de Catherine de Médecine, elle mourait, louangée par la plupart de ses contemporains, le 24 février 1603.

Les vers de Jodelle d'une galanterie de bon ton en, ce qui concerne Antoinette de la Baume, prennent le caractère d'aveux transparents dès qu'il s'agit de la duchesse. Qu'il rende hommage à la beauté de celle-ci ou bien encore célèbre à satiété le « jeu » et le « nœu » (devise de la dame) et glorifie le a ret:^ » qui le lace, Jodelle ne cesse d'exprimer là les élans d'une passion sincère mais qui ne fut peut-être point partagée. Ce ne sont d'ailleurs pas, ajoutons-le, les seules pièces où il confia indiscrètement son secret : On trouvera à la fin du présent volume une série de poèmes inédits qui suffiraient à fixer notre opinion si celle-ci déjà n'avait désigné clairement l'objet des amours du poète.

ET AUTRES POESIES 6l

Qu'à moy, ardre leur cœur d'un sujet si louable : Il ne fut oncques Dame, il ne fut oncq' Amant A vous de la beauté, d'amour à moy semblable.

DES astres, des forests et d'Acheron l'honneur, Diane, au Monde hault, moyen et bas préside. Et ses chevaulx, ses chiens, ses Eumenides guide. Pour esclairer, chasser, donner mort et horreur.

Tel est le lustre grand, la chasse, et la frayeur Qu'on sent sous ta beauté claire, prompte, homicide, Que le haut Jupiter, Phebus et Pluton cuide (i) Son foudre moins pouvoir, son arc et sa terreur.

Ta beauté par ses rais, par son rets (2), par la craincte Rend l'ame esprise, prise, et au martyre estreinte : Luy moy, pren[s] moy, tien moy, mais helas ne me pers

Des flambans forts et griefs, feux, filez, et encombres,

Lune, Diane, Hécate, aux cieux, terre, et enfers

Ornant, questant, gênant, nos Dieux, nous, et nos ombres.

DE quel soleil, Diane, empruntes-tu tes traicts, La flamme, la clarté de ta face divine ? Le haut Amour, grand feu du monde, où il domine. Luit sur toy, puis sur nous luire ainsi tu te fais :

(i) Du mot cuider qui signifiait penser.

(2) Allusion à la duchesse de Retz. Voir la note de la p. XX.

Pour toy l'es beaux pensers, les parolles, les faicts

11 crée en nous par toy, ny jamais trop voisine

Ne voile son beau feu, qui sans fin enlumine

Nos cœurs, fafsant passer par tes yeux ses beaux rais.

Sans cesse il te fait donc autour de luy tourner,

Pour oblique te luire, et t'armer et t'orner

Changeant ses rais en trais, pour meurtir ce qui t'aime :

Tu fais prendre sans prendre en toy son aspre ardeur, Avec l'ardeur aussi j'en pren[s] l'aspre froideur : Car l'une vient de luy, l'autre vient de toy mesme.

ENCOR que toy, Diane, à Diane tu sois Pareille en traicts, en grâce, en majesté céleste, En cœur, et hault, et chaste, et presqu'en tout le reste Fors qu'en l'austerite des virginales loix :

La riche et rare fleur, qu'en tout ton corps tu vois, Ton en-bon-point, ta grâce, et ta vigueur atteste, Que puis qu'un autre Hymen a desnoué ton ceste Virginal, en veuvage envieillir tu ne dois (i).

Que donc l'an nouveau l'offre un espous qui contente De tes valeurs la France, et d'amours ton attente : D'un tel vœu je t'estrene et si ton nom si bien

(i) Ce sonnet adressé, sans nul doute, à Claude Catherine de Clermont, dut être écrit après la mort de son premier époux le baron d'Annebaut.

Ne te convient alors, toy qui n'es pas moins belle Que Venus, pren son nom, et le meslant au lien Fay que Dione (i) ensemble et Diane on l'appelle.

SI quand tu es en terre, ô Diane, la face De ta face qui luit dans le ciel presqu'esteint L'argentine blancheur, si sur ce blanc ton teint Plein de roses l'Aurore au teint rozin efface :

Si deux flambeaux du ciel les plus vifs ont pris place Dessous ton front, s'il fault que quand le soleil ceint De rais ses cheveux blons, et que les cieux il peint De son or le plus beau, ton poil honte luy face :

Si Diane et Dione en l'air de toutes pars

Une odeur d'ambrosie, et nectar tu espars (2),

Si tu as tout ce qu'ont les déesses suprêmes :

Si ton esprit ressemble un Dieu logé dans toy. Je croy tous nos esprits, t'apprehendans en soy, Dans la terre jouir de tout l'heur des cieux mesmes.

(i) Déesse du Paganisme. On dit qu'elle fut mère de Venus et qu'elle eut celle-ci de Jupiter. Voyez Hésiode : Théogonie, v, 17. (2) pour : tu répands.

|UAND ton nom je veux faire aux eflfects rencontrer De la sœur de Phœbus, qui chaste, et chasseresse, Est tint au ciel qu'en terre et aux enfers Déesse, Elle fort dissemblable à toy se vient monstrer.

Diane les chiens mené, et aux pans fait entrer Ses cerfs : tu peux mener les grans Héros en lesse, Ains les prendre en tes rets : son arc le seul corps blesse, Tes traicts peuvent au fond des âmes pénétrer.

De son frère elle emprunte en son ciel la lumière : Dedans tes yeux flambans et rayonneux son frère Prendroit ce qui croistroit sa lumière et ses feux.

Aux enfers elle n'a que sur les morts puissance : Sur nous, ains sur les Dieux par rigueur et clémence Faire en la terre un ciel, ou un enfer tu peux.

QUELQUE lieu, quelque amour, quelque loy qui t'absente Et ta deïté tasche oster de devant moy, Quelque oubli qui contraint de lieu, d'amour, de loy, Face qu'en tout absent de ton cœur je me sente :

Tu m'es, tu me seras sans fin pourtant présente Par le nom, par l'efîect fatal qui est en toy. Par tout tu es Diane, en tout rien je ne voy. Qui mon œil, qui mon cœur de ta présence exemte.

En la terre, et non pas seulement aux forests De moy vivant l'object continuel tu es. Estant Diane : et puis si le ciel me rappelle,

O lune, ton bel œil mon heur mal'heurera :

Si je tombe aux enfers, mon seul tourment sera

De souffrir sans fin l'œil d'une Hécate tant belle.

SI quelqu'un veut sçavoir qui me lie et enflame. Qui esclave a rendu ma franche liberté. Et qui m'a asservi, c'est l'exquise beauté D'une que jour et nuict j'invoque et je réclame :

C'est le Feu, c'est le Nœu (i), qui lie ainsi mon ame.

Qui embrase mon cœur, et le tient garotté

D'un lien si serré de ferme loyauté.

Qu'il ne sçauroit aimer ny servir autre Dame.

Voilà le Feu, le Nœu, qui me brusle et estraint : Voilà ce qui si fort à aimer me contraint Celle, à qui j'ay voué amitié éternelle :

Telle que ny le temps ny la mort ne sçauroit Consommer ny dissoudre un lien si estroit De la saincte union de mon amour fidelle.

(i) Devise de Claude-Catherine de Clermont. On lit en marge, dans l'édition de 1574 : « Le feu, le noeu, devise de sa Dame. » (Voyez la note en tête des Sonnets.)

AMOUR vomit sur moy sa fureur et sa rage. Ayant un jour du front son bandeau délié. Voyant que ne m'estois sous luy humilié. Et que ne luy avois encores fait hommage :

Il me saisit au corps et en cest avantage M'a les pieds et les mains garroté et lié : De l'or de vos cheveux plus qu'or fin délié. Il s'est voulu servir pour faire son cordage.

Puis donc que vos cheveux ont esté mon lien. Madame, faites moy, je vous pry, tant de bien. Si ne voulez souffrir que maintenant je meure,

Que j'aye pour faveur un brasselet de vous Qui puisse tesmoigner d'oresnavant à tous. Qu'a perpétuité vostre esclave demeure.

Ou soit que la clairté du soleil radieux Reluise dessus nous, ou soit que la nuict sombre Luy efface son jour, et de son obscur ombre Renoircisse lé rond de la voulte des cieux :

Ou soit que le dormir s'escoule dans mes yeux, Soit que de mes malheurs je recherche le nombre, Je ne puis éviter à ce mortel encombre, Ny arrester le cours de mon mal ennuyeux.

D'un malheureux destin la fortune cruelle

Sans cesse me poursuit, et tousjours me martelle :

Ainsi journellement renaissent tous mes maux.

Mais si ces passions qui m'ont l'ame asservie. Ne soulagent un peu ma misérable vie, Vienne, vienne la mort pour finir mes travaux.

PASSANT dernièrement des Alpes au travers (J'entens ces Alpes haults, dont les roches cornues Paroissent en hauteur outrepasser les nues) Lors qu'ils estoient encor' de neige tous couvers,

J'apperçeus deux effects estrangement divers. Et choses que je croy jamais n'estre avenues Ailleurs : car par le feu les neiges sont fondues, Le chaud chasse le froit par tout cet univers.

Autre preuve j'en fis que je n'eusse peu croire, La neige dans le feu son élément contraire, Et moy dedans le froit de la neige brusler,

Sans que la neige en fust nullement consommée : Puis tout en un instant cette flamme allumée M'environnoit de feu et me faisoit geler.

MADAME, j'ay regret de quoy je n'ay cet heur De trouver le moyen de vous faire congnoistre De quelle affection je désire vous estre Perpétuellement fidèle serviteur.

Ma grand' affection est au comble et hauteur De sa perfection, elle ne peut plus croistre : Raison en fut la mère, et d'elle, elle fit naistre Ce désir que je porte enclos dedans le cœur.

L'amour qui engendra ce desir-là, Madame, Se f[a]it maistre de moy, se saisit de mon ame : Dès lors que vos beautez, que l'on doit admirer.

Furent sans y penser de mes yeux apperceuës. Soudain que par les yeux le cœur les eut receuës, 11 n'a depuis rien fait sinon les adorer.

PLUS tost la mort me vienne dévorer.

Et engloutir dans l'abysme profonde Du gouffre obscur de l'obliuieuse (i) onde, Qu'autre que toy l'on me voye adorer.

(i) Il faut lire : oublieuse.

Mon brasselet, je te veux honorer Comme mon plus précieux en ce monde :

Aussi viens tu d'une perruque blonde.

Qui pourroit l'or le plus beau redorer.

Mon brasselet, mon cher mignon, je t'aime

Plus que mes yeux, que mon cœur, ny moy-mesme.

Et me seras à jamais aussi cher

Que de mes yeux m'est chère la prunelle : Si que le temps ny autre amour nouvelle Ne te feront de mon bras delascher (i).

J'aime le verd laurier, dont l'hyver ny la glace N'effacent la verdeur, en tout victorieuse, Monstrant l'éternité à jamais bien heureuse, Que le temps, ny la mort ne change ny efface.

J'aime du hous aussi la tousjours verte face, Les poignans eguillons de sa fueilie espineuse : J'aime le lierre aussi, et sa branche amoureuse Qui le chesne ou le mur estroitement embrasse.

J'aime bien tous ces trois, qui tousjours verds ressemblent Aux pensers immortels, qui dedans moy s'assemblent, De toy que nuict et jour, idolâtre, j'adore :

(i) delascher, lâcher.

Mais ma playe, et poincture, et le Nœu qui me serre. Est plus verte, et poignante, et plus estroit encore Que n'est le verd laurier, ny le hous, ny le lierre.

Jusqu'aux autels je n'iray seulement Me présenter victime au sacrifice.

Plus outre encor pour vous faire service J'iray, Madame, affectionnément.

Je suis à vous dédié tellement.

Que je ne crains gesne, mort, ou supplice : Ce m'est assez, mais qu'en mourant je puisse Vous apporter quelque contentement.

Long temps y a que je porte, Madame, (Vous le sçavez) ce désir en mon ame, A tout le moins vous le devez sçavoir.

Je suis tousjours en ceste mesme envie,

Et si ne puis autre vouloir avoir

Que d'employer en vous servant ma vie.

QUE n'ay-je mes esprits un peu plus endormis, Mon cerveau plus pesant, et l'ame plus grossière, Pour ne sentir si fort une douleur meurtrière. Qui fait que sans repos languissant je gémis.

Mes sens, sensibles trop, ce sont mes ennemis,

Qui, espoincts (i) jusqu'au vif d'une douceur trop fiere.

Ont perdu le repos, la liberté première,

Pour trop sentir le mal qu'en eux ils ont permis.

Si je n'eusse à clair veu ta grâce et ton mérite,

Mon mal seroit legier, et ma peine petite :

Mais pour voir, pour cognoistre, et sentir jusqu'au fons

Ta grâce, ta valeur, ta rigueur ennemie.

Mes yeux, esprits et sens, trop clairs, trop vifs, trop prompts

Sont meurtriers, sont tyrans, sont bourreaux de ma vie.

MAUDiRAY-jE Madame, ou le sort envers moy Cruel et inhumain, ou ma triste aventure. Qui fait que de tout temps misérable j'endure Mille et mille tourmens sous l'amoureuse loy ?

Maudiray-je l'amour, maudiray-je de toy

La grâce ou la rigueur et trop douce et trop dure ?

Maudiray-je de moy une encline (2) nature

A suivre et recevoir le mal que je reçoy ?

Ha non ! je ne sçaurois autre chose maudire Que ce mesme qu'en moy de plus rare j'admire. C'est mon affection, ma constance, et ma foy.

(1) du verbe espoindre, epoindre, piquer, élancer.

(2) du verbe enclimr, montrer une disposition naturelle à faire quelque chose. On dit de nos jours, incliner.

72 LES AiMOURS

Car tout aussi soudain qu'une maistresse j'aime D'une ferme constance, et d'un amour extrême, Soudain le sort cruel la retire de moy.

AVEC ton cher pourtraict, qui dans mon ame esprise Et mieux peint qu'il n'est peint dans ton présent si cher, Tu fis sur le dehors tailler un dur rocher, Devise que la foy constante a tousjours prise.

Le flot, le vent, le foudre, un dur rocher ne brise : Ta foy du temps faucheur fait l'acier reboucher (i) : Mais lors il me fallut d'autres marques chercher Pour ma foy, que l'acier du mesme temps mesprise.

Avec mon pourtraict mesme en basse taille doncq'

Des figures tu vis qui ne furent adoncq'

Selon mon vray projet par vers bien découvertes.

Pour renfort des premiers, ces vers cy que tu lis. Puissent rendre envers toy ces choses que tu vis, Avec ma foy, mon ame, et mon cœur, plus ouvertes.

AFIN qu'en cet ouvrage, aux faces de dehors Selon l'art l'une à l'autre accordante se treuve Dans deux temples divers se fait la double espreuve De deux eflFects d'aimer, plus estroits et plus forts.

(i) reboucher, émousser.

De Pylade et d'Oreste un débat sur leurs morts, Dans le temple Taurique un' extrême foy preuve Dans le temple Troyen d'un Chorebe s'espreuve L'amour, qui fait son cœur n'avoir soin de son corps.

Ouvrant l'ouvrage, on voit une foy plus esteinte, Qui à toy par Diane en l'un des costez peinte, Sur un autel de Foy quand mesme il se feroit

Pour elle autel de mort, jusqu'à tout est jurée : Et qui là sur toute autre amour fort asseurée. De mort, et de toute autre amour triompheroit.

DES trois sortes d'aimer la première exprimée En ceci c'est l'instinct, qui peut le plus mouvoir L'homme envers l'homme, alors que d'un hautain devoir La propre vie est moins qu'une autre vie aimée.

L'autre moindre, et plus fort toutesfois enflammée C'est l'amour que peut plus l'homme à la femme avoir. La tierce c'est la nostre, ayant d'un tel pouvoir De la femme la foy, vers la femme animée.

Que des deux hommes donc taillez icy, les nœus Tant forts cèdent à nous. Que sur tes ardens feus (O amour) cet amour entier, soit encor maistre.

L'autel mesme de mort feroit foy de ceci,

Que l'autel de Foy monstre. A jamais donc ainsi

Diane en Anne (i), et Anne en Diane (2) puisse astre.

JE vivois, mais je meurs, et mon cœur gouverneur De ces membres, se loge autre part : je te prie Si tu veux que j'achève en ce monde ma vie, Ren[s] le moy, ou me ren[s] au lieu de luy ton cœur.

Ainsi tu me rendras à moy-mesme, et tel heur Te rendra mesme à toy : ainsi l'amour qui lie Le seul amant, li[e]ra et l'amant et l'amie : Autrement ta rigueur feroit double malheur.

Car tu perdras tous deux, moy premier qui trop t'aime. Et toy qui n'aimant rien voudras haïr toy mesme : Mais, las ! si l'on reproche à l'un et l'autre un jour

Et l'une et l'autre faute : à moy qui trop t'estime, A toy qui trop me hais, plus grand sera ton crime, D'autant plus que la haine est pire que l'amour.

(i) Jodelle veut désigner ici Jean d'Annebaut. (2) Allusion à Claude-Catherine de Clermont.

|UEL humeur, mais quel crime alors qu'on se dispence D'éventer les faveurs qu'on reçoit en amour : Qu'on ouvre au bruit la voye, et que d'un heureux tour Moins que du bruit de l'heur estre heureux on se pense :

Qu'on ravit sacrilège, à l'amour le silence, Qui le garde et l'escorte, épiant tout autour : L'odeur qu'au jour on met se perd de jour en jour : Le descouvert thresor, souvent son maistre offence.

Par cet heur, par cet art de celer et tacher Que tel bien puisse mesme à Phebus se cacher Qui voit, comme il vit Mars et Venus, toute chose,

On bannit hors d'amour tout mal qui luy fait tort, Dol, blasme, change, envie, effroy, remors et mort. Et des deux parts, Maistresse, on double l'ardeur close,

|UEL heur Anchise, à toy, quand Venus sur les bords Du Simoente vint son cœur à ton cœur joindre ! QueFheur à toy, Paris, quand Oenone un peu moindre Que l'autre, en toy berger chercha pareils accords !

Heureux te fit la Lune, Endymion, alors Que tant de nuicts sa bouche à toy se vint rejoindre : Tu fus, Cephale heureux quand l'amour vint époindre L'Aurore sur ton veuf, et palle, et triste corps.

Ces quatre estans mortels des Déesses se veirent Aimez : mais leurs amours assez ne se couvrirent. Au silence est mon bien : par luy, Maistresse, à toy

Dans mon coeur pl[e]in, content et couvert je n'égale Venus, Oenone, Lune, Aurore : ny à moy Leur Anchise, Paris, Endymion, Cephale.

JE te ren[s] grâce, Amour, et quiconques des Dieux Favorise aux amans, non de la Dame acquise Par moy, qui de vous Dieux devoit estre conquise. Tant sa grâce et beauté se rend digne des cieux :

Non pour l'espoir que j'ay qu'elle, qui par ses yeux Pleins de rays et de feux mon cœur s?.ns cesse attise. Pourra mieux appaiser la flamme en l'ame esprise, Pour mesme en l'appaisant l'attiser encor mieux.

Tels biensfaits envers vous estreignent mon service, O Dieux, ô cher Amour : mais plus grand bénéfice, Ce m'est que vous couvrez ma flamme aux yeux de tous.

Mon heur estre céleste et divin je proteste :

Si donc à tous mortels vous cachez l'heur céleste,

A tous mortels cachez l'heur qui m'égale à vous.

LA Roche du Caucase, où du vieil Promethée L'aigle vengeur san fin va le cœur bequetant. Et la Roche ou Sisyphe en vain va remontant Lâchant tousjours en haut sa pierre en vain portée.

Vont à plusieurs amans, dont l'ame est tourmentée. Ou bien se feint de l'esire, un sujet apportant, Monstrant qu'ils vont encor la peine surmontant, Qui aux deux roches fut à ces deux arrestée.

Moy, qui ne veux point feindre un tel mal, pour objet De mes yeux, pour seul but de mon cœur, pour sujet De mes vers j'ay la roche, où d'une ardeur extrême

Je preten[s] tout ainsi qu'on feroit au sommet Du rocher espineux, où la vertu Ion met : Aussi si j'y attein[s], j'attein[s] la vertu mesme.

DES maux qu'un desespoir, ou qu'un espoir contraire Coup sur coup dedans moy l'un de l'autre naissans, M'enfîammans de désirs, et de peurs me glaçans. Par frissons, par braziers continus m'ont peu faire :

Des maux que j'ay souffers, pour voir maint adversaire S'opposer à mon but ; et des maux plus puissans Dont tes beaux traits san fin dans mon cœur repassans. Semblent en luy ma vie et défaire et refaire :

De mes ennuis, chagrins, regrets, fureurs, douleurs. Langueurs, pleurs et sanglots, enfans de mes mallieurs, Ny du cruel delay, s'il faut encor attendre,

Je ne me plains, pourveu qu'un Ouy, qu'un Nenni Me face heureuse vie, ou mort heureuse prendre. Mort qui de vie égale à cent morts m'ait banni.

EN ce jour que le bois, le champ, le pré verdoyé, Et qu'en signe d'un verd tant désirable et gay. Avec maint ardent vœu l'amant plante son may. Pour marque que l'amour reverdissant flamboyé :

Le ciel au lieu de moy dedans ton cœur envoyé Pour may un bon vouloir, et verdoyant et vray. Ayant vraye racine, et qui sans long delay Porte à tous d'eux un fruit d'heur, d'amour et de joye

En un Printemps d'amour l'égard trop froidureux Des biens, ne face naistre un hyver malheureux. Aux riches nonchalans on voit les biens decroistres,

Au cœur et noble et vray par peine le bien croist : Si par l'égard des biens le cœur des tiens decroist, Par tel may fay leur cœur et mon esprit recroistre.

ET quoy ? tu fuis Amour ? dis-tu pas : et pourquoy? Et n'est-ce pas celui qui règne et qui domine Bravement par dessus ce[t]te ronde machine Et qui tient tout le monde esclave sous sa loy?

Est-il Prince qui vive, Empereur, ny grand Roy Qui dessous son pouvoir humblement ne s'encline ?(i) Et tu dis que ton cœur obstiné détermine De fuir cet amour, le chassant loing de toy.

Contre toy, contre amour, feras-tu la rebelle ? Tu n'es mesme qu'amour, et l'amour je t'appelle : Il se campe, il se sied dedans toy ce vainqueur.

Helas ! je le sçay bien, je l'ay veu en ta face Décocher mille iraicts de tes yeux en mon cœur : Et quoy le voudrois-tu déloger de sa place ?

CELLE qui est au vif de quelque amour atteinte. Quel Dieu, ou quel Argus empescher la pourroit D'accomplir un amour mutuel qu'elle auroit? Amour donne tousjours moyen à la contrainte.

(i) pour s'incline. Voyez p. 71, note 2.

8o LES AMOURS

Mais qui a la vertu dans son cœur bien empreinte. Et qui ne veut aimer fors que ce qu'elle doit. Quel Dieu, quel Jupiter rallumer luy feroit D'un autre amour le feu de sa poictrine saincte ?

Qui sert donques le guet, ou Argus aux cent yeux ? Le fort de la vertu immuable vaut mieux. Argus s'aveugla bien par le sainct caducée.

Doncques je ne croy pas que la plus forte tour

N'y une pluie d'or au giron amassée

Puisse contraindre, ou vaincre un vouloir en amour. I

COMME un qui s'est perdu dans la forest profonde Loing de chemin, d'orée et d'adresse, et de gens : Comme un qui en la mer grosse d'horribles vens. Se voit presque engloutir des grans vagues de l'onde :

Comme un qui erre aux champs, lors que la nuict au monde Ravit toute clarté, j'avois perdu long temps Voye, route, et lumière, et presque avec le sens. Perdu long temps l'object, où plus mon heur se fonde.

Mais quand on voit (ayans ces maux fini leur tour) Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour, Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire.

Moy donc qui ay tout tel en vostre absence esté.

J'oublie, en revoyant vostre heureuse clarté,

Forest, tourmente, et nuict, longue, orageuse, et noire.

EN mon cœur, en mon chef (l'un source de la vie, L'autre siège de l'ame) un amour hiaut et sainct Vostre sacré pourtraict a si vivement peint, Que par mort ne sera sa peinture ravie.

Car l'une n'estant point à la mort asservie, Ce qui est peint au vif dedans elle, et empreint Au cœur dans le désir (qui ne peut estre esteint Sans l'ame) en l'ame vit, bien que le corps dévie.

Mais, las ! l'œil de mon corps, qui ne se peut passer De voir incessamment ce que voit son penser. Fait qu'avec telle ardeur je vous requiers tel gage.

Vostre image, de grâce, au corps ne refusez. Ou bien tost par langueur si de refus usez Il verra l'ame en ciel emporter vostre image.

ALLEZ mes vers, enfans d'un dueil tant ennuyeux. Que mon pleur plus que l'ancre amortist ceste carte. Las! allez, puis qu'il faut que mon soleil s'escarte, Accompagnez la nue espesse de mes yeux.

Allez, mes pleurs sourdans (i) d'un cœur tant curieux De ces beaux rais, qu'il faut qu'avecques eux il parte : Allez doncques, mon coeur : l'ame feroit la quarte, Mais dans mo}' ce soleil veut s'en servir bien mieux.

Or puis qu'il faut que vif, en mourant, je demeure, De peur que le renom d'un si beau feu ne meure. Allez tous trois, au moins dire jusqu'en ce lieu.

Dont le vers, l'œil, le cœur, et l'ame attend sa force. Le triste mot, helas ! vous ne pouvez qu'on force Ce qui nuit, dites donc, adieu, mon dieu, adieu.

IL faut que pour ton may, quiconques soit celuy, Madame, qui plus digne en son esprit t'adore. D'un verd et grand laurier à ta porte il honore Ton beau nom, tes beautez, tes vertus aujourd'huy.

Si mon double laurier seiche presque d'ennuy. Dont ce temps, dont mon sort, dont mon aigreur dévore Sa verdeur et grandeur, si croy-je faire encore Qu'Apollon et Mars mesme auront honneur en luy.

Mais il faut que cet autre en plantant ce may brave Ces vers ci pris de moy dedans l'escorce il grave Au nom qui pour l'honneur des Françoises fut tel,

(i) du verbe sourdre, jaillir. Se dit des sources, des fontaines, des rivières, etc.

Aux beautez, aux verus, de nostre temps la gloire, Pour trois couronnes faire à la triple victoire, Voiié, sacré, planté fut cet arbre immortel.

RECHERCHE qui voudra cet amour qui domine. Comme l'on dit, les Dieux, les hommes, les esprits. Qu'on feint le premier né des Dieux, et qui a pris Eternellement soing de ceste grand' machine :

Dont l'arc, le traict, la trousse, et la torche divine N'a rien que la vertu pour son but et son pris. Sans passions, douleurs, remords, larmes et cris : Quant à moy je croiray que tel on l'imagine,

Et qu'au monde il n'est point : quant aux faulces amorces. De l'autre aveugle amour j'en dépite les forces. Mais je croy si Amour aucun nous vient des Cieux.

C'est lors que deux moitiez par mariage unies, Quittent pour l'amour vray dont se paissent leurs vies. Tout amour fantastique, et tout amour sans yeux.

PouRROi-JE voir l'heureuse et fatale journée. Ou deux âmes, deux cœurs et deux corps enlacez Dans le beau ret d'amour se verront caressez Egalement tous deux du doux bien d'Hymenée :

Lors qu'estant avec Anne, Antoinet[t]e (i) enchaînée Tous nos esprits seront l'un de l'autre embrassez, Et meslez l'un dans l'autre, et sans estre lassez De cognoistre l'autre ame estre pour l'autre née ?

Plus tost que ce doux bien m'eschape hors des mains, Et qu'Amour et les Dieux me soient tant inhumains, Je désire, ô Amour, que tu changes ta flèche

A celle de la Mort, à fin de m'en tuer: Mais, si tu fais ce bien, que pour perpétuer Ton fait, jamais la Mort n'y puisse faire brèche.

TOUT cet hiver par l'aspre et l'aigre véhémence De longue maladie, a sur moy tempesté Plus que sur un vaisseau dans la mer to[u]rmenté, N'eust fait son orageuse et froide violence.

Mais de mes maux, le pire estoit la dure absence De mon soleil, sans qui je hairois la clarté De l'autre, qui m'ayant son Printemps présenté. De ma Dame me rend quand et quand la présence.

Mais comme de l'hiver la queue on voit durer, Le Printemps fait mon corps aussi bien endurer Que l'hiver, et le ciel de mes maux ne se lasse,

(i) Le poète fait ici allusion au baron d'Annebaut et à sa première femme, Antoinette de la Baume-Montrevel. Voir notre note de la p. 60.

Or si ma faute, helas ! faite en mon long séjour, De ne voir mon soleil le rend trouble au retour, Mon malheur du Printemps mes maux de l'hiver passe.

SANS pleurer (car je hay la coustumiere feinte De nos amans, qui n'ont que leurs pleurs pour sujet D'un cœur ardent, dolent, dévot, soumis, abjet. Je me jette aux saincts piez de toy, maistresse saincte.

La feinte n'a mon ame a tel acte contraincte,

Tel esprit ne peut estre à la feinte sujet :

Mais ja (i) depuis cinq mois j'ay tousjours pour objet

Ma faute, qui s'est mesme à telle amende estreinte.

Pardonne donc, Déesse, accuse mon malheur. Non pas moy, dont le ciel jaloux empesche l'heur : Si tu dis mes malheurs chasses ta bien-veillance,

Veu qu'on ne doit Famant si malheureux aimer, Vien[s] son cœur pour mon bien contre mon mal armer J'auray du bien le comble, et du mal la vengeance.

|UAND ton nom je veux feindre, ô Françoise divine, Des Françoises l'honneur, je puis bien te nommer Venus pour tes beautez, mais ta façon d'aimer Ne convient point au nom de Venus la marine :

(i) déjà.

De l'attique Pallas ta voi[x] et ta doctrine

Mérite encore le nom, mais tu ne veux t'armer,

Fort des rais de tes yeux dont tu viens enflammer

Dans mon cerveau mon sens, mon cœur dans ma poitrine

Diane Delienne (i) un presque pareil port

Te peut faire appeller, mais l'aigre ou le doux fort

Dessous le joug d'Hymen des long temps te rend serve.

Je veux (laissant aux Grecs, dont ces noms sont venus. Leurs Déesses) te dire et Françoise Venus, Et Françoise Diane, et Françoise Minerve.

ADMIRANT ta blancheur, beauté, majesté, gloire, Qui sur ton front placée, orgueillit tout ton port. Et ce qui de l'esprit comme un oracle sort. Car c'est un Dieu renclos qui meut ce corps d'ivoire.

Digne de te servir je ne me sçaurois croire, Eussé-je un cœur plus haut et tout un autre sort. Et mon corps logeast-il pour te venger de mort. Quelque grand Muse, fille et mère de Mémoire.

Comme de te servir indigne je me sens, Je sens pour te louer incapables mes sens. Si faut-il que je t'aime et faut que je te chante.

(i) Pour entendre le sens de ces mois il faut se rappeler que Diane naquit dans l'ile de Delos.

Ta faveur, qui fera mon huinblesse hausser,

Ta deité qui fait mon esprit renforcer,

Rend mon service digne, et ma Muse puissante.

DE moy mesme je suis devotieux. Madame, C'est d'où me vient vers toy telle adoration : Mais ce sainct jour requiert autre dévotion, Si mon amour pour toy n'occupoit toute l'ame,

Ce prompt D[e]mon qui voit que mon zèle j'enflame. Baisant la croix, oyant la saincte passion, De sa flamme jaloux, vient par tentation Mon esprit retirer de l'autre saincte flame.

Il m'offre, helas ! la croix qu'il me faudroit porter. Si tu me viens ta grâce et ta présence oster, Me faisant de ton ciel redescendre en la terre.

Ja la peur, mon tyran, crucifier me veult

Et ma croix enserrer dans un enfer me peult.

Au lieu que l'autre croix hors d'enfer nous desserre.

Sapphon(i) la docte Grecque, à qui Phaon vint plaire Chantant ses feu[x], de Muse acquesta(2) le surnom : Corinne vraye ou faulse aux vers a pris renom, Dont le Romain Ovide a voulu la pourtraire.

(i) Lire : Sappho.

(2) du verbe acquester, acqueter, acquérir.

Pétrarque Italien, pour un Phebus se faire, De l'immortel laurieralla choisir le nom : Nostre Ronsard François ne tasche aussi sinon Par l'amour de Cassandre un Phebus contrefaire.

Si tu daignes m'aimer. Délie (i), si tu veux

Chanter ta flamme ainsi que docte tu le peux.

Si je chante Délie, un pri[x] nous pourrons prendre,

En hautesse d'amour, en ardeur et en art.

Sur Sapphon, sur Ovide, et Pétrarque, et Ronsard

Sur Phaon, et Corinne, et sur Laure, et Cassandre.

JE me trouve et me pers, je m'asseure et m'effroye En ma mort je revi[s] je voi[s] sans penser voir. Car tu as d'éclairer et d'obscurcir pouvoir. Mais tout orage noir de rouge éclair flamboyé.

Mon front qui cache et monstre avec tristesse, joye, Le silence parlant, l'ignorance au sçavoir, Tesmoignent mon hautain et mon humble devoir, Tel est tout cœur, qu'espoir et desespoir guerroyé.

Fier en ma honte et plein de frisson chal[elureux, Blasmant, louant, fuyant, cherchant l'art amoureux, Demi-brut, demi-dieu, je fuis devant ta face,

(i) Est-ce une allusion à la 'Délie de Maurice Sceve ?

Quand d'un œil favorable et rigoureux, je croy. Au retour tu me vois, moy las 1 qui ne suis moy : O clair-voyant aveugle — ô amour, flamme et glace !

JE ne suis de ceux-là que tu m'as dit se plaindre, Que leur Dame jamais ne leur donna martel : Veu l'ame véhémente, un dur martel m'est tel. Qu'il peut plus à la mort qu'à l'amour me contraindre.

S'il peut doncques l'amour avec ma vie esteindre, En tout amour je chasse un poison si mortel : Puis ayant mon sujet haut, céleste, immortel, Humble et petit, pourrois-je en moy tel mal empraindre?

Mais las ! d'avoir peur d'estre en ton cœur effacé, Craindre qu'un Delta double en chitfre entrelacé, (i) Ne soit plus pour mon nom, craindre qu'en ton absence

Tu ne me faces plus tes lettres recevoir.

Ce n'est pas un martel, c'est d'amour le devoir

Qui monstre en froide peur l'ardente révérence.

(i) Allusion — quant à la forme des lettres — au chiffre de Claude Catherine de Clermont : un A (Annebaut) et un V (Vivonne) entrelacés. (On sait que celle-ci tenait par sa mère à l'illustre maison de Vivonne). Ce chiffre se retrouve sur un manuscrit lui ayant appartenu et dont nous donnons plus loin la description. (Voir p. 2J9).

go LES AMOURS

Aux communes douleurs qui poindre en ce jour viennent Tous coeurs chrestiens, Pétrarque alla chanter qu'il print De ses douleurs la source, et par là nous aprint (i) Que les ruzes d'amour depourveus nous surprennent.

En ce jour oij les cieux, la mort, les pleurs retiennent Nos cœurs ardents, quel lieu reste au feu qui l'eprint ? (2) Il ne se gardois pas du lacs (3) qui le surprint. Non plus que moy des rets qui plus forts me reprennent.

Bien qu'amour sçache assez qu'il est en moy trop fort. Pour croistre du tourment, non du désir l'etfort, Il arme la peur froide, et l'aigre défiance.

Pétrarque à l'heure eust peu perdre sans grand douleur L'heur incogneu : ma perte auroit las I ce malheur. D'avoir de l'heur perdu si haute cognoissance.

PAR quel sort, par quel art, pourrois à ton cœur rendre Au moins s'il peut vers moy s'engourdir de froideur, Geste vive, gentille, et vertueuse ardeur Qui vint pour moy soudain, de soy-mesme s'éprendre.

(ij pour : nous apprit,

(2) du verbe epreindre, presser .

(3) Le texte porte : laqs.

Et quoy ? la pourrois-tu comme auparavant prendre Pour fatale rencontre, et parlant en rondeur D'esprit, comme je croy, la juger pour grand heur, Qui plus à ton esprit contentement engendre.

Tel que je m'en sentois, indigne je m'en sens. Mais de ta foy ma foy, s'accroist avec le tems. Quel moyen donc ? si c'est par grandeurs, je le quitte :

Si par armes et gloire, au haut coeur nos malheurs S'opposent : si par vers, tu as des vers meilleurs ; Ton hault jugement peut sauver seul mon mérite,

CHAQUE temple en ce jour donne argument fort ample De joye, refaisant son haut fLaîJte (i) sonner. Et d'un chant gay son cœur et sa nef resonner. Où chaque image à nu découverte on contemple.

En l'église je pren[s] de l'église l'exemple, Je veux le dueil, la peur, la peine abandonner, Et en blancheur soudain telle noirceur tourner, Si je te puis sans robe adorer dans ton temple.

Le grand jour de demain disposé d'estre beau, Peut avec un Printemps me tirer du tombeau Si de vaincre ma mort tu prens soudaine envie ;

(i) Le texte des trois éditions donne ce mot incorrect : fate.

Je diray, sans vouloir rien à Dieu comparer, h

Que s'il peut revivant nos vies reparer, G

Revivant pas toy mesme, à toy je rendray vie *

EN tous maux que peut faire un amoureux orage Pleuvoir dessus ma teste, il me plaist d'asseurer Et serener (i) mon front, et sans deuil mesurer De l'ame l'allégresse à celle du visage.

Ta fille tendrelette, admirable en cet âge Où elle tette encor, vient tes coups endurer Sur ses petites mains, sans crier, sans pleurer, Sans frayeur, sans aigrir visage ny courage.

Pour te baiser son col alonger tu luy vois

A chaque coup de bust qu'elle sent sur ses dois,

Quand mauvaise tu fais un jeu de luy mal faire.

De geste tout pareil, quand tu viendras user De rudesse envers moy, je veux tes mains baiser Si un baiser meilleur au moins ne te vient plaire.

(i) rendre serein.

ET AUTRES POESIES qS

CHAPITRES D'AMOUR (i)

JE croy lors que nostre ame est du joug asservie D'une beauté farouche et superbe, et rebelle. Qu'amour de mille morts tourmente nostre vie. Je croy celuy-la serf d'une peine éternelle. Qui serf d'une maistresse inconstante et voilage. Ne peut ny la lier nyse deslier d'elle. Je croy qu'amour, fait naistre encores plus grand'rage Dans l'esprit, qui jaloux d'une beauté conquise, Fait au milieu du port luy mesmes son naufrage. Je croy le mal que sent l'une et l'autre ame esprise, Quand on ne peut trouver l'occasion fuyante, Qui tant plus est suivie et moins peut estre prise. Je croy le mal que sent toute ame violente. Lors que de sa moitié par force se retire Se repaissant de pleurs, et de songe et d'attente. Mais je croy mieux encor que c'est plus grand martyre D'aimer, et de penser l'amitié mutuelle. Sans que les deux amans osent se l'entredire.

(i) Les Œuvres et tneslanges poétiques d'Estienne Jodelle contiennent trois « chapitres d'amour ». Nous avons supprimé la première de ces pièces, trop faible à notre sens pour figurer dans cette nouvelle édition.

Je croy certainement ceste ardeur estre telle. Que le feu qui sans air se cache sous l'escorce. Consommant presque l'arbre avant qu'il estincelle : Ou bien comme la glace, alors que plus s'efforce L'hiver de retenir le cours d'une rivière, Fait perdre au fil de l'eau son apport et sa force, Celuy-là qui gla[ç]ant sa liberté première, Et qui craintif dans soy son désir emprisonne, Perd avec son espoir sa force coustumière. Tous ces deux sont en moy : l'amour le feu me donne, La peur tous mes esprits engourdit de sa glace. Et sens aux ennemis régner en ma personne. L'un grave en moi ton nom, l'autre ton nom efface : L'un me sert d'esperon, l'autre me sert de bride : L'un me volte dans l'air, et l'autre me terrasse, L'un me dit que l'amour, ainsi que moy, te guide ; L'autre me dit que non, et tous deux entretiennent Bien qu'ils soient ennemis, l'espoir mon homicide. Par l'un le plus souvent les paroUes me viennent Jusqu'au bord de la langue, et par l'autre, au contraire. Mon bon heur et ma voi[x] prisonniers se retiennent. O malheureuse peur, qui seule peux distraire Le cœur des bas humains des entreprises hautes, Monstrant que l'homme seul rien de bon ne peut faire. C'est toy qui vas guidant nos désirs et nos fautes. Qui poursuivant l'orgueil d'une immortelle guerre, Et le vouloir ensemble, et le pouvoir nous ostes : C'est toy qui fais sentir que nous sommes de terre C'est toy dont le brandon, le fléau et la tenaille, L'ame des criminels brusle, assomme et enserre. C'est toy dont le venin court d'entraiile en entraille.

ET AUTRES POESIES qS

Et qui de peur qu'on entre en lumière et mémoire,

Nous sers incessamment d'une horrible muraille.

Mais hélas ! si tu veux rabaisser toute gloire,

Pourquoy est-ce que tant à l'amour tu t'at[t]aches,

Veu que l'humilité des amans t'est notoire ?

Il faut que seulement tes fureurs tu delasches (i)

Sur le vice, et non pas sur la saincte puissance

D'amour, qui n'entra onc au cœur des hommes lasches ?

Amour est vertueux, divine est son essence.

Essence qui se fait de toute essence mère :

Car amour est de tout l'éternelle alliance.

Amour de ce grand Tout se peut dire le père,

L'Ame, le Grand, l'appuy, l'entretien et la vie.

Qui tout par la Discorde accordante tempère.

Amour tous ses eftects diversement allie.

Amour est le plaisir de ses causes secondes,

Soit que l'on aime bien, soit qu'on aime en folie.

Amour darde ses traicts jusqu'au plus creu[x] des ondes,

11 balance son vol dessus le vol des nues,

Et se fait mesme craindre aux abysmes prefondes.

Si donc mes volontez ne sont de nul cogneuës.

Si les alïections que maintenant j'embrasse,

Me sont plus tost pour bien que pour un mal venues.

Que fera celuy-la qui prendra ceste audace

De m'accuser d'aimer, et pourquoy la peur mesme

Me renversera elle au milieu de la place ?

Arrière, arrière, peur, furie maigre et blesme

Destourne-toy de moy, laisse-moy l'amour suivre.

Puis qu'amour, mon objet, est de tous bien l'extrême.

(i) du verbe delascher, lâcher.

gÔ LES AMOURS

Je veux aimer ma Dame, en elle je veux vivre, Et luy ouvre mon cœur avecques ma parole : Tel amour ne peut-il de crime estre délivre ? (i) Je veux que ceste voix jusques vers elle vole, La peur s'en est fuye, et si veux qu'elle sente Qu'un amour vertueux folastrement m'affole. Et si quelque hargneux, après s'en mescontente. Disant, que si l'amour estoit honneste et bonne. Que la peur si long temps ne m'eus esté présente. Il fault que seulement responce je luy donne. Qu'on voit le plus souvent telle langue et envuie En chemin vertueux destourner la personne. Et toy, Dame, je croy paravant asservie A la peur, comme moy, suy telle hardiesse, Comme tu peux long temps ma peur avoir suivie. Car je croy qu'en aimant une telle maistresse. Faudra qu'envuie cède à ses vertus très sainctes, Comme a faict à l'amour la peur enchanteresse. Et lors qu'en nous seront ces flammes bien empreintes. Nous nous rirons d'eux qui en diverse mine Portent leurs passions sur leurs visages peintes : Et sur le havre assis aux flots de la marine. Nous verrons le reffus, le tort, la jalouzie. L'attente, les regrets dédaigneux de leur vie. Bayer après le bien de ceste amour divine.

(i) pour délivré.

jUAND en espoir et peur par les vers que je chante, Par ma parole encore envers toy plus hardie, Et par l'âme en toy seule et vivante et mourante, Par tous tesmoins de l'ame, ardente et engourdie, A qui l'espoir douteux sert de flamme et de glace. Et par service autant long et cher que ma vie, J'auray monstre l'amour qui, peint dessus la face, Si grave au cœur, s'epand dans les os, dans les veines. Et repos et raison hors de mes esprits chasse : Si alors toy, peut estre, impiteuse à mes peines, (Ce que le ciel ne vueille) accusois de folie Et d'audace mes feu[x] et mes attentes vaines : Si sans avoir égard que l'amour souvent lie, Brusle et navre les cœurs, sans que le nœu, la flame. Et la sagette puisse estre de nous fuyre. Et sans égard encor qu'en aveuglant nostre ame. Ainsi qu'aveugle il est, selon qu'il luy peut plaire. Non selon qu'il nous plaist, il noue, ard et entame. Sans égard qu'un désir, encor qu'il fust contraire Aux loix, à la raison et loix, et raison force. S'il est tel qu'on ne peut qu'en mourant s'en distraire. Tu voulois nonobstant, te moquant de la force Dont tu pourrois un jour à ton dam faire preuve. Te rire du doux mal qui de ma mort m'amorce : Si tu trouvois mauvais que sans que rien n'émeuve. Fors qu'un désir estrange à rechercher la grâce, A rechercher cet œil qu'on mon grand mal je treuve.

Je ne puisse pourtant ni l'ame jamais lasse,

Ni l'oeil de mon esprit, ni ma voix, ni ma plume

Détourner de l'objet, qui tout seul par eux passe :

Si tu trouvois mauvais que contre la coustume,

Homicide d'amour, et aux beautez cruelle.

Après estre ja pris un nouveau feu m'allume :

Et qu'estant ja lié par liaison nouvelle.

Bien qu'amoureuse, et vraye, et loyale, et contente.

Non sans danger, peut estre, a tel bien je t'appelle,

Il ne faut point qu'excuse a tes yeux je présente,

Ou deffense : ta grâce et tes beautez regarde,

Cela seul m'est excuse et deffense présente.

Car si te contemplant a cela tu prens garde,

Que la beauté se fait de nos raisons maistresse,

Comment las 1 penses tu que la mienne se garde ?

Peu que soit ce bel or de l'une et l'autre tresse.

Soit ce teint blanc-vermeil qui fait honte à l'aurore.

Soit ce front qui te monstre en majesté déesse :

Soit ces sourcils, deux arcs du Dieu que plus j'honore.

Dont il tue les traits pris dedans l'oeil folastre,

Ains plus tost les rayons des soleils que j'adore :

Soit la bouche rosine, ou soit le col d'albastre.

Soit la taille, le port, où ces beautez encloses.

Qu'en moy je voy sans voir, et ravi j'idolâtre :

Soit la langue déserte, et dessus toutes choses

Cet esprit vif, gaillard, admirable, et céleste,

Digne du vaisseau riche, où ses grâces sont closes :

Soit, brief, ce qui de toy peut estre manifeste.

Soit ce que plus je pense, imagine, et désire,

De qui l'heur incroyable est tesmoigné du reste.

Tout cela tel en toy vrayement se peut dire;

Qu'ainsi que mon amour tout autre amour efface, Nulle beauté ne peut devant ta beauté luire : Si doncques ta beauté qui toutes beautez passe, Peut dessus les raisons prendre tant de jouissance. Et mon amour sur moy tant de force et d'audace, Comment penserois-tu qu'à telle violence De ces deux, qui n'a point au monde de pareille. Ma raison, ny la loy face la résistance ? Que doncques de ces deux la forçante merveille Te force comme moy, pour un grand bien extrême De donner a mes vers et l'excuse et l'oreille. Amour qui est de tout le seul ouvrier suprême, A d'éternelles loix les choses perdurables (i) Estreintes, s'exemptant de toutes loix soy-mesme : Mais les choses qui sont mortelles et muables Amour les affranchist des loix de la constance : Constance seroit elle en subjets variables ? Le désir, qui dans nous incessamment élance Nos raisons, pour courir vers toute chose belle, De l'ame des humains ne fait jamais absence : Aussi le désir est la tierce part d'icelle, Qui dedans elle ouvrant d'action continue. Sans cesse nous epr[e]nd d'affection nouvelle. Car nostre désir meurt en la chose obtenue. Lors qu'il se soulle, et noyé, en jouissance pleine : Et où le désir meurt amour ne continue. Au moins si le danger, la peur, l'heure loingtaine. L'espoir secret ne donne au désir nourriture. Le désir a l'amour, et a la foy certaine.

(i) perdurable, qui doit toujours durer.

100 LES AiMOURS

Tant qu'en cela, qui n'est que demi-nostre, dure L'amour par le désir, qui d'autant renouvelle La force, que luy fait l'empeschement d'injure. Ainsi doncques l'amour se fait perpétuelle. Qui est pénible et libre, et non pl[e]ine et contrainte : Car tousjours nouveauté se fait compaigne d'elle. Mais aux amours bridez lors que l'on sent esteinte Avec le temps la soif, cela qu'on y peut prendre N'est pas plaisir, mais bien acquit de l'ame estreinte. Outre l'amour qui vient doucement nous esprendre, Lans tels liens de fer, n'a point maint et maint trouble. Par qui les feux d'Hymen se réduisent en cendre : Comme est le dur souci, qui de jour en jour double Débats, controublemens, hargnes (i), et jalousies, Dont telle amour contraint se regesne et retrouble : Puis les deux âmes sont d'humeurs divers saisies Souvent : car l'Androgyne est tousjours séparée, Et de nous nos moitiez sont peu souvent choisies. La moitié quelquesfois autre part égarée De son autre moitié sans y penser se treuve. Et lors l'une est de l'autre ardemment désirée. Que donc est malheureuse, ainsi comme je preuve, L'humaine loy par l'homme aveuglement forgée. Qui de soy adversaire et bourrelle, s'espreuve : Voulant non seulement rendre l'ame rangée, A un seul joug, souvent sans désir ne sans flame, Ains dedans mesme fosse a tout jamais plongée. Cruelle nous armant contre chacune Dame, Des esprits. Nouveauté, Beauté, Grâce, Plaisance,

(i) du verbe hargner, quereller, gronder.

ET AUTPES POESIES 101

Et dans l'ame tuant ce qui plus nourrit l'ame :

Voulant forcer des cieux toute gaye influance,

Et de tous yeux plus beaux la force plus céleste.

Et de ce Dieu puissant sur les Dieux la puissance :

Forçant nature a qui le temps rend tout moleste,

Si la diversité tousjours ne la soulage,

Mesme un grand bien qui soit seul et long, se déteste :

Forçant mesme le temps dont le change volage

Force tout à changer et voulant (ô sotie !) (i)

Commander par nos loix aux fortes loix de l'âge :

Rendant vaine du tout la faveur départie

Des Dieux, des cieux, de l'art, de nature, et fortune,

Et des sens plus aigus la puissance amortie :

Imaginant à tort que chacun pour chacune

A esté fait de Dieu, bien qu'on voye le nombre

Confus, et la mesure en rien n'estre toute une :

Donnant l'espouventail d'un beau mot, et d'un ombre

De reigle et de police, à fin que la personne

Prenne pour amour haine, et pour jour la nuict sombre.

Car tel est tout esprit qui si fort s'emprisonne.

Que sans aimer il sert chassant tout gay service,

Et voyant n'ose voir tout bien qui l'eguillonne :

Tachant que l'impossible ainsi se convertisse

En possible, et que l'homme en qui sans fin domine

Tout divers mouvement, sans mouvoir s'elourdisse :

Ordonnant qu'un chacun en cela s'imagine

Trouver sa moitié vraye, et juste et sortissable,

Bien que rien de pareil le sort ne luy assine : (2)

Mais qui plus est, voiilant à l'amour indomtable,

(i) Sottise. Vieux mot. (2) pour assigne.

Et seul domteur de tout, donner loix et enfraindre

Sa loy, qu'il rend tousjours dessus toutes loix stable :

Qui est, comme j'ay dit, qu'Amour ne peut s'estraindre

D'aucune loy, mais bien son vol léger l'eslongne (i)

De nous, tout aussi tost qu'il s'est senti contraindre.

Non pas que ce qui fait à nature vergongne.

Ne le doive aussi faire à l'Amour : car nature

Par l'Amour, et l'Amour par nature besongne.

Tant que tout ce qui est de nature l'injure.

Ainsi que tout inceste et toute flame énorme,

Amour doit l'exempter de sa liberté pure.

Mais quand on veut gesner la nature par forme

Et coustume, l'Amour doit tout rompre, et deffendre

Nature, et sa franchise à nature conforme.

C'est là la vraye loy, éternelle, et qui rendre

Peut seule entre les loix l'homme mortel capable

De la garder, sans elle et sans soy-mesme ofFendre. (2)

Car toute loy n'estant de nul homme observable

En tout, et en tout temps, où se fait force en toute.

Et ceste naturelle en tout se rend gardable :

Or toute loy se fonde, ainsi que nul ne doute.

Sur raison, ceste-ci naturelle, éternelle,

Et faite d'un tel Dieu, la raison ne déboute.

Mesme toute raison est juste, vraye, et telle

Qu'elle doit dessous soy toutes raisons abbattre,

Quand elle suit la loy plus haute et naturelle,

On ne peut doncques plus encontre moy debatre.

Qu'en ce fait ci les loix et la raison je fausse.

Car Amour pour ces deux me fait deuëment combatre.

(i) eslongne, du verbe eslongner, éloigner. (2) OflFenser.

ET AUTRES POESIES Io3

Arrière donc la loy qui est vulgaire et fausse.

Pour le peuple grossier lourdement inventée,

L'autre raison et loy sur toute autre se hausse.

L'ayant donc avec moy, pour cela rejettée

Ne peut cstre ma voix, que la raison je blesse,

Et la loy, si ma voix est par ces deux portée :

Voire bien mieux encor que quand je prins adresse.

Pour brider mes amours, voulant la loy vulgaire

Par vulgaires raisons rendre l'amour maistresse.

Promettant faussement ce qui ne se peut faire.

Qui monstre la loy fausse et la raison peu vraye,

Puis qu'elle trouve Amour et Nature contraire.

Tant s'en faut que besoin doncques envers toy j'aye,

De m'excuser, ou bien qu'au lieu de moy ta grâce

Et ta beauté forçante à m'excuser s'essaye,

Qu'il ne faut point d'excuse en ce que je pourchasse,

Ayant pour moy la loy des loix victorieuse,

Prise de deïté, qui tout autre surpasse.

Comme celle d'Amour et de Nature heureuse,

Mère et guide de tout : car toute chose cède

A la loy de ces deux, durable et amoureuse.

Et dont l'éternité toutesfois ne procède

Que de leur changement : car par le divers change

Ces deux ont de leur fin trouvé le seul remède.

Au lieu donc de donner à mon feu qui, estrange,

Semble du premier coup, une excuse inutile,

Vien[s] donner ta raison à la loy qui me range :

A ma mort une vie, à ta flamme gentile

Le plaisir, au plaisir, longue persévérance.

Tant qu'un désir faussant ailleurs nostre constance,

Sans fin maugré l'encombre avec nos ans se file.

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