CHANSONS
POUR. LE SEIGNEUR DE BRUNEL (l)
L'esprit auquel les Dieux et la Nature L'astre bénin, la sage nourriture.
L'art et l'expérience Ont fait tant d'heur, que son désir suprême Recherche en tout la perfection mesme.
De qui tient son essence :
Bien qu'en son choix tantost il se propose Pour objet l'une, et tantost l'autre chose.
Variable en son change, (Comme de tout le cours est variable) Il est pourtant en son but immuable.
Et jamais ne s'y change.
C'est son seul but que d'aimer et de suivre L'objet parfait, et en luy tousjours vivre.
Tant que parfait il dure :
Mais quand l'objet se change avecques l'âge. De changer lors ce n'est de luy l'outrage.
Mais c'est du temps l'injure.
(i) Dans les éditions de 1574, de 1583 et de 1597, cette chanson se trouve placée entre les 2° et 3'' Chapitres d'amour. « Simon Brunel, écrit du Verdier dans sa Bibliothèque Françoise (éd. citée, III p. 472) a traduit du Latin, Défense pour le Roi irès-Chreslien François I du nom, à V encontre des injures et detractions de Jacques Omphalius ; imprimé à Paris, iu-4° pour Robert Estienne, 1546. *
ET AUTRES POESIES Io5
Je ne veux point prendre tant d'arrogance. Que de vouloir que parfait on me pense :
Mais il faut que je die.
Que rien ne peut, fors la chose parfaite, Ny me ravir, ny rendre au joug sujette
Ma raison et ma vie.
Celui qui sçait l'architecture antique, Corinthienne, Ionique, Dorique,
Aussi tost qu'il decœuvre Quelque Palais où l'ordre et où la grâce Est offencée, aussi tost il se lasse
Du regard d'un tel oeuvre :
Et quand le temps ravisseur qui dévore Tout oeuvre beau, nous laisse voir encore
Dedans quelque ruine La beauté grande, et l'art d'un édifice. Qui par les traits de quelque frontispice
Tout entier se devine :
On juge bien pour lors que chose telle Durant son temps fut parfaitement belle :
Mais quant à la demeure Nul en ce lieu ne peut choisir son aise. Et n'y a nul à qui tout ce lieu plaise.
Si ce n'est pour une heure.
Celuy qui sçait l'architecture vraye De cest amour, que ma loy veut que j'aye. Du défaut se retire :
Et quand il voit des choses les mieux nées Par tant de temps de grâces ruinées, Sans aimer il admire.
Il sçait fort bien recognoistre une Dame,
Soit quant au corps, soit mesme quant à l'âme,
Quelle les Dieux l'ont faite :
Je sçay encor les fautes mieux cognoistre. J'en ay l'Idée et scay ce qu'il faut estre
Avant qu'estre parfaite.
Vivant tousjours en la constance vraye De n'aimer rien, que paravant je n'aye
Des perfections preuve, Je sçay choisir, ou bien rejetter celle. Qui est parfaite, ou vulgairement belle.
Sans que pris je me treuve.
Ayant choisi moy-mesme me viens rendre.
Et en prenant moy-mesme me sens prendre
Si fort, que l'ame mienne.
Ayant trouvé le bien qu'elle désire.
Ayant atteint le but où elle tire
Le fait serve à la sienne.
Tout autant vit l'affection extrême Dans moy, que vit la perfection mesme
Mais avec la ruine Tant des beautez , qui tout le corps décorent. Que des beautez, qui tout l'esprit honorent,
L'affection décline
Je ne fay plus que remarquer les traces. Où j'avoy veu paravant tant de grâces.
Et louant tout l'ouvrage, Je suis marri que nostre grand'ouvriere Ne fait durer la beauté journalière
Contre l'effort de i'age.
J'accuse encor la céleste ordonnance.
D'avoir comblé d'une telle abondance
Et ce corps, et ceste ame.
Pour tout soudain ses biens faits en retraire Et leur laisser seulement au contraire
Le regret et le blasme.
Lors en gardant ma constance première.
Je sors de là pour jetter ma lumière
Sur quelque autre excellence :
Car de vouloir tant seulement pour une Garder en moy la constance commune.
Ce seroit inconstance.
Lors que premier de moy tu fus choisie. Tu enflambais le ciel de jalousie.
Tant tu estois parfaite :
Alors tu fus digne objet de mon ame, Puis que le ciel ne veut qu'elle s'enflame
D'une chose imparfaite.
Mais maintenant que l'on voit inconstante Ceste beauté et, qu'on voit permanente Dans moy la brave chasse.
Dont y poursui[s] tousjoursun bien suprême, Charge avec moy en accusant toy mesme, Le coeur comme la face.
Tel sans raison le plus souvent accuse, Qi a beaucoup plus de besoin d'excuse :
M'accusant de la sorte Tu dois penser puis que mon ardeur vive S'étend, qu'il faut que mon mal qui arrive
De toy, non de moy sorte.
S'il sort de toy, tu es seule coulpable, Et moy je reste encore plus louable
D'avoir telle constance, Que mon amour qui fut vers toy si grande. Sur l'autre amour, qui sans fin me commande.
N'a point eu de puissance.
Toy donc au lieu de souffrir quelque peine. Soit du regret de ceste beauté vaine,
Soit de moy qui se change Rejouy-toi d'avoir esté servie D'amy parfait, puis que toute sa vie
Au seul parfait se range.
En t'enrolant au nombre des parfaites, Moque-toy lors de tes beautez défaites
Ainsi que de fumées :
Et croy que Dieu toutes beautez volages Eust fait durer, s'il vouloit qu'en tous âges
Nous nous eussions aimées.
ET AUTRES POESIES lOQ
Car quoy qu'on die, il faut que l'on confesse. Que quand on met l'amour en sa maistresse,
La beauté le fait faire :
Si la beauté de son sujet s'estrange, 11 faut qu'amour avec l'objet se change.
C'est chose nécessaire.
Et quand quelqu'un de sa maistresse âgée. Ne veult en soy voir la flamme changée
Jusqu'à la sépulture.
Il n'en faut pas une constance faire : C'est s'obstiner, et se rendre contraire
Aux lois de la Nature,
Et si tu dis que je t'aimois à l'heure
Pour le seul corps, et que l'amour meilleure
Ne se voit si légère.
Je le veux bien : Mais s'il faut que je t'aime D'esprit, encor je t'aimeray de mesme
Que j'aimeroy ma mère.
Mesme encor (qui est-ce qui l'ignore ?) Leur âge vieil, qui les femmes dedore
Tout ainsi qu'une image, Leur oste aussi de l'esprit l'allégresse : Appelle donc l'amour vers la vieillesse.
Aveuglement, et rage.
Si tu me dis que tout ce discours monstre, Que je fay cas de la seule rencontre Sans en aimer pas une,
Vin que jamais on ne vit en ce monde Rien de parfait, et veu que là je fonde Geste amour non commune ;
J'enten[s] d'autant que l'homme on peut cognoisire, Jenten[s] d'autant que parfaite peut estre
Nostre essence mortelle.
Autant qu'estoit parfaite en tout la tienne. Et autant qu'est parfaite encor la mienne.
Aimant d'une amour telle.
L'aspre et l'estrange flame Qu'amour me fait sentir, De tout cela s'enflamme, Qui devroit l'amortir.
Ma trop longue souffrance, Ma trop vaine espérance Font que ma raison s'arme Encontre ma poison :
Mais mon feu charmé charme L'effort de ma raison, L'aspre...
Mon esprit se propose Sans cesse toute chose.
Que moindre puisse faire L'injuste affection :
Mais par l'objet contraire Croit l'appréhension.
L'aspre...
Tel qu'il est j'imagine L'amour qui me domine, Et si ne puis pas estre Aveugle en ses efFects :
Mais cet aveugle maistre M'aveugle en tous mes faits, L'aspre...
Discourant la naissance D'amour, et sa puissance.
Bien que je ne l'approuve Ny Dieu, ny fils des cieux.
Dessus moy je le trouve.
Plus fort que nul des Dieux.
L'aspre...
Comme sa geniture Je congnoy sa posture :
Nostre esprit seul l'engendre.
Seul le paist nostre cœur, Qui seul force fait prendre A son propre vaincueur.
L'aspre...
Mes vrais discours le peignent Autre que ne le feignent Les vers, ou la peinture.
Ou les discours des Dieux:
Mais les maux j'en endure, Qui se feignent par eux.
L'aspre...
Il n'est enfant volage :
Car dedans mon courage Il s'obstine sans cesse :
Aux [aijsles et au vol Ne convient sa paresse, Ny l'enfance à son dol.
L'aspre...
S'il estoit Dieu, la bande Des Dieux qui nous commande, Ne lairrait (i) ses outrages Si long temps triomphans Sur les esprits plus sages, Qui sont leurs vrais enfans.
L'aspre...
Ou bien s'il estoit mesme Des Dieux le Dieu suprême.
Qui tout ce monde accorde, Qui rompit le Chaos, Il romproit ma discorde L'eschangeant en repos.
L'aspre...
Mesmes aux Dieux la malice, La rage et l'injustice.
Et cet ardeur de faire Outrage aux innocens.
Ne peut plaire, mais plaire A luy seul je les sens.
(i) Pour : ne laisserait.
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