‹ Les amours et autres poésies. Publiées sur les éditions originales, et augmentées de pièces rares ou inédites. Avec une notice de Guillaume Colletet et des notesChapitre 7 sur 37 · POUR RESPONDRE A CELLE DE RONSARD QUI COMMENCE · texte numérisé non relu

POUR RESPONDRE A CELLE DE RONSARD QUI COMMENCE

Quand f 'estais libre... (i)

SANS estre esclave et, sans toutes fois estre Seul de mon bien, seul de mon cœur le maistre, Je me plais à servir :

Car celle là que j'aime, et sers, et prise, Plus que tout bien, plus que toute franchise. Me peut a soy ravir.

(i) Cette chanson, l'une des plus agréables de Ronsard, se trouve au second livre des amours. La voici telle qu'on la trouve dans l'édition collective de ce poète, donnée à Paris par G. Buon en 1560 :

Qjaand j'estois libre, ains que l'amour cruelle Ne fut éprise encore en ma mouelle,

Je vivois bien heureux ; Comme à l'envy, les plus accortes filles Se travailloient, par leurs fiâmes gentilles, De me rendre amoureux !

Mais tout ainsi qu'un beau poulain farouche Qui n'a masché le frein dedans la bouche.

Va seulet écarté.

N'ayant soucy sinon d'un pied superbe A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe.

Vivant en liberté ;

Ores il court le long d'un beau rivage. Ores il erre en quelque bois sauvage

Ou sur quelque mont haut ; De toutes parts les poutres hennissantes Lui font l'amour, pour néant blandissantes,

A luy, qui ne s'en chaut ;

La liberté si chère se doit rendre,

Que pour tout or ne se doit jamais vendre :

Mais la mienne je vens, D'un plus cher pris, qui n'est toute richesse : Car ta beauté, qui mesme en est maistresse.

Est le pri[x] que j'attens.

C'est peu de cas qu'un tant aisé service. Pour mériter par ta faveur propice,

De ta beauté le pris :

Ce pri[x] si grand ne peut pas estre mesme Pri[x] de service, ains c'est un don extrême

Qu'un service auroit pris.

Sous un tel joug, j'accours de franc courage. Ma liberté se trouve en mon servage :

Et quand mon cœur voudroit Sans tel lien vivre en la servitude De l'amour faux, un joug cent fois plus rude

Endurer lui faudroit.

Ainsi, j'allois desdaignant les pucelles Qu'on estimoit en beauté les plus belles,

Sans respondre à leur vueil, Lors je vivois amoureux de moy-mesme, Content et gay, sans porter couleur blesme,

Ny les larmes à l'œil.

J'avois escrite au plus haut de la face, Avec l'honneur, une agréable audace

Pleine d'un franc désir :

Avec le pied marchoit ma fantaisie.

Où je voulois, sans peur ne jalousie.

Seigneur de mon désir.

ET AUTRES POESIES I l5

L'ardeur, le soin, la pipeuse espérance, Les chers presens, l'aigreur, la repentance.

Et la honte, et la peur, Le martel aspre, et le volage change.

Le vain plaisir : c'est le joug ou nous range

Tout tel amour trompeur.

Tousjours l'amour dans nostre ame s'enflame, Car le désir (tierce part de nostre ame)

PZst père des amours :

iMais celuy-là sage et heureux me semble, Qui en lieu seur tant son désir rassemble,

Sans l'écarter tousjours.

Celuy, je croy, qui est né pour poursuivre Plusieurs amours, semblable n'a pu vivre

Aux farouches poulains, En dédaignant les beautez et caresses, Veu que nos cœurs sont mesme en nos jeunesses

De tel désir tous pleins.

Moy maintenant (combien que passe j'aye Des premiers ans la saison la plus gaye)

En mes ans les plus forts Non au poulain semblable je veux estre, Mais au cheval, qui brave sert son maistre.

Et se plaist en son mords :

Ayant henni de joye après sa bride, Cognoist la main qui adroite le guide : Le peuple à l'environ

I l6 LES AMOURS

L'orgueil premier de son marchier admire. Et plus encor quand on le volte et vire Au gré de l'esperon :

Laissant ce peuple en un moment derrière. Comme un vent vole au bout de sa carrière.

Les courbetes, les bonds, La bouche fresche, et l'haleine à toute heure Vont témoignant qu'en œuvre encor meilleure

Il est bon sur les bons

Doulx au monter, et plus doulx à l'estable, Au maniment et craintif et traitable.

Aux combats furieux, Sans cesse il semble aspirer aux victoires, Presque jugeant que du maistre les gloires

Le rendront glorieux.

Je ne suis pas presumptueux, de sorte, Que tout ceci, je vueille qu'on rapporte.

D'un tel cheval, à moy :

Mais je diray que l'Amour qui commande A mon esprit, autant comme il demande

Le sent prompt à sa loy.

Tel frein luy plaist, tel esperon l'excite, Il s'orgueillit sous l'Amour, du mérite

De son gentil vouloir.

Pourtant l'amour, sa charge il ne dédaigne, Ains volontaire en sa sueur se baigne,

S'en faisant plus valoir.

II brave, il vole, et dans moy bondit d'aise. De ce qu'amour a fait qu'il te complaise,

Toy qui es son seul but.

Bien qu'il soit doux, l'amour à la victoire Va l'animant, compagnon de sa gloire

Corne autheur il en fut.

Si beau sujet luy double son courage.

Le cœur doublé luy fait dans le visage

Plus d'audace porter.

La raison marche avecques son attente D'un mesme pas, puis qu'il croit que contente

Tu veux le contenter.

Alors du tout sur luy tes deux beaux astres Luiront sans cesse, écartans tous desastres :

Et perdre il se viendra (O perte heureuse !) en tes lis, en tes roses : Car pour tousjours l'heur de si rares choses

Plus captif le rendra.

J'ay fait assez à ma franchise apprendre

Par meur discours que c'est d'ainsi se rendre

Aux beaux rets que je voy : Mais j'aime mieux estre encor ton esclave. Que de ce monde avoir le Roy plus brave

Esclave dessous moy.

Or adieu donc tout faulx Amour, qui menés Aux ceps, aux fers, aux gesnes, aux cadenes (i) Trop impiteux vaincueur :

(i) Cadene, chaîne à laquelle étaient attachés les galériens.

Il8 LES AMOURS

Mon ame n'est forcere ou prisonnière.

Ma Dame n'est corsaire ni geôlière, Mais garde de mon cœur.

Elle voudra, je croy, sur mon chef mettre

Le Myrte heureux, qu'amour me veut promettre.

Non le pié rude et fier.

Peut estre encor elle qui éguillonne Dans moy l'honneur, et l'audace me donne,

Y mettra le laurier.

Si donc pour toy je méprise et abhorre

Toute autre amour, qu'en moy je puis enclorre :

Si j'ay les yeux tousjours Sur ton pourtrait, que mieux que dans une onde Je voy dans moy, fay que ton cœur réponde

Du tout à mes amours.

Fay qu'en mon sort je ne rende vangée Toute autre amour, par moy tant estrangée,

Comme Narcisse fit :

Mais qu'à Pelée on me nomme sans cesse Semblable en heur, dont Thétis la Déesse

Ne dédaigna le lit.

Aux nopces soit présent et favorable Chacun des Dieux : mais de si saincte table

La Discorde soit loin.

Comme Thetis, ton ventre après fertile Dés l'an premier porte un petit Achile,

Ton plaisir et ton soin.

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