IV
MA passion, qui a peur, Qu'on la juge feinte Veut se couvrir dans le cœur.
Sans s'ouvrir par plainte.
Si mes vrais maux vous sçavez, Vous qui causez les avez Vray Amour, vraye Venus.
De ma foy constante.
Rendez les travaux cognus
Sans que je les chante.
Ma passion,..
Ouvrez à l'œil, et au cœur,
Qui du mien s'est fait vainqueur.
Ma plainte, qui vaudra mieux
Par vous bien ouverte, Que par moy mesme à tous yeux
En vain découverte.
Ma passion...
L'esprit haut inspirez en De celle pour qui je sen
(i) Dans les éditions de Jodelle cette chanson est divisée en trois branles. On ne trouvera ici que le premier, notre cadre ne nous permettant pas d'insérer les deux autres.
Mon esprit serf de vos loix,
Qui pour recompense Requiert que vous faciez sans voix
Penser ce qu'il pense Ma passion...
Puis pour faire à tous chercher Le mal, qui se veut cacher De tous bons jeux attisez
De l'amour plus vraye, Chaque beau trait éguisez
Pour sonder ma playe.
Ma passion ..
Cet œil tout divin s'il veut Et l'oeil des autres s'il peult Verront ce mal qui se taist,
Non pas pour se faire Plus grand : mais souvent on est
Plus creu pour se taire.
Ma passion...
Mon amour n'est pas tant haut, Tant subtil, estrange, et chaud Que pourtraire il ne se peust :
Mais pour bien se peindre.
Il n'est pas tel qu'on le creust
S'estre peint sans feindre.
Ma passion...
Il fault en ces hauts discours De tous nos chanteurs d'amours,
Et aux amours qui naïfs Par nous se pratiquent,
Chercher les traits vrais et vifs :
Sont ceux qui me piquent.
Ma passion...
Or suppleans en cela
Ma voi[x] ailleurs tournez la.
Vous deux qui dans moy l'émoy
Attachez de sorte Qu'il faut qu'il se tienne en moy
Renclos sans qu'il sorte.
Ma passion...
Aidez nous avec ces deux.
Vous les trois compagnes d'eux.
Grâces, qui m'avez appris
Si bien vos cadences Qu'ester je vous puis le pris
De vos propres dances.
Ma passion...
Vous donc qui si bien parlez, Sonnez, ballez, carollez (i), Entendez chanter, parler,
Dancer sur les peines Des amours perdus dans l'air.
Par leurs chansons vaines.
Ma passion...
(i) De carolle, danse.
Des forts amours les mieux faits Vous cognoissez les effects, Car l'amour seul vous hantez :
Jugez donc, de grâce.
Si par tant d'amours chantez
Mon amour s'efface.
Ma passion...
Dançans en rond avec moy.
D'une gaye et docte loy Arondir vous me verrez
Par mainte manière De branles que vous orrez (i)
Ma CaroUe entière.
Ma passion...
Qu'en ces gais branles nouveau[x] Les Jeu[x], les Cupidineau[x], Et les Ris viennent aussi.
Non pas pour y estre.
Folastres, mais pour ici
Leurs vrais faits cognoistre.
Ma passion...
Tous les chants des amans sont Pleins d'un mal que point ils n'ont.
Pleins de tourmens, et de pleurs,
De glaces, et fiâmes :
Mais feintes sont leurs douleurs,
Ainsi que leurs âmes.
Ma passion...
(i) Il faut lire : que vous ouyrex..
Si ces amans enduroyent
Tant de maux, et s'ils pleuroyent
Vrayment du cœur et de l'œil.
Non par plainte foie, On leur verrait plus de dueil.
Et moins de parole.
Ma passion...
S'ils pouvoyent de peur geler, Ou bien de désir brûler, L'un engourdissant seroit
La voix lente et morte :
L'autre étoufant boucheroit
Aux pensers la porte.
Ma passion...
Mais au rebours leurs propos Sont enflez de tous gros mots, Que l'on voit plustost sortir
Pour monstre et bravade, Que non pas vrayment sentir
Leur ame malade.
Ma passion...
Je ne di[s] pas que d'entre eux, Mille beaux traits amoureux Ne puissent souvent couler.
Mais c'est aventure :
Car des blessures parler
On peut sans blessure.
Ma passion...
Aussi leurs Dames ornant.
Tous mesmes ornement donnant.
Tachant faire un tableau faux
Des beautez et grâces, Comme des pleurs, et des maux.
Des feux et des glaces.
Ma passion...
Tous en leurs pareils sujets, Prenans semblables objets, Usans de mesmes couleurs.
Dorent, albastrinent.
Ornent de perles et fleurs.
Teignent, coralinent.
Ma passion...
De mesme les emmiellans, De mesme les cnfiellans, Leurs bourrelles ils en font,
Basilics, tygresses.
Mots qui doux et fâcheux sont
Aux vrayes maistresses.
Ma passion...
Combien que la femme soit Piquée, s'elle se voit De tels mots injurier,
S'on la dit cruelle Elle s'en fait plus prier.
Et s'en plaist dans elle.
Ma passion...
Si l'amour simple estoit d'eux Bien cogneu, ces mots hideux Ils fuiroyent, desquels l'horreur
Nuit beaucoup, et monstre Que des plumes, non du cœur,
Le mal se rencontre.
Ma passion...
Les noms d'elles inventez.
Les traits sans tin rempruntez.
Ces mots, Déesse, moitié :
Brief, ceste amour foie
N'est qu'un autel dédié
A l'ombreux idole.
Ma passion...
La cruelle ayant pouvoir
De faire leurs yeux pl[e]uvoir.
Quand vivante elle feroit
Pour leur pluye toute De leurs yeux ne tireroii,
Peut estre, une goûte.
Ma passion...
Telle peut les uns brûler Gesner, meurtrir, bourreler.
Qui n'auroit rien de leur sang,
Fust pour sa querelle, Ny mesme d'un cœur bien franc
La moindre estincelle.
Ma passion...
Tous leurs souspirs et sanglots, Plus grands que les vens renclos Q'Ulysse avoit en sa nef.
Sont veus de leurs dames De beaux vents sortis du chef,
Non du creux des âmes.
Ma passion...
Ces dames pour qui souffrir
Ils sont forcez, et offrir
Leur vie et leur sang, n'auroyent
Souvent de leurs bourses Ce, dont (peut estre), ils pourroyent
Les voir moins rebourses.
Ma passion...
Or si leurs dames ainsi
De leurs dons n'avoyent souci,
11 les faudroit ravir mieux
Que d'une furie, Qui toute une, presque en eux
Paroist singerie.
Ma passion...
Vous donc qui les tours avez De ce mien branle achevez.
Jugez qu'ils se monstrent pleins
D'ardeurs furieuses Pour néant, sans estre attaints
D'ardeurs amoureuses.