‹ Les amours et autres poésies. Publiées sur les éditions originales, et augmentées de pièces rares ou inédites. Avec une notice de Guillaume Colletet et des notesChapitre 9 sur 37 · CHANSON DIVISEE EN TROIS AIRS ET CHACUN AIR EN SIX STANCES · texte numérisé non relu

CHANSON DIVISEE EN TROIS AIRS ET CHACUN AIR EN SIX STANCES

AIR PUEMIEli

MAiSTRESSE que sans fin je doue (i) De tout mon cœur, que je te voue D'un vœu qui est et stable et saint : N'atten[s] point que ma chanson suive Quelque amant, qui sa flame écrive Trop disertement, plus atteint D'une ardeur que sa chanson vive, Que de toute autre ardeur qu'il feint.

Car outre encor qu'à la feintise Ne fut oncq ma nature aprise :

L'ardente et vraye affection Etreignant sans fin mon service A ta faveur, qui m'est propice Sort de plus saincte intention Que tout amour naissant de vice, Et s'apâtant de fiction.

Tels amans d'estranges louanges, De peines, et plaintes estranges.

Font retenir presque tous lieux :

En tachant de rendre immortelles

(i) doue du verbe douer, recevoir des dons. On comprend le sens que le poète attache ici à ce mot.

Leurs Dames, qu'ils peignent tant belles. Que toutes Déesses des Cieux Devroyent quiter, ce semble, à elles.

Ce que Nature a fait de mieux.

Comme aussi, par tout où ils feignent L'horrible mal dont ils se pleignent, L'amour ils déguisent, l'armans :

Et tout de mesme armans leurs Dames, De mortelles flèches, et flames, Qui entamans, qui consumans, Voire et empoisonnans les âmes.

Retuent sans fin ces amans.

Ainsi ce grand Dieu, qui suprême Fait faire joug aux grands dieux mesme. Par son arc divin surmontez, Ne se voit pas seulement faire Boute-feu, meurtrier ordinaire, Traistre, et bourreau des cœurs doutez : Mais leur Dame se voit pourtraire, Vraye Furie en cruautez.

Lors qu'ils l'admirent et l'adorent.

Aveuglez, ils la deshonorent Indignement de ce nom là.

Car sans que bailler il luy faille.

Serpent, brandon, foiiet, et tenaille, Les gesnes, les chaisnes, qu'elle a, Et tous faits cruels qu'on luy baille Sont plus encor que n'est cela.

AIR SECOyD

MAIS d'où nous viennent tant de feintes Des rares beautez, tant de plaintes Des tourmens que feignent ceux-ci ?

Le premier vient de flaterie, Et d'indiscrète singerie :

De ce vice dernier aussi, Vient le mal, la forcenerie Que leurs chants contrefont ainsi.

Ou si tant soit peu véritables

Sont leur maux : C'est qu'ils sont coupables

Dans soy mesme d'un lâche tour :

En tâchant leurs Dames séduire,

Et trop plus que la mort leur nuire,

Par un léger et faux amour

Qui veult leur cher honneur destruire.

Pour au triomphe en rire un jour.

Ceux dont la constance naïfve Foit que sans cesse se poursuive La course qu'ils veulent courir :

Soit qu'au mariage ils prétendent, Ou à ce que les loix deffendent Seurs et secrets jusqu'au mourir.

Sans monstrer tant de rage, attendent De jouir, mourir ou guérir.

Mais pour tout autre, qui forcené En sa courte et volage peine.

l3o LES AMOURS

L'amour ce céleste vainqueur (Sçachant bien son ame estre telle) Dans luy, hors des enfers, appelle Megere, ou l'une ou l'autre sœur :

Qui, pour le temps perdu, bourrelle D'heure en heure ce lâche cœur.

Car voyant délayer la gloire De l'inique et faulse victoire.

Et toutesfois s'y obstinant Crevé de voir perdre toute heure Propre à quelque queste plus seure. Sans fin se rongeant et gesnant :

Mais tousjours l'amour la meilleure.

Sans telle peine va peinant.

Car encores que malheureuse,

Fut telle poursuite amoureuse,

Qui n'a pour son but que l'honneur :

L'esprit frustré de son attente.

En souffrant beaucoup, se contente

A la fin d'avoir ce bon heur,

Que de sa poursuite s'absente

Et tout crime, et tout deshonneur.

Page 1