‹ Les amusettes de l'histoireChapitre 14 sur 38 · LES BEAUX ÉCUS ROULÈRENT AVEC UN BRUIT ARGENTIN · texte numérisé non relu

LES BEAUX ÉCUS ROULÈRENT AVEC UN BRUIT ARGENTIN

C’est alors que, devant cet étalage sans pudeur de la bassesse et de l’avarice humaine, on vit un spectacle qui ne s'était pas encore vu à Versailles. Oublieux de son haut rang et de sa dignité, oublieux du décorum plein de raideur qu'il avait gardé sans broncher depuis son berceau, le roi Louis XIV, le Grand Roi, le Roi-Soleil, le Roi des Rois, ouvrit la bouche d’une oreille à l’autre et se mit à rire. Mais ce ne fut pas un rire discret, un rire bien élevé et de bonne compagnie : Le rire du roi était un gros rire

populaire, un rire bon enfant, un de ces rires qui épanouissent les trognes et font trembler les vitres. Ah! je vous prie de croire que, s’il s'était ennuyé dans ses dernières semaines, il prenait joliment sa revanche. Plus il regardait les courtisans accroupis à la recherche des écus de six livres, se poussant, se heurtant, se disputant, se culbutant, plus son hilarité redoublait, si bien qu'à bout de forces, exténué, sur le point d’étouffer dans ses vêtements trop serrés, il fut obligé de déboutonner son justaucorps et sa veste de dessous pour se mettre à l'aise.

Enfin peu à peu les courtisans reprirent leur position normale; le sérieux renaquit dans cette assistance folâtre, et Fagon, tout piteux d’avoir vu disparaitre aussi vite ses écus, s'avanca le crâne nu et le nez rouge vers le roi. Comme il commençait sa harangue d’une voix pleurarde en disant :

« Sire, les deux sacs que vous m'aviez donnés... »

Louis XIV, qui commençait à reprendre un peu de calme, le regarda par malheur et partit de nouveau d’un fou rire. Cette fois, c'était presque une maladie : le roi était hors de lui-même, pouffait, se tordait, faisait des grimaces comme un casse-noisette, secouait les bras, agitait les jambes et donnait des tapes dans le dos à tous ceux qui l’approchaient. M°*° de Maintenon elle-même fut obligée, à plusieurs reprises, de se reculer avec un air de dignité offensée pour éviter ces manifestations malséantes de la gaité royale.

Cette reprise eut au moins le mérite de rendre à Fagon le sang-froid que le vol de sa perruque et de son argent lui avait fait perdre. La vue du singe, grimpé sur le baldaquin à plumes .du lit avec la perruque du roi qu’il agitait frénétiquement, lui fit enfin comprendre ce qui s'était passé pendant son

Le 91 and Roi s'ennuie. 77

absence. Comme, avec toute sa pompe doctorale et son air de pédant à nez rouge, il n’était pas un sot, il vit tout de suite le parti que pour son profit personnel il pourrait tirer de l'aventure.

Quand le roi eut repris ses esprits, il s’avança vers lui, et, mettant un genou en terre, il lui dit respectueusement :

« Sire, tous les remèdes sont bons, pourvu qu'ils réussissent. Je suis heureux de voir qu'encore -une fois j'ai réussi à guérir Votre Majesté.

— Comment ? » dit Louis XIV tout étonné.

Fagon était résolu à ne plus se laisser désarçonner; il mit l’autre genou en terre et dit :

« Sire, il est bien vrai de dire que nous sommes encore plus les médecins de l'âme que ceux du corps. Je suis confus de vos remerciements, mais ils doivent moins s'adresser à moi-même qu'à l’admirable science dont Hippocrate fut le père et dont je ne suis ici que l'humble représentant. »

Comment contredire un homme aussi modeste ?

Louis XIV lui fit signe de se relever et, avec l’exquise convenance qui marquait chacune de ses paroles, il daigna ajouter :

« Fagon, il y a encore quatre sacs semblables aux autres chez mon trésorier : vous pouvez aller les chercher.

— J'y cours, sire! » s’écria le médecin, dont l’empressement avide fut blâmé à l’unanimité par tous les courtisans.

À partir de ce moment, Louis XIV ne s'ennuya plus; il se contenta d’ennuyer les autres. Par la suite, on discuta beaucoup à la cour pour savoir qui avait opéré la guérison du roi, du singe ou de Fagon. Comme le premier ne pouvait pas se défendre, ce

fut le second qui l’emporta. On ne lui rendit jamais les écus qu'il avait laissés tomber, mais il les rattrapa en purgeant et en saignant à outrance tous les courtisans qui, après avoir pris part au larcin, eurent l’imprudence de le consulter. Il se garda bien d'ailleurs de s'appliquer les remèdes qu'il prescrivait à ses patients etil mourut le plus tard possible, après avoir fait une fortune colossale. J’en souhaite autant

à ceux de ses collègues et successeurs qu feront

rire leurs malades.

ve. SV

Page 1