LOUIS XV
« Si Votre Majesté le souhaite, je puis lui donner l'explication de ce rêve. »
Louis XV fit un signe d’assentiment.
« Sa Majesté ne m'accusera pas au moins d’avoir oublié le respect qui est dû à son auguste personne ?
— Va donc, te dis-je.
— Je parlerai donc, dit le valet riant sous cape, pour faire plaisir à Votre Majesté. Le chat maigre est votre peuple.
— Ah! dit le Roi.
— Le chat gras est Le corps des financiers.
— C’est bien vu, fit Louis XV en daignant sourire.
— Le chat borgne est votre conseil.
— Ma foi, c'est bien possible. Mais le quatrième, drôle, le quatrième ? »
Le valet de chambre embarrassé se gratta du doigt l’occiput, ouvrit la bouche, la referma, puis, prenant tout à coup son courage à deux mains :
« Le quatrième, dit-il, le chat aveugle, c’est Votre Majesté qui ne veut rien voir. »
L'impertinence était forte. Louis XV rougit, faillit se fâcher, puis reprenant son sang-froid :
« Comment veut-on que ça marche dans un pays où les valets de chambre font la lecon à leurs souverains ? Mêle-toi de ce qui te regarde, drôle : tu m'as mis mon cordon bleu tout de travers. Remets-le à sa place. Cela vaudra mieux que de régenter ton roi. »
L'histoire ne dit pas que le valet de chambre ait recommencé sa plaisanterie. Fa
Grandeur et décadence d’un domestique sous la Révolution Française
Le général Dumouriez avait à son service, en 1792, un valet de chambre nommé Baptiste, qui n'avait pas son pareil
pour faire reluire Îles
bottes et battre à
coups de baguetté
les uniformes de son maître. Mais qui eüt pu supposer, à voir l’ardeur MODES avec laquelle Baptiste s’acquittait de ses fonctions, qu’un cœur de héros battait sous sa livrée et que, comme dit le poète :
Pour être domestique, on n’en est pas moins homme.
Nous ajouterons : bon Français et bon patriote. Baptiste était tout cela cependant, et quelque chose
de mieux encore. Il suivit Dumouriez quand celui-ci envahit la Belgique et 1l était derrière lui à la fameuse bataille de Jemmapes qui fut livrée aux Autrichiens le 6 novembre 1792. Le point principal de la bataille était un escarpement que l'ennemi avait couronné de canons et qu'il fallait emporter d'assaut. À un certain moment de la journée, le feu des Autrichiens fut si violent que la brigade Drouin, chargée d’enlever l'obstacle, hésita, prit peur et finalement se débanda. Baptiste assistait à ce spectacle : indigné et sans attendre d'ordres, il saute à cheval, part au galop et court droit à Drouin :
« Où allez-vous, général? Votre poste est là et non ailleurs. »
Et Baptiste, de la pointe de son sabre, indique le village de Jemmapes.
« Oui, oui, à Jens » crient les soldats.
On se iii on s’encourage, on repart au cri de :
Vive la Nation! et Drouin, emporté par le flot des troupes françaises, marche de nouveau avec confiance contre Jemmapes.
Mais Baptiste ne s’en tient pas là : il a le courage d’un soldat et aussi le coup d’œil d’un grand capitaine. Il s'aperçoit que la brigade Drouin, dans sa course en avant, va être prise de flanc par les Autrichiens. De sa propre autorité il donne l’ordre à sept escadrons de protéger la brigade en péril. On l'écoute, on lui obéit, on marche, on est vainqueur : Jemmapes est emporté d'assaut; les Autrichiens s’enfuient, laissant canons et fusils à leurs vainqueurs. Vive la Nation! Vive la République!
Dumouriez ne fut pas ingrat envers Baptiste. Il le chargea de porter la nouvelle de la victoire à la Convention nationale. C'était, ce jour-là, — 9 novembre —
Un domestique sous la Révolution francaise. 97
Hérault de Séchelles qui présidait. Baptiste fut présenté à l'assemblée par le lieutenant-colonel Larue, qui déclara que, de toutes les récompenses qu'on lui avait proposées, Baptiste n’en avait demandé qu'une seule : l’honneur de porter l'uniforme national.