HAN T ROSE RE ETS
côté des oreilles et dressait sur le haut de la tête un énorme toupet qui s'élançait en l'air comme celui que portent encore les clowns dans les cirques. C’est dans cet équipage que Grimod de la Reynière sortait de chez lui pour se rendre au théâtre ou en ville, où il était souvent prié à souper : car, malgré ces fantaisies, c'était un homme aimable, spirituel, et, de plus, un gourmet et un gourmand de premier ordre, aussi habile à piquer de truffes une poularde qu'à la manger lui-même, ce qui ne déplait jamais aux vraies maîtresses de maison. J’oubliais un détail : en aucun moment de l’année, Grimod ne portait de chapeau. Le monument qu'il avait sur la tête lui en tenait lieu et le mettait en même temps à l’abri des rhumes de cerveau qui guettent par les grands froids les imprudents sans coiffure.
Un soir à l'Opéra, où notre financier fréquentait assidüment, son toupet, bien que très connu, fit encore une fois sensation. L'artiste capillaire qui en était chargé et qui n’était autre que Léonard Autier, l'illustre Léonard, le coiffeur de Marie-Antoinette en personne, avait réussi à l’exhausser encore de plusieurs pouces. Aveugle qui ne le voyait pas! IL. se dressait en pyramide au-dessus de l’amphithéâtre où Grimod, toujours impassible, avait pris place. Autour de lui, tout le monde riait, sans que son propriétaire parüt s’en apercevoir. Seul un petit homme, à figure rageuse, qui était assis juste derrière ce mirifique chef-d'œuvre, ne prenait pas sa part de la joie générale. C’était la première fois qu'il venait à l'Opéra et, par un déplorable hasard, le phénomène qu'il avait devant lui, si admirable qu'il fût, l’empêchait de voir la scène et les acteurs. Contretemps d'autant plus fâcheux qu'on donnait
Un monsieur qui a du toupet. 105
ce soir-là l’Armide du chevalier Glück. Au premier acte, notre homme se contenta de pester entre ses dents contre le bélitre qui lempêchait de jouir d’un plaisir si délicat et surtout si chèrement acheté. Au second, il n’y tint plus, sa provision d’injures était à bout et ne paraissait pas émouvoir autrement celui qu’elle visait. Alors il s’avisa d’un stratagème et, pendant que Grimod semblait tout entier à la représentation, il pratiqua tout doucement dans les grosses touffes de cheveux qui bombaient au-dessus des oreilles deux fentes d’abord imperceptibles, qu'il élargit ensuite d’un doigt léger, de manière à les transformer en larges ouvertures qui lui permirent de s'intéresser tant bien que mal à l'intrigue et au jeu des personnages.
Grimod n'avait pas un seul instant paru remarquer ce manège. Sans bouger et en donnant Îles marques de Pattention la plus appliquée, il avait savouré en fin connaisseur la musique du chevalier Glück. Le dernier acte finissait et chacun s’apprétait à quitter sa place, quand lentement, posément, avec la figure grave qu'il avait en toute circonstance et qui contrastait si curieusement avec son inénarrable toupet, le financier se retourne et arrête d’une main le mystificateur qui s’apprêtait à sortir.
« Monsieur, lui dit-il, sans qu'aucun muscle de son visage remuât, Je vous ai laissé suivre Armide à votre aise : je suis grand amateur moi-même de ce spectacle et j'aurais été désolé de vous priver de cette volupté. Mais maintenant c’est à vous de me rendre ce que jai fait pour vous. Je vais souper tout à l'heure et vous comprendrez qu'il m'est impossible de m'y rendre avec une coiffure aussi maltraitée. Veuillez, s’il vous plaît, replacer mes cheveux dans
l’état où ils étaient avant votre indiscrète intervention.
— Et comment? dit le petit monsieur fort surpris et se dressant sur ses ergots.
— De la manière la plus simple. Voici un peigne d’écaille que je vous confie. Notez qu'il est de la matière la plus exquise. Prenez-le et remettez l’ordre dans ma coiffure
— Et si je ne le fais pas? dit l'inconnu un peu goguenard.
— Si vous ne le faites pas, cher monsieur, repartit Grimod toujours impassible et du ton glacial quil ne quittait guère, j'aurai le regret de vous couper la gorge séance tenante. »
Le petit homme sauta en arrière d’effroi. Il regarda .
son adversaire, mais celui-ci ne plaisantait pas.
Il faut choisir, dit-il, entre l'épée et le peigne. :— Le peigne, monsieur, je choisis le peigne! » se hâta de dire l’autre, sérieusement épouvanté.
Et, pendant qu'on s’écoulait doucement vers la sortie, on eut ce curieux spectacle, qui n'avait pas été prévu sur l'affiche, de Grimod s’installant commodément sur un fauteuil et prêtant sa tête au peigne du coiffeur improvisé. Sous l'empire de la peur, il s’en tira si bien que Grimod, après s'être regardé dans une petite glace de poche, se déclara satisfait.
« Monsieur, dit-il poliment, vous êtes sans le savoir un véritable artiste. Si vous voulez me laisser votre adresse, je vous ferai mander quand Léonard sera de service auprès de Sa Majesté. »
Mais l’autre ne l’écoutait plus. Il avait déjà disparu. On ne Île revit plus jamais à l'Opéra, où Grimod continua de siéger avec un toupet désormais inattaquable.
SE
LE
H dès
« À > . eu ae, RD fo 3 : = i k 7
française,