PATRIOTE COIFFÉ DU BONNET ROUGE ET VÊTU DE LA CARMAGNOLE
(D'après une gravure de l'époque.)
Un beau geste ou les haricots d'Oudinot.
Quand les premiers coups de feu furent tirés en 1792 sur la frontière Oudinot, qui voulait en avoir sa part, quitta aussitôt sa ville
natale, Bar-le-Duc, à la tête de quelques bars de volontaires. Et ce furent alors des aventures invraisemblables, des exploits prodigieux à faire pâlir la mémoire des plus célèbres héros et dont le cours ne devait s'arrêter qu'en 1814. Oudinot n'a peut-être pas eu les qualités d’un grand stratégiste, mais il n'avait pas de rival pour marcher avec ses troupes à l'assaut d’une redoute ou entrer le pre-
mier, le sabre à la main, au milieu des escadrons
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ennemis. C'était un homme assez grand, les yeux pleins de feu qui devenaient terribles à l'heure des fortes émotions, le geste autoritaire et rapide. Il se décidait vite et frappait plus vite encore. Ni bavard ni querelleur, mais sensé, judicieux, et mettant au service de ces qualités une énergie indomptable. Ses compatriotes l’admiraient beaucoup et le craignaient un peu. On lui trouvait le geste un peu vif dans la discussion.
Quand il revint chez lui en 1794, il était déjà colonel. On lui fit fête de tous côtés et chacun se disputa l'honneur d’avoir à sa table le nouvel officier. C'était un enfant du pays et les Barrois ont toujours aimé les vertus militaires. Oudinot allait chez l’un, allait chez l’autre, et son estomac à l'épreuve s’emplissait sans hésitation des mets les plus variés et des vins les plus généreux. Un jour, chez un de ses vieux amis, on lui fit la surprise d'inviter avec lui un personnage important qui revenait de Paris, où il avait eu, disait-il, la confiance du fameux Hébert, le rédacteur en chef du Père Duchéne. Oudinot, qui détestait
les terroristes, ne dit rien; il se contenta de lancer.
un mauvais regard à l’intrus et s’assit. Le Parisien
parla beaucoup : il portait, suivant la mode populaire |
du temps, une petite veste appelée carmagnole et n'avait pas même quitté, pour manger, son bonnet rouge. Cette coiffure agaçait visiblement Oudinot,
mais il eut la force de se contenir par respect pour
ses hôtes et il commença de manger, un peu fébrilement peut-être, en silence. Le patriote, lui, ne tarissait pas, il parlait en dévorant et dévorait en parlant; comme tout bon Parisien en province, ül essayait d'éblouir les provinciaux en leur racontant les merveilles de la capitale. Il avait tout vu, tout
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entendu, tout retenu; il était l’intime de Danton, le camarade de Robespierre, Carnot ne faisait rien sans prendre son avis. Le pauvre homme, qui était parfaitement insignifiant, se figurait et essayait de faire croire aux autres qu'il dirigeait la Convention et la France. Sombre, Oudinot l’écoutait; tout à coup il l’interrompit. |
« Alors, citoyen, dit-il, vous avez assisté à l’exére des Girondins ?
— Je m'en flatte, citoyen, répondit l’autre; je ne manque jamais aucune de ces petites fêtes de famille.
— Je vous en fais mon compliment », dit avec un dégout marqué Oudinot.
Le patriote ne remarqua pas le ton avec Fute ces paroles avaient été prononcées; il se rengorgea.
Hébert et moi, dit-il, nous sommes décidés à mener les choses rondement. ;
— Ah!
— Oui, Robespierre est trop modéré : c’est un timide, peut-être un traître... »
Ici il baissa la voix et mystérieusement :
« Je sais, dit-il, de source certaine qu’il entretient des relations suspectes avec les émissaires de Pitt et Cobourg. Mais nous veillons. Voyez-vous, colonel, les véritables sauveurs de la patrie ne sont pas à la frontière !.. |
— ME one dit Oudinot indigné.
— Non, dit l’ami d'Hébert, ils sont à Paris. La foudre que vous portez entre vos mains n’est rien auprès de la nôtre. Et d’ailleurs plus d’un aristocrate s’est réfugié aux armées. Vous qui êtes un bon patriote, colonel, il serait digne de vous de nous faire connaître les suspects qui se cachent à l’ombre de nos drapeaux. »