‹ Les amusettes de l'histoireChapitre 27 sur 38 · Arnault, Souvenirs d’un RS t. VITE pre · texte numérisé non relu

Arnault, Souvenirs d’un RS t. VITE pre

Le Chien de l’impératrice Joséphine. 113

pas le dire aussi? il en devint le tyran. Ce modeste héros se laissa égarer par la prospérité : à voir l'empire qu'il avait sur sa maîtresse, il devint irritable, hargneux, capricieux et, en fin de compte, parfaitement insupportable. La bonne Joséphine, qui ne pouvait oublier qu'il lui avait presque sauvé la vie, laissait faire le despote et son audace s’en accroissait d'autant. Tout tremblait devant le mufle noir et les aboiements poussifs de Fortuné. Inutile de dire que, lors du second mariage de Joséphine avec le général Bonaparte, Fortuné ne fut pas content. Les animaux sont volontiers jaloux et celuic1 avait sa belle part de ce vilain défaut. Un nouveau maître entrait dans la maison et Fortuné dut le supporter. Hélas! Bonaparte, de son côté, dut aussi supporter Fortuné : à table, dans son cabinet de travail, dans sa chambre à coucher, le général trouvait toujours le maudit chien, grognon, bougon et quinteux. Il se plaignit; mais Joséphine aimait Fortuné, elle ne voulait pas paraitre ingrate et Fortuné, par sa présence continuelle nuit et jour, empoisonnait l'existence de Bonaparte, incapable de venir à bout d’un ennemi aussi faible et aussi ridicule.

Si Fortuné n'avait manifesté sa mauvaise humeur qu'aux hommes, il eût vécu encore longtemps en faisant enrager ceux qui s'étaient donné la tâche de le nourrir. Mais Fortuné était un de ces roquets prétentieux qui croient leur amour-propre engagé à aboyer aux jambes de tous les chiens qui passent. Un jour, en Italie, pendant une de ces fameuses campagnes qui ont fondé la gloire militaire de Bonaparte, le chien de Joséphine provoqua imprudemment un mâtin qui ne lui disait rien. Ce mâtin n était pas un chien de luxe et il ignorait sans doute

les états de service du carlin, car à une attaque faite d’un peu trop près il riposta en se retournant et en cassant le dos d’un coup de mâchoire à l'infortuné Fortuné. Joséphine ne s’en consola pas; elle pleura amèrement et Bonaparte eut la bonté de s'associer à sa douleur. Il consentit même à ce qu’un autre carlin prit la place du défunt et fût aussi outrageusement gâté que lui. Ce fut Fortuné IT, qui arriva à se faire détester aussi rapidement que Fortuné I.

Un jour que Bonaparte se promenait dans le jardin du château qu'il habitait alors, il aperçutle maitre du mâtin qui, à sa vue, faisait mine de se cacher. D’un signe il appela à lui.

« Pourquoi te sauves-tu ainsi à mon PRESS »

lui demanda-t-il.

L'homme, qui était un domestique du château, pour toute réponse prit un air niais et tortilla sa casquette entre ses mains.

« Allons, parleras-tu ?

— Dame, général, vous savez, après ce que mon chien a fait au vôtre!

— Eh bien?

— Je craignais que ma présence ne vous fût désagréable.

— Bah! est-ce que tu l’as toujours, ton chien?

— Ma foi, oui, général; mais je lui ai interdit le jardin. ù

— Laisse-le revenir, cet animal, » dit Bonaparte avec bonhomie.

Et, s’en allant, il ajouta en souriant avec malice :

« Il me débarrassera peut-être aussi de Fortuné IT. »

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Le saut du Mameluk.

En 1811, Méhémet Ali gouvernait l'Égypte. Il y était venu quelques années auparavant simple oflicier de l’armée turque pour en chasser les Français, et, après leur départ, ïl avait fini, à force de patience, d'astuce et aussi d’impitoyable cruauté, par atteindre

MÉHÉMET ALI. le pouvoir suprème.

La suzeraineté du sul-

tan quil n'avait pas encore secouée ne lui pesait guère, mais sa félicité cependant n’était pas entière. Il était encore obligé de compter avec la puissante milice des Mameluks, établis dans le pays depuis Le xime siècle, et que Bonaparte lui-même s'était contenté de battre sans la détruire entièrement. De haute taille,

l'air impudent et fier, chargés de bijoux et d'armes étincelantes, les Mameluks promenaient leur orgueil dans toute l'Égypte sans baisser la tête même devant le pacha. Ils étaient riches, ils étaient braves, et ils enveloppaient dans le même superbe mépris les paysans indigènes ou fellahs qui cultivaient l'Égypte et les Tures qui la possédaient. C'était plus que Méhémet Ali, Turc lui-même, ne pouvait en supporter. Il résolut de s’en débarrasser et prépara leur. perte avec une ruse toute féline. Jamais il ne fut plus doux, plus humble, plus conciliant, qu'au moment où il méditait le plus épouvantable des assassinats. Jusqu'au jour décisif son visage ne trahit jamais sa pensée. Une fois, dans une des rues du Caire, un coup de fusil, tiré sur lui, le manqua et tua à ses côtés un de ses officiers : il sourit, feignant de croire à un hasard, à une imprudence quelconque, etil envoya des présents aux beys des Mameluks, en résidence au Caire et qui étaient les instigateurs de ce prétendu accident. La vengeance, dit un proverbe oriental, est un plat qu’il faut manger froid. Méhémet Ali le savait et ne se pressa pas. Il se contentait de surveiller ses adversaires et de les attirer l’un après l’autre, par des caresses ou des présents, dans le piège de sa capitale. Quand ils y furent tous les uns après les autres, 1l frappa le grand coup. toi

Ce fut le 1* mars 1811. L'imagination arabe, qui dramatise tout, raconta plus tard que l’aube était sortie ce jour-là d’un lit de nuages couleur de sang. Méhémet Ali, sous prétexte de remettre à l’un de ses fils, Toussoun Pacha, la pelisse du commandement en chef, avait convoqué tous les chefs des Mameluks dans la citadelle, située au sud du Caire, sur une pente peu élevée mais abrupte. Fidèles au rendez-

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vous et sans le moindre soupcon du guet-apens qui se préparait, ils y arrivèrent tous à cheval, superbement vêtus de cachemire et de soie, bagues aux doigts, pierreries au turban, et, suivant leur usage, portant toutes leurs richesses sur eux. Ils étaient

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