UN GRENADIER DE LA GARDE
(D'après Charlet.)
paysan.
Le général Gilly était
un des plus fameux grognards de Napoléon .:[,:* LP Rate, comme tous ses pareils, la moustache grise, le verbe rude, des yeux de faucon qui ne-se baissaient pas facilement, et une sorte de gaité farouche, qui avait besoin du danger pour s'épanouir à son aise. Gilly avait suivi sa chère Redin-
gote grise sur tous
les champs de bataille de l’Europe : il pleura quand il La vit partir pour l'ile d’'Elbe; il rugit de joie et de fureur guerrière quand elle rentra dans les Tui-
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leries, le 20 mars 1815. Le grand homme, qui connaissait ses fidèles, savait aussi les récompenser.
« Je te donne la 9% division militaire, dit-il à Gilly. Tu es du pays; tu sais comment il faut prendre tes compatriotes. Ce sont de rudes lapins, mais ils ne sont pas toujours commodes.
— C'est un fichu cadeau que vous me faites là, Sire! riposta Gilly. |
— Allons, ne grogne pas. Je te fais comte pardessus le marché. »
Et, pour accentuer cette insigne faveur, Napoléon [°° tira l’oreille à Gilly, qui fit une grimace de contentement et partit radieux. Tout de même, il avait raison! La 9° division militaire était un fichu cadeau. Elle comprenait la région de Nimes et de Montpellier; c'était la plus agitée de la France à cette époque. Les royalistes et les bonapartistes s’y faisaient la guerre dans les rues, dans les maisons, dans les familles, à coups de fusil et à coups de couteau. Et encore s’il n y avait eu que les passions politiques... mais la religion s’en mêlait. On se serait cru revenu aux temps de la Saint-Barthélemy. Les catholiques tenaient pour Louis XVIII, les protestants pour Napoléon [°*.
Gilly, qui était du pays, présentait une particularité originale qui avait précisément dicté le choix de Napoléon. Il était catholique et bonapartiste. L’empereur avait pensé qu’il pourrait ainsi se concilier les deux partis; ce fut le contraire qui arriva : il fut suspect aux catholiques parce qu'il représentait un gouvernement abhorré; il fut suspect aux protestants parce qu'il professait une religion détestée. Agréable situation. Mais Gilly n’était pas de ceux qui reculent devant un péril. Il s'établit à Nimes et y agit carré:
ment, suivant l'habitude de son auguste maître et la sienne. Il organisa dans le département des colonnes mobiles, destinées à anéantir, comme il le disait dans une proclamation, les auteurs de l'anarchie. Il marcha contre le duc d'Angoulême, le propre neveu de Louis XVIII, qui fut pris et reconduit poliment hors de France. Ayant ainsi fait voir aux royalistes de quel bois il se chauffait, personne ne bougea plus. L'ombre du panache de Gilly faisait trembler Les plus féroces. Mais, pendant ce temps-là, la grande partie se jouait ailleurs. Napoléon, battu à Waterloo, abdiquait de nouveau, et Louis XVIIT rentrait aux Tuileries. Quand on sut les événements à Nimes, la poudrière éclatant tout à coup n'aurait pas fait plus de bruit. Cris, fureurs, vociférations, coups de fusil dans les fenêtres du général, protestants massacrés dans la rue, rien n'y manqua. Gilly, avec quelques soldats, tint bon pendant quelques jours; mais rester plus longtemps eût été folie. Le soir du 15 juillet, il quitta ses vêtements militaires, endossa une longue redingote marron, se coiffa d’un chapeau rond et sortit par les cuisines de son hôtel. |
Où allait-il? Il ne le savait pas lui-même. Les rues n'étaient pas sûres pour lui. Il gagna la campagne. A travers un pays pierreux et couvert d’oliviers rabou-
gris, il s’éloigna le plus vite qu'il le put de la ville,
et marcha toute la nuit. Le matin venu, il était
épuisé. Il alla frapper à la porte d’une petite maison ou mas, pour demander du laitage et du pain; on:
refusa de lui en donner. Plus loin, on fut plus brutal encore. À mesure que le soleil brülant montait sur l'horizon, l’accablement du proscrit devenait plus
grand. Il ne trouvait autour de lui que des cœurs
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secs et des visages menaçants. Vers le soir, il se laissa tomber près d’un mas écarté des autres, sans pouvoir même appeler au secours. C'était là pourtant le salut.
Le propriétaire du mas, en rentrant chez lui, le trouva râlant par terre et le recueillit. C'était un paysan protestant, nommé Périer, qui vivait là modestement avec son fils, un ancien soldat de l'Empire. Gilly, ranimé, réconforté et dont le plus grand mal était la faim, revint à lui; il avoua sa détresse et qu'il était proscrit, mais il cacha son nom. Les deux Périer ne lui demandèrent rien de plus et le gardèrent. Il prit une blouse, un mauvais pantalon, et passa pour. un cousin des Périer. Il allait avec eux aux champs, tenait la charrue, soignait les bêtes. C'était le vrai soldat laboureur.
Un jour, Périer rentra soucieux. Quand il eut mangé sa soupe et bu un doigt de vin, il s’expliqua. Fe |
« Je suis allé à la ville, dit-il, et je rapporte des nouvelles. Les bonapartistes continuent d’être traqués comme des bêtes fauves. La tête de Gilly vient d’être mise à prix, elle vaut dix mille francs. On croit qu'il est encore dans le pays, mais on ne sait pas où il se cache. »
Le proscrit sursauta; il lui vint alors l’idée d'éprouver son hôte.
« Écoutez, dit-il à Périer et à son fils, si vous voulez, notre fortune à tous trois est faite. Je sais où est Gilly : livrons-le et nous partagerons la somme.
— Misérable! s’écria Périer en se levant, triple face de traître, sors d’ici à instant! Si j'avais su, je n'aurais pas réchauffé ce serpent dans mon sein. »
120 Les Armusettes de l'Histoire.
Aussi furieux, l’ancien soldat saisit Gilly par la gorge et se mit en devoir de l’étrangler.
« Écoutez-moi, écoutez-moi! râlait Gilly.
— Laisse-le s'expliquer, dit le père. C’est un mouchard, mais je ne veux pas l’assassiner. »
Gilly pleurait, riait, avait l'air d’un fou. Enfin, il sauta au cou du paysan, en s’écriant :
« Ah! mes amis, mes amis! quel bien vous m'avez fait! C’est moi qui suis Gilly! »
Alors tous les trois s’embrassèrent avec effusion. Quand ils furent un peu calmés :
« C’est égal, dit le père Périer, il y a des plaisanteries qui ne sont pas bonnes à faire.
— Je le sais, parbleu bien! » dit Gilly en se frottant la gorge.
Les deux Périer gardèrent Gilly encore quelques mois ; il put ensuite, grâce à eux, quitter le pays et passer en Amérique. Jamais il n'oublia le dévouement si simple et si grand des deux paysans.
Une bonne Gasconnade.
Le général Tartas était un brave à trois poils qui vivait du temps de Louis-Philippe et qui a laissé dans l’armée une réputation des plus honorables,. On ne lui connaissait qu’un petit défaut : il était Gascon, comme la ville dont il portait le nom, et il ne s’en souvenait que trop en parlant. Non que ce füt un baron de Crac : il n’altérait pas la vérité, il la grossissait comme la plupart de ses compatriotes et voilà tout. Sa vive imagination lui faisait voir les choses sous un relief qu’elles n'ont pas pour nos faibles yeux, et ses moindres mots, relevés de cet accent gascon qui est là-bas l'ail de la conversation, avaient une saveur extraordinaire. Un jour il se trouvait à Bordeaux sur les Quinconces. On passait une revue de cavalerie. Une manœuvre a lieu, et, dans le cours de l’action, un cavalier tombe. Tartas avait la parole facile et un peu libre.
« L'animal! s’écria-t-il, a-t-on jamais vu pareille maladresse! »
1. Tartas, chef-lieu de canton sur la Midouze, au N.-O, de Saint- Sever (Landes).
130 | -Les Amuseites de l'Histoire.
Et, comme les officiers de son état-major hochaïent respectueusement la tête, comme pour dire, sans se compromettre, qu'on avait déjà vu dans l’armée plus d’un animal de cette espèce : N
« Messieurs, affirma Tartas, il y a quarante ans que je monte à cheval; j'en ai rencontré de toutes les couleurs, je vous en donne ma parole : eh bien, le soleil ne m'a jamais vu désarconné. »
Comme il finissait de parler, son cheval, peut-être effrayé par l'accent énergique de ses paroles, fait un écart, et Tartas, qui ne s’y attendait pas, tout entier à son éloquence, roule à terre.
Mais on ne le prenait pas facilement au dépourvu. Il se relève aussitôt, couvert de sable, et, montrant du doigt l'endroit du ciel où était le soleil :
« Messieurs, dit-il, il ne m'a point vu. Il y a un nuage. »
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La Reine Victoria et la Paysanne de Lucerne.
La reine d'Angleterre Victoria, quand elle était encore jeune, aimait à courir les montagnes de Ja Suisse pour en admirer les points de vue et les dessiner soit au crayon, Soit à l’aquarelle.
Un jour qu'ellese trouvait dans les environs de Lucerne, ayant en face d'elle la plus magnifique nature qu'on puisse imaginer et essayant de la faire passer sur le papier avec le talent réel dont elle était
douée, elle eut envie de connaître le nom des montagnes qui encadraient le paysage. Une vieille