LE SOMMET DU PILATE
argument qui, même en Suisse, a toujours du succès. Calmée et satisfaite, la paysanne retourna à son pré, la reine à son dessin, qu'on voyait encore il y a quelques années, encadré avec soin, dans l’une des chambres du château de Windsor.
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Un émir d'Afchanistan au XTX" siècle,
Feu Abdurrhaman, qui est mort il y a quelques années seulement, était un chef de gouvernement consciencieux et original. Nous nous figurons toujours les souverains orientaux, surtout les musulmans, assis toute la journée sur des coussins et suivant d’un œil appesanti les flocons de fumée blanche qui s'échappent de leur narghilé. Ce sont là de pures imaginations; pour Abdurrhaman en particulier, la vérité est aussi loin que possible de ce portrait de fantaisie. Cet émir avait une très haute idée des fonctions auxquelles la destinée l'avait appelé. Il nous l'a dit dans sa Biographie qu'il a rédigée lui-même : « Allah m'a créé pour le servir et m'a confié le soin d'assurer le bonheur de mon peuple : il ne m'a pas envoyé en ce monde pour ne me préocuper que de mes plaisirs ».
Il disait aussi : « J'ai recu d’en haut la mission de veiller sur la chèvre afghane, menacée par le lion d'Angleterre et l’ours de Russie. Je ne faillirai pas à cette tâche. »
Et ce n'étaient pas là de vaines paroles. Abdur-
Un émir d'Afghanistan au XIX® siècle. 135
rhaman consacra sa vie entière à son métier de souverain. Il y avait des jours où il en oubliait le boire et le manger. La nuit, après quelques instants donnés au sommeil, il se réveillait, et lisait sa correspondance et dictait ses réponses à ses secrétaires qui, bâillant et les yeux bouffis de sommeil, maudissaient tout bas un émir aussi vigilant. Abdurrhaman avait d’ailleurs la manie des lettres : Il n'y avait pas, disait-il lui-même, un seul homme dans ses États qui n’eût pas reçu une lettre de lui. Son activité inquiète et fébrile s’exerçait sur tous les points et sur tous les sujets à la fois. Il avait à son service une nuée d'agents secrets qui pénétraient dans toutes les familles et étaient véritablement, comme disaient les anciens Perses, les yeux et les oreilles du prince. Il savait tout, il voyait tout, il entendait tout, il détestait les Européens, craignait les Anglais qui lui payaient cependant une pension de quatre millions par an, abominait les Russes et n'avait pas son pareil pour flairer un étranger à vingt lieues à la ronde.
C'étaient là de sérieuses qualités pour un émir afghan, obligé à chaque instant de se dire :
Le Russe et l'Anglais sont d’incommodes voisins, Je ne bâtirai pas autour de leurs demeures.
Malheureusement, Abdurrhaman poussait la méfiance jusqu’à la manie et le souci de la répression jusqu'à la cruauté. Il était pointilleux et rafliné dans ses sentences, et en cela, cette fois, il se montrait véritablement un souverain oriental. C'est ainsi qu’un vieillard qui s’était permis de critiquer les actes du gouvernement fut condamné à avoir les poils de la barbe arrachés un par un. « Il apprendra ainsi,
disait sentencieusement l’émir, qu'une parole dite à la légère n'est rien par elle-même, mais qu'en se répétant à l'infini, elle peut causer un tort énorme à ceux qu'elle a visés. »
Dans un autre cas, Abdbrn fut encore plus ingénieux. Un Nan un peu trop bavard avait annoncé, sans être sûr de la nouvelle, que les Russes marchaient sur Kaboul, capitale de l'Afghanistan. Averti par ses espions, l’émir le fit saisir et le condamna à se tenir sur un poteau de près de deux mètres, au haut duquel était clouée une planchette juste assez large pour qu'on püt y poser les deux pieds. Et là, dans cette situation confortable, le susdit bavard fut tenu de crier sans interruption pendant toute la journée :
« Les Russes arrivent! Les Russes arrivent! »
Quand son ardeur se ralentissait, un factionnaire placé au pied du poteau le lardait doucement à coups de baïonnette, et le malheureux, exténué de fatigue,
reprenait en râlant :
« Les Russes arrivent! Les Russes arrivent! »
Quand on le descendit à la fin de la journée de son observatoire, il était aux trois quarts mort.
Cet exemple tempéra le zèle des bavards et des commères, qui sont en aussi grand nombre à Kaboul qu'à Paris, et ce n’est ensuite qu'au fond de leurs domiciles, toutes portes closes, qu’ils se hasardaient à murmurer tout bas, tout bas :
« Les Russes arrivent! »
Abdurrhaman est mort et les Russes ne sont pas encore arrivés.
Les facéties de M. de Bismarck.
M. de Bismarck, l’ancien grandchancelier de l'empire d’Allemagne, celui qui a fait tant de mal à notre pays en 1870, était dans sa jeunesse un gai et bruyant compagnon. Il menait à cette époque la vie d’un gentilhomme campagnard et il n'y avait pas de facéties qu'il n’ima-
ginât, d’ailleurs toujours un peu
grossières, pour égayer cette monotone existence.
Il tirait des coups de pistolet le matin aux oreilles
de ses invités pour les réveiller; il entrait dans le
salon de sa mère avec trois renards qu'il venait de prendre et qu'il lâchait tout à coup, à la grande terreur des respectables douairières qui se trouvaient là. Il en faisait tant et tant qu’on avait fini par l’appeler « Bismarck l'Enragé ».
Un jour, il était allé chasser la bécasse en compagnie d’un de ses amis, appelé M. de Wildstock. Ils