‹ Les amusettes de l'histoireChapitre 8 sur 38 · LISEZ! » DIT LA HURE À MOUTARDON · texte numérisé non relu

LISEZ! » DIT LA HURE À MOUTARDON

ensuite le menuisier, limoneux et éteint, qui buttait à chaque caillou rencontré par ses pieds nus. Il avait Pair d’un ivrogne qu'on mène au poste. Grand Dieu ! si ses six filles et sa femme l'avaient aperçu dans cet état-là! Derrière marchaient des archers écossais qui riaient dans leur patois guttural des avaries subies par le gentleman étranger. De temps en temps l’un d’eux embarrassait adroitement le bout de sa lance dans les jambes de Moutardon pour le faire tomber plus sûrement. Ces messieurs, qui étaient payés pour rosser les Français, l’auraient fait

pour rien s’il l’eût fallu, tant ils aimaient le pays qui leur donnait si benoîtement le vivre et le couvert.

Enfin on atteignit les portes du château, qui s’ouvrirent toutes grandes devant La Hure;et, quelques instants après, on se retrouva dans l’antichambre que Moutardon ne connaissait que trop bien. Qu’allait-on faire de lui? Il ne s’en inquiétait plus guère, étant devenu entre les mains de la destinée un peu moins qu'une balle d'enfant à moitié vide de son. Comme le matin, il croisait encore ses mains sur son ventre; mais ses yeux vitreux et sa lèvre pendante disaient assez ce qu'il avait souffert. Le joyeux menuisier n'était plus qu'une loque humaine. Cependant son attention se réveilla quand il entendit La Hure dire tout désappointé, après inspection faite des clefs qui se trouvaient à leurs clous respectifs :

« C'est un fait exprès pour moi. Il n’y a pas de place, tout est plein comme un œuf. Au n°1,ilya un évêque, au n° 2, un duc et un pair; le 3, le 4,le5, le 6 et tous les autres jusqu’à 60, ce sont des prisonniers d'État au secret depuis dix ans. Ah!il n’y a rien, tout est pris, il y en a même qui en ont plus que leur compte : le 98 à lui tout seul en a 5 de trop. »

Une lueur d'espoir passa dans le cerveau de Moutardon : « Pas de place, on va peut-être me relâcher », mais La Hure était l’homme de la consigne, 1l furetait, furetait toujours, sans penser une minute à laisser aller son prisonnier. Enfin il tomba en arrêt sur la clef du 227 que Moutardon avait remise à sa place.

«Eh bien, mon gaillard, dit-il à Moutardon, vous en avez de là chance. Vous allez étrenner le 227, un

La Her hiore Fillette de Louis XI. 41

bon cachot tout neuf, de style moderne. Eh! que je suis bête! vous le connaissez mieux que moi, puisque c'est vous qui l'avez meublé.

— Non, non, cria désespérément Moutardon auquel l’imminence du danger rendait une partie de ses forces, non, non, pas le 227, un autre, si vous voulez, n'importe lequel, mais pas le 227! j'aime mieux mourir. »

Il s'était accroché à l'angle d’une crédence chargée de vaisselle et s'y cramponnait avec fureur. Trois vigoureux Écossais l’en détachèrent sans cérémonie.

« Enlevez-moi cet homme et plus vite que cela, dit La Hure. Pourvu que Sa Majesté n'ait pas entendu tout ce tapage! »

Mais Sa Majesté ne parut pas avoir entendu; en tout cas, elle ne sortit pas de son cabinet, comme Île craignait le capitaine des gardes, et on se mit en devoir de descendre l'escalier en colimaçon qui menait à la maison de campagne réservée à Moutardon. [l essaya bien encore de faire quelque résistance, mais l'endroit n’était pas propice et, à chaque arrêt qu'il marquait dans la descente, l’archer qui le suivait lui décochait un coup de poing véritablement écossais qui accentuait sa dégringolade. C’est ainsi qu'on arriva au cachot n° 227. La Hure, après avoir admiré la porte en homme du métier, la fit ouvrir par un de ses soldats et à la lueur des torches il pénétra dans le sanctuaire où régnaient comme la première fois le silence et la nuit.

Sans s’attarder à de vaines paroles, il alla droit à la cage, et demeura stupide d’étonnement en constatant qu'il y avait déjà quelqu'un, représenté par une masse informe qui gisait sans mouvement dans un coin.

« Comment! Comment! dit-il, la place est prise? En voilà une histoire! »

Il essayait, mais vainement, de distinguer quelque chose entre les barreaux de la cage.

« Approche un peu, l’homme à la torche », dit-il.

Tous approchèrent : Moutardon seul resta sur le pas de la porte, regardant du côté de la fuite et méditant en son âme de fausser compagnie à l’honnète La Hure. Celui-ci écarquillait ses yeux, qu'il avait gros et ronds, sans y voir davantage.

« Holà! dit-il, une lance, que je caresse les flancs de ce truand qui a le front de dormir en notre compagnie. »

Il prit la lance qu’on lui tendit, et avec le manche caressa délicatement le prisonnier. Celui-ci, tiré tout à coup de son évanouissement, poussa un cri qui faillit coucher par terre d'étonnement le capitaine des gardes.

« Mais c’est la voix du Roi! s’écria-t-il. Oh! ce n’est pas possible. Voyons, comment le Roi serait-il 1c1? Ce truand ose imiter la voix de Sa Majesté : attends, je vais lui faire goûter encore une fois Le bois de ma lance. »

Il piqua de nouveau avec entrain dans le paquet de vêtements affaissé au fond de la cage. Mais, cette fois, il n’y eut plus de doute : c'était bien le Roi; 1l criait d’une voix chevrotante et usée, d’une voix presque d’agonisant, mais qui était bien la sienne :

« À moi, La Hure! à moi, mes fidèles Écossais! »

Le Roi, Pâques-Dieu! c'était le Roi en personne claquemuré comme un vulgaire coupeur de bourses dans cet infâme cul de basse-fosse où personne ne se serait avisé d'aller le trouver.

La Hure n’en revenait pas : toutes ses conceptions

La dernière Fillette de Louis XI. 43

de gendarme sur lordre social et la place que chacun doit occuper dans le monde étaient renversées; il en demeurait tout abasourdi, sans songer seulement à secourir son souverain. Mais Louis XI le rappela au sentiment de la réalité. Le vieux roi plein de défiance attribuait d’autres causes à lhésitation de La Hure et se demandait s’il n’y avait pas là un complot pour le délivrer du poids gênant de la couronne en faveur de son propre fils Charles ou peut-être même du duc d'Orléans. Aussi reprit-il d’un ton mielleux et caressant :

« Délivre-moi, La Hure, et je te fais chevalier de mon ordre de Saint-Michel; quant à ces braves soldats qui t'accompagnent, ils connaissent ma générosité. »

Un doute sérieux embruma la visage des Écossais. Louis, qui s’en aperçut, comprit qu'il fallait faire des offres réelles.

« Ils auront chacun un angelot d’or pour boire à ma santé. »

C'était là un langage que toute l'Écosse eût compris sans même entendre un mot de français.

Les Écossais poussèrent sous la voûte un God save the King si fougueux que les prisonniers voisins en tressaillirent dans leurs loges sans songer cependant à s’y associer. La Hure, encore honteux d’avoir hésité à secourir son roi, secouait la porte sans pouvoir l'ouvrir. Louis XI s'impatientait.

« IL faudrait Moutardon, dit-il d’une voix cassée et qu'on entendait à peine, 11 me faudrait mon bon Moutardon. »

Son aventure semblait lui avoir dérangé tout à fait la tête etil ne paraissait avoir gardé aucun souvenir de ce qui s’était passé entre le menuisier et lui.

Moutardon, qui avait déjà remonté plusieurs marches, soi-disant pour prendre l'air, fut obligé de redescendre, Quand il vit Louis XI et ce que quelques heures passées dans la fameuse cage avaient fait de lui, son bon cœur s’émut.

« Sire, dit-il, je suis tout entier au service de Votre Majesté!

— Je le sais, mon bon Moutardon, je le sais, dit Louis XI que sa captivité semblait avoir singulièrement amolli. Mais dépêche-toi : j'ai hâte de remonter au Jour. »

Moutardon s’approcha, fit jouer le ressort, dont le prisonnier n'était pas parvenu à deviner le secret, et Louis XI sortit. À peine était-1l dehors qu’il s’affaissa entre les bras de La Hure. Le capitaine des gardes et Moutardon le remontèrent dans sa chambre à coucher où arriva bientôt Coictier. Mais les soins du médecin ne purent avoir aucun effet sur une constitution depuis longtemps délabrée et qui se trouvait à la merci du moindre choc. Louis XI traîna encore quelque temps et passa les dernières semaines de sa : vie entre La Hure et son Moutardon pour lequel il s'était pris d’une passion singulière et maladive. Bien qu'il eût recouvré la mémoire, il ne fit jamais allusion à l’histoire de la cage et on imagine bien que le menuisier ne le mit pas de lui-même sur ce chapitre. Quand il mourut, ce fut Moutardon qui eut l'honneur de fabriquer son cercueil et il Le fit en chêne, en bon chêne de la forêt de Loches, avec des clous sur lesquels il tapait de si bon cœur qu'on eùt dit qu'il avait peur de voir sortir à chaque instant de son dernier cachot le redoutable monarque. Mais Moutardon était prudent : il ne fit part à personne de ses impressions; sa femme elle-même, qui avait

La dernière Fillette de Louis XI. 45

appris sa courte noyade dans le Cher, malgré ses nombreuses questions, n'obtint de lui que des réponses évasives, et ce ne fut que bien longtemps après que Moutardon, criminel d'État resté impuni et sentant la mort venir, soulagea sa conscience en dictant ce récit à sa fille Odette, sa favorite, dont un érudit consciencieux a récemment retrouvé les papiers; c'est par là qu'il est entré dans l’histoire et qu'on a enfin su les véritables causes de la mort du roi Louis XI.

FA Er LR)

Rivalité amicale de Donatello et de Brunellesco.

Donatello et Brunellesco furent deux grands artistes de la Renaissance (xv° siècle), unis par une amitié étroite qui ne se démentit jamais.

Le premier était sculpteur, le second architecte; mais, en ce temps-là, on ne se renfermait pas volontiers, comme aujourd'hui, dans une spécialité trop exclusive, et Brunellesco parti-

Ne

Page 1