CHAPITRE XII
le Tombeau sur la fnmtièrt.
Entre les cantons d'Uri et de Glarus, au pied d'une double chaîne de montagnes qu'on appelle les Clarides, s'étend une profonde vallée, où la Cluss roule ses flots tumultueux. À droite et à gauche du torrent verdoient de magnifiques pâturages, qui grimpent sur les pentes ; l'inclinaison excessive du terrain, une double zone de rochers et de vieilles forêts leur barrent enfin le passage. Plus haut s'alignent ou se groupent des cônes , des flèches, dés mornes grisâtres, qui n'ont de relation qu'avec les étoiles , avec les nues vagabondes et les souffles orageux toujours prêts à se déchaîner autour de leur tête.
- Ces grasses prairies furent longtemps un, objet de contestation entre les montagnards d'Uri et de Glarus. Les derniers y amenaient-ils leurs vaches, les habitants de Schœchen et d'Àltdorf accouraient au plus vite , maltraitaient les animaux et les pasteurs. Mais si, à leur tour, les bergers d'Uri conduisaient leurs troupeaux dans
la vallée , la jeunesse de Schwanden , du Linththaï, arrivait à la hâte, belliqueuse et menaçante; elle jouait aux envahisseurs toute espèce de mauvais tours , et même employait contre eux la force ouverte. Ainsi se narguaient, se malmenaient depuis plusieurs générations les hommes des deux provinces. Quoique le sang n eût jamais coulé , ils se fatiguèrent d'une pareille lutte, qui leur causait de mutuels dommages , résolurent d'entrer en négociations et de faire la paix.
Six vieillards furent choisis, de part et d'autre , pour représenter les cantons , pour débattre leurs intérêts. L'assemblée eut lieu sur un plateau situé entre les deux territoires, au sommet d'une montagne d'où Ton découvrait un immense paysage : les redoutables massifs, les imposants glaciers du Tœdi en formaient la principale décoration. La douce et blanche lumière d'un soleil de printemps éclairait toutes les perspectives. Des blocs de pierre, que la nature semblait avoir rapprochés à dessein, furent les sièges où prirent place les délégués.
La délibération commença. Les rustiques plénipotentiaires, avec leurs grands chapeaux, leurs rhingraves, leurs gilets rouges, leurs culottes courtes et leurs bâtons noueux, avaient un air plus noble et plus digne qu'on ne • serait tenté de le croire. Dans un esprit de conciliation et de bonne foi, ils cherchèrent si quelque ancien*
ne tradition ne désignait point les limites des deux pays. Aucun d'eux ne se rappelait-il avoir entendu dire qu'autrefois un ruisseau, une borne , la lisière d'un bois marquait la ligne de se* paration ? Les anciens eurent beau fouiller leur mémoire , ils n'y trouvèrent aucun souvenir de cette espèce*
Une de ces discussions flottantes et vagues , qui sont les pires de toutes, s'engagea donc bientôt. Par des arguments très-peu décisifs chacun eut la prétention de clore le débat. Les faux raisonnements se multiplièrent, les esprits s'aigrirent, et les muettes régions, les sites majestueux de la montagne furent troublés par des voix discordantes. L'examen pacifique allait se changer en dispute ouverte , lorsqu'un orateur plus calme et plus réfléchi que les autres se leva, demanda quelques minutes d'attention et parla ainsi :
. — Puisque personne ne peut indiquer de limites positives, que nous sommes réduits à de vaines conjectures , permettez-moi , chers compatriotes, de vous soumettre un projet qui rétablira la concorde entre les deux populations, s'il obtient votre assentiment. Les chefs-lieux de nos cantons , Àltdorf et Glarus , sont à une distance égale du territoire contesté. Nous voici plus près du solstice que de l'équinoxe de printemps ; les fortes chaleurs vont bientôt embraser l'air. Attendons l'équinoxe d'automne , où
les jours et les nuits auront la même longueur/ où Ton ne sera plus menacé d'une température accablante : F épreuve jusque-là serait trop dure. Que chacun des Etats rivaux choisisse un excellent piéton, un jeune homme robuste, accoutumé à gravir, à marcher au milieu des broussailles, à se cramponner aux roches, à se tenir en équilibre sur les éboulis, connaissant d'ailleurs parfaitement les sentiers; qu'au premier chant du coq, l'un parte de Glarus, et l'autre d'Alt-r dorf. Ce sera leur affaire d'avancer le plus rapidement possible. L'endroit où ils se rencontreront marquera la frontière des deux pays.
Faisons tous vœu de nous résigner, si la plus faible part nous échoit.
Cette proposition , qui ne terminait point le différend et laissait aux deux partis l'espoir d'obtenir l'avantage, fut accueillie avec un empressement unanime. Les anciens promirent d'accepter sans murmure le résultat de l'épreuve. Ils quittèrent leurs sièges moussus, prirent congé les uns des autres, puis commencèrent à descendre par les deux versants de la montagne, chaque groupe se flattant que la lutte tournerait au profit de son canton.
Les citoyens dont ils avaient défendu la cause partagèrent cette façon de voir. A l'est comme à l'ouest des Clarides, les imaginations s'exaltèrent, on crut pouvoir compter sur un triomphe décisif. Mais une circonstance mit les esprits en
campagne : on ne doutait point qu'on trouverait un marcheur leste et robuste au delà de toute comparaison; seulement, on craignait que le coq le plus matineux du pays ne chantât point d'assez bonne heure. Comment prévenir cette mésaventure? Les hommes et les femmes tinrent conseil , proposèrent différents moyens , puis d'autres encore, parlèrent longtemps, parlèrent beaucoup, et prirent enfin une décision. Ils pensèrent qu'il ne fallait pas attendre le caprice d'un animal, qui, par sa lenteur, pouvait mettre en péril de graves intérêts. On convint donc d'en choisir un, de le préparer; mais chaque province adopta une méthode spéciale. Les ménagères du canton d'Uri pensèrent qu'un coq maigre, enfermé dans une cage étroite, où il ne serait point à l'aise, et qu'on nourrirait avec parcimonie, pour que sa faim fût toujours en éveil, chanterait avant les autres. Les matrones du canton de Glarus préférèrent le système opposé : elles jugeaient qu'un coq gras, vigoureux, bien logé, bien nourri, ayant un excès de force, ne dormirait que d'un œil, pour ainsi dire, et saluerait infailliblement les premières lueurs du jour.
Il eût mieux valu sans doute consulter une horloge et attendre que l'heure indiquée sonnât aux deux paroisses ; mais on ne connaissait point encore les horloges, ni en Suisse, ni ailleurs, ce qui ne permettait pas d'y songer. La première
qu'on rit en France fat placée à Paris sons Charles V, dans la seconde moitié du xnr* siècle.
Les marcheurs alertes ne manquèrent pas pour disputer le prix de la course. Les mêmes réflexions et les mêmes goûts, qui avaient présidé au choix des coqs, présidèrent au choix des volontaires. Le canton d'Uri, après un mûr examen, adopta pour champion un jeune homme maigre, élancé, aux longues jambes, aux cheveux châtains, qui paraissait plus agile que vigoureux. Iode, le pâtre , fit un bond de plusieurs pieds, quand on lui annonça qu'il avait obtenu la préférence. Le canton de Glaras jeta les yeux sur un chasseur de taille moyenne, robuste, nerveux, aux jambes solides, aux larges épaules. Ses traits accentués, ses cheveux noirs témoignaient d'un tempérament énergique. Marcel Blum ne dit pas un mot, mais se frotta les mains; il trahit par sa contenance, par ses regards, la joie et l'orgueil que lui inspirait l'honneur d'être chargé d'une si importante mission. L'amour-propre, le désir de vaincre , et l'ardent patriotisme qui animait alors les libres montagnards, donnaient la certitude que chacun ferait des efforts inouïs pour reriiporter l'avantage.
La veille du premier jour d'automne s'écoula enfin, et l'ombre descendit lentement sur les vallées. Le soleil se coucha, les étoiles se levèrent aussi paisiblement que si le lendemain ne devait pas éclairer l'issue d'un mémorable conflit.
Les habitants de Glarus, comme ceux d'Altdorf, passèrent tous la nuit dans l'attente. Jode et Blum étaient équipés trois heures d'avance. Habillés en chasseurs de chamois, portant les culottes courtes, les gros bas de laine tricotée qui laissent le genou libre, les souliers de peau de bœuf, la veste et le bâton ferré, ils se tenaient prêts à partir. Avec quelle impatience on guet* tait les premières lueurs du matin ! Avec quelle attention toutes les oreilles épiaient le signal ! La population de chaque ville comptait suivre de loin son représentant, pour le surveiller, le stimuler, pour connaître plus vite le résultat de ses efforts. On ne voulait point l'abandonner à lui-même, de peur qu'une minute d'oubli , de relâchement, de négligence, ne fit perdre au canton un pouce de terrain.
— Bravo ! bravo ! crièrent les habitants d' Altdorf, pendant qu'ils frappaient dans leurs mains, car la sentinelle affamée avait vu la première lueur qui dessinait une frange au sommet des montagnes, et mêlé une fanfare retentissante aux derniers glapissements de la chouette. Jode partit comme un trait, effleurant à peine le terrain de ses longues jambes et modérant toutefois son ardeur pour ménager ses forces, car il avait à escalader de hautes montagnes, â franchir de rudes passages. Tous ses concitoyens se mirent en route au même instant, défilèrent dans les rues et quittèrent la ville, formant une troupe
considérable que le pasteur eut bientôt distancée. Les femmes, les vieillards, les enfants se pressaient, ivres de joie, autour du coq, lui offraient de l'avoine, du blé, de la mie de pain, des gâteaux, pour le récompenser de sa promptitude et le dédommager de sa longue abstinence.
Il s'en fallait bien que la même gaieté régnât sur les bords de la Linth. Debout près de la cage où reposait la grasse sentinelle, le champion de Glarus attendait que le coq lui donnât le signal, et se désespérait de sa lenteur. Appesanti par l'excès de nourriture, le maudit oiseau prolongeait, tranquillement son sommeil. On eût dit un chanoine sous un lit à baldaquin. Les étoiles pâlirent, la lumière changea en bleu tendre le sombre azur du ciel, les virtuoses des bois commencèrent â chanter leurs ariettes, et le paresseux dormait toujours ! A mesure que le temps s'écoulait, vous eussiez vu les figures s'allonger dans la ville. Telle était néanmoins la probité de cette époque naïve, que l'idée ne vint à personne d'éveiller le malencontreux animal. Enfin, le soleil était prés de paraître, quand il secoua ses plumes, allongea le cou et fit retentir son cri sonore. Exaspéré, inquiet, plein de fâcheux pressentiments, Blum partit au pas de course. Les bougeois les plus alertes le suivirent. Tous chargeaient l'oiseau de malédictions, et les femmes, les enfants ne purent maîtriser leur colère. On
maltraita d'importance la pauvre bête, qui t dans la bagarre, perdit quantité de plumes.
Afin de regagner le temps perdu, Blum arpentait le sol avec une fiévreuse énergie. Sans se donner ni paix ni trêve, sans ralentir un moment sa course, il grimpait, descendait, franchissait les ravins, sautait par-dessus les blocs de pierre, traversait les plus épaisses broussailles, maniant son bâton ferré comme une tige de chanvre.
Tout homme moins vigoureux n eût pu soutenir un pareil exercice. Malgré sa force étonnante, Blum fut bientôt couvert de sueur, mais il ne changea point d'allure, et insensiblement ses compatriotes le perdirent de vue. Quant à lui, ses regards plongeaient dans le lointain : il craignait toujours de voir son compétiteur apparaître sur quelque cime dominante, après avoir laissé derrière lui la moitié la plus pénible du trajet. N'ayant plus alors qu'à descendre, il aurait, pour ainsi dire, gain de cause. Et pendant que ses yeux interrogent avec anxiété les hauteurs, voilà justement qu'une forme noire se découpe sur le ciel, au point culminant de la chaîne. La lumière était si vive, F air était si pur et le firmament si bleu, qu'il n'y avait pas moyen de se tromper : c'était la silhouette d'un homme. Déjà l'inconnu bondit de rocher en rocher, le long d'un torrent qui sillonne l'autre pente du Glœrnisch, ou bien, appuyant derrière lui son
bâton ferré, il glisse comme une ombre vers le
pâturage limitrophe, cause du débat et prix de la victoire*
— Ah! c'est lui, c'est le messager de malheur, c'est le rival qui me couvrira de honte, s'écrie Blum dans un transport de douleur. Le coq d'Uri a sans doute chanté avant celui de Glarus, et une fatale circonstance, un pitoyable hasard me voue à la défaite, annule mon courage, ma vigueur et mes efforts. Le ciel n'est pas juste !
Et des larmes de dépit humectent les yeux du pauvre montagnard. Il jette son bâton sur le sol, il éprouve la tentation de s'y jeter aussi, de renoncer à une vaine lutte. Sa poitrine haletante, les flots de sueur qui baignent son corps, Ja palpitation furieuse de ses artères lui en donnent le conseil. Mais sa volonté se ranime; le désir de vaincre, la honte d'abandonner une entreprise à laquelle tant de monde s'intéresse, l'idée que ses compatriotes vont le rejoindre, un sentiment de haine contre la destinée lui font prendre la résolution de poursuivre l'épreuve, de triompher ou de mourir. Aussitôt il ramasse son bâton, il franchit les rocs, les broussailles, il gravit les dernières pentes de la montagne, il fait des efforts surhumains. Ah ! s'il pouvait seulement ne pas laisser le magnifique herbage, dans toute son étendue, au canton rival! S'il pouvait atteindre les bords du torrent ! ^
Mais la joie, la proximité du but, la perspective du succès animent Jode, le pasteur, rendent
sa mince personne presque impondérable. S'enlevant de terre avec son bâton ferré, il effleure i peine la montagne, il a plutôt l'air d'un oiseau que d'un homme. Il atteint le pacage ; il le traverse, il en dépasse même la seconde limite, et c'est alors seulement que les deux montagnards se rencontrent. Marcel est vaincu, entièrement vaincu: sa figure exprime le plus violent désespoir»
— Allons, résigne-toi, mon pauvre camarade, lui dit Jode ; tu as fait ton devoir, tu ne pouvais faire davantage. Le sort a décidé entre nous. La fertile vallée appartient à mon canton. Ne m'en garde pas rancune, et donne-moi la main.
Et Jode, le sourire sur la bouche, lui tendait cordialement la main pour serrer la sienne, car l'aménité est facile dans le bonheur, et l'on se montre généreux sans peine, quand le succès, quand la joie qu'il inspire , ouvrent l'àme aux idées bienveillantes.
» Mais Blum retire sa main, s'en frappe la poitrine et crie avec désespoir : — Oh ! oui, les événements se sont ligués contre moi ! Ce coq, ce maudit coq a chanté une heure trop tard. Quelle chance funeste , et quel avenir elle m'annonce ! Personne ne voudra plus me regarder dans mon canton : je ne serai pour tous qu un emblème de ruine et un souvenir de désastre.
En prononçant ces mots, Blum baisse la tête ; la sueur inonde son visage, une sueur d'épuisement et d'angoisse. Il paraît sur le point de défaillir.
— Reprends courage, lui dit le vainqueur ; les citoyens de Glarus ne sont pas assez dénués de raison , assez injustes pour t'attribuer un revers dont tu n'es pas cause. Le chagrin que tu éprouves me désole, ton abattement me serre le coeur.
— Eh bien ! dit Marcel en relevant la tête, pendant qu'une lueur d'espoir éclairait ses yeux, si tu compatis réellement à mon affliction et ne veux pas me voir mourir de douleur, accordemoi une grâce dont je te serai à jamais reconnaissant. Nous avons laissé bien loin derrière nous nos compatriotes ; personne ne nous surveille pour le moment, et nous pouvons nous arranger ensemble. N'abuse point de ton bonheur : concède-moi une partie du vallon qu'un sort favorable, non moins que ton zèle et ta rapidité à la course, viennent d'adjoindre au sol de ton pays. Je n'ose te demander que tu m'abandonnes la moitié du terrain divisé par le torrent; mais, au nom du ciel, au nom de ta mère, au nom de tes enfants , octroie à ma prière un morceau convenable, qui puisse détourner de moi la haine du pauvre et de l'orphelin. Car, tu as beau dire, ils ne me pardonneront jamais la perte d'un herbage communal. Ha lassitude prouve les efforts que j'ai faits pour ne pas me laisser vaincre; sois généreux, montre-toi plus clément que la fortune.
— Si mon intérêt seul était en cause, répon-
dit le pâtre, je satisferais sur-le-champ ton désir et calmerais ta douleur. Mais ce n'est pas dans des vues personnelles que j'ai disputé le prix de la course. Àltdorf m'a choisi entre tous les volontaires, a mis en moi sa confiance. Je ne puis te rien céder sans trahison.
— Les rapports de bon voisinage, l'amitié, la concorde ne sont-ils pas infiniment plus pré* cieux qu'une parcelle de terre ? s'écrie le mal* heureux Blum. Réconcilie des deux populations, au lieu d'entretenir leur animosité. Si Glarus se voit entièrement dépouillé d'un bien qu'il croyait lui appartenir, sa rancune...
Mais Iode détournait les yeux et secouait la tête.
Alors, Blum éperdu, tomba sur ses genoux, dans la poussière, et levant ses mains tremblantes vers Jode, lui dit avec l'expression du désespoir :;
— Puisque rien ne peut t* attendrir, achève donc ton ouvrage. Tiens, voilà mon épieu, enfonce-le moi dans la poitrine. Arrache-moi une existence qui 'm'est odieuse. Je préfère la mort au supplice que j'endure. Marque de mon sang les nouvelles limites de ta province, pour que le monde sache que, dans le cœur des Suisses, l'avidité l'emporte sur tous les autres sentiments.
— Je ne suis pas un meurtrier, lui répliqua Jode ; mais puisque tu crois que l'avarice seule m'inspire, je veux bien t' accorder une grâce. Tu
es robuste ; prends-moi sur tes épaules, et tout l'espace que tu pourras franchir ainsi, je te le cède de bon cœur.
Blum, à ces mots, se relève. Il compte sur son énergie et sa force pour accomplir un prodige, pour regagner un vaste morceau de terrain. Il ne sent plus la fatigue, il ne sent plus les battements précipités de son coeur. Un zèle héroïque le fait avancer rapidement sous son fardeau.
Mais tout à coup ses muscles fléchissent, le pasteur lui échappe ; il trébuche, il tombe. Un vais* seau s'était rompu dans sa poitrine. . Jode lui porte secours, tache de le ranimer, lui soulève la tète, lui adresse la parole ; Blum n'entend pas sa voix, des efforts surhumains ont terminé se% jours. Sa figure, tout à l'heure cramoisie, devient pâle comme la neige. .
— Pauvre camarade ! dit Jode d'une voix émue. Et dans son chagrin, il éprouve comme un re~ mords ; il voudrait, par un sentiment d'expiation, porter Blum à son tour, accroître ainsi l'esr pace de terrain qu'il a si chèrement payé. Mais il ne peut lui rendre ce service posthume ; les citoyens d'Âltdorf commencent à paraître sur les cimes du Glœrnisch, poussent des cris de joie et descendent en courant dans la vallée. Ignorant le malheur qui vient d'avoir lieu , ils ne songent qu'au plaisir de voir leur sol agrandi. Mais lorsqu'ils approchent, lorsqu'ils entourent le cadavre, la tristesse se peint sur leurs figures.
S'ils voulaient reculer les bornes de leur territoire, ils ne pensaient pas que la mort viendrait, comme un fantôme ironique , assister à leur triomphe.
Les citoyens de Glarus, dépassant les crêtes du Balmwand, atteignirent enfin le lieu de la catastrophe et pleurèrent le sort de la victime. Les deux cantons célébrèrent ses funérailles <TuO commun accord. On éleva un cippe de granit sur sa fosse, et l'humble monument servit de limite aux Etats rivaux. On l'a depuis lors entretenu, à cause du souvenir qu'il rappelle et à cause de son utilité. La blanche cardamine trace alentour une couronne de fleurs sans tache, comme un emblème d'honneur/ comme un signe de regret. Les montagnards en font souvent un but de promenade et se racontent avec attendrissement cet épisode des anciens jours, qui atteste combien l'amour de la patrie inspirait alors et fortifiait les cœurs.
Quand j'eus fini ma narration, il y eut un moment de silence. Christine prit ensuite la parole.
— C'est triste, ce que vous venez de conter là, dit-elle. J'espérais que ce pauvre Blum en serait quitte pour une chute ou un malaise ; mais mourir, c'est affreux! Notre voisine Adélaïde travaillait le mois dernier au couvent : votas savez qu'elle est catholique. Eh bien ! pendant qu elle était là, une religieuse fort dévote se trouva mal
et crut qu'elle cessait de vivre. Quand on l'eut transportée sur son lit, qu'on lui eût fait reprendre connaissance, elle dit avec chagrin : — Ah ! je suis une pauvre créature ! Je croyais aimer Dieu sincèrement 9 mais c'était le bon Dieu de la chapelle que je désirais voir, et non celui de làhaut. — Ainsi elle n'aurait pas voulu mourir, même pour aller dans le ciel !
L'anabaptiste , sa femme et moi , nous ne pûmes nous empêcher de sourire.
— Votre nonne pouvait être pieuse , dis-je à l'aimable enfant; mais elle n'avait pas autant de courage que Blum.
— Il en avait trop, s'écria l'espiègle, il en avait trop ; pour un méchant quartier de terre , périr si jeune!.... Vous avez beau dire, votre histoire commence bien, mais elle finit mal.
— Je crois me souvenir, dit madame Augsburger
Puis étonnée, confuse de sa propre hardiesse, l'excellente femme s'arrêta tout court.
— Vous croyez vous rappeler une aventure , dis-je en complétant sa pensée , qui se termine d'une façon plus heureuse. Eh bien ! faites-nous la connaître.
— C'est que je n'ai point l'habitude de parler
devant le monde et je ne pourrai peut-être
pas me tirer d'affaire.
— Me craignez rien ; nous ferons si peu de bruit que vous vous imaginerez être seule.
— Et puis , c'est un. véritable conte de Noël , une de ces légendes que l'on débite aux veillées.
— Tant mieux, je les aime beaucoup, et votre petite voisine aussi, je gage.
— Elle vous plaira peut-être, car elle n'est pas ordinaire.
— Commencez donc sans préambule, nous sommes impatients de vous entendre.
Madame Àugsburger, tenant ses yeux fixés sur la table , pour ne pas nous voir et ne point, se troubler, prit timidement la parole, mais se. rassura peu à peu et finit par ne plus songer à nous;