CHAPITRE XIII
La Légende de» douze mois*
C'était une veuve à laquelle son mari avait laissé deux filles, Tune venue au monde pendant leur union, F autre née d'un mariage antérieur. Vous pensez bien qu'elle ne pouvait souffrir cette dernière ; elle lui portait une haine d'autant plus vive qu'elle était d'une beauté rare, tandis que sa fille, sa propre fille attristait les yeux par une laideur vulgaire et une expression déplaisante. Madeleine ne pouvait comprendre pourquoi sa belle-mère la traitait si mal ; elle ignorait même que la nature lui avait donné ces charmes qui ravissent les cœurs , pourvu que les cœurs ne soient point endurcis par la prévention. L'élégant ovale de sa figure , le limpide éclat de ses yeux bleus, l'idéale pureté de son front, sa bouche aux gracieux contours , la blancheur parfaite de ses dents , ne lui inspiraient aucun orgueil. Si quelque miroir lui offrait accidentellement son image, il lui semblait que ses cheveux
et ses sourcils étaient d'un blond trop pâle ; elle ne voyait point que cette nuance défavorable était compensée par la merveilleuse finesse de ses traits. Si jeune encore, elle n'appréciait pas plus ses avantages que les fleurs ne jouissent de leurs parfums. On ne lui laissait guère le temps de s'en occuper, d'ailleurs ; elle seule travaillait dans la maison : il lui fallait faire le ménage , la cuisine, laver, repasser, coudre, filer, soigner la basse -cour. Elle s'endormait tous les soirs épuisée de fatigue. A l'exigence de sa belle-mère et de sa sœur, Madeleine n'opposait qu'une angélique résignation.
Chaque jour, cependant, elle devenait plus belle, et la mauvaise humeur de sa marâtre croissait à mesure.
— Quand ma fille sera en âge de se marier, pensait la veuve, et que les jeunes gens se présenteront, Madeleine empêchera Héloïse de trouver un bon parti ; les prétendants ne regarderont qu'elle et n'adresseront pas un mot d'amour à sa sœur. Ah ! si je pouvais l'expulser de la maison, me délivrer de ce cauchemar !
Et ses duretés, ses violences, ses tracasseries augmentaient ; sa fille et elle ne cherchaient que des prétextes pour injurier leur souffre-douleur, pour la battre et la priver de nourriture. Madeleine pleurait, en quelque sorte, nuit et jour; elle tournait bien souvent les yeux du côté du cimetière, dans l'espoir d'y dormir bientôt. Mais
son chagrin n'attendrissait pas ses deux persécutrices; elles la tourmentaient à F envi; elles lui imposaient les tâches les plus folles et les plus capricieuses.
Un jour, en plein hiver, au» mois de janvier, sa soeur désira un bouquet de violettes. — Allons, Madeleine, dit-elle, va m'en cueillir un dans les bois ; je veux l'attacher à mon corsage et me délecter de ses parfums.
— Comment , lui répliqua Madeleine , vous voulez que j'aille chercher des violettes sous la neige? Attendez la saison où elles croissent, et ne m'ordonnez pas des choses impossibles.
— Voilà bien la fainéante ! s'écria Héloïse ; elle trouve toujours des objections , et aime mieux discuter qu'obéir. Mais, cette fois, tes chicanes ne te serviront point. Sors à l'instant, va dans la forêt, ou ma mère et moi nous allons si bien t'étriller que tu deviendras docile pour le reste de tes jours.
A ces mots cruels , la marâtre joignit l'action ; elle saisit le bras de la pauvre fille et la poussa dehors.
Que faire ? Madeleine s'achemina en pleurant vers la forêt. Partout la neige couvrait la terre d'un épais linceul; les arbres, blanchis par le givre, avaient l'air d'étincelants madrépores. On ne voyait aucune trace de sentier. La malheureuse créature monta longtemps, bien longtemps ; elle marchait au hasard et grelottait de
froid , priant Dieu de mettre un terme à sa mi* sère. Mais voilà que sur un plateau élevé, elle aperçoit une flamme ; elle se laisse guider par la lueur, et bientôt elle arrive près d'une clairière, où un spectacle étrange frappe sa vue. Autour d'un grand feu étaient rangées douze pierres, et sur chaque pierre un homme était assis. De ces personnages mystérieux, trois avaient la barbe blanche, trois autres grisonnaient, trois paraissaient dans la force de F âge; les trois derniers étaient tout jeunes et d'-un aspect char* mant. Ils regardaient en silence le feu qui brûlait au milieu du cercle. L'un d'eux occupait un siège plus élevé que ses collègues et semblait leur chef; il portait à la main un bâton salis écorce ; ses cheveux et sa barbe inspiraient un sentiment de froid par leur blancheur hyperboréenne* Ces douze solitaires étaient les douze mois , que présidait le mois de Janvier.
En les apercevant, Madeleine demeura saisie d'étonnement et de crainte; elle se rassura bientôt néanmoins, s'approcha et dit d'un ton modeste :
— Braves gens, permettez-moi de me chauffer à votre feu, car mon sang gèle dans mes veines.
Le mois de Janvier inclina la tète en signe de consentement, et dit à la jeune fille :
— Pourquoi viens-tu sur la montagne par un temps si froid ? Que cherches-tu ?•
— Je cherche des violettes, répondit ftfadeleine.
— L'hiver n'est point la saison où elles fleurissent ; comment donc espères-tu en trouver?
— Oh ! je ne l'espère point, répliqua la pauvre enfant; mais ma sœur Héloise et ma belle-mère m'ont commandé d'aller voir si j'en découvrirais dans le bois. Elles m'ont menacée des traitements les plus cruels , et il a bien fallu obéir* Hélas ! ronwnrnt sertir de peine? Je n'ose rat* flnr a la maison sans bouquet, et je mourrai si la nuit me surprend au milieu des neiges.
— Prends courage, dit le mois de Janvier : les méchants ne triomphent pas toujours.
En prononçant ces paroles, le vieillard se leva, marcha, lentement vers le mois le plus jeune, lui mit son bâton à la main et lui dit :
— Frère Mars, prends le commandement !
Le mois de Mars alla siéger à la place d'honneur, et balança son bâton au-dessus du feu. De grandes flammes s'en élevèrent, qui répandirent au loin une vive chaleur. La neige et la glace commencèrent à fondre sur le plateau; puis, les arbres gonflèrent leurs bourgeons, le sol verdoya, s'étoila de fleurs : le printemps régnait autour de la clairière. Sous les buissons, les violettes s'épanouirent en si grande abondance qu'elles formaient comme un tapis de velours.
— Allons , Madeleine , dépêche-toi de cueillir les plus belles, dit le mois de Mars, et ne conte à
personne d'où te vient ce présent : c'est la seule marque de gratitude que nous te demandions.
La jeune fille obéit avec empressement et eut bientôt fait un gros bouquet. Ayant remercié les douze chefs de Tannée , .elle s éloigna ensuite d'un pas rapide. Héloïse et la veuve, qui épiaient son retour, furent bien surprises de la voir venir tenant les fleurs à la main. Elles se hâtèrent de lui ouvrir la porte, et aussitôt que Madeleine fut entrée, l'odeur des violettes parfuma toute la chambre.
— Où les as- tu trouvées? demanda Héloïse d'un ton sec.
. — Là-haut, sur la montagne ; il y en a beaucoup dans T herbe, sous les buissons.
— Dans l'herbe ? sur la montagne ? c'est étraiK ge. Mais peu importe !
Et elle flaira le bouquet merveilleux, le fit sentira sa, mère, l'attacha gaiemeat à son corsage et ne daigna point remercier Madeleine*
Le lendemain, comme elle était assise près du poêle , trouvant le temps long et ne sachant que faire pour dissiper sou ennui , car elle n'aimait pas le travail, Héloïse eut un nouveau caprice*
— Mon Dieu ! que je voudrais manger des fraises ! s'écria-t-elle en bâillant. Madeleine, va donc m'en chercher dans la forêt.
— Des fraises au mois de janvier ? dit la pauvre fille. Mais c'est une moquerie ! Où voulezvous que j'en trouve ?
— Tu as bien découvert des violettes ; pourquoi ne trouverais- tu pas aujourd'hui des frai** ses ? Au surplus, dispense-nous de tes réflexions; tu sais maintenant quel est mon désir, fais eu sorte de me contenter.
— Voici de quoi t'imposer silence et de quoi t'éclaircir la vue , dit la mère pendant qu'elle saisissait un vieux manche de fouet.
La proscrite n'eut que le temps d'ouvrir la porte et de s'élancer dans la campagne. Elle prit la même route que la veille , stimulée par l'espoir de retrouver ses bienfaiteurs. Mais pendant la nuit la neige était devenue plus profonde , et , quoique Madeleine fût agile comme un chevreuil, elle eut peine à gravir la montagne. Lorsqu'elle atteignit le plateau où siégeait le grave cénacle, elle pressa le pas pour réchauffer ses membres glacés au feu magique. Aussitôt que le* mois de Janvier l'aperçut, il lui dit :
— Comment se fait-il que tu reviennes parmi ces hauteurs inhospitalières, quand la prudence conseille de rester auprès du poêle , aujourd'hui surtout que le vent gronde avec fureur ?
— Hélas ! dit la pauvre adolescente, ma mère et ma sœur Font exigé. Elles veulent que je leur rapporte des fraises , sinon je serai meurtrie de coups.
— L'hiver n'est pas la saison où mûrissent les fraises, lui répliqua le vieillard. Que feras-tu donc si tu n'en trouves point ?
— Je marcherai à travers la campagne tant que mes forces me le permettront; puis, je me coucherai sur la neige , pour m'y endormir du sommeil éternel.
— Ne te désole point , reprit le mois de Janvier ; la nature, dont nous sommes les ministres, veille au salut de ses enfants. De tous les fléaux qui peuvent accabler ton espèce, l'homme est le plus redoutable.
Et le majestueux vieillard, quittant son siège, marcha vers le personnage qui lui faisait face, lui remit son bâton et lui dit :
— Frère Juin, prends le commandement.
Le mois robuste alla s'asseoir à la place d'honneur et balança la verge mystique au-dessus du foyer. De grandes flammes s'en élevèrent, qui répandirent au loin une vive chaleur. La neige commença partout à fondre sur la montagne , le sol se couvrit d'herbe et de fleurs ; un épais feuil* lage orna les branches , des insectes diaprés voltigèrent au soleil , la fauvette , la mésange et le rossignol luttèrent de mélodieux accords; on était en plein été. Madeleine voyait d'innombrables corolles dessiner autour de la clairière de blanches broderies; c'était les fraisiers qui ouvraient leurs pétales. Penchée sur leurs touffes verdoyantes , la jeune fille les regardait travailler; les fruits se formèrent, grossirent sous sesyeux, prirent enfin leurs splendides couleurs.
— Allons, Madeleine, ne perds pas de temps,
dit le mois de Juin ; fais ta provision et cours offrir à ta méchante sœur, à ton odieuse bellemère, ces dons funestes.
Madeleine remplit son tablier des baies délicates, remercia vivement le synode, puis s'élança d'une marche légère sur le blanc tapis déroulé devant elle. La veuve et sa fille , qui ne croyaient point la revoir, furent bien étonnées, quand elle ouvrit la porte de la maison et leur * montra sa récolte. Jamais fraises si aromatiques n'avaient embaumé l'air, tenté la gourmandise : les cruelles femmes s'en rassasièrent et n offrirent même point à Madeleine d'y goûter. Ce jour-là cependant elles la laissèrent tranquille. Mais leur bonne humeur ne devait pas durer longtemps.
Le lendemain, en effet, un nouveau caprice y une nouvelle persécution mirent à l'épreuve la patience de leur victime. La docilité accroît l'exigence des tyrans. La laide sœur désira manger de ces prunes des montagnes que les Allemands nomment zwetschgen. Elles mûrissent en sep* tembre et ne craignent même point les premières gelées.
— Madeleine , dit Héloïse , il faudrait m'aller cueillir des prunes d'automne.
— Il y a longtemps que les dernières ont été enlevées des arbres.
— Sans doute, mais tu sauras bien en trouver,, comme tu as trouvé des violettes et des fraises.
— Je ne puis avoir toujours le même bonheur, dit Madeleine, et vous me forcez à tenter le destin. Que vous ai-je fait? Pourquoi vous acharnez-vous ainsi contre moi ? Je ne souhaite que vous être agréable, et vous ne cherchez que les moyens de me tourmenter.
— Ainsi, tu nous accuses, tu nous trouves méchantes , injustes , cruelles ? Tu voudrais peut-être que nous fussions mortes? s'écria Héloïse. Cœur dénaturé, mauvaise fille, mauvaise sœur, voilà où te conduisent tes vicieux penchants !
— Qui te retient chez nous ? Puisque tu nous détestes , va chercher fortune ailleurs , ajouta la belle-mère.
— Que deviendrais-je seule , à mon âge ? Voulez-vous que je mendie ? répliqua Madeleine , le cœur gros de larmes.
— Demande ton pain , si cela te plaît , reprit la marâtre ; mais , si tu es trop fière pour tendre la main, obéis à ceux qui te nourrissent. Va chercher ce que ta sœur désire, et garde-toi de rentrer sans les fruits.
Et la belle-mère accompagna ces mots d'un geste menaçant.
Madeleine effrayée quitta la maison. Plus triste encore que les autres fois , elle prit le che* min de la clairière. Les douze mois y étaient assis comme les jours précédents , mais ils considéraient la flamme d'un air plus grave, et parais-
saienl presque soucieux. Quand la jeune fille leur demanda la permission de réchauffer ses mains, Janvier lui dit d'un ton assez rude :
— Est-ce que tu veux périr dans les neiges ?
Pourquoi rôdes-tu constamment parmi ces après solitudes? Va coudre, va filer auprès du feu, et ne brave point la colère des éléments,
— Je viens, comme je suis déjà venue, répondit Madeleine, par l'ordre de ma belle-mère et de ma sœur. J'ai beau faire , leur animosité contre moi augmente tous les jours, et elles voudraient maintenant me chasser de la maison. Il faut que je leur rapporte des prunes d'automne, ou elles ne me recevront point»
— Pas une seule n'est restée aux branches des arbres, dit le mois sévère.
— Oh ! mes bons seigneurs , vous avez été si généreux pour moi, que vous ne me laisserez sans doute point dans la peine,
— L'heure de ta délivrance approche , lui répondit son bienfaiteur.
Et il se leva , marcha lentement vers un des personnages en cheveux gris :
— Frère Septembre, prends le commandement , lui dit-il , pendant qu'il lui remettait le bâton magique.
Le mois de Septembre alla siéger à la place d'honneur et fit osciller le bâton au-dessus du feu : il s'en éleva de grandes flammes, qui répandirent au loin une vive chaleur. La neige et
la glace commencèrent à fondre sur le plateau ; le sol se couvrit d'herbe , les rameaux de feuillages; mais ce n était ni l'herbe ni les feuillages de la belle saison. Ils offraient les teintes maladives qui annoncent l'approche de l'hiver, et un léger brouillard palissait encore ces nuances amorties. Les fleurs non plus n'étaient pas celles du printemps et de l'été : çà et là on voyait les touffes roses de la saponaire , les étoiles bleues de la centaurée, la colchique aux pétales lilas, et les blanches grappes de la bruyère des montagnes. Le moindre vent jonchait le gazon de feuilles mortes , qui roulaient tristement dans les sentiers. Les champignons dressaient partout leurs têtes vénéneuses.
Près de la clairière s'élevait un prunier portant des zwetschgen. Madeleine le secoua; mais deux fruits seulement tombèrent devant elle ; un second effort en détacha le même nombre*
— C'est assez, dit le mois de Septembre ; n'espère pas en obtenir davantage. Prends ce qu'on te donne, et va retrouver tes parentes.
Madeleine mit les prunes dans son tablier, remercia les douze mages ; puis, d'un air inquiet, descendit vers le bourg. Quand Héloïse l'aperçut, elle dit à sa mère : — Vous voyez, elle n'apporte rien aujourd'hui.
— Tant mieux, dit la marâtre ; nous la chasserons et n'entendrons plus parler d'elle.
Mais la jeune fille arriva, leur montra sa faible
récolte. Les méchantes femmes mangèrent les prunes, et lui dirent :
— Pourquoi n'en as-tu pas apporté davantage ? n'en as-tu pas trouvé d'autres ?
— Il y en avait beaucoup d'autres, mais on m'a défendu de secouer l'arbre pour les faire tomber.
— Tu es une sotte, répartit la mère ; il ne fallait point écouter un propos absurde.
— Elle l'a fait exprès, dit Héloïse , elle a mangé de ces prunes à satiété , et , comme elles lui semblaient délicieuses , elle n'a pas voulu nous procurer le même plaisir : elle nous a seulement apporté de quoi nous mettre en goût, de quoi exciter nos regrets.
— Où as -tu trouvé ces fruits ? demanda la mère.
— Là-haut, sur la montagne, au carrefour des Trois-Sapins.
— Je veux voir si elle nous trompe, dit Héloïse; je vais de ce pas au lieu qu'elle indique, et je saurai bientôt à quel point elle déguise la vérité. Ces prunes d'ailleurs sont un régal exquis : la malice de ma sœur ne m'en privera point.
La veuve fit tous ses efforts pour la détourner de ce projet, sans y pouvoir réussir j la jeune arrogante prit son manteau, mit une faille sur sa tête et escalada les hauteurs. Elle aperçut avec étonnement la flamme qui brûlait dans la clai-
itère. Sa surprise augmenta , quand elle vit les douze personnages muets, groupés autour du feu. Elle se remit bientôt cependant et courut vers le foyer, car ses mains étaient engourdies par le froid. Non-seulement elle ne demanda point la permission de se chauffer, mais l'impudente ne salua même pas l'auguste compagnie.
— Que viens-tu faire dans ces lieux inhabités? dit le mois des tempêtes.
— Pourquoi me le demandes-tu , vieux sot ?
Qu'as- tu besoin de le savoir? lui répliqua l'audacieuse jeune fille.
— Le moment est venu, dit Janvier d'un air sinistre , et sa voix , pendant qu'il articulait ces paroles, grondait comme le souffle de la bise dans les rameaux dépouillés, comme l'avalanche qui se précipite du haut des montagnes.
Il fronça les sourcils , leva son bâton et le fit osciller au-dessus de sa tête.
A l'instant même le feu pâlit, baissa, ne jeta plus qu'une chaleur douteuse. Des nuages profonds et obscurs voilèrent le ciel : on entendit le vent gémir dans toutes les vallées , dans toutes les gorges, sur toutes les éminences. Il faisait craquer les sapins comme les mâts d'un navire en détresse. Puis, la neige forma d'épais tourbillons , qui semblaient vouloir éteindre le jour et empêchaient de voir à trois pas.
Héloïse effrayée avait pris sa course vers le logis où sa mère regrettait son départ. Mais corn-
ment distinguer sa route an milieu d'une si cruelle tourmente? La neige aveuglait la méchante fille ; ses légers flocons touchaient à peine le sol que le vent les ramassait, pour ainsi dire, les promenait en longues traînées, qui bientôt se heurtaient Tune contre l'autre, se pulvérisaient, tombaient comme une pluie sablonneuse. La fugitive erra bien longtemps; plus elle marchait, moins elle retrouvait son chemin, et elle courait à chaque pas le danger de rouler dans un abîme.
Son absence prolongée transformait en supplice l'inquiétude de sa mère. Elle ne quittait la fenêtre que pour aller ouvrir la porte, afin d'examiner la campagne. Mais la blanche averse ne lui permettait pas d'étendre au loin ses regards. Enfin , son anxiété devenant trop forte , elle prit son manteau , s'enveloppa la tête d'un châle et sortit pour aller chercher sa fille. Elle monta dans la direction du carrefour, elle marcha longtemps et ne vit personne. — Héloïse! Héloïse ! criait-elle de minute en minute; mais sa voix mourait à quelques pas. Cependant un froid polaire engourdissait les membres de la veuve , lui gerçait la figure. Elle commençait à trembler pour elle-même , lorsqu'il lui sembla entrevoir sa fille appuyée contre un arbre. Elle s'élance de ce côté : elle ne se trompait pas ! L'insolente créature n'avait plus la force de se traîner dans le glacial enfer qui la cernait de toutes parts.
— Héloïse ! lui dit-elle, ma chère Héloïse, ranime-toi, ou nous sommes perdues.
— Rien ne peut nous sauver, lui répliqua sa fille d'une voix éteinte ; c'est un piège que nous a tendu Madeleine. J'ai rencontré là -haut des magiciens, qui ont déchaîné sur moi la tempête. Àh ! nous avons été trop bonnes pour ce monstre sans pitié !
— Oui , trop bonnes ! mais c'était ma fille , c'était ta sœur; nous ne pouvions croire qu'elle eût de si affreux sentiments. Oh ! nous nous vengerons ! Viens , Héloïse ; appuie-toi sur mon épaule. Marchons, nous retrouverons notre chemin. L'heure de mourir n'est pas encore venue pour nous.
Et soutenant, traînant presque sa fille, elle essaya d'échapper à l'inflexible arrêt du destin. Mais la neige tombait, tombait, comme un froid déluge ; la blanche nappe dont elle couvrait le sol montait, montait toujours. Les deux coupables y enfonçaient de plus en plus ; elle leur vint d'abord aux genoux , puis à la ceinture , et empêcha dès lors tout mouvement. L'implacable hiver les saisit comme une proie, étendit sur elles son morne linceul. Les dernières paroles de la veuve et d'Héloïse furent des imprécations, des menaces contre Madeleine. Elles n'eurent pas l'ombre d'un remords, elles ne comprirent pas un moment que leur fin tragique était le résultat de leur méchanceté.
Cependant l'aimable fille attendait leur retour. Assise auprès du poêle, elle faisait gronder son rouet en écoutant le murmure de la bise.
Souvent elle regardait par la fenêtre pour voir si les absentes ne revenaient point.
— Comme elles restent longtemps dehors!
pensait-elle. Pourvu qu'elles ne soient pas tombées dans un précipice ! Ah ! la lumière baisse ! La nuit va les surprendre !
Et elle mit sa lampe devant la croisée pour leur servir de phare. La tempête avait cessé ; les étoiles suspendaient au dôme céleste leurs guirlandes de feu. Mais l'innocente créature eut beau regarder sur la neige , eut beau prier Dieu et les saints : l'aube empourpra le sommet des montagnes sans qu'elle eût revu ses deux persécutrices.
Elle- donna l'alarme dans le bourg; on se mit en quête, on chercha longtemps, mais on n'aperçut aucun vestige des malheureuses femmes. Après la fonte des neiges seulement , un berger trouva par hasard leurs corps, au-dessus desquels planaient les oiseaux de proie.
Madeleine, leur seule héritière, allait avoir dix-sept ans. Sa taille parut plus svelte, ses yeux plus beaux que jamais ; on se disputa ses bonnes grâces, en convoitant sa dot. Elle n'eut point hâte de porter la couronne nuptiale, emblème d'une royauté passagère; ayant connu l'oppression, elle craignait de retomber sous un joug tyrannique. Aussi épia-t-elle les galants plutôt qu elle
ne les écouta ; mais on dit qu'elle a su bien choisir, car elle mène son mari ; seulement elle le mène avec douceur, et ne lui donne pas lieu de se plaindre.
Comme madame Augsburger cessait de parler :
— Ce dénouement vous plaît-il? demandai-je à Christine. Les méchants y sont punis, la vertu. . .
T allais poursuivre, mais la pendule prit la parole et nous annonça* qu'il était neuf heures.
— Neuf heures! déjà neuf heures! s'écria l'espiègle. Oh! comme ma mère va me gronder!
Pourvu qu'elle se borne à m' adresser des reproches !
— Tu lui diras que nous t'avons retenue , qu'il y avait chez nous un étranger qui voulait causer avec toi... Les paroles ne te manqueront point du reste. Et puis je vais te donner un beau morceau de lard, pour que tu sois bien reçue, dit madame Augsburger.
Allumant aussitôt une chandelle, la femme du pasteur exécuta sa promesse et enveloppa la viande dans une feuille imprimée , qui me sembla du même grain et de la même couleur que le papier des sacs. Les romans épileptiques ne sont pas chose inutile, comme on voit. La jeune moiîgnarde remercia vivement notre hôtesse , nous souhaita le bonsoir à tous, et prit en quelque sorte la fuite, avec une gracieuse allure que mainte jeune fille de bon ton aurait enviée. On
ne l'entendit point passer sous les fenêtres, mais à peine fut-elle au bout du jardin qu'elle fredonna une cadence tyrolienne. Ces légers accents se perdirent peu à peu dans le calme de la nuit.
— Est-ce qu'elle est de votre communion?
demandai-je au ministre, dès qu'elle fut dehors.
— Mon Dieu! non, me répliqua- t-il ; ses parents sont luthériens.
— Ils ne doivent pas avoir de grandes ressources, puisqu'ils laissent leur fille courir presque nue dans les champs.
— Ah ! monsieur, la pauvreté est le fléau des montagnes. Nous avons ici un dicton populaire, qui exprime très-bien la pénurie contre laquelle luttent presque tous les habitants des Vosges. Dans le Sundgau, trois communes peu distantes l'une de l'autre ont chacune leur église et leur cloche ; on prétend que ces cloches causent en-
v semble , et voici comment on explique leur dialogue :
Roggenbourg Est très-pauvre!
Est très-pauvre I
dit la première;
Ederschwyl L'est bien plus, .
L'est bien plus t
répond la seconde;
Et Kifflis L'est-il moins?
L'est-il moins?
demande la troisième. Vous voyez que nos paysans ont une mince opinion de leur fortune.
— Leur pauvreté heureusement n'est pas triste comme celle de grandes villes. Elle ne les éloigne pas de la nature, elle ne les prive ni d'air ni de soleil. Le rouge-gorge et le pinson chantent au bord de leur toit, l'hépatique, le trèfle et le gramen encadrent le seuil de leur maison. Aussi ai-je observé qu'ils supportent leur indigence avec une résignation calme et douce, inconnue à Paris.
Comme j'achevais cette phrase, mon hôte et sa femme se levèrent.
— Maintenant , me dit-il , nous allons vous quitter. On se couche et s'éveille de bonne heure à la campagne. Cette chambre est celle que nous vous destinons*
— Vraiment? m'écriai-je. Eh! bien, vous me faites plaisir et semblez avoir deviné un de mes caprices. Cette pièce flatte mon imagination : il me sera trè^-agréable d'y passer une nuit.
— Bonsoir donc, et dormez bien, carie bruit que nous ferons involontairement troublera votre repos, dès que le ciel blanchira derrière la montagne.
Deux secondes après, j'étais seul, je me trou-
vais installé dans cette chambre poétique, où j'aurais tu sans étonneoaent apparaître quelque fée délicate, aux longues tresses d'or ; j'allais goûter quelques heures de sommeil dans l'alcôve ornée d'une frise de vaisselle, où trônait si noblement le moutardier! Quelle bonne fortune ! N'était-ce pas dormir en plein roman ? Je me couchai donc, je pris un livre et ne tardai point... à fermer les yeux. C'est cependant une histoire amusante et instructive que celle des chanoines belliqueux de Saint-Dié, comme le lecteur le verra bientôt.