CHAPITRE I
La nuit d'aventures.
Lorsqu'un bon repas a égayé les convives, animé les yeux , rendu les cœurs sympathiques et les langues agiles , lorsque, sur un plateau de cristal ou sur une simple assiette , on fait circuler le fromage de Gruyère, nul ne se doute que cet humble dessert est la plus poétique des productions humaines. Aucune pourtant ne s'élabore dans d'aussi charmantes conditions, dans des lieux aussi pittoresques, Là où toutes les industries suspendent leurs travaux, débute celle qui lui donne naissance. Les hautes montagnes, les herbages aromatiques, sont les témoins et auxiliaires indispensables de son origine. Cherchant toujours le voisinage du ciel , il prospère sur les mêmes sites que l'athamante, le cumin , la pensée des Alpes, la germandréc sauvage , la potentille rampante et l'arnica em-
baume. Plus fier que tant d'écrivains à notre époque , le dédaigneux ne s'accommode pas de tous les régimes. Un classique le nommerait fils d'Apollon et des Muses, parce quil aime comme eux les cimes élevées, les plateaux déserts, les sources aux flots transparents. Dès que l'on s'abaisse vers les plaines, il tourne, il se détériore, il devient même impossible.
J'aurais probablement ignoré toujours cette délicatesse aristocratique, ces élégantes prédilections, sans une aventure qui me conduisit, bien malgré moi , dans une des fromageries où on le prépare. Je suivais une des vallées latérales qui aboutissent à la grande vallée de Guebwiller, et m'acheminais vers le Ballon (1) d'Alsace. A Murbach , j'avais demandé si je trouverais plus haut un village quelconque, et, dans ce village , une chambre d'auberge et le repas du soir. Par précaution, j'avais même interrogé plusieurs personnes. Malheureusement le patois des Vosges est presque inintelligible pour tout autre qu'un habitant du pays. Je m'étais figuré comprendre néanmoins que je pouvais marcher sans in-
(4) On nomme ainsi le plus haut sommet des Vosges. De berg, qui veut dire montagne, on a fait belch, belchen, dans le patois de la Forêt Noire et de l'Alsace ; le peuple a traduit belchen par ballon, malgré le sens différent de ces deux termes. Quelques savants prétendent que les Gaulois appelaient Bêlenus le dieu du soleil , et lui offraient des sacrifices sur les points culminants des montagnes : de Belenus le peuple aurait insensiblement tiré le mot actuel. L'autre étymologie me semble plus naturelle et plus probable.
quiétude. Continuant donc à gravir, j'eus bientôt oublié les soucis vulgaires, en admirant le paysage. La vallée se resserrait de plus en plus, faisant çà et là de brusques détours. Le chemin côtoyait le torrent , ombragé quelquefois par un avant-poste de la forêt , par un groupe de pins laricios, dont les branches élégamment disposées laissent pendre leur verdure comme des franges; mais d'ordinaire aucun arbre ne me voilait le ciel. J'ai toujours aimé la rumeur des torrents et toujours regretté que notre langue n'eût pas de mot pour exprimer cette voix fraîche , clapotante, monotone et douce, qui ne ressemble à nul autre bruit. On dirait qu'elle parle au voyageur, qu'elle lui raconte les secrets du désert et les nouvelles de la çolitude. Comme elle vous berce dans vos songes , dans vos espérances , comme elle dissipe vos regrets ! Une mère n'a pas des chants plus suaves, quand elle endort sur ses genoux son premier-né. Cette vague mélodie rappelle la ballade du Pécheur, fait comprendre l'attrait merveilleux auquel céda le jeune enthousiaste.
Et puis quelle variété d'allures, quels changements d'aspects dans le torrent lui-même!
Ici , l'eau gronde à travers les morceaux de roche qui hérissent son lit ; plus loin , elle se précipite de gradin en gradin , avec un roulement sourd et des festons d'écume ; là , elle reprend son calme , devient muette , forme des nappes lim-
pides, non pas vertes, non pas bleues, mais empruntant aux cailloux, aux galets, un ton magnifique de rouille et de brun lustré ; tout à coup le terrain lui manque de nouveau, elle tombe, elle se divise en une multitude de filets, qui blanchissent, serpentent, imitent une chevelure. Par endroits, une somptueuse végétation orne les bords : le tussilage blanc-de-neige, qui, dans l'humble race des plantes annuelles, produit l'effet d'un colosse , étale ses feuilles spacieuses, au revers argenté; la parnassie des marais allonge ses rubans de verdure; la bétoine éparpille ses fleurs d'or, la salicaire dresse ses fleurs roses en éclatantes girandoles. Et une foule d'herbes moins robustes, moins splendides, mêlent à ces décorations principales leurs charmantes arabesques.
Cependant le jour baissait peu à peu, le soleil empourprait au-dessus de ma tête ces masses de verdure qui, dans les montagnes, entraînent le regard vers le ciel et vers tous les points de l'horizon. La vallée était devenue si étroite , que le torrent et le chemin en occupaient tout le fond. Elle prenait une apparence de plus en plus sauvage; les rochers tordaient leurs lignes, accentuaient leurs formes, se projetaient en corniches, en balcons agrestes, d'où les arbustes semblaient se pencher curieusement ; les hêtres, les sapins exhaussaient leurs troncs, élargissaient leurs rameaux, les forêts qui approchent les
cimes étant d'ordinaire plus vieilles, parce qu'on les exploite moins facilement. La brume du soir commençait à flotter dans l'air, accompagnée d'une douce fraîcheur. Toute trace humaine avait d'ailleurs disparu, l'herbe envahissait le sentier ; je n'apercevais au loin ni chalet, ni culture , pas même une de ces clairières où paissent les vaches des marquards (1).
Il était manifeste que l'on m'avait trompé, ou que je n'avais pas bien compris le dialecte des montagnes. Loin de marcher vers un hameau , vers quelque lieu habité , je m'enfonçais dans le désert. Le moment me paraissait mal choisi :
l'heure avancée ne me permettait pas de dire comme le poète latin :
Juvat ire
Desertosque videre locos.
Les nuits sont froides dans ces parages, que Ton a surnommés la Sibérie des Vosges ; la perspective de coucher à la belle étoile me séduisait médiocrement, et, depuis le repas de midi, je n'avais pas même mangé quelques baies de myrtille, fruits sauvages qui ont la forme, la couleur de la prunelle, mais un goût bien préférable. Que résoudre? Faire deux lieues en arrière, c'était dur, c'était triste , car rien ne chagrine
(4) lies pages qui suivent expliquent le sens de ce mot, qu'on ne trouve point dans les dictionnaires.
plus un voyageur que de retourner sur ses pas. Je n'étais pas d'ailleurs entièrement certain d'avoir commis une méprise : peut-être allais-je, dans quelques minutes, atteindre un de ces plateaux verdoyants où Ton trouve, soit une ferme solitaire, soit des cabanes éparses. Je continuai donc à gravir, pendant que les nuages s'abaissaient d'un air menaçant , prenaient possession des hauteurs et augmentaient rapidement l'obscurité. Mais à mesure que j'avançais , le doute s'emparait de moi , et j'allais changer de direction, lorsque j'entendis au loin , sur la gauche, le bruit sourd d'une hache : un bûcheron terminait évidemment sa journée. Cette cadence monotone me sembla une vraie musique.
Restait à savoir si je pourrais parvenir dans l'endroit où résonnait la cognée, si une gorge, un ravin profond ne me barrerait point le passage. Heureusement nulle tranchée ne creusait le sol, et, cheminant presque dans l'ombre, à travers la forêt embaumée de senteurs résineuses, je débouchai sur une petite clairière, ou, pour mieux dire, sur une vente. Le bûcheron y coupait les rameaux d'un hêtre qu'on avait abattu pendant la journée. Il avait la figure noire et sale à faire peur : une villageoise superstitieuse l'aurait pris pour le diable. Plus clairvoyant sans doute , je devinai que c'était un charbonnier. Il fut surpris de me voir, à cette heure , dans un lieu toujours solitaire.
— Et où allez- vous donc ainsi, me demanda-t-il le premier, en bon allemand.
— Ma foi ! je serais bien embarrassé pour vous répondre; je ne le sais pas plus que vous, et même vous devez le savoir mieux que moi , car j'ignore où je suis.
— Vous marchez donc à l'aventure? C'est une nouvelle façon de voyager.
— Mon Dieu! oui, je marche à l'aventure, mais c'est bien contre mon gré. Je croyais trouver un gîte sur les hauteurs , et je n'ai aperçu ni bourgade , ni auberge.
— Alors, qu'allez-vous faire?
— Je cherche un asile pour la nuit, et même de quoi souper, ne fût-ce qu'un morceau de pain et un peu de fromage. Puisque j'ai eu la chance de voua rencontrer, j'espère que vous ne me laisserez point dormir dans le brouillard , avec l'estomac vide.
— Ah! mon bon monsieur, vous venez de loin , et vous ne savez guère ce que c'est qu'un charbonnier des montagnes ! Nous n'avons point de maison , comme ceux qui habitent les plaines , mais une simple cabane , où nous logeons parmi les tas de charbon. Tout y est couleur d'encre, tout y est chargé d'une poussière noire qui gâterait vos habits. Vous n'oseriez plus , demain , continuer votre route : on vous prendrait pour un homme du métier.
— N'importe! je ne me coucherai pas, je me
tiendrai sur une chaise ; mais je ne veux point nicher dans les arbres, comme un écureuil, ou m' étendre parmi les herbes.
— Quant à la nourriture , nous n'avons que des pommes de terre cuites dans leur enveloppe, de l'eau fraîche et un verre de schnaps,
— Vous plaisantez , sans doute ?
— Pas le moins du monde.
— Comment! vous n'avez pas un morceau de pain?
— Le pain, c'est notre gâteau, les jours de fête.
— Me voilà bien tombé! J'aime peu les pommes de terre , je n'aime pas du tout le schnaps, et l'eau pure n'est guère fortifiante. Mais soit, je veillerai pour me remettre de mes fatigues , et jeûnerai pour me rendre la vigueur nécessaire à un piéton.
— Eh bien ! monsieur, mettons-nous en route ; dans dix minutes , nous apercevrons ma cabane»
m — Ah ça! lui dis-je, comment se fait-il que vous ne parliez point l'idiome corrompu des Vosges ?
— C'est que je suis né loin de l'Alsace, en Bavière. Un pays de fanatiques, monsieur, de fana» tiques et de paillards. Comme je suis luthérien, ils ne me laissaient pas tranquille, et je n'étais pas charmé de voir leurs momeries. Un beau jour, 1* impatience a été la plus forte ; j'ai vendu mon mobilier, qui ne valait pas cher ; j'ai pris mes bardes , mis mon argent dans ma poche , et
suis venu en France, où on ne me tracasse pas pour mes opinions religieuses.
— Alors, vous nous trouvez un peu moins absurdes que vos compatriotes ?
— Un peu moins , c'est le mot, car je ne voudrais pas dire beaucoup.
En devisant ainsi de choses et d'autres , nous atteignîmes la cabane. Mon noir compagnon ne m'avait pas menti : c'était une maisonnette de planches, dont l'intérieur ne formait qu'une seule pièce , et qu'il aurait été impossible d'habiter pendant l'hiver. Le charbonnier y venait exercer sa profession durant l'été, puis disparaissait aux premières neiges. Le toit même était formé de voliges. Des sacs pleins, entassés l'un sur l'autre, et un amas de charbon occupaient la plus grande partie de la chambre. Un poêle en fonte , élevé sur un soubassement de terre et de maçonnerie, servait à faire la cuisine, si l'on peut appeler cuisine la préparation des aliments grossiers qui composent le régime invariable du montagnard. Un encadrement de planches , appuyé contre une paroi, formait le lit, où des ramilles de sapin remplaçaient matelas , traversin et oreillers. Deux personnes pouvaient y dormir, couchées Tune à la suite de l'autre. Mais la litière, qu'on n'avait pas renouvelée depuis longtemps r était noire comme de la suie. J'examinais rapidement ces détails à la lueur d'une bûchette ou réglette de sapin , qui brûlait en guise de chan-
délie dans une pince en fer, soutenue par une tige et un pied du même métal, candélabre rustique s'il en fut jamais. Un gamin de douze ou treize ans soignait le luminaire et les patates qui cuisaient sur le feu : on l'aurait pris pour un nègre , comme son père , et ses cheveux blonds formaient le contraste le plus bizarre avec sa ligure sombre.
En fait de sièges, il y avait un escabeau, pour le moins aussi sale que le reste du chalet. Je fus découragé.
— Vous aviez raison, dis-je au maître de la cabane; je ne puis guère passer la nuit chez vous, et cependant je ne voudrais pas coucher dehors , si épaisse que soit la mousse des montagnes. J'ai commis cette sottise à vingt ans , dans les bois de la Thuringe, et sais ce qu'il m'en a coûté.
— Avez-vous fait une longue marche aujourd hui ? me demanda le noir industriel.
— Six lieues environ.
— Six lieues ; ce n'est pas une affaire* Vous sentez-vous très-fatigué ?
— J'arpenterais encore assez vite le terrain.
— Alors tout s* arrangera pour le mieux. Sidoine va vous conduire à la fromagerie , et vous lui donnerez la pièce. Vous serez ainsi contents l'un et l'autre..
— Et je trouverai là un gîte , quelque chose pour me mettre sous la dent ?
— Tout ce qu'il vous faudra.
— Quelle distance ?
— Vous y serez dans une heure.
— Les heures sont très-longues sur vos horloges, mais n'importe! Allons, Sidoine, ne perdons pas de temps «
Le jeune montagnard prit un bâton dans un coin, un vieirf chapeau de paille, et nous sortîmes de la hutte. Il faisait noir comme dans un four : pas de lune, pas la moindre étoile ; on eût dit qu'une tenture de crêpe voilait le ciel. Au bout de quelques pas , nous entrâmes dans la forêt, et l'obscurité devint encore plus profonde, quoique d'abord elle ne parût pas susceptible d'accroissement. Par un sentier où je suivais mon guide comme un aveugle, nous atteignîmes une route , mais quelle route , bon Dieu ! quelles différences de niveau! quels trous! quelles ornières! quels cailloux mêlés à des fragments de roche! Il y avait de quoi se rompre le cou plusieurs fois par minute. J'eus presque regret d'avoir quitté la poudreuse habitation, et cependant elle ne m'avait point laissé d'agréables souvenirs. Faisant contre fortune bon cœur, je me tins en équilibre de mon mieux ; jamais promenade plus diabolique n'a exercé la patience et les jarrets d'un homme civilisé» Ce qui achevait de la rendre lugubre , c'était le bruit des torrents. On ne peut imaginer ce que les ténèbres et le
silence de la nuit ajoutent d'intensité apparente
à leur fracas. Nous n'avions pour les franchir que des ponts sans garde-fous, composes de grosses branches recouvertes de terre. L'eau qui ruisselait des hauteurs, et bondissait par dessous, se précipitait ensuite dans des vallées sonores. Lorsque nous approchions du courant désordonné, pendant que nousT^i^yersions et quelque temps encore après notre passa£ë>gm déluge semblait fondre sur nous de la cime des montagnes. L'illusion était complète : on eut dit qu'il allait nous envelopper, nous rouler d'abîme en abîme. E,t ce grondement terrible, entremêlé de notés plus grêles, suivant la forme des rochers que F eau frappait dans sa chute! c'est assurément une dei musiques les plus sauvages, les plus expressive*, ' les plus majestueuses que Von puisse entendre. , Par les éclaircies de la forêt ou par un côté de' la route , quand les arbres étages au-dessous ne formaient pas un rideau sur les bords , une lumière lointaine égaya enfin notre vue. C'était comme V étoile de l'espérance, comme l'astre protecteur qu'invoquent les matelots. Jeshittais depuis une heure contre les difficultés duHfcrrain, et nous avions encore une demi-lieue de mcNthe. Mais la certitude que nous approchions du ter de notre course ranima mon ardeur. Les nuée qui nous effleuraient le visage nous cachaient ei vain le rayon propice, la lampe reparaissait bien tôt, et nous finîmes par atteindre la retraite s longtemps désirée. Mon guide ouvrit la porte
me mena dans une salle où étaient rassemblés tous les habitants du logis, et, après quelques mots d'explication, après avoir reçu mieux qu'il jt*espérait sans doute , il me laissa m' établir comme je pourrais chez mes hôtes rustiques. Le chef de rétablissement m'offrit un siège à sa £pmche , me demanda si j'avais faim , et , sur ma réponse affirmative, donna quelques ordres.
Pendant que l'on préparait mon souper, j'eus le loisir de considérer le lieu où je me trouvais, aussi bien que les montagnards qui venaient de s'y réunir.
La chambre était une .grande salle nue, aux poutrelles apparentes, aux murs crépis à la chaux. Dans une niche, ménagée derrière la place du patron, murmurait un poêle qui avait déjà répandu à travers la pièce une douce chaleur. Une table fort longue, mais proportionnellement peu large, occupait la plus grande partie de l'espace, et deux quinquets, attachés entre les fenêtres, jetaient une clarté assez vive. Autour de la table, vingt-deux personnes étaient assises sur des bancs, hommes, femmes et jeunes garçons. Leur costume n'avait rien d'élégant, on le croira sans peine, et leur chevelure n'attestait
"" àet P 05 un so * n excess if* Les hommes portaient des
, vestes de toile et des gilets de grosse laine ; les
.. femmes, un corsage d'étoffe épaisse et de couleur
. • voyante, qui laissait paraître les manches de
leur chemise. Malgré leur face rubiconde, ils
porte»
avaient peu d'embonpoint; l'expression calme et douce de leur figure , leurs cheveux plus ou moins blonds eussent suffi pour prouver qu'ils étaient de sang alsacien. Quant au chef de la colonie, sa haute stature, ses traits fortement accentués , son air grave en faisaient le type du montagnard robuste. Malheureusement, c'est le plus petit nombre des indigènes qui appartient à cette catégorie. De temps en temps , il m'adressait la parole dans son dialecte ; je lui répondais dans la langue des lettrés , si bien que nous ne nous comprenions ni l'un ni l'autre.
Pendant que j'examinais le cénacle rustique , une opération curieuse s'exécutait dans la pièce. On apportait des marmites pleines de pommes de terre, que l'on renversait sur la table. Les tubercules la couvrirent d'abord entièrement, puis s'élevèrent en forme de tertre ou de tumulus. J'étais effrayé de ces gigantesques préparatifs; mais l'estomac de mes hôtes n'éprouvait pas la plus légère inquiétude. Dès que le service fut terminé, les vingt-deux commensaux se précipitèrent sur leur festin. Chaque paysan, armé d'un petit couteau, pelait rapidement les patates et les engloutissait avec une rapidité plus grande encore. Ah ! mon Dieu! la belle chose qu'un appétit germanique! Bien peu de personnes auraient pu croire que cette montagne de victuailles disparaîtrait. Quelle besogne colossale! quelle œuvre de Titans! L'idée seule m'en don-
nait la fièvre. Le coteau baissait, baissait néanmoins , fondait à vue d'œil. Quand la table fut un peu déchargée , on écarta les jaunes parmentières de façon à laisser trois places libres , et on y apporta un même nombre de terrines pleines de lait. Les patates épluchées , rompues en fragments, y tombèrent l'une après l'autre, puis les convives , prenant des cuillères de bois , mangèrent à la gamelle. C'était le second service. On l'expédia aussi lestement que le premier.
Cependant une montagnarde au nez camus ayant déblayé devant moi un petit espace, y mit un napperon, du pain très-rassis, un flacon de vin blanc d'Alsace, et m'apporta un pfanrikuchen, omelette dans laquelle entre de la farine. J'étais un peu honteux dé manger des mets si délicats devant ces braves gens , mais leur nourriture ne me convenait guère. Une salade suivit; par malheur, la cuisinière l'avait naïvement arrosée d'huile de lampe; je fis une grimace horrible quand j'eus porté la première feuille à ma bouche, et, d'un mouvement nerveux, je repoussai loin de moi le saladier. Mon voisin de gauche s'en empara.
— Das schmeckt ihnen nicht? (Cela ne vous, semble pas bon ? ) me dit-il d'une manière intelligible.
— Es ist abscheulich, (C'est détestable,) lui répliquai-je.
Il ne me fit pas répéter mon jugement, prit
sans façon ma fourchette, et, en deux ou trois bouchées, avala toute la salade , pendant que la joie se peignait sur sa figure et que ses camarades l'examinaient d'un œil d'envie.
Cette prouesse termina la séance. Le patron me mena dans la chambre qu'on me destinait, et j'avoue que je fus tant soit peu scandalisé. C'était une salle basse , où des canards s'étaient blottis, où des poules et un gros coq avaient cherché un refuge. Un bois de lit occupait un des angles, mais cette couchette n'avait point de fond , et de la paille y remplaçait les matelas. Aucun des rustres n'avait voulu se déranger en na faveur, ni même, selon toute apparence, me céder une couverture, car on ne m'offrit pas le moindre lambeau pour m'envelopper. Comme on n'habitait pas ordinairement cette pièce, plusieurs vitres manquaient à la fenêtre. Cela me promettait une nuit peu agréable ; mais j'étais mécontent d'un pareil manque d'égards, las des aventures de la soirée ; j'avais déjà couché sur la paille, dans des circonstances analogues, et assez bien dormi ; je me résignai donc sans mot dire. Prenant le chandelier que tenait mon hâte, je lui souhaitai le bonsoir et fermai la porte.
Ma toilette de nuit ne fut pas longue , comme vous pensez bien : je m'étendis sur la paille et soufflai la lumière. Mais je fermai inutilement les yeux : le sommeil ne venait pas. Le vent glacé des montagnes entrait sans relâche par les
ouvertures de la fenêtre : il poussait le brouillard jusque dans la chambre. Plus le temps s'écoulait, plus je me sentais transi. J'avais beau m'enfoncer dans ma litière , elle ne me garantissait point d'une température boréale : de meilleurs préservatifs eussent à peine été suffisants. Puis les canards, les poules, le coq se remuaient, à demi éveillés par le froid. Je regrettai amèrement d'avoir éteint la chandelle , d'autant plus que, n'étant pas fumeur, je n'avais pas d'allumettes. Mais que faire? Je ne pouvais circuler dans une habitation que je ne connaissais pas , ni appeler des rustauds qui ne m'eussent pas entendu ; c'est pour les paysans surtout que le sommeil est vraiment le frère de la mort. Je pris donc mon mal en patience , et j'attendis le lever de l'aurore , ni plus ni moins qu'un homme vertueux. L'excès de la fatigue cependant finit par l'emporter ; comme le petit jour allait paraître , je perdis conscience de moi-même. Hélas! ce ne fut pas pour longtemps! Je venais de m' endormir, lorsqu'un bruit effroyable et une pression sur l'épaule me réveillèrent en sursaut Ne sachant de quoi il s'agissait, croyant avoir le tympan brisé , j'ouvris les yeux comme un homme éperdu. Et alors , que vis-je ? Maître coq , ayant aperçu les premiers rayons de lumière, avait quitté sa place et m'avait choisi pour perchoir. Il allait redoubler ses clameurs à mon oreille , si une violente bourrade ne l'eût forcé de déguer-
pir. Mais le signal était donné : les poules gloussèrent à l'envi , les canards firent entendre ces notes mélodieuses qui le disputent en suavité au chant des grenouilles. Je vis que tout espoir de repos était perdu pour moi.