CHAPITRE II
Culture du Salin. — Magnifique paysage qui l'environne. — Le Donon. — Costume des mennonites. — La maison du garde. — Ancienne voie romaine. — Le lac de la Maix.
— Ruines d'un prieuré. — Le cimetière des Innocents. — Coucher de soleil dans les Vosges. — Sommeil inopportun.
— Promenade nocturne. — Retour à la maison du garde.
— L'aconit napel, les holzbocks. — Désagréments de la vie pastorale dans les temps modernes.
Le plateau du Salm, habité exclusivement par des anabaptistes, a cinq cents arpents de terres labourables, que cultivent les fermiers de huit métairies. L'orge, l'avoine, le seigle, les pommes de terre, les navets et les choux forment les productions habituelles du sol. Autour des maisons seulement quelques arbres fruitiers groupent leurs têtes arrondies : les merisiers s'y mêlent à une espèce de pruniers qui porte un fruit ovale, nommé zwetsche en allemand; il mûrit dans l'automne et ne craint même pas les premières gelées blanches. Parmi les arbres dont nous peuplons nos jardins et nos champs, ce sont les seuls qui prospèrent si loin des plaines; le pommier, le poirier n'y peuvent soutenir la longueur de
l'âpre saison, et périssent comme étonnés de la yiolence de l'hiver.
Mais ce qui frappe principalement l'attention du voyageur, quand il traverse le plateau, c'est le paysage qui forme alentour un splendide panorama. Le terrain s'adosse vers ïe sud à une montagne boisée que couronnent les débris d'un château gothique, ancienne demeure des princes de Salm. A l'ouest se creuse une gorge où serpente et gronde sur un lit rocailleux un faible torrent, contraint par la ruse humaine à tourner la roue d'une scierie. Au-delà s'élève une arête imposante qui court vers le nord, et, après plusieurs ondulations, atteint les flancs d'une montagne en forme de selle. De ses deux arçons, mais surtout du pommeau , la vue domine au loin la chaîne des Vosges ; c'est leur cime la plus haute dans le département du Bas-Rhin, c'est le Donon. En face de cette longue côte, à l'orient, s'ouvre comme une tranchée profonde la vallée de la Brusche ; puis le lourd massif appelé le Champ du feu semble une plaine qui fait le gros dos, tant ses lignes sont molles, tant il monte lourdement vers le ciel. Au nord, un bois masque la perspective..
Dés que nous fûmes assez loin de l'anabaptiste pour qu'il ne put nous entendre :
— Avez-vous remarqué le costume du fermier?
me dit Hertzog.
— Il m'a paru très-simple, mais ne m'a pas.
suggéré d'autre observation.
WN
— Vous n'avez point vu qu'il ne porte pas de boutons à ses habits ?
— Je ne me suis guère préoccupé de ce détail ; mais dans quel but s'en abstient-il?
— Par humilité chrétienne, comme tous les anabaptistes. Ils ne se servent que d'agrafes, même pour le col et les poignets de leurs chemises. Leur secte juge les boutons des ornements mondains , et les prohibe pour ce motif. Dans le dix-huitième siècle, ils avaient proscrit les boucles de souliers. L'étoffe de leurs vêtements mérite aussi quelque attention. Ils la nomment halbéline, du mot allemand halblein, parce que la laine, le fil de chanvre ou le lin s'y trouvent mêlés. Des tisserands de leur communion la fabriquent exprès pour eux* On ne la teint jamais de couleurs brillantes, qui témoigueraient trop l'envie d'attirer les regards; les anabaptistes n'emploient pour les deux sexes que le gris, le
'brun, le bleu foncé. Les bijoux, les rubans de soie, presque toutes les parures sont interdites à leurs femmes : un simple bonnet blanc ou noir couvre leur tête, quand elles sont d'un âge où leurs cheveux ne leur suffisent plus.
— Voilà des règlements qui ne conviendraient guère à nos jolies filles, surtout à celles qui ont bonne opinion de leurs charmes et s'estiment trop belles pour faire la joie d'un seul homme.
Pendant que nous devisions ainsi, nous traversions le plateau du Salm et descendions dans
la gorge, où le travail intermittent de la scierie contrefaisait une pénible respiration. Après quelques heures de marche en des sites merveilleux, qui eussent demandé huit jours d'admiration et d'étude pour être bien appréciés, nous atteignîmes une espèce de couloir sauvage; des rochers nus y encadraient un sol aride et infécond; pas d'arbres, nulle perspective, un lieu propre aux austérités , aux gémissements de la pénitence , comme les déserts de la Haute-Egypte. Une voie romaine y dessinait son large ruban , que les siècles avaient échancré çà et là, mais sans y former de lacune. Vers le milieu du col s'élève une maison de garde, que l'on nomme le Prayé» Toutes les demeures des agents forestiers dans les montagnes sont des hôtelleries, où l'on est sur de trouver un gîte et quelques aliments; notre collation frugale n'avait pas résisté longtemps à l'action du grand air, et nous éprouvions le besoin d'un repas plus solide. Mais nous connaissions trop le terrain pour nous bercer de vaines, espérances : le garde était parti depuis trois jours et devait apporter le soir des provisions, en même temps qu'un tonneau de vin. Pendant son absence, il fallait nous contenter du régime habituel , la soupe aux oignons ou au lait, l'invariable omelette, des pommes de terre etdumieL La mère apprêta le banquet, son aimable fille nous le servit, le sourire' à la bouche; il fut expédié avec un appétit de voyageur. Peu s'en fallut
que je ne prisse la résolution d'attendre la nuit dans cette demeure hospitalière : j'avais fait des courses énormes les deux jours précédents, et je me sentais harassé.
— Allons, allons, me dit Hertzog, un peu de courage; dans un quart d'heure nous serons au lac de la Maix ; vous ne voudriez pas être venu si près d'un endroit célèbre pour partir sans l'avoir vu,
— Marchons donc ! lui répliquai-je en prenant mon bâton de sorbier, un bâton magnifique acheté six soùs dans un chalet.
Et nous voilà foulant de nouveau les larges dalles , qui , sur ces hauteurs incultes , révèlent encore, après deux mille ans, je ne dirai pas la puissance, mais la patience des Romains. Ces voies monumentales au milieu de la solitude, là où les peuples modernes n'ont ouvert que des sentiers, frappent l'imagination, produisent l'effet le plus imposant. Lorsque nous eûmes fait une assez longue traite, je m'arrêtai tout court, et dis à mon guide :
— Mais ce fameux lac, y arriverons-nous? il devait être à quinze minutes du Prayé : nous arpentons le sol depuis je ne sais combien de temps, et je n'ai pas encore aperçu la moindre goutte d'eau.
— Prenez patience , mon cher ami ; nos estimations, à nous autres montagnards, abrègent fortement les distances, parce que nous avons
l'habitude de la fatigue et ne sommes pas trop pressés d'atteindre le but. Mais, tenez, je découvre les arbres qui entourent le lac.
Bientôt, en effet, nous arrivâmes sur les bords de la pièce d'eau. Ce n est qu'un étang , et encore de faibles dimensions. Les montagnes qui décrivent à l'entour un demi-cercle lui communiquent cet air sombre, mystérieux, qu'offrent en général les bassins étroits des hautes terres, et que contribue à leur donner la profondeur excessive de leurs eaux. Leur lit en forme d'entonnoir plonge dans les flancs de la montagne. Au centre nulle herbe ne peut croître ; aussi la renouée, la salicaire, dessinent-elles près des bords une couronne de fleurs roses et blanches, qui étonne par sa régularité.
A droite du lac, l'ancien prieuré achève de tomber en ruine , sous l'action du temps , de la pluie et des hivers. Les ronces , les herbes des montagnes y croissent à l'envi, dans le plus pittoresque désordre. Quelles décorations inventées par les artistes soutiendraient la comparaison avec ces merveilleuses tentures, ces bouquets de fleurs élégantes, ces arabesques de feuillages divers et de brffeches vagabondes? Les poétiques débris me rappelèrent deux strophes de Matthisson :
Les murs abandonnés de V ancien monastère Montent lugubrement au-dessus des taillis,
Au-dessus des rochers du golfe solitaire, Où la vague déferle avec de tristes bruits.
Auprès de ces piliers qu'entoure une nuit sainte, Sous le lierre épais qui couvre les arceaux, Lorsque la pleine lune illumine V enceinte, Lange des souvenirs rêve sur Us tombeaux.
J'examinai curieusement, on peut le croire, la voûte qui subsiste encore, mais croulera bientôt, car elle menace déjà les visiteurs, et n'oubliai point les restes du cimetière des Innocents. Ni le lac, ni les ruines n ont perdu le prestige dont la superstition environnait jadis ces lieux déserts. Les villageois des communes les moins éloignées y montent en foule, un certain jour de Tannée ; on y dit la messe sur un bloc de grès, autel rustique que les arbres toujours verts couronnent d'un noir baldaquin ; puis on fait processionnellement le tour des rives, bannières déployées, au chant des psaumes et des cantiques. La cérémonie a pour but de demander à la Vierge de la sécheresse ou de la pluie, selon le besoin de la campagne.
Malgré l'attrait sauvage de cette nappe d'eau, des vieux sapins qui la voilent, des hauteurs qui la gardent comme un bain des fées, nous séjournâmes peu de temps sur les bords, car le soleil venait de disparaître derrière les montagnes. Mais à peine avions-nous marché dix minutes, que mes jambes indociles refusèrent de m obéir.
Avisant un rocher commode, j'y pris place sans autre cérémonie.
— Voulez- vous absolument rentrer ce soir chez vous ? demandai-je à mon ami Hertzog.
— Mes occupations l'exigent de la façon la plus rigoureuse.
— Eh bien! si cela ne vous chagrine pas trop, vous continuerez votre route tout seul. Je tombe de fatigue ; quand j'aurai pris un peu de repos, j'irai coucher au Prayé.
— Etes-vous réellement si las ? Faites un effort. Nous n'avons guère que quatre lieues à parcourir.
— Oui , quatre lieues des montagnes ; mais, n'y eût-il vraiment que cette distance, je suis incapable d'aller plus loin. Laissez-moi donc sur ce divan formé parla nature, où je vous garantis que je me trouve fort bien, et n'ayez nul regret de me quitter. Il m'importe peu de dormir dans un endroit plutôt que dans un autre.
— Alors , sans prolonger les explications et sans m'attendrir sur votre sort, je vous abandonne à votre lassitude. La lumière baisse ; je ne serai probablement pas dans mon domicile avant dix heures du soir.
Hertzog me serra la main et s'éloigna d'un pas rapide. Le bruit de sa marche parvint quelque temps à mon oreille, puis la solitude m'environna de son majestueux silence.
Le rocher qui me servait de siège n'était pas,
comme on pourrait le croire, une pierre dure et impitoyable, un symbole d'inhumanité. Il formait, au contraire, un lit des plus moelleux. A tous les rochers qui ne sont pas trop aigus, trop perpendiculaires, et qui ne dépassent point la zone de la vie, la végétation se cramponne avec opiniâtreté. Elle y colle ses larges plaques de byssus, noires, brunes, grises, jaunes et orange ; leur décomposition produit un peu de terreau, où prospèrent les lichens ; les mousses arrivent ensuite, de taille naine d'abord, puis plus grandes, plus soyeuses, plus élastiques ; le bry enfin compose de ses longues tiges un profond tapis, un agreste matelas pour mieux dire, où Ton peut s'étendre comme sur une couche parfumée. C'est ce que je fis, presque sans le vouloir, tout en admirant le site qui m'environnait.
Un paysage austère, un peu triste même, se déployait devant mes yeux.. Au-dessous de moi, mes regards plongeaient sur une pente très-inclinée, où d'énormes sapins semblaient se roidir pour ne pas glisser dans l'abîme. Tout au fond an col, un torrent grondait d'une voix morose, comme affligé de sa course éternelle et des sombres détroits dans lesquels roulent ses flots. A droite et à gauche deux files de hauteurs cou-» raient vers l'ouest, formant avec la montagne qui me tenait lieu d'observatoire un triangle mal dessiné ; ces deux chaînes laissaient entre
elles un intervalle, où le soleil venait justement
de terminer sa course, derrière un nuage que rayaient des bandes couleur de brique et des lignes d'un rouge plus foncé, mais également terne. L'ombre arrivait à grands pas ; les vieux sapins, effleurés par le vent du soir, murmuraient comme un chant de nourrice ; sous l'influence de cette mélodie vague et monotone, je tombai peu à peu dans un profond sommeil.
Il paraît que ma dépouille mortelle trouva ce repos de son goût, car elle le prolongea d'une manière indiscrète : ce fut seulement au milieu de la nuit que le froid parvint à l'en tirer. Je fus d'abord assez mécontent d'une licence très-inop- . portune ; mais au lieu de m'abandonner à ma mauvaise humeur, je crus qu'il valait mieux chercher la maison du garde. L'abondante rosée dont mes cheveux, ma barbe et mon costume étaient humectés, m'y conviait fortement, et je me mis en chemin. Le spectacle magnifique d'une belle nuit d'août changea bientôt mes dispositions. A peine avais-je marché cinq minutes que la lune, dans son dernier quartier, se leva sur ma gauche. Elle dépassa furtivement la cime des bois et des montagnes, sembla jeter . au loin un regard timide , pour s'assurer que nul œil curieux n'épiait sa venue, et, ne m'ayant point remarqué sans doute, «lie commença plus hardiment à gravir. C'est surtout quand elle entreprend si tard son voyage qu elle apparaît comme le génie de la solitude. Plus pâle que
d'ordinaire, sous la brume qui a eu le temps de se former, elle traîne sa mélancolie dans un ciel froid, au-dessus des campagnes muettes et sombres. Les étangs et les lacs, où elle ébauche son image, sont les seuls témoins de sa course aventureuse, les uniques spectateurs de sa virginale beauté.
Enfin j'aperçus la maison du garde dans son défilé sauvage. Elle était noire, lugubre comme un tombeau. La fontaine, qui versait à côté son filet d'eau cristalline dans une auge de bois, murmurait d'une si triste manière, qu elle semblait chanter une complainte. La brise nocturne variait ses intonations et y mêlait des soupirs étouffés.
— Holà! m'écriai-je en frappant à la porte; ouvrez, ouvrez! C'est un voyageur qui demande un gîte.
A cet appel succéda un moment de silence, pendant lequel j'entendis de nouveau le refrain monotone que bégayait la source. Bientôt cependant on remua dans la maison, une lueur éclaira la fenêtre, puis cette dernière s'ouvrit, et un homme y parut en bonnet de coton.
— Qui êtes-vous ? que désirez-vous ? me demanda une voix mâle, quelque peu irritée.
— Parbleu ! je désire un lit. Croyez-vous qu'il fasse bon dehors ?
— Vous auriez dû vous en apercevoir plus tôt.
Comment vous trouvez-vous à la belle étoile, et d'où venez-vous ?
— Du lac de la Maix, que j'ai voulu visiter.
— À une heure du matin ? Vous plaisantez sans doute, ou vous avez de mauvaises intentions. Passez votre chemin ; je ne vous connais pas.
— Votre femme et votre fille me connaissent.
Je me suis arrêté chez vous tantôt ; j'y ai diné avec M. Hertzog. En me reposant sur l'herbe, je me suis endormi, et viens seulement de m'éveiller.
— Si vous avez de pareilles habitudes, mal vous en arrivera. Vous ne craignez donc point les rhumatismes ?
— Les médecins déclarent qu'il n'y en a pas, que ce prétendu mal est une erreur populaire.
— Bon! en voilà d'une autre! dit le garde, pendant qu'il s'éloignait de la fenêtre.
Un colloque relatif à ma personne eut lieu entre lui et sa femme; j'entendais seulement le bruit sourd de leurs voix ; puis le maître de la maison descendit, et, après avoir tiré une barre, m'ouvrit la porte. Sa figure militaire, au nez saillant, aux pommettes élevées, aux sourcils touffus, présentait l'apparence la plus singulière sous son bonnet de coton.
— Vous avez beau dire, reprit-il, vous avez tort de vous exposer à la fraîcheur de la nuit. Vous pourriez d'ailleurs vous étendre, sans le
savoir, sur quelques touffes d'aconit napel, ou être visité par les holzbocks.
— Eh bien ! quand je me coucherais sur une herbe plutôt que sur une autre, où serait le mal ? Et vos holzbocks sont probablement des nains perfides, de mauvais génies, des fées sournoises ou autres créatures chimériques, dont je me soucie très-peu. Croyez bien du reste que je ne passe jamais volontairement la nuit au milieu des bois.
— Ah ! vous méprisez l'aconit napel, vous raillez les holzbocks ! Prenez garde de ne pas en sentir les effets. La plante vénéneuse a maté d'autres gaillards que vous.
Pendant ce dialogue, nous avions traversé plusieurs pièces.
— Par ici, par ici : voilà l'escalier, me dit le garde. Heureusement que nous avons toujours une chambre prête; les draps sont mis, vous n'aurez qu'à vous coucher. Mais, une autre fois, suivez mes conseils.
— Je ne demande pas mieux que d'avoir peur ; mais, avant de m'effrayer, je voudrais savoir au moins ce que c'est que votre aconit napel.
— Une plante magnifique, monsieur, que Ton trouve dans nos montagnes, dans la Forêt-Noire et dans les Alpes. Sa belle tige, d'un vert noirâtre, ses épis de fleurs bleues invitent à la cueillir et déguisent ses mauvaises qualités. Il suffit néanmoins qu'on la touche quelques moments
pour ressentir un malaise vague, puis des anxiétés, des vertiges, auxquels succèdent des convulsions ou de syncopes. Les Suisses prétendent même qu'elle peut causer la mort par le simple contact. Si vous allez là-bas, vous entendrez probablement conter l'histoire de deux fiancés qui périrent le jour de leurs noces. La jeune fille, dans son ignorance, avait cueilli un assez grand nombre de ces fleurs sournoises, et en avait formé un bouquet. Elle le tenait à la main par laquelle la prit son bien-aimé, lorsque les danses commencèrent. La moiteur de leur peau accrut l'effet du poison et le rendit terrible. Les pauvres amoureux expirèrent pendant la nuit.
— Quoique cela me paraisse un peu fort, je veux bien le croire ; mais vos holzbocks me trouveront probablement tout à fait incrédule. Les histoires des revenants et de loups garous ne me divertissent même pas.
— Il s'agit bien de contes de nourrice ! mè dit le forestier, pendant qu'il posait son chandelier de fer sur la commode. Qui vous parle de loups garous? Les holzbocks sont des insectes fort désagréables , qui ont la tête et le corselet noirs, l'abdomen rouge et divisé postérieurement en deux lobes, comme le haut d'un cœur.
Ils enfoncent leur tête dans votre peau, où ils se cramponnent si fort qu'on a toutes les peines du monde à les déloger; mais, la bête partie, on n'est point délivré du mal ; la plaie envenimée
fait souffrir pendant un mois. Je vous parle ici d'après mon expérience personnelle.
— Ma foi ! si Ton voulait tout prévoir et se garantir de tous les maux, on ne ferait jamais rien en ce monde. J'ai pour habitude de ne pas songer à ces misères. Mais vous qui me paraissez la prudence même, . vous allez attraper un rhume, car vous êtes vêtu de la façon la plus économique.
Ma remarque produisit son effet, et mon hôte me souhaita une bonne nuit. Dès que je fus seul , un regard jeté sur une mauvaise glace d'Allemagne m'expliqua une démangeaison trèsvive, que depuis un quart d'heure je ressentais aux mains et à la figure. Des centaines de cousins m'avaient perforé de leurs dards venimeux, si artistement aiguisés par la Providence pour la satisfaction de l'homme, car on sait qu elle est pleine de sollicitude à notre égard. C'était le résultat de mon sommeil pastoral sur la mousse ; il me prouvait d'une manière victorieuse que nos pays septentrionaux ne conviennent pas aux mœurs bucoliques, et semblait vouloir corroborer les admonestations de mon hôte. Mais je pris le parti d'en rire, pour ne pas garder rancune à mes chères montagnes.