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CHAPITRE III

Seconde visite aux mennonites. — Trait sublime d'un membre de la secte. — Science agricole des religionnaires. — Un orage dans les montagnes. — L'aubergiste qui veut maigrir. — Les deux tritons. — Clergé anabaptiste. Simplicité extrême du culte. — Scrupuleuse fidélité aux préceptes de l'Evangile. — La salle de prières. — Communion sous les deux espèces. — Les mennonites ne se confessent qu'à Dieu.

Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis ma visite au Salm , et je ne pensais pas devoir jamais écrire un mot à ce sujet, lorsque, l'hiver dernier, dans la boue et la prose de Paris , un volume , où il était question des anabaptistes (1), me rappela subitement la poétique esplanade que parfume la senteur des bois. L'auteur anonvme raconte une histoire des plus honorables pour les sectaires. Pendant l'année 1759, le comte de Stainville commandait en Allemagne un détachement assez nombreux de troupes françaises : M. de Bulau, officier prussien, lui tenait tête avec des forces respectables. Une affaire très-vive s'engagea entre les deux corps d'armée, non loin du monastère de Jachein, au pays de Waldeck.

(J) Les Soirées helvétiennes , Londres , 1792t.

Une charge de dragons, impétueuse et singulière, termina la lutte en notre faveur. Nos soldats vinrent camper autour de l'abbaye , dans les cours et dans les salles du monument. L'aide de camp du général, M. Stadler, fut chargé de découvrir des champs d'orge pour y faire paître les chevaux. Il rencontra un anabaptiste.

— Allons , lui dit-il , mène nous dans un champ d'orge , afin que nos bétes puissent manger.

— Pourquoi vous y mènerais-je ? lui répondit d'un ton calme le sectaire. Suis-je votre pourvoyeur ?

— Parce que, si tu n'obéis pas, nous te ferons marcher de force. Connais-tu cet argument ?

Et il lui montra la pointe de son épée.

— Votre arme ne m'effraye guères ; mais Dieu nous prescrit de donner notre manteau à qui veut nous enlever notre tunique, suivez- moi donc.

Et le religionnaire se mit à la tête du détachement. Il lui fit d'abord traverser un petit bois, et, prenant plusieurs détours, les conduisit assez loin de l'endroit où les Français l'avaient rencontré.

— Mais il me semble, lui dit en l'arrêtant tout à coup M. Stadler, que nous avons dépassé quelques champs d'orge. Pourquoi ne nous les avezvous pas indiqués ?

— Parce que ces champs n'étaient pas à moi,

lui répondit le vieillard ; mais en voici un devant vous qui m'appartient ; menez-y vos cavaliers, et que vos chevaux y pâturent.

L'écrivain anonyme donne en outre sur les mennonites de F Alsace, pendant le siècle dernier, quelques détails qui m'intéressèrent vivement. « C'est à une culture plus soignée et mieux entendue que j'ai distingué en Alsace, dit-il, les vallées habitées par des anabaptistes. Je regardais les collines avant d'entrer dans les cabanes, et quand les collines étaient mieux cultivées, avant d'avoir vu des souliers sans boucles et des habits sans boutons, je me disais : Il y a ici des anabaptistes.

» Quoique ces gens soient mêlés, en Alsace, à un peuple encore soumis aux préjugés destructeurs de. l'agriculture , ils font corps entre eux , non pour briguer aucune autorité, mais pour soutenir les principes honnêtes auxquels ils doivent la pureté de leurs âmes et la force de leurs bras. Ils semblent rechercher pour leurs demeures les détours les plus reculés des Vosges, Là, plus seuls avec la nature, ils sont aussi davantage avec eux-mêmes , et conséquemment plus heureux, puisqu'ils sont sans reproches. C'est dans les déserts, qu'ils défrichent en proportion de leur nombre, qu'ils aiment surtout à élever leurs chaumières ; elles sont simples comme eux, mais construites avec intelligence. La façade, tournée au sud-est, reçoit dès le point du jour tous

les rayons que le soleil lui destine. Les croisées, souvent ouvertes, donnent accès à des torrents d'air, qui rafraîchissent en même temps la poitrine du nourrisson et celle de l'aïeul qui le regarde avec complaisance. »

A mesure que ce tableau champêtre se déroulait devant mes yeux, mon imagination me transportait sur le plateau du Salm ; je revoyais la maison d'Augsburger , avec ses fenêtres encadrées de grès rose , la montagne couverte de sapins qui la domine , et le paysage merveilleux qui l'entoure. Malgré le froid de la saison , malgré les profondes couches de neige amoncelées pendant l'hiver sur les hauteurs , j'aurais voulu y fuir le tumulte de la grande ville, la monotonie des rues et le fracas des voitures ; mais , tout en refoulant ce caprice de mon imagination , je tne promis de le satisfaire dès que la température et mes travaux m'en laisseraient le loisir.

Au mois de septembre dernier, je partais donc pour l'Alsace et gravissais encore une fois les pentes boisées qui mènent à l'esplanade. Le temps n'était pas beau ; la pluie tombait presque sans interruption, mais le paysage n'y perdait rien. Sous les nuages déchirés que le vent roulait à travers le ciel, et qui laissaient voir çà et là des pans d'azur, les montagnes avaient pris l'air majestueux, presque menaçant, et les teintes d'un bleu sombre qu elles offrent toujours en pareille occasion. Tantôt les vapeurs, qui cachaient leurs

dômes, s'effilaient par le bas et semblaient traîner des franges ; derrière cette guipure mobile , les noires forêts de sapins revêtaient les nuances les plus variées , les teintes les plus fines et les plus légères. Tantôt les nuages descendaient avec précipitation dans les gorges , comme pour voir ce qui se passait au fond ; puis remontaient d'un élan, échevelés, en tumulte, et paraissaient vouloir prendre d'assaut les montagnes. Un jour splendide , un ciel sans tache n'auraient pas eu le même attrait et la même beauté. Sous les coups de vent, les arbres modulaient ces accords vagues et sourds, qui commencent dans le lointain, se rapprochent en grondant, mêlés au bruit de l'averse, au murmure de la bise , et roulent vers l'auditeur comme les flots sonores de la marée montante.

Le plaisir que font éprouver de telles scènes avait une désagréable compensation. M. Wiedemann , l'aubergiste des Deux clefs , qui cette fois me servait de guide, dans l'espoir de maigrir un peu , me disait-il, espoir tout à fait chimérique r avait emprunté un parapluie de coton , lorsque nous avions vu les premières gouttes tomber une à une sur la poussière. Ce genre de parapluies n'a qu'un inconvénient, c'est de laisser passer l'eau comme un crible ; dès qu'ils sont mouillés, ils font l'office d'un arrosoir, plutôt que d'un préservatif contre les intempéries du ciel. Quand même d'ailleurs ils n'auraient pas ce petit défaut , les

sentiers inégaux , étroits et raboteux des montagnes ne permettraient pas de s'en servir à deux. Or, comme cette espèce d'instrument me cause la plus profonde horreur, j'en abandonnais la jouissance exclusive au digne aubergiste , qui soufflait en grimpant sous ce tamis malencontreux, il avait ainsi l'avantage de ne recevoir que de l'eau filtrée ; mais , abstraction faite de cette circonstance , nous étions aussi trempés l'un que l'autre. Nous arrivâmes donc tout ruisselants chez le mennonite.

Il nous reçut avec la bienveillance douce et tranquille de ces véritables imitateurs du Christ, souriant néanmoins de nous voir métamorphosés en tritons. Sa femme et lui s* empressèrent d'allumer du feu dans le poêle ; nous suspendîmes nos habits alentour, après nous être changés tant bien que mal , en ajoutant des pièces d'emprunt à celles que contenait mon havre-sac. Nous fîmes ensuite un repas frugal , terminé par un verre d'excellent kirsch , aussi pur que la rosée du ciel.

— Eh bien ! vous voyez que je vous ai tenu parole, dis-je à l'anabaptiste ; je vous avais promis de revenir, et je suis revenu.

— Vous auriez pu choisir un meilleur temps , mon cher monsieur.

- — Pas le moins du monde. J'ai vu la montagne dans ses humeurs sombres, qui ressemblent aux colères d'une jolie femme, quand ses yeux

sont resplendissants d'éclairs ; j'ai eu en outre le spectacle de M. Wiedemann , pareil à un monument gothique laissant échapper l'eau par toutes ses gargouilles.

— Mais il me semble, me dit l'aubergiste , que vous offriez un aspect non moins humide ; on vous aurait pris pour un fleuve mythologique.

— Ce que vous dites là est plein de vraisemblance , mais je ne pouvais admirer ma tournure comme j'admirais la vôtre.

Puis ni' adressant à Augsburger :

— Je suis venu , lui dis-je , pour étudier vos principes, vos mœurs et vos cérémonies religieuses. Peut-être mon projet vous déplaira-t-il. En ce cas, le but de mon voyage sera manqué.

Je ne puis rien apprendre , si vous ne me communiquez vos livres de doctrine et si vous ne me donnez de vive voix toutes les explications nécessaires.

— Nous n'avons pas besoin de voiles, me répliqua le mennonite. Pourquoi ferions -nous mystère de nos opinions et de notre culte ? La parole de Dieu est notre seul guide ; nous suivons de point en point ce qu'il a prescrit lui-même, sans nous laisser détourner de sa voie par les fausses interprétations des hommes, par les idées arbitraires que l'on a jointes à son enseignement. L'Evangile nous offre et l'exemple et les instructions du Christ à ses apôtres. Comment cela ne nous suffirait-il point ?

• — Mais , sur un assez grand nombre de question, l'Evangile ne renferme que des prémisses ; on en a extrait une métaphysique , une morale > une anthropologie, tout un système des choses invisibles comme des choses qui tombent sous les sens. Avec ces déductions plus ou moins rigoureuses, on a construit l'échafaudage d'une société.

— Voilà justement ce que nous désapprouvons : la race humaine n'a pas besoin de ces fatigantes subtilités. Nous nous en passons et n'en vivons que mieux. Notre profession de foi occupe trente et une pages; dans sa clarté, dans sa simplicité , elle nous fournit toutes les lumières désirables.

— Mais vous n'avez point la hiérarchie savante, compliquée, le nombreux personnel de l'Eglise catholique.

— Cette organisation fastueuse et dispendieuse nous semble contraire à l'esprit de l'Evangile, en opposition avec l'humilité chrétienne. Nous n'avons point de clergé proprement dit. Chacun de nous peut à son tour exercer les fonctions de pasteur, si la communauté l'en juge capable et le choisit pour les remplir. Nous faisons dans ce but des élections annuelles. Tout le monde y vote , les femmes aussi bien que les hommes, la femme étant notre égale devant Dieu. Nous seuls avons donc établi en réalité le suffrage universel, car votre loi proscrit la moitié du genre humain.

Nos assemblées nomment un chef religieux, auquel nous donnons un titre peu fait pour chatouiller l'orgueil : nous l'appelons seulement le complet serviteur (der voltige diener). 11 administre le baptême, la communion, marie les fiancés, prononce l'excommunication et prêche aux jours solennels.

Le deuxième serviteur a pour tâche spéciale d'expliquer les livres saints et les divers articles de notre confession. Il peut aussi présider nos assemblées , quand le chef est absent. Nous nommons en troisième lieu le diacre ou serviteur des j pauvres. La pureté de la doctrine est commise à j sa garde : il surveille les discours des orateurs, j pour qu'il ne s'y glisse aucune idée fausse, aucun principe en désaccord avec nos opinions. Il doit aussi prendre soin des pauvres , les visiter, recueillir pour eux des aumônes. Nous avions autrefois des diaconesses chargées des mêmes soins, comme dans. la primitive Eglise; mais il y a si peu d'indigents parmi nous qu'elles n'avaient rien à faire. Le maintien de notre croyance forme en réalité la seule occupation des diacres.

— Rétribuez-vous de quelque manière vos prêtres électifs ?

— Nous ne leur donnons pas une obole. Ils vivent comme nous du travail de leurs mains, et ne portent aucune marque distinctive.

— Votre culte a au moins l'avantage d'être simple et peu coûteux, répondis-je. Peut-être

aussi ne construisez-vous ni temples, ni chapelles, ce qui épargne encore vos ressources ?

— Un article de notre symbole dit positivement : « Toutes choses viennent de Dieu, subsistent par Dieu et vivent en Dieu. » N'est-ce donc point un labeur inutile que de lui élever des monuments , comme s'il avait besoin d'abri ? Le monde est sa demeure, son œuvre et sa glorification ; il a pour sanctuaire le cœur de l'homme juste , et la réunion des fidèles compose sa véritable Eglise. N'a-t-il pas dit lui-même : « Là où plusieurs d'entre vous seront assemblés en mon nom, je serai avec eux. »

— Mais il vous faut un local pour célébrer vos offices.

— Le premier venu nous suffit : une chambre de nos fermes, une salle un peu plus grande que les pièces ordinaires, afin que tous les membres

I de la communauté y puissent tenir.

f — La décorez-vous au moins d'une manière

qui révèle sa destination ?

— Nous n'y mettons pas le plus simple ornement.

— Mais, j'y pense, vous devez avoir sur le Salm une pièce consacrée aux cérémonies du culte ? Montrez la moi, puisque vous jugez toute réserve inutile et inopportune : cela vaudra mieux que bien des explications. Le ciel a fini de gronder, de pleurer comme un enfant maussade ; le voilà qui sourit à travers les derniers nuages.

Nous pouvons sortir sans craindre un nouvel accès de colère.

— Allons , me dit le mennonite ; d'autant plus que nous n'irons pas loin.

La salle , effectivement , se trouvait dans un corps de logis attenant à la maison d'Augsburger, en sorte que nous y arrivâmes en quelques pas. Nous montâmes un perron , et une simple porte à un battant nous introduisit au milieu du sanctuaire. Comme l'avait dit le vieillard , ce n'était qu'une salle rustique. Les poutres apparentes du plafond , les murs blanchis à la colle , le parquet en bois de sapin, d'un usage universel dans les montagnes, prouvaient les goûts modestes, les mœurs patriarcales des sectaires. Une douzaine de bancs formaient tout le mobilier.

— Quoi ! dis-je à mon hôte , vous n'avez ni chaire ni autel.

— A quoi pourraient-ils servir ? Nos prédicateurs se lèvent et prononcent leur sermon de la place qu'ils ont prise au hasard. Faut-il autre chose? Est-ce la tribune que l'on regarde, ou la parole que l'on écoute? est-ce le plaisir des yeux que l'on cherche, ou l'interprétation de la loi divine , des conseils paternels pour bien se conduire ici-bas et obtenir après la mort la félicité des justes ? Le Christ n'enseignait-il point la foule là où il se trouvait, en pleine campagne, dans les rues , au bord de l'eau ? Toute pompe vaine détourne l'esprit de la contemplation de

la vérité, inspire un frivole amour des choses accessoires et passagères.

— Mais il me semble qu'un autel ne serait pas superflu pour consacrer le pain et le vin, car vous communiez ? je crois, sous les deux espèces.

— Quelques morceaux de pierre taillés d'une certaine façon vous paraissent-ils si importants ? Nous n'y songeons même point, et nous accomplissons les cérémonies prescrites , nous prions Dieu, nous lui adressons nos hommages sans aucun attirail. Quand nous célébrons la cène , le diacre apporte le pain sur un plateau, le vin dans la coupe, les présente au serviteur, qui les bénit, et nous communions aussi pieusement que si la consécration avait eu lieu sur un autel de marbre, sous un baldaquin chargé d'or et de sculptures.

Nous rentrâmes dans la demeure de l'anabaptiste , et d'interrogation en interrogation , j'appris une foule de détails qui prouvent le respect de ses confrères pour l'Evangile , le peu d'importance qu'ils attachent aux constructions élevées sur ce roc primitif. Ils suivent les prescriptions, les exemples du maître avec la dernière rigueur. Nulle circonstance n'est omise, changée ou modifiée. Ainsi, dans l'institution de l'Eucharistie, les trois évangétistes saint Mathieu , saint Marc et saint Luc s'accordent à dire que Jésus rompit le pain (accepit Jésus panem, et

benedixit ac f régit). Le pain en conséquence doit être rompu , suivant les anabaptistes , et il faut employer pour la communion du pain véritable, du pain ordinaire , fût-il extrêmement grossier ; on a tort de lui substituer la pâte blanche et fade connue sous le nom d'hostie. Rien n'autorise cet échange arbitraire. Les mennonites taillent conséquemment des lames de pain , comme celles dont on fait usage pour les sandwichs , et l'officiant les rompt en trois parties, donnant un morceau à chaque fidèle. Ils boivent ensuite au même vase, et ce vase est souvent un simple pot à eau , tant ils poussent loin le mépris de tout luxe et de toute recherche.

Après la Cène , le Christ ayant lavé les pieds de ses apôtres , les mennonites font la même cérémonie. Des baquets en bois de sapin ou de hêtre leur servent à l'accomplir. La moitié des sectaires s'agenouillent devant leurs voisins, qui leur rendent la pareille , les hommes se mettant avec les hommes, les femmes avec les femmes.

La communion cependant n'a pas pour eux la même importance que pour les catholiques»

Le pain consacré n'est pas, dans leur opinion, la chair du Messie ; le vin ne se transforme pas en sang. L'un et l'autre ne sont que des signes cornmémoratifs ; le but et le sens du sacrement est de rappeler que la chair du Sauveur a été brisée, offerte en sacrifice ; que son sang a été répandu

afin d'assurer le bonheur éterjiel des hommes. L'eucharistie , en outre , doit nous stimuler, dit la profession de foi des anabaptistes, à aimer notre prochain , à nous pardonner les uns les autres, comme le Christ nous a pardonnes, à maintenir la bonne harmonie entre tous les citoyens , entre toutes les classes, entre toutes les sociétés humaines.

La confession ne précède pas la communion chez les mennonites. Ils n'attribuent^ point à leurs ministres élus le privilège d'absoudre les fautes. C'est Dieu <Jui estime les actions et les intentions , qui efface les péchés , ou en laisse la tache sur le coupable. Ils ne confient donc pas leurs secrets à un autre arbitre , ne s'humilient que devant sa grandeur et sa bonté. Le Père des hommes leur paraît seul digne d'entendre leurs aveux.

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