‹ Les anabaptistes des VosgesChapitre 7 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Charité des anabaptistes. — Ils font l'aumône aux pauvres de toutes les religions. — Leur hospitalité. — Les mendiants et les parasites des montagnes. — Probité des mennonites. — Jamais ils ne poursuivent un créancier, aimant mieux lui faire don de la somme que de le citer devant les tribunaux. — Législation particulière des anabaptistes. — L 'excommunication, — Indifférence de la secte pour la politique. — Protection que les gouvernements lui accordent. — Bibliothèque d'un mennonite. — Un vieux livre de médecine. — Le Theatrum botanicum de Théodore Zwinger.

Les charitables sentiments des anabaptistes ne demeurent point enfermés dans les bornes de leur secte. Ils font l'aumône aux pauvres de toutes les religions, leur donnent quelquefois des habits, ne leur refusent jamais l'hospitalité. Sans doute ils ne partagent point leur lit avec eux, mais ils les couchent dans leur grange. Il n'est pas rare que les vagabonds en abusent : le matin, ils se lèvent de bonne heure, ils emportent des fruits, des légumes, un morceau de toile, ce qui leur tombe sous la main. Augsburger me le disait avec une expression calme et douce, qui prouvait son désintéressement. On voyait dans ses yeux, sur sa figure tranquille, on

devinait à ses intonations qu'il ne regrettait point les objets dérobés.

Les montagnards, du reste, sont généralement plus hospitaliers que les habitants des plaines. La nature même des lieux où ils vivent les y contraint. Telle ferme se trouve à six kilomètres de toute autre demeure, et la distance est parfois plus grande. Les chemins sont toujours pénibles ou dangereux. L'été, quand la lumière baisse, l'hiver, quand la rafale courbe dans le même sens tous les arbres d'une forêt, comme pour les humilier devant elle et montrer sa puissance, ou que la neige tombe ainsi qu'un froid déluge, cachant les routes, les sentiers, masquant toutes les perspectives, ce serait une action cruelle et souvent un homicide que de refuser un abri au voyageur. Et si le voyageur n'a pas d'aliments, pas de quoi payer sa nourriture, il faut bien lui témoigner de la compassion, lui donner du paiu ou des pommes de terre. Les autres fermiers des Vosges sont donc, à cet égard, presque aussi généreux que les anabaptistes. Les contrebandiers même trouvent sous leur toit un asile pour la nuit.

Ces habitudes hospitalières (qui le croirait?) ont produit un genre spécial de mendiants et d'écornifleurs. Prenez n'importe quel insecte, le plus pauvre, le plus chétif, en l'examinant bien vous trouverez sur son corps des insectes plus petits, qui le rongent, qui l'exploitent et vivent

à ses dépens. La nature a prodigué les parasites , et les sociétés humaines ont aussi leur vermine, une vermine de paresseux, de fripons, d'agio* teurs, d'intrigants et de tartufes, qui se logent dans tous les coins où ils peuvent exercer leur rapine, découvrir la moindre pâture. Les anabaptistes, les fermiers, les marquards des Vosges sont donc rançonnés comme tous les travailleurs. Les bohémiens, les vagabonds les relancent jusqu'au milieu du désert et viennent troubler de leurs dangereuses sollicitations la paix qui les environne. Ni le froid, ni la neige, ni le vent, ni les orages, ni les pluies torrentielles ne suspendent leurs courses intéressées : ils bravent tout plutôt que de se résigner à faire usage de leur force pour une œuvre utile.

Lorsque les mennonites ont une discussion d'intérêt avec une personne étrangère à leur secte, ils lui démontrent l'injustice de ses prétentions et l'équité de leur propre cause. Si leurs arguments restent sans effet, et que le temps, la réflexion, n'ouvrent point les yeux de leur antagoniste, n'éveillent pas les scrupules de sa conscience, ils n'ont garde de recourir aux tribunaux. Leurs principes leur défendent d'employer les rigueurs de la loi et en général tous les moyens violents. Pour terminer le débat, ils font présent à la partie adverse de la somme ou de l'objet contesté. « Puisque nous ne pouvons nous entendre, mon frère, conservez, disent-ils, ce

que vous avez entre les mains, et que Dieu y ajoute sa bénédiction. La paix et la concorde valent mieux que les choses passagères de ce monde. »

Si le différend a lieu entre anabaptistes, les deux religionnaires paraissent devant le conseil des trois serviteurs ou prêtres élus. Ceux-ci jugent sans appel. Non seulement le condamné accepte leur décision, mais, dans la prochaine assemblée de la commune, il fait l'aveu de ses torts.

Il y a des affaires plus graves, qu'on ne pourrait aussi aisément terminer par un accord entre les dissidents. Une mauvaise action, un délit, un vice habituel, exigent d'autres mesures et une discipline moins clémente : il faut une punition» Le code pénal des anabaptistes n'admet qu'un seul châtiment : l'excommunication, ou, pour mieux dire, la séquestration. Elle est prononcée .contre les ivrognes, les paillards, les voleurs, les méchants et les adultères. Mais la sentence a le caractère de douceur qui distingue toutes les actions , toutes les pensées des anabaptistes. « En les fuyant et les punissant, dit leur catéchisme, on doit montrer une indulgence chrétienne, pour que le châtiment ne cause point la ruine du pécheur, mais le purifie et l'améliore; car s'il a faim, s'il a soif, s'il est pauvre, nu et malade, ou s'il éprouve d'autres accidents, nous sommes tenus de compatir à sa misère, suivant

les préceptes de la charité, suivant la doctrine de Jésus et de ses apôtres ; nous devons lui venir en aide et le soulager, autrement la séquestration tournerait à sa perte au lieu de lui être utile. On ne doit pas non plus l'envisager comme un ennemi, mais l'exhorter comme un frère pour qu'il reconnaisse ses fautes, qu'il les déplore et s'en repente, pour qu'il se réconcilie avec Dieu et avec la commune, pour qu'il soit réintégré parmi ses frères, et qu'on puisse de nouveau lui témoigner l'affection à laquelle ont droit tous les hommes. » Nous voilà bien loin, assurément, des farouches imprécations de l'Eglise romaine 5 Le condamné ne mange et ne boit plus avec personne, pas même avec ses parents, ne peut ni voter, ni communier, ni assister aux offices» Cette proscription dure souvent cinq et six mois, suivant la faute commise. Elle ne cesse d'ailleurs qu'après la manifestation d'un vrai repentir. Le moment du pardon arrive enfin, et l'on choisit le jour où doit être levé l'interdit. C'est un dimanche, bien entendu. L'excommunié reste en.

dehors de la salle : le ministre en chef demande à l'assemblée si elle juge l'expiation suffisante et veut absoudre le condamné. La réponse étant favorable, on introduit le pénitent, qui s'agenouille au milieu de la pièce. Là, il reconnaît qu'il a péché devant Dieu et devant les hommes, qu'il en éprouve un sincère regret; il exprime

sa ferme intention de ne pas recommencer à l'avenir.

— Levez-vous, lui dit le pasteur, et allez au nom du Christ. Vos fautes vous sont remises; ne péchez plus.

Et il lit tout haut la parabole de l'enfant prodigue, sur laquelle roule le sermon du jour. Le soir, la famille célèbre par un festin modeste le retour de la brebis égarée.

Quoi qu'il arrive donc, jamais le délinquant n'est livré aux tribunaux : il subit en famille une peine morale qui le purifie et l'améliore. C'est le naufrage dont le marin sort plus habile et plus expérimenté. Les anabaptistes ne sont pas des anges, puisqu'ils commettent des fautes ; mais ces fautes sont rares, et leurs frères n'ont pas souvent l'occasion de sévir contre eux. La justice ordinaire a moins souvent encore besoin de s'en occuper, pour des délits envers les personnes ou les choses, dans leurs relations avec les autres citoyens. Un magistrat d'Amsterdam, qui avait exercé pendant cinquante ans de hautes fonctions, disait à l'auteur des Soirées helvêtiennes que, durant ce demi-siècle, il n'avait pas entendu porter une seule plainte contre les anabaptistes, n'avait pas même vu sur les registres publics une seule déposition grave contre eux.

Ces petites sociétés se maintiennent donc depuis trois cents ans par les bonnes mœurs, par le sentiment de la justice et de la solidarité,

unique pouvoir qui fait durer les empires,, comme le dit la romance du roi maure.:

Si no se respetan leyes, Es ley que todo se pierda,

Y que se pierda Granada,

Y que te pierdas en ella.

Ây de mi, Alhama !

« Si on ne respecte pas les lois, c'est une loi que tout périsse, que Grenade se perde et que tu te perdes avec elle. Malheur à moi, Alhama! »

Pour la politique, cette science dont le but est de conduire les hommes vers le bonheur par la justice, quoiqu'elle manque d'habitude à sa mis* sion, les anabaptistes ne lui accordent pas le plus minime intérêt. Le sort des nations est pour eux le mystère des mystères, l'œuvre directe du Tout- Puissant. Il mène les peuples comme il veut, par l'entremise des bons ou des mauvais princes, et Ton doit se montrer aussi docile envers les oppresseurs qu'envers les rois sages et cléments. Les sectaires ont pris pour une leçon directe de la Providence ces tristes phrases de. saint Paul, dans son épître aux Romains : « Que, toute personne soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu. C'est pourquoi celui qui résiste à la puissance résiste à la volonté de Dieu. » Leur indifférence politique est si profonde, qu'ils ne s'inquiètent jamais ni de la forme du gouvernement,

ni des hommes qui en font manœuvrer îles ressorts. Aucun journal, aucun livre sur l'art de conduire et d'exploiter les nations, aucune histoire même n'entre dans leur demeure, sauf l'histoire de leur secte. Ils payent régulièrement les impôts, subissent les lois que Ton vote ou décrète, sans exprimer un blâme, un regret, un désir. Bien mieux, ils prient pour les gouvernants, quels qu'ils soient, et réservent à leur nom une place dans l'office divin ; ils sont, pour ainsi dire, absents de la nation, et paraissent vivre au milieu d'une île. À peine si les -événements les plus graves parviennent à leur connaissance. Us ne les apprécient point, n'en font pas un sujet de conversation, ou en parlent comme s'ils avaient eu lieu dans quelque planète lointaine. Cette complète abstention des affaires publiques augmente leur calme, les préserve de la discorde et leur assure la faveur des gouvernements. Rien de plus commode, en effet, pour les autorités qu'une pareille soumission. De là vient sans doute qu'ils ont pu traverser en paix toutes nos crises politiques et sociales Dans leurs retraites écartées, dans leurs fraîches oasis, les bienveillants sectaires. ignorent nos discussions et nos troubles, comme l'hirondelle nichée avec ses petits sous le bord de leurs toits.

Ainsi , tout ce qui peut être une cause de perturbation et de scandale, les mennonites seso préservent avec un soin extraordinaire. Ils ont

supprimé de la religion chrétienne l'abstinence, les macérations , les douleurs volontaires , souffertes dans un but pieux. Les jeûnes fréquents, les jours maigres , les veilles dévotes, les pratiques expiatoires sont inconnus parmi cax. Ils ne s'imposent de privations alimentaires que deux fois par an, le 25 mars, jour de l'Annonciation, et le 8 décembre, où est née la mère du Christ. La prière , la vertu et la charité composent le fond de leur culte. A cet égard encore, ils ont atteint les dernières limites de la simplicité. Leur vie est compie la source du désert, qui, protégée contre les vents par un cercle de hauteurs, par une armée de vieux sapins, ne réfléchit que le ciel, la verdure de la forêt, les herbes délicates de ses bords.

Le poète latin ne semble-t-il pas avoir tracé leur plan de conduite d$ns ces beaux vers :

Non possidentem multa vocaveris Recte beatum. Rectius occupât

Nomen beati, qui Deorum

Muneribus sapienter uti, Duramque collet pauperiem pati, Pejusque letho flagitium timet.

Ce n'était pas en quelques minutes que mon hôte pouvait m' apprendre tous ces détails. Je lui adressais questions sur questions, et il y répondait avec une patience évangélique. J'étais bien tombé, du reste, pour obtenir les renseignements

que je désirais, car Augsburger exerce depuis trente ans les fonctions de pasteur dans la commune. Mais ce dialogue intéressait faiblement M. Wiedemann, V aubergiste-modèle, qui m'avait escorté par complaisance , et dans le but de maigrir, comme on sait. Il nous quitta donc bien avant la fin de la conversation. Le mennonite lui-même me dit au bout de quelques heures :

— Pardonnez-moi, monsieur, mais je suis absolument forcé de vous quitter. Mes travaux m'appellent dehors; la saison s'avance, et il ne faut pas que je me laisse surprendre par le mauvais temps. Je vais mettre à votre disposition les livres que je possède : vous y apprendrez une foule de choses sans avoir besoin de mon secours.

Il alla en effet chercher sur des rayons et dans son armoire une quantité de volumes gros et petits, dont il chargeait la table devant moi au fur et à mesure qu'il les apportait.

— Vous trouverez parmi ces ouvrages, me ditil, plusieurs traités de médecine et d'histoire naturelle. On vient de toutes parts me consulter, même pour les bestiaux, et il m'a fallu prendre quelques notions de l'art de guérir ; les docteurs, dans nos montagnes, sont si peu nombreux et demeurent presque toujours si loin des malades! Mais je vous laisse ; vous saurez bien vous orienter au milieu de mon fatras.

Et le digne homme quitta la chambre. Les rayons d'un magnifique soleil tombaient sur les

reliures fatiguées, enfumées, de ses bouquins Les personnes qui n'aiment pas les livres, ne se (tentent pas du plaisir que les fureteurs éprouvent, quand ils se voient ainsi face à face avec des volumes dorés par le temps. Le chasseur en quéie du gibier, le botaniste cherchant des fleurs rares, le navigateur allant à la découverte de plages inconnues, le galant qui épie un regard de sa belle, ne ressentent pas des joies plus vives. IV semble qu'un génie sérieux ou moqueur se tienne dans* une posture différente sur chaque tome, vous excite ai le lire ou vous en dissuade. Aussitôt que je fus seul, je me jetai donc sur ma proie, et, sans me donner la peine de choisir, j'oiurrifr le volume le plus rapproché de moi. C'était justement un livre de médecine, curieux pair son titre et par sa date. La première page étalait à ma vue, en lettres rouges et noires, la rubrique suivante, que je traduis de l'allemand : «c Le Médecin prompt et sûr, ou nouveau livre de médecine, dans lequel toutes les maladies du corpsihmnain sont exactement et clairement décrites par ordre alphabétique, ainsi que la manière certaine et rapide de les guérir avec l'aide dteDieu, aussi bien d'après les observations personnelles de Fauteur, que d'après la longue expérience de plusieurs docteurs célèbres dans le monde entier, mis en lumière nouvellement peur les personnes qui demeurent à la campagoe r loin des médecins, et pour les amateurs du

noble art de médecine, lesquels eu tireront de nombreux avantages, par Théodore Zwinger, docteur en médecine et professeur à Baie. »

C'était un petit in-8°, publié dans la dernière ville en 1703. Tout à côté, un énorme in-folio, portant le nom du même écrivain, opprimait la table de sa pesanteur. 11 avait pour titre :

« Theatrum botanicum, ou nouveau livre des plantes, dans lequel tous les végétaux que produisent les quatre parties du monde se trouvent exactement et complètement décrits, avec l'indication de leurs propriétés curatives, etc., etc., par Théodore Zwinger, docteur en médecine et professeur à l'honorable université de Baie.

Je ne pus m' empêcher de sourire en pensant que les anabaptistes du Salm et presque tous les paysans du voisinage étaient médicamentés d'après ces livres tombés en désuétude. Ils renferment probablement une multitude d'erreurs qui feraient frémir les membres des diverses facultés de l'Europe. L'anabaptiste ne se doutait pas que la médecine eût fait des progrès depuis cent cinquante ans ; il avait trouvé ces volumes par hasard, les avait hérités peut-être, et il s'en servait comme d'un meuble ou d'un ustensile de vieille date. Il n'y croyait pas moins fermement qu'à la Bible. C'était imprimé, il ne lui en fallait pas davantage, et il m'assura le lendemain qu'il - avait guéri avec ses méthodes surannées une

foule d'individus, sans compter les chevaux, les bœufs et les moutons. Il employait d'ailleurs les mêmes recettes pour les hommes et pour les animaux.

En tête du Traité de botanique, par Théodore Zwinger, j'admirai un superbe portrait de Fauteur, qui avait trente-huit ans lorsqu'il publia ce livre. Sa belle figure, ses grands yeux et ses longs cheveux bouclés ne rappelaient certes pas les médecins de Molière. Elle me fit penser à la tête charmante de Cornille de Bie, le notaire qui nous a laissé de courtes notices sur les peintres flamands, La bourgeoisie des siècles derniers, dans son époque militante et chevaleresque, offrait des types plus distingués que celle de nos jours; Ses nobles préoccupations se révélaient non-seulement par la physionomie et l'attitude, mais par la forme du corps et les traits du visage ; tant le physique et le moral s'influencent mutuellement !

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