CHAPITRE Vf
Le Théâtre sanglant, ou Miroir des martyrs anabaptistes. — Autres volumes concernant l'histoire de la secte. — Biographie de Menno Simonis, fondateur de la doctrine, écrite par lui-même en hollandais. — Il entre dans les ordres à Pinningum, village de la Frise. — Doutes qui lui viennent pendant qu'il célèbre la messe. — // examine la question de la présence réelle, et consulte les docteurs du protestantisme. — Massacre des anabaptistes belliqueux en Hollande. — Fuite de Menno. — Sa vie errante. — Persécution contre ses sectateurs. — Il est recueilli dans le Holstein. — Colonie anabaptiste de Fresenbourg. — Mort de Menno. — Profession de foi de ses disciples. — Ils se laissent mettre à mort plutôt que de porter les armes.
Un autre in-folio excita ma curiosité d'une manière plus vive encore. Sa belle reliure en cuir gaufré , dans un état de conservation parfaite, qui réunissait deux tomes en un volume, flattait sensiblement mes regards. De nombreuses planches stimulèrent mon attention, dès que je Feus ouvert. Le titre seul fera comprendre l'intérêt spécial qu'il devait éveiller sous le toit d'un mennoïiite :
« Le Théâtre sanglant, ou le Miroir des martyrs anabaptistes, nommés aussi les chrétiens sans
défense , qui ont souffert en témoignage de Jésus, notre sauveur, et ont été mis à mort depuis le Christ jusqu'en Tannée 1660 ;
» Composé primitivement au moyen de diverses chroniques, de relations, de témoignages méritant confiance , et publié en hollandais par T . -G . van Brach t ;
» Traduit plus tard en allemand par les mennonites d'Euphrata, en Pensylvanie, et imprimé
diins cette ville durant l'année 1748 ;
» Maintenant publié de nouveau, d'après cette traduction, par toutes les communes anabaptistes de l'Europe, et mis en vente au bureau central de leur société. 1780. »
- Le premier tome a 436 pages, le second 830, ce qui forme 1,266 pages imprimées sur deux colonnes! Les gravures sur cuivre, exécutées par une main hollandaise fort habile , datent de la première édition. L'énormité du volume m'étonna f je me demandais comment une secte si peu nombreuse, si humble et si douce, avait pu fournir à la persécution tant de victimes. Mais en le feuilletant, je m'aperçus qu'ils avaient grossi le cortège de leurs martyrs : ils y ont joint les confesseurs de la primitive Eglise et une foule de héros luthériens et calvinistes.
Un boa nombre d'autres volumes semblaient solliciter mes regards, presque tous écrits en allemand : la Profession de foi des anabaptistes d'abord , avec des prières et de» cantiques ; puis
une histoire abrégée de la secte , un extrait emprunté aux mémoires et aux écrits de Menno Simonis, lesquels forment un volume in-folio, publié en 1651 à Amsterdam ; une Historia Men* nonitarum, l'Histoire des Anabaptistes, par Catrou ; un petit volume in-1 2 portant le même titre, imprimé sans nom d'auteur à Amsterdam; des sermons, enfin des brochures pieuses et des justifications. J'avisai même une Histoire de la ville épiscopale et de l'arrondissement de Saint- Die , qui me paraissait devoir être peu intéressante et qui me fournit les détails les plus curieux sur le château ruiné des princes de Salm , en même temps que sur le district -des Vosges où les mennonites semblent résider de préférence.
< Me voilà donc feuilletant, lisant, prenant des notes , oubliant que j'étais dans une maison étrangère et bien loin de chez moi. Quatre ou cinq heures de travail m'apprirent l'histoire de Menno et l'histoire de ses disciples en France* Elles valent la peine d'être lues*
Menno Simonis, le fondateur de la secte, ayant raconté lui-même sa biographie en hollandais , nous ne pouvons prendre un guide plus sûr.
« Lorsqu en l'année 1524, dans le village natal de mon père, village nommé Pinningum,, j'eus été ordonné prêtre, nous dit-il, j'eus po.ur compagnons deux ecclésiastiques de mon âge , v l'un assez instruit, l'autre encore moins savant
que moi. Ils avaient lu en partie les livres saints; moi , au contraire , je n'y avais jamais touché, parce que je craignais de les interpréter à faux. Et j'exerçai près de deux ans mon ministère sans être mieux renseigné.
» La première année , chaque fois que je con-* sacrais le pain et le vin pendant la messe, il me venait à l'esprit que ce n était ni le sang ni la chair du Rédempteur; mais j'attribuais cette pensée au démon, et jne disais que l'ange de ténèbres voulait détruire ma foi ; pourtant j'avais beau me confesser, prier et soupirer, je ne pouvais m' affranchir du doute qui m'obsédait.
» Cependant, moi et mes deux camarades, nous menions le train que les gens impies de cette classe ont l'habitude de mener en ce monde: le jeu , la boisson , les plaisirs occupaient follement nos journées. Lorsqu'il s'agissait de l'Ecriture, je ne pouvais articuler un mot sans honte, car je discourais au hasard, tant la parole de Dieu m'était inconnue.
» Je me décidai enfin à lire avec attention le Nouveau Testament; mais je n'avais pas encore pénétré fort loin quand je reconnus que l'on nous trompait, et mon âme inquiète fut délivrée de tout souci à l'égard du pain eucharistique, sans avoir besoin d'autre enseignement.
» Ainsi éclairé par la grâce de Dieu , je pour^ suivis ma lecture de jour en jour, et nombre de personnes, quoique à tort, m'appelèrent dès ce
moment un prêtre selon l'Evangile; on me recherchait et m'aimait ; et, bien que je fusse attaché au monde, comme le monde Tétait à moi, je passais pour un saint homme , qui prêchait la parole de Dieu.
» Sur ces entrefaites , il arriva qu'un pieux et honnête citoyen nommé Sieke Schneider fut décapité à Leuwaarden, parce qu'il avait renou* vêlé son baptême. Je n'avais jamais entendu souffler mot des anabaptistes, et il me sembla étrange qu'on parlât d'un second baptême. J'interrogeai donc l'Ecriture avec le plus grand soin, en méditant sur le texte sacré , mais je n'y pus découvrir la moindre mention du baptême des enfants.
» Lorsque j'eus fait cette remarque, j'en causai avec un pasteur, et, après maint discours, je le forçai d'avouer que nul passage des livres saints ne légitimait la coutume de l'Eglise. Mais comme je ne voulais pas avoir trop de confiance dans mon esprit, je consultai les vieux auteurs : ils m'enseignèrent que le premier sacrement administré à l'homme avait pour but d'effacer le péché originel. Quand je comparai cette opinion avec l'Écriture, je vis qu'elle reniait le sang de Jésus , le Messie nous ayant purifiés par sa mort. En conséquence, je demandai à Luther la cause d'une telle pratique; il me dit qu'on baptisait les nouveaux-nés dans l'intention de leur procurer la foi , ce qui ne me parut point
basé sur l'Evangile. Bucer prétendit qu'on inaugurait de cette manière une surveillance plus active et introduisait les nourrissons dans la voie du Seigneur, opinion tout aussi dénuée de fondement. Alors , m'étant adressé à Bullinger, il fit dériver de la circoncision la première cérémonie catholique , et avoua que les préceptes du Nouveau Testament n'y étaient pour rien. Je vis de la sorte que les docteurs ne s'entendaient pas, que chacun d'eux avait son avis, mais, en même temps, je me confirmai dans l'opinion que Dieu n'avait point ordonné le baptême des enfants* » Vers cette époque, Menno fut transféré au village de Wittmarsum. Il continua d'y mener une existence peu régulière et même d'y prêcher les anciennes maximes, avec une dissimulation qu'il taxe d'hypocrisie. Pendant que l'orgueil, l'intérêt et la sensualité l'entraînaient comme un fougueux attelage , les disciples de Garlostadt pénétrèrent dans la Frise , où leur système exagéré trouva des sympathies. Menno fut étonné des points de similitude que leur doctrine offrait avec ses propres convictions, et troublé des erreurs singulières qu'ils y joignaient. Zelum videbam, sednon scientiam, dit-il. Dans une réunion particulière, puis dans une conférence publique , il essaya de modifier leurs théories ; mais ses efforts échouèrent contre leur obstination et leur volubilité. Ce débat, où il avait pris la défense des principes orthodoxes, le fit regar-
der comme un solide champion de l'Eglise ,. capable de fermer la bouche à ses adversaires.
Pendant que tous les yeux se tournaient vers lui néanmoins, il soupirait et pleurait; d'une part, la foi l'avait abandonné, il ne croyait plus au dogme catholique ; de l'autre, il se voyait sur les bords d'une mer sans rivages, où flottaient, s'entrechoquaient mille opinions diverses, où tourbillonnaient d'implacables tempêtes.
Les rigueurs cependant avaient commencé :
on avait proscrit les nouveaux sectaires , on les pendait, torturait et décapitait. Poussés à bout, ils se réunirent en armes dans un lieu nommé Àlten-Kloster. Mais, n'étant point assez nombreux pour tenir tête aux soldats de Charles- Quint, ils furent enveloppés et massacrés. Leur fin douloureuse et le courage qu'ik déployèrent, en bravant la mort pour leur croyance, frappé* rent beaucoup Simonis. « Leur sang tiède retomba sur mon cœur, dit-il, et je ne pus rétablir le calme dans mon esprit. Je les avais vus sacrifier leur existence et leurs biens pour des idées que je ne trouvais pas bonnes. Moi, au contraire, qui leur ressemblais sous plusieurs rapports y qui jugeais comme eux les abominations de la grande prostituée , non-seulement je ne m'éloignais pas d'elle, mais je m'abandonnais aux délices des sens , et je fuyais la croix du Rédempteur. »
La conscience tourmentée de Menno ne lui
permit pas de feindre plus longtemps. Comme un prince déguisé , il rejeta en arrière le manteau qui abusait la foule, et montra ses opinions réelles. Il parla ouvertement contre la guerre , la messe, le baptême des nouveaux-nés, la transsubstantiation , la hiérarchie ecclésiastique, le célibat des prêtres et la confession. L'orage ne tarda point à gronder sur sa tête. Le clergé ultramontain s'emporta, vociféra, et, selon son habitude, réclama bientôt l'aide du pouvoir temporel. On voulut arrêter le dissident, pour le convaincre par la logique des tortures et l'argumentation du bourreau. Il s'enfuit , commença l'existence pleine de tribulations, de douleur et de misère , qui est le lot de presque tous les réformateurs, sort d'autant plus fâcheux qu'il avait associé une femme à ces dures épreuyes. Cent florins furent promis à quiconque le livrerait. Un historien des anabaptistes prétend .même qu'on ouvrit les prisons pour que les assassins et les malfaiteurs pussent lui donner la chasse (1). On avait d'ailleurs défendu sous peine de mort de le recevoir : un habitant de Harlingen , en Frise, ayant bravé ce décret, périt sur l'échafaud. Un grand nombre de ses disciples furent solennellement brûlés.
Le malheureux novateur, qui jusqu'alors avait
(4) Zielman Jansen van Bracht : Die blutige schaubiïhn der Taufgmnnten, p. 443.
échappé comme par miracle aux agents de Charles-Quint , vit la nécessité de fuir sur la terre étrangère. Il gagna péniblement le nord de l'Allemagne, et s'établit à Wismar,dans leMecklembourg. Là , sous l'influence de cette idée chrétienne que l'on doit absolument prêcher ses opinions en matière de foi, pour éclairer le public, Menno voulut propager ses doctrines. « La vérité ne connaît de déshonneur que celui d'être cachée, disait l'assemblée générale du clergé de France, en 1765; ne pas l'annoncer librement, c'est la trahir ; elle ne peut souffrir ni les trêves ni les compositions. » Mais le généreux sectaire ne fit qu'allumer de violentes haines. Après avoir lutté quelque temps contre ses adversaires et contre l'indigence , au bord de la mer Baltique, force lui fut de chercher un autre asile. Le chagrin alors déborda de son cœur, et il laissa tomber de sa plume ces touchantes paroles :
« Le Sauveur qui nous a rachetés par sa mort et qui , malgré mon insuffisance , m'a chargé de cette tache , sait bien que je n'ai cherché sur la terre ni l'argent , ni l'honneur, ni les plaisirs , mais seulement la gloire du Très-Haut et le salut des âmes ; que , pour cette cause , j'ai souffert d'horribles angoisses , l'oppression , la tristesse, le dénûment et la persécution, avec ma pauvre femme, déjà très-faible, et mes petits enfants, l'espace de dix-huit années , où j'ai dû toujours craindre pour ma viej Quand les pré-
très mal intentionnés dorment sur des lits et des coussins moelleux, il faut que nous nous retirions dans des masures solitaires et des lieux écartes ; lorsque, les jours de noce et de baptême, ils se divertissent au son des flûtes, des tambourins et des mandolines , il faut nous tenir sur nos gardes, examiner si les sergents nous poursuivent, et nous tapir comme des renards ; lorsque chacun les appelle docteurs, maîtres et apôtres, on nous salue au nom du diable, on nous crie à pleins poumons : « Anabaptistes, orateurs de carrefour, impies, schismatiques , suppôts de l'enfer, que le ciel vous confonde ! » Bref, pendant qu'ils vivent dans la joie, récompensés de leurs travaux par de bonnes rentes, nous avons pour salaire la faim , la douleur, les outrages, la mort par le feu et par le glaive.
» C'est au milieu de ces inquiétudes, de ces privations, de ces souffrances et de ces périls, que moi, pauvre créature, j'ai invariablement soutenu la cause du Seigneur et espère la soutenir encore , avec son aide et sa grâce , tant que j'habiterai les huttes de l'exil terrestre. Par les œuvres et les fruits, les hommes bien intentionnés jugeront le but que, moi et mes compagnons d'infortune, nous avons sans cesse tâché d'atteindre. »
Pendant qu'il se demandait en quel lieu il trouverait maintenant un refuge, Simonis apprit que le seigneur de Fresenbourg,' dans le
Holstein , donnait asile aux mennonites sut* ses domaines. Ce gentilhomme, qui avait fait la guerre en Hollande, y avait vu mettre à mort les anabaptistes et secrètement blâmé la rigueur déployée contre eux. Simonis tourna donc ses espérances de ce côté. Il fut noblement accueilli, et goûta enfin le repos après lequel soupirait son cœur ; sa femme et ses enfants purent respirer à l'aise sous un ciel plus froid que celui de leur province natale , mais où l'intolérance ne déchaînait pas ses tempêtes , où Ton n'apercevait point la réverbération de ses bûchers. La famille errante s'établit dans le canton de Wustenfeld , qu'elle ne quitta plus. Le seigneur hospitalier protégea les chrétiens sans défense contre tous leurs ennemis, contre les envieux et les fanatiques , même contre le roi de Danemarck.
Il leur permît en outre de publier leur doctrine 9 de réfuter leurs adversaires, de mettre à néant les calomnies. C'était pour eux un grand avantage. La charité , le calme et la bienveillance possèdent un puissant magnétisme. Les hommes, presque toujours aigris, troublés de passions violentes, ne refusent pas longtemps leur admiration aux esprits tranquilles , indulgents et affectueux. Les anabaptistes n'eurent aucune peine à se justifier, à ramener par la logique et la douceur les intelligences prévenues, sauf quelques antagonistes acharnés. Un noble
du voisinage était malheureusement parmi les plus opiniâtres. Il guetta l'imprimeur des mennonites, l'enleva et le tint prisonnier. Mais le seigneur de Fresenbourg épia de son côté l'agresseur, et, ayant su qu'il allait entreprendre un voyage , il s'embusqua sur le chemin , l'arrêta , le mit à son tour au cachot. Pour obtenir sa liberté, il lui fallut donner l'ordre de relâcher le typographe.
Une si ferme et si active protection ne coûtait rien aux mennonites, attendu que chaque famille ne payait annuellement qu'un thaler de contribution. Aussi accoururent-ils dans ce lieu de refuge ; ils l'enrichirent par leur science agricole, leur industrie , leurs échanges et leurs modestes habitudes. Ce fut au milieu de cette colonie sobre, douce et patiente queMenno expira, le 31 janvier 1561, à l'âge de 62 ans.
Depuis que la secte faisait un libre usage de la presse , ses idées pacifiques et généreuses avaient conquis un grand nombre d'adhésions.
Le Holstein, la principauté de Clèves, la Hollande, la Belgique, la Prusse, l'Alsace et la Suisse les accueillaient surtout avec faveur. Les anabaptistes formaient alors environ cinquante communes, dont plusieurs renfermaient cinq et six cents membres. Elles députèrent cinquante pasteurs à Strasbourg, en 1557, pour y délibérer sur leurs intérêts, sur leurs dogmes et leurs périls. Une scène attendrissante eut lieu dans cette
réunion : un des orateurs, qui avait été mis onze fois à la torture, montra ses horribles cicatrices, qui prouvaient la force de son tempérament et la fermeté de son caractère.
A mesure que les mennonites se multipliaient, la libre interprétation de l'Ecriture sainte, que tous les réformés adoptaient en principe, amena son. effet naturel et infaillible. Leurs opinions commencèrent à diverger, comme les ruisseaux qui descendent d'une montagne vont s' écartant de plus en plus. L'esprit de discorde, allait pénétrer parmi eux , s'ils n'avaient eu la sagesse de lui fermer la porte. Ils résolurent de convoquçr un synode, pour régler les points douteux et mettre un terme aux débats. Pendant Vannée 1591, les députés de leurs communes s'assemblèrent à Cologne. Ils y rédigèrent une profession de foi, qui eut les conséquences les plus heureuses , sans détruire néanmoins tous les germes de division. Trois autres conférences eurent lieu, en 1628, 1630 et 1632; la dernière, tenue à Dordrecht par cinquante et un ministres hollandais, fixa les bases de la doctrine, arrêta le symbole définitif auquel se sont ralliés tous les mennonites. Parmi les signataires de l'acte d'alliance se trouvait un pasteur de Rotterdam , qui portait le même nom que moi. Les - sectaires de la haute Allemagne y firent une adhésion solennelle en 1639, dans la ville d'Amsterdam.
Leurs frères d'Alsace suivirent cet exemple ,
yingt ans après, et rédigèrent une acceptation illimitée, jointe depuis lors à la profession de foi:
« Nous soussignés , ministres de la parole divine et anciens des communes d'Alsace , faisons savoir et déclarons que nous nous sommes réunis, le 4 février 1660, à Ohnenheim, sur les terres du seigneur de Rappolstein , pour examiner la confession adoptée le 21 avril 1632 à Bordrecht, en Hollande, par les anabaptistes des Pays-Bas, et imprimée à Rotterdam par François de Hochstraten, en 1658. Après l'avoir étudiée, la trouvant toufeà-fait d'accord avec nos opinions, nous l'avons acceptée comme nôtre, sans y apporter aucun changement. Aussi F avons-nous signée, en témoignage de notre foi pleine et -entière. »
Parmi les sectateurs de Menno qui habitaient alors l'Alsace , il y avait un grand nombre de Suisses fugitifs. Les belliqueux montagnards des Alpes ne pouvaient souffrir l'aversion que les chrétiens sans défense témoignaient pour la guerre. Ils devaient tout à leur courage : la liberté individuelle , l'indépendance nationale , le bien-être , le respect de l'Europe , les cajoleries des rois , qui avaient besoin de leurs troupes auxiliaires; et sur le sol affranchi, purifié, illustré par des flots de sang , on venait prêcher un humble amour de la paix , une docilité monastique, l'horreur des luttes sublimes où l'homme
témoigne son mépris de la mort , en combattant pour la justice! Dans quel moment d'ailleurs cherchait-on à propager ces doctrines énervantes ? Lorsque le fanatisme ultramontain ravageait toute l'Allemagne, que la Suède, le Danemarck, l'Angleterre, la France, la Hollande se voyaient obligés de prendre part au sinistre débat, entraînés vers le gouffre comme les navires qui passent près d'un tourbillon maritime. L'honneur, la se* curité du pays demandaient que chaque citoyen apprêtât ses armes , et on venait préconiser une patience inopportune, la fraternelle douceur de l'âge d'or, quand la voix des canons proclamait à travers la fumée que l'âge de fer avait pris possession du globe ! Les Suisses voulurent vaincre la résistance des mennonites , les forcer de combattre et de mourir pour leur patrie.
Les anabaptistes refusèrent absolument de prendre les armes, leur doctrine ne leur permettant de blesser et de tuer personne. On employa aussitôt contre eux des mesures violentes, même le dernier supplice. De Tannée 1528 à l'année 1 566 , quarante-deux furent exécutés par le bourreau dans le canton de Berne seulement. Mais je suppose que le plus grand nombre appartenait à la secte allemande de Munzer et de Carlostadt. Le Théâtre sanglant (1) ne distingue par les martyrs des deux communions , ce qui
(4) Tome II, page 354.
eût été pourtant d'une nécessité absolue. Les disciples de Jean de Leyde commettaient, en Suisse même , des extravagances cruelles qui demandaient une répression. Ils voulaient la communauté des biens et des femmes , l'abolition de tout autre gouvernement que celui des prophètes. Beaucoup de jeunes filles, parmi eux, se prétendaient inspirées par le ciel et débitaient des oracles. Un nommé Thomas Schmucker poussa la folie jusqu'à décapiter avec la haché son propre frère Lienhard , sur la montagne de Mûhlegg, comme une victime expiatoire offerte au Seigneur pour les péchés des hommes. Berne, Zurich , Saint-Gall , Schaffhouse et Baie durent proscrire ces visionnaires , et , selon toute apparence, les mennonites furent enveloppés dans leur ruine.
La guerre de Trente Ans suscita contre eux des rigueurs particulières. En 1622, les magistrats du canton de Zurich ordonnèrent que tout le monde fit l'exercice , car le moment semblait approcher où la confédération n'aurait pas trop de bras pour se défendre. Les anabaptistes ne parurent point au champ de manœuvres. On essaya de leur persuader que leur conscience les obligeait à ne pas laisser leurs concitoyens braver seuls les armes étrangères. Ils répondirent qu'ils ne craignaient point la mort, comme ils l'avaient prouvé cent fois par leur constance dans les supplices, mais que la loi chrétienne
était positive , qu'elle défendait de répandre le sang humain. Il fallut employer des mesures sévères. Des ordonnances renouvelées de temps en temps à Berne , à Zurich , à Schaffhouse , leur enjoignirent de prêter serment aux magistrats , de porter les armes, de livrer les malfaiteurs qui venaient leur demander asile, et d'assister aux offices religieux dans les temples calvinistes. S'ils refusaient, on ne les tuait point, sauf en des cas très-rares , mais on les bannissait , on les dépouillait de leurs biens, ou on les emprisonnait pour le reste de leurs jours. Un grand nombre y mouraient au bout de quelques mois, faute d'air, de soins, de' bonne nourriture, et aussi par l'effet de V humidité. Les proscrits étaient menés; à la frontière, où on exigeait d'eux la promesse qu'ils ne reviendraient pas, tant qu'ils garderaient leurs opinions. S'ils rentraient dans le pays sans avoir abjuré leur doctrine , on les saisissait de nouveau , on les fouettait, on les marquait publiquement d'un fer chaud, puis on les chassait une seconde fois.
Emmenaient-ils leurs femmes et leurs enfants, on confisquait tous leurs biens. Laissaient-ils, au contraire, leur famille sur le sol natal, cette famille gardait une partie de la propriété. Dans tous les cas, on administrait judiciairement les possessions mises sous le séquestre, afin de les rendre aux anabaptistes repentants. Après leur mort, l'Etat devenait héritier.
Une amende de cent florins menaçait d'ailleurs ceux qui les recevaient, qui leur donnaient des vivres et les aidaient à célébrer leur culte : il était ordonné, sous la même peine, de dénoncer leur efforts pour propager leur croyance, pour se réunir et pratiquer leurs rites.
L'année 1671 paraît avoir été celle où on les traita de la manière la plus rigoureuse. Sept cents furent expulsés du territoire de Berne, et plusieurs avaient préalablement subi la peine du fouet. Le 20 décembre, au rapport du martyrologe, Haslibacher eut la tête tranchée sur la grande place du chef-lieu. Aucun mennonite sacrifié par l'intolérance n'a provoqué autant de regrets, laissé des souvenirs aussi durables.
Les bannis cherchèrent un asile dans le canton de Soleure, où vivent encore leurs familles , dans le Palatinat, dans la Hollande, dont le gouvernement et même certaines villes, comme Rot* terdam, protestèrent contre les violences des autorités suisses , en disant que c'était renouveler la tyrannie et les persécutions de l'Eglise romaine ; beaucoup se réfugièrent aussi en Alsace, un article spécial du traité de Westphalie garantissant la liberté de conscience aux habitants de cette province. Ils choisirent pour séjour les vallons, les plateaux des Vosges, où régnait alors une profonde solitude : ils y défrichèrent patiemment des bois , des bruyères que n'avaient jamais effleurées la houe et la charrue. Une cir-
constance spéciale leur attira la bienveillance de Louis XIV, les protégea contre les humiliations, les cruautés, les malheurs infinis que la révocation de redit de Nantes promena , comme une trombe , sur les parties les plus florissantes de notre territoire, pendant un siècle entier.