‹ Les anabaptistes des VosgesChapitre 9 sur 36 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Proscriptions par lesquelles Louis XIV prélude à la révocation de ïédit de Nantes. — Ses conquêtes en Hollande. — Il charge un docteur en Sorbonne oV aller étudier les maximes des anabaptistes. — Raimond Formantyn se rend à Emmerick, dans la province d'Utrecht. — Il adresse au roi un mémoire favorable. — Bienveillantes dispositions de Turenne pour les mennonites. — Ils ne sont point persécutés en France. — Leur prudente habitude de ne pas acquérir de biens-fonds. — Retour d'Augsburgcr. — Cérémonies du baptême chez les mennonites. — Antipathie des -autres protestants pour leur secte. — Le martyr d'Hasslibacher, légende anabaptiste.

En 1672, lorsque les armées françaises avaient déjà soumis trois provinces de la Hollande, et. que Louis XIV espérait voir bientôt les autres subir le même sort, il voulut préluder à la révocation de Védit de Nantes par la proscription des sectaires les moins nombreux sur le sol nouvellement conquis. Tonner dès ce moment contre les calvinistes, contre la majorité des citoyens, eût été une imprudence et une folie : persécuter une opinion dissidente n'offrait pas les mêmes dangers. L'amant de la Maintenon se proposait, en conséquence, de maltraiter d'abord les anabaptistes ; mais comme il ne savait pas au juste

quel était leur système, il chargea Raymond Forinantyn, docteur en Sorbonne et archidiacre d'Orléans, d'aller se renseigner et de lui adresser un mémoire à ce sujet, marche qu'il avait suivie, peu de temps auparavant, pour les quakers et les anabaptistes d'Allemagne , professant les maximes de Carlostadt, Munzer et Jean de Leyde. Il avait publié un édit très-rigoureux contre ces derniers sectaires, où il leur interdisait, sous peine de mort et de confiscation, le séjour de la France. Un rapport défavorable sur les anabaptistes de Hollande aurait produit le même effet.

Le sieur Formantyn se rendit dans la province d'Utrecht et arriva, le 16 juillet, à Emmerick, où il entra chez un libraire nommé Cornelis van Beughem, pour prendre quelques informations préalables. Le marchand ne savait que sa langue maternelle r et le mandataire du roi ne connaissait pas le hollandais. Tous deux, par bonheur, avaient appris le latin, de sorte qu'ils eurent recours à cet idiome. Le docteur demanda en conséquence au boutiquier s'il y avait des mennonites dans la ville.

— Elle en renferme un assez grand nombre, lui répliqua van Beughem.

— Pensez-vous que" l'un d'eux voulût m' expliquer leurs doctrines, et pourriez -vous me mettre en rapport avec une personne disposée à le faire?

— 'Henri van Voorst, leur prédicateur, ne demanderait pas mieux, je crois ; je lui parlerai de votre désir et vous apprendrai s'il consent.

Le sectaire se montra plein de bonne volonté : il «tait prêt, disait-il, à exposer le système religieux des mennonites, pourvu qu'on ne lui tendit aucun piège, qu'on n'abusât pas de sa droiture et de sa simplicité. Le lendemain, 17 juillet, l'envoyé du roi et l'apôtre schismatique se réunirent dans la maison du libraire, où celui-ci joua le rôle d'interprète, l'anabaptiste nesachant pas le latin. Après les politesses d'usage et une prière adressée par le Hollandais à son interlocuteur, pour qu'il ne lui dressât point d'embûches, ils entrèrent en conférence.

Le docteur de Sor bonne, comme un véritable parisien, lui demanda tout d'abord pourquoi il était mal vêtu, pourquoi il ne s'habillait point à la mode française, et s'il jugeait obligatoire l'extrême simplicité de son costume. Henri van Voorst, quoiqu'il n'eût pas étudié dans un collège et fût marchand de son état, lui répondit éè la manière la plus satisfaisante, appuyant toutes ses raisons sur la Bible et l'Evangile, qu'il citait avec la dernière exactitude. Le catholique vérifiait les citations au moyen d'une Bible française et marquait les passages. Il interrogea ensuite le prédicateur sur le péché originel , le baptême, la grâce, la Trinité,' l'Incarnation, le Saint-Esprit, la transsubstantiation, le purga-

toire, l'autorité des princes, les serments, la communauté des femmes, le mariage et le divorce, les rigueurs contre les schismatiques, l'invocation des saints et d'autres problèmes encore. Le mennonite lui répondit avec une netteté, une promptitude, une connaissance des livres saints, qui émerveillèrent le docteur. Il admirait qu'un homme obligé de gagner sa vie eût si bien appris par cœur le texte de l'Ecriture, et pût, à l'instant même, réciter les passages dont il avait besoin, en indiquant le chapitre et le verset.

Deux séances furent nécessaires pour édifier complètement Formantyn, qui devait unir l'amour de la justice à un caractère doux et bienveillant, puisqu'il traita le réformé avec la plus grande politesse. Il se séparèrent amicalement, et l'orthodoxe promit au schismatique de faire à Louis XIY un rapport tellement favorable, que non-seulement il leur laisserait une complète liberté, mais protégerait leur secte dans tout le royaume. Il tint fidèlement sa parole. Les nobles sentiments de ce docteur épargnèrent au prince un crime de lèse-humanité, assurèrent aux mennonites le repos dont ils ont joui chez nous, même après la révocation de l'édit de Nantes, lorsque des centaines de mille hommes maudissaient la lâche bigoterie du monarque, mouraient sur les échafauds, sur la roue, dans les bagnes, ou allaient manger hors de France le pain amer de l'exil. Voilà quelle influence salu-

taire peut exercer un cœur honnête ! C'est sur le tombeau d'un pareil théologien qu'on aimerait à faire graver cette belle expression de l'Ecri- ' ture : « SU memoria illius iniïenedictione, et nomen ejus permanent in œtemum ! »

Après avoir si équitablement rempli sa mission, Formantyn publia un mémoire, où il exposait tout ce que lui avait dit l'anabaptiste, en exprimant le regret que beaucoup de maximes pratiquées par les sectaires ne le fussent point par les catholiques;

Un autre témoignage avait bien disposé pour les mennonites le général même qui commandait les troupes d'invasion. Un jour que M. van Btuning, ambassadeur de Hollande, se trouvait en carosse avec Turenne, l'homme de guerre lui déclara qu'il blâmait la tolérance des Etats- Généraux pour une foule de sectes, et notamment pour les anabaptistes. Le diplomate se hâta de justifier les chrétiens sans défense : « Pourquoi, lui dit-il, voudriez-vous qu'on ne les tolérât point ? Ils sont de si bonnes gens, et les plus commodes du monde! Ils n'aspirent point aux charges; on ne les rencontre pas sur sa route, quand on est ambitieux ; ils ne vous traversent point par leur concurrence et leurs brigues. Plût au ciel que partout la moitié des habitants se fît un scrupule de songer aux dignités ! les autres y parviendraient avec moins de peine, sans employer tant de bassesses et d'artifices, sans recourir à tant de

moyens illégitimes. Nous ne craignons point de voir se mutiner une secte qui met parmi ses articles de foi l'interdiction de porter les armes. Quel repos d'esprit pour un souverain de savoir qu une telle bride empêchera les révoltes de ses sujets, si nombreux et si lourds que soient les impôts ! Les mennonites paient leur part de toutes les charges publiques; cela nous suffit. Avec leurs contributions nous levons des troupes, qui nous sont plus utiles qu'ils ne le seraient eux-mêmes sous les drapeaux. Ils nous édifient par la simplicité de leurs mœurs; ils cultivent la terre, l'industrie, le négoce, sans dissiper par le luxe et la débauche les biens qu'ils héritent ou les biens qu'ils acquièrent. On ne se comporte pas ainsi dans les autres communions :

le faste et les voluptés y sont une cause perpétuelle de scandale, un principe d'affaiblissement pour l'Etat. Sans doute, ils refusent de jurer devant les tribunaux ; mais ne voilà-t-il pas une belle affaire ! L'autorité de la justice n'en souffre aucun dommage. Leur promesse de dire la vérité les oblige autant que s'ils prêtaient serment. Quel est le but de ce dernier acte? de faire craindre au parjure l'infamie, des peines légales en ce monde et un châtiment plus sévère encore au delà du tombeau. Les mennonites redoutent les mêmes punitions dans la vie actuelle et dans l'autre, s'ils mentent après avoir donné leur parole de ne point trahir la vérité : ils sont (Jonc

enchaînés par les appréhensions et les scrupules qui arrêtent la foule des hommes. »

Louis XIV n'acheva point la conquête de la Hollande et fut réduit à opprimer seulement ses compatriotes. Les bons témoignages rendus en faveur des mennonites eurent pourtant l'heureuse conséquence de bien disposer à leur égard le virant fétiche adoré par la cour de Versailles. Les anabaptistes ne tombèrent point sous le sabre des dragons que Louvois et le père Tellier employaient comme missionnaires. Le voyage de Formantyn semble prouver d'ailleurs qu'ils vivaient inaperçus dans les forêts des Vosges. L'ignorance des persécuteurs ne les protégea sans doute pas moins que leur volonté expresse. On ne recherchait guère, à cette époque, la nature sauvage et les mœurs originales ; quand on parlait d'un lieu désert, que les rochers, que les montagnes protégeaient et ornaient de leurs formes capricieuses, que les torrents égayaient de leur mélodieux murmure, que des bois séculaires inondaient de leurs parfums toniques, on le désignait toujours comme un site affreux, horrible, épouvantable. Mais si les anabaptistes ne furent point troublés dans leurs solitudes, ils ne se fièrent pas ^complètement à la générosité du pouvoir; et se tinrent sur le qui-vive. Pendant un siècle et demi, aucun deux n'a possédé une acre de terre. Ils louaient le sol que cultivaient leurs familles* industrieuses et gardaient

leur fortune en billets ou en numéraire. Ils pouvaient toujours , d'tdi moment à l'autre , prendre le chemin de l'exil, sûrs de trouver partout de l'occupation pour leurs bras, du pain pour leurs enfants, un lieu pour prier. La confiance leur est venue très -lentement : depuis une vingtaine d'années au plus, ils achètent des terrains et deviennent propriétaires de leurs fermes.

Il y avait longtemps que mon esprit voyageait loin du Salm, dans les régions spacieuses et accidentées de l'histoire, lorsque mon hôte, ouvrant la porte, me regarda d'un air de satisfaction paternelle, comme si j'eusse été son fils et que mon application au travail eût réjoui son

cœur.

< — Eh bien! me dit-il, vous avez eu tout le loisir nécessaire pour feuilleter mes livres et prendre une connaissance générale du contenu. Peut-être ne vous ont-il pas offert autant d'intérêt que vous l'espériez.

— Mais je me félicite au contraire de ma récolte. Je n'ai pas seulement examiné votre bibliothèque à vol d'oiseau. J'ai lu des chapitres entiers, qui ont pleinement répondu à mon attente. Ainsi ne vous apitoyez pas sur mon sort. Mais j'ai vainement cherché des détails comme ceux que vous m'avez donnés, relativement aux cérémonies de votre culte.

— Nous n'avons jamais imprimé notre rituel :

cela nous paraissait sans importance, et la tradition suffit pour le conserver. Mais je puis vous apprendre ce que vous désirez savoir.

— Je voudrais, entre autres choses, connaître les préparations et les cérémonies du baptême dans votre culte ; vous devez, en effet, administrer ce sacrement d'une toute autre manière que les catholiques.

— Nous ne pouvions certes procéder comme ceux qui arrosent le front des enfants au maillot. C'est en général depuis treize ans jusqu'à seize que les catéchumènes sont introduits par cet acte religieux dans notre église. Leur noviciat dure cinq et six mois, pendant lesquels on leur enseigne toutes les vérités de notre dogme, tous les principes de la morale. Un examen a lieu chaque quinzaine. Avant de le subir, l'adolescent ou l'adolescente invoque à genoux l'aide du ciel. Enfin arrive le grand jour. Les aspirants sont habillés de neuf, sans néanmoins porter un costume spécial. On les mène, l'un après l'autre, dans une pièce où ne se* trouvent que le premier serviteur et le diacre. On ne leur associe dans notre communion ni parrain ni marraine.

Le candidat récite un Credo, puis le pasteur lui demande s'il veut être baptise.

— Oui, répond-il.

* — Au nom de qui ?

— Au nom de Jésus, Notre Seigneur.

— Comment vous nommez-vous ?

Le catéchumène dit son nom, puis s'agenouille. Le diacre présente alors au pasteur un vase rempli d'eau ordinaire, qui n'a été consacrée par aucune cérémonie ; l'officiant verse quelques gouttes de cette eau, avec la main, sur la tête du postulant, et prononce la vieille formule :

— Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,

Il relève ensuite le jeune garçon ou la jeune fille, en lui disant :

— Levez- vous, et allez, au nom de Jésus- Christ.

Lorsque tous les candidats ont été successivement baptisés , ils se réunissent pour adorer Dieu. Quatre semaines après, il font leur première communion.

— Ces pratiques ne diffèrent pas moins des coutumes religieuses observées par les autres protestants que des cérémonies adoptées par l'Eglise romaine. Et comme l'intolérance , cette liqueur empoisonnée où entrent par égales portions la sottise, l'orgueil, l'ignorance et la dureté, est un vice naturel à l'homme, toujours infatué de lui-même, toujours épris de ses opinions et de ses erreurs, je conçois très-bien que l'on vous ait persécute dans des pays où la Réforme avait proclamé le droit du libre examen.

— Si les calvinistes, les anglicans, les luthériens avaient pleinement usé de ce droit pour

eux-mêmes, j'ose dire qu'ils se seraient bientôt trouvés en harmonie avec nous. Mais ils semblent •avoir abandonné à regret la servitude d'Egypte et ont gardé une partie de leurs fers. Pourquoi n'avoir point repoussé toutes les inventions ultramontaines? Pourquoi ne pas s'être bornés à la « seule lumière de l'Evangile ? Que signifient dans le monument nouveau ces restes de la papauté : le baptême des enfants, Fépiscopat, l'usage du serment, la permission de porter les armes?

C'est à peine vraiment si les sectes qui ont pactisé avec l'erreur ont le droit de se dire réformées.

— En sorte que vous les mettez presque au niveau des catholiques? C'est une opinion qui étonnerait bien des protestants, mais c'est l'éternelle opposition des radicaux et des modérés.

— Puisque vous raisonnez si bien, me dit Augsburger, je vais vous demander un petit service. Aidez-moi, je vous prie, à enlever ces bouquins. Nous avons pris du mouvement dehors, pendant que vous restiez immobile, et le grand air nous a donné de l'appétit. J'entends ma femme qui se prépare à mettre le couvert. Il faut que vous soyez indulgent pour notre cuisinière : il y a deux lieues d'ici jusqu'au plus prochain endroit où nous puissions acheter des vivres.

— Vous êtes tout excusé, mon cher hôte ; on ne visite point les montagnes dans le but de

flatter sa gourmandise : la nature en a fait le séjour de la sobriété.

La ménagère nous servit le repas du soir, dont un jambon ultra-conservé formait la pièce principale. Quand nous en fûmes au kirsch et au fromage, le dessert le plus habituel des Vosges et de la Forêt-Noire, où l'on ne connaît pas les fruits :

— J'ai cherché dans votre bibliothèque, dis-je au pasteur, quelque légende particulière à votre secte, et il m'a été désagréable de n'en point trouver. J'aime beaucoup ces récits populaires.

— Nous n'avons point de légendes proprement dites, me répliqua Àugsburger : ces inventions nous paraissent un peu futiles, pour m' exprimer sans détour. Mais on a rimé l'histoire d'un de nos martyrs, le dernier que le canton de Berne ait fait mettre à mort. Elle ne vous sera point tombée sous les veux.

11 se leva comme il prononçait les derniers mots et alla prendre un des volumes que nous avions déménagés. Il revint en le feuilletant, puis me montra une espèce de ballade, une légende des mieux caractérisées. Le style me fit sourire plus d'une fois: j'essaie, en la traduisant, de conserver les formes naïves qui attestent l'inexpérience de l'auteur inconnu.

LE MARTYRE d' HASSLIBACHER.

C'était un homme d'Hasslibach, dans la commune de Summiswald, et on le nommait par cette raison Hasslibacher. Le bon Dieu permit qu'il fût tourmenté à cause de sa croyance : on l'arrêta donc brutalement et on le conduisit à Berne, dans la ville. Là, il souffrit de cruelles tortures, mais demeura inébranlable. Un vendredi (faites bien attention), les savants entrèrent dans sa prison et commencèrent à disputer avec lui pour qu'il abjurât ses principes. Mais Hasslibacher eut l'avantage et leur dit: — Plutôt que de renier ma foi, j'aimerais mieux sacrifier mon corps et cesser de vivre.

Le samedi, les docteurs revinrent et le menacèrent : — Il faut que tu abjures, ou on te coupera la tête. L'anabaptiste leur répliqua : — Je ne veux pas abandonner ma religion ; elle est si parfaite devant Dieu, que Dieu me protégera.

Pendant la nuit, un ange du Seigneur visita le captif: — Dieu m'a envoyé vers toi, lui dit-il, pour te consoler avant ta mort. Demeure fidèle à ta croyance, et le Très-Haut prendra ton âme sous sa garde. On te menacera, on te coupera la tête avec le glaive ; mais ne t'en effraye point : je serai près de toi pendant le supplice et tu n'éprouveras aucune douleur.

Le lundi, les savants de Berne revinrent en-

core une fois, espérant intimider Hasslibacher : — Si tu ne changes pas d'opinion, lui dirent-ils sérieusement, demain tu seras mis à mort. — Vous pouvez me couper la tête, leur répliqua le prisonnier, mais non me faire tenir un autre langage.

Et pendant la nuit du lundi , comme Hasslibacher dormait profondément, il songea, vers la douzième heure, que le jour était venu, qu'on allait lui trancher la tête. Le martyr s'éveilla : il faisait réellement jour dans sa prison. Devant lui était ouvert un livre, et un ange de Dieu v l'exhorta en ces termes : — Lis les paroles qui sont écrites dans le livre.

Et comme le martyr obéissait, il trouva écrit qu'on lui couperait la tête, mais que Dieu manifesterait par trois signes qu'on avait commis une injustice envers lui. Aussitôt 'qu'il eut terminé sa lecture, une nuit profonde régna de nouveau dans la cellule ; l'anabaptiste se rendormit, et son sommeil dura jusqu'au moment où ses persécuteurs entrèrent.

On lui souhaite le bonjour et il s'empresse de répondre. On lui dit alors qu'il doit reconnaître la vérité ou qu'il tatera du glaive. — Je connais la vérité mieux que vous, répondit Hasslibacher. Je remets ma cause à Dieu. Ce sera pour lui un vrai chagrin que je meure innocent.

Aussitôt on le mène dans une auberge, où on lui offre à boire et à manger ; près de lui s'assied

le bourreau, pour lui faire peur et le détacher de sa croyance. L'anabaptiste lui dit avec calme :

— Mangez et buvez ; soyez de bonne humeur ; vous répandrez aujourd'hui mon sang innocent, mais mon âme s'en trouvera bien. Dieu manifestera son jugement par trois signes que l'on verra tout à l'heure. Quand vous m'aurez coupé la tête, elle sautera dans mon chapeau, en éclatant de rire ; le soleil deviendra tout rouge, et la fontaine de la ville répandra du sang.

Le bourreau dit alors aux magistrats : — Faites attention et regardez bien, car il en arriverait mal à vos âmes si la prédiction se réalisait.

Et quand le repas fut terminé, on voulut lier les mains d'Hasslibacher ; mais il dit à l'exécuteur : — Je vous en prie , maître Laurent, épargnez-moi et laissez-moi libre. Je suis prêt et de bonne volonté. Je me réjouis de mourir , de quitter ce l^as monde. Que Dieu veuille seulement pardonner à ceux qui ont prononcé ma sentence !

Lorsqu'il fut au lieu du supplice, il ôta son chapeau de sa tête et le plaça en vue de la foule :

— Soyez assez bon, maître Laurent, pour laisser mon chapeau dans cet endroit. Comme il disait ces paroles, il tomba sur ses genoux, récita un Pater noster ou deux, puis ajouta : — Mes affaires sont maintenant réglées avec Dieu ; exécutez la sentence.

Dès qu'on lui eut tranché le cou, sa tête sauta

en effet dans son chapeau, et Ton vit les deux autres signes : le soleil devint tout rouge, la fontaine de la ville répandit du sang.

Et un vieux notable s'écria : — La bouche du supplicié rit dans son chapeau ! — Oui, répliqua un autre personnage ; si vous aviez laissé vivre l'anabaptiste, vous en auriez profité à jamais.

Puis tous les juges dirent ensemble : — Nous ne condamnerons plus aucun homme de sa secte.

— Si vous m'aviez écouté, ajouta l'un d'entre eux, il vivrait encore.

Le bourreau lui-même dit avec humeur :

— Vous m'avez fait répandre aujourd'hui le sang innocent. Dieu a témoigné sa colère !

Celui qui a rimé ces .strophes était condamné à la prison perpétuelle ; il les a écrites pour le bien des pécheurs. Un monsieur lui a prêté des plumes et de l'encre. Il vous offre son cantique, en vous souhaitant le bonsoir.

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