Paris, Béchet; Bruxelles, Lecharlier, 1 vol. in-S
nous contentons défaire remarquer que nous ne partageons pas toujours l'opinion du correspondant, dont la critique nous paraît quelquefois trop sévère. » De fait, jamais opposant à un gouvernement n'a frappé sur ce gouvernement ni si raide, ni si fort que Victor de Musset sur le gouvernement de la Restauration, en l'an de grâce 4819.
Durant la session des Chambres de cette année se discute la proposition de loi sur la récompense nationale à donner au duc de Richelieu qui « par sa conduite a obtenu l'heureuse et entière libération du territoire ». Et Musset d'écrire : « La proposition d'une récompense nationale fait penser à celle dont l'abbé Sièges fut l'objet en 1800, et qui le tua dans l'opinion publique. Le premier Consul, qui voulait obtenir ce résultat, et qui savait son métier, fit voter à cet abbé, pour l'écompense de^es services, un domaine national : il n'en est pas revenu... Un mot du souverain devrait suffire, un hommage du corps qui représente la Nation être du plus haut prix ; et M. le Duc est déjà dignement récom-
pensée par la proposition d'une récompense. » On a créé au ministère de l'Intérieur, à ce ministère dont on vient de le chasser par raison d'économie, une direction générale de l'administration communale et départementale. « Chacun se demande, dit le caustique ex-chef de bureau, ce que c'est que l'administration communale et départementale, si ce n'est le ministère même... ; c'est la cinquième roue d'un carrosse... Il paraît que j'aurai plus d'une fois l'occasion d'entretenir Votre Altesse des carrosses à cinq roues, qui sont assez communs dans ce pays pour qu'on les rencontre sans les chercher. Quoiqu'ils se traînent plutôt que de rouler, il y a cependant des circonstances où l'on doit éviter leur choc, et beaucoup de gens prétendent qu'ils devraient être précédés d'un coureur ou d'un marcheur dont la fonction serait de crier : gare ! »
Une ironie profonde, — celle de l'indignation (peut-être?) plutôt celle d'un caractère porté à gronder — règne d'un bout à l'autre de ce livre; soit que l'auteur mette à la suite
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les mandements de M" de Boulogne, si différents alors qu'il les écrit en 1809, en 1810, ou en 1814; soit qu'il définisse le «ventre », celui de la Chambre des députés : soit qu'il commente la recommandation du préfet de Lyon. Chabrol-Crouzol : « qu'il fallait enfouir au centre de la terre les iniquités commises par les agents de l'autorité, parce qu'il était scandaleux de les révéler. »
Sur la responsabilité des ministres ; sur la liberté de la Presse : sur Corvetto (à propos duquel il cite si heureusement Cicéron). son vieux libéralisme éclate. Il éclate à propos de La Fayette à qui on ne fait tant de reproches, de qui on ne manifeste tant de craintes, que parce que dans un rayon de deux lieues autour de LasTan2:e — sa terre — « il n'v avait pas un seul mendiant ».
Je ne sais si je m'abuse ; mais la légèreté, le piquant, le persiflage d'un dialogue entre une « M™^ Delutz et un M. Trois Etoiles », rappellent la verve, l'ironie et le dandysme des personnages des Comédies et Proverbes.
Victor de Musset a des mots à l'emporte-
LES ANCÊTRES d' ALFRED DE MUSSET il5
pièce, comme celui-ci sur Lamennais qui venait alors de publier VEssai sur VhuUfférence, et dont il dit : « L'abbé de la Mennais qui est sur le trottoir ecclésiastique... ».
Grille a dû collaborer à cette satire ; ce n'est guère qu'à lui, chef du bureau des théâtres, que peut être due cette statistique, fort curieuse d'ailleurs, des chiffres de recettes des théâtres, ainsi que certains renseignements d'ordre administratif. Grille et Musset se décèlent, d'autre part, à la manière dont ils parlent de l'Empereur et des traitements qu'on lui inflige à Sainte-Hélène ; Musset se révèle, par surcroît, par ses citations de Rousseau. La Correspondance historique est d'un polémiste ; on sait qu'Alfred de Musset se défendait bien alors qu'on l'attaquait.
Vint ensuite le grand travail en l'honneur de Rousseau, et, lorsqu'il est terminé, d'autres œuvres sortent de la plume de Victor de Musset.
En 1826, la Chroniçue amoureuse de la Cour de France, ou 80 tableaux lithographies d'après
IIG LES ANCÊTRES d'aLFRED DE MUSSET
les peintres français par MM. Maurin et accompagnés d'un texte historique par MM. Musset-Patay et Sazerac. Paris, in-f*', chez Sazerac et Du val, passage de l'Opéra. Quinze livraisons, à '20 francs la livraison, furent annoncées : deux seulement parurent.
On y voit, chacune dans une page de texte, l'histoire d'Anne d'Autriche et de Buckingham ; celle d'Odette et de Charles VI, de l^rançois P"* et de la duchesse d'Etampes, d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, de Louis XV et de M-"' de Pompadour ; et, comme par un pressentiment des Récils des temps mérovingiens^ les amours de Childebert III et de Chlodrinde ; ceux de Chilpéric et de Frédégonde, de Chérebert et de Teudegilde. Des estampes « analogues au sujet » accompagnent ce texte.
La même année, en 1836 aussi, paraissait chez la veuve Desoer, un volume in -8° de 398 pages qui s'intitulait Contes historiques et ^ortait cette épigraphe tirée d'un «vieux dictionnaire» : MultaincredibiUavera^ multa credibi-
lia falsa. C'était déjà paradoxal. Le texte devait Têtre Lien davantage.
Au cours d'un dialogue en plusieurs journées entre la comtesse Camarina, MM. Delwins, Désormes et l'auteur, on voit défiler un tableau de l'allée des Veuves, une vue sur les mœurs galantes du dix-huitième siècle d'après les mémoires de M" Aïssé, du Deffand, de Genlis, d'Epinay ; d'après Bachaumont, Saint- Simon, Argenson, Duclos, Collé, Lauzun, Ségur. On y fait la revue historique des réunions littéraires du dix-huitième siècle et celle des cours et on y cite, d'après un manuscrit trouvé dans la chapelle du château de la Motte Saint-Jean et qui aurait été \endu aux enchères le 25 avril 1813, les Mémoires d'un Goligny mort en 1686.
Ce n'est point dans ces Mémoires, mais dans le dialogue du début que se trouve cette étonnante formule : « Celui qui ne sait pas calculer les non-valeurs de la transgression des lois, n'entend rien à l'art du gouvernement. »
La raison de la publication de ces contes?
A moins, dit l'auteur, d'être privé de toute intelligence, je veux, qu'on y distingue la vérité, qu'on la sente quand elle est morale, qu'on la voie quand elle est historique.
M. Delwins. — Je vous mets au défi...
J'eus, hélas, la folie d'accepter, et voici le résultat du défi.
Hélas ! aussi, comme le dit l'épigraphe, dans cet ouvrage fâcheux beaucoup de choses incroyables sont vraies, et beaucoup plus qu'on croit vraies sont fausses. Musset avait choisi cette épigraphe antique; peut-être parce qu'elle contenait la critique même de son livre. En envoyant ce volume à Monmerqué, le 17 juin 1826, le même Musset le «suppliait de ne le prêter à personne « ; car ses contes sont presque un roman. Il a dû avouet-il, « pour plaire au public, donner à la vérité l'aspect de la fable ».
Ses deux derniers ouvrages sont anonymes.
Le premier a été composé en collaboration avec François Grille, qui fut son collègue au ministère de l'Intérieur, où il était chef de bureau « Des Sciences et des Beaux-Arts » ; il a paru, chez Roret en 1824, en deux volumes
et s'intitule : Sidle an Mémorial de Sainte- Hélène ou obsercations critiques, anecdotiqiies , inédites, pour servir de complément et de correctif à cet ouvrage. Orné du portrait de M. de L.-C. On y voit « un manuscrit inédit de Napoléon », des récits, des faits, des documents et une étude « sur les six derniers mois du gouvernement. impérial, et Texposé des causes qui contribuèrent à sa chute». «Nous ajouterons, disent les auteurs, en manière de préface, aux faits rappelés ou racontés par l'auteur du Mémorial, ceux qui ayant une liaison avec le sujet, les confirment ou les démentent et fixent conséquemment le degré de certitude auquel ils ont droit. » Les auteurs découvrent leur personnalité , en faisant l'éloge de M. de Montalivet dont ils étaient l'un et l'autre les obligés, et ils s'y montrent ardents bonapartistes.
Voilà qui n'était pas pour avancer beaucoup les affaires de Musset auprès du gouvernement de Louis XVIII.
L'autre ouvrage, qui parut, sans nom d'auteur, chez Brissot-Thivars, en 1829, a pour
titre : Nouveaux mémoires secrets, pour servir à riùsloire de notre temps. Barbier veut que Musset ait mis à contribution, pour les écrire, «les souvenirs à\\i\ déporté de 1820», aujourd'hui encore inédits, par M. de Cayrol. 11 était en relations avec lui, on a vendu, en 1883, cent quatorze lettres qu'il adressait à cet ancien sous-intendant militaire, député et éditeur de Voltaire. Elles sont remarquables, disent ceux qui les ont lues, par la vivacité des impressions, l'humour, le coloris, la netteté de style, la verve de plaisanteries gauloises et l'ironie. Quel qu'en soit l'auteur \ Musset en endossait la responsabilité, car pour la police, il n'y avait pas d'anonyme. Et c'était un brûlot contre la Restauration.
Il y a, dans ce livre, qu'on peut consulter utilement, et qui contient la part évidente des souvenirs d'un homme qui fut haut fonctionnaire d'un ministère et y a conservé des amis, des pages terribles sur les hommes en
1. -M. le baron de Boanaull veut bien niécrire qu'il a la preuve malérielle que ces 3Iémoires sont extraits de ceux de Cayrol.
place; sur le baron Capelle, sur M Syrieys, directeur des haras, qui employa à contresens le mot « conséquent » pour « considérable », — contre-sens aujourd'hui devenu courant, — et qui fut moqué pour cela ; sur M. Benoist, chef de division à l'intérieur, qui trouva le moyen, lorsque les préfets reçurent l'ordre d'avoir le portrait de l'Empereur, de faire donner la commande, à sa femme, que Demoustier prit pour l'Emilie de ses Lettres sur la Mythologie^ des cent trente porti^aits nécessaires, à raison de 3000 francs pièce; sur M. Franchet, le redoutable fonctionnaire de la police, ses amours, son mariage avec une fille naturelle du comte de Lauraguais, M'"' de Sainte-Luce, et ses rancunes ; sur tous les hommes en place, ministres, ambassadeurs, hauts fonctionnaires, avec, de-ci delà, des souvenirs rétrospectifs curieux.
Barbier a beau dire — et je tiens son dire pour vrai — Cayrol n'est pas le seul auteur des Nouveaux Mémoires secrets. A l'éloge de M. de Caux, à certains détails sur les officines de librairie, à des pages où il est question de
la Belgique, à ses tirades sur et contre le romantisme, on sent que l'œuvre est pour une bonne part de Victor de Musset. On le sent aussi à la façon de conter, à la manière de pousser la pointe, à Fironie leste, perfide et pénétrante.
Paul de Musset a tracé de son père ce portrait moral :
En peu de mots il racontait une anecdote avec une bonhomie qui déguisait beaucoup d'art. A table, au milieu de ses plus intimes amis, quand le vin et la bonne chère l'animaient, la gaieté lui montait à la tête et c'était alors un feu roulant de saillies et de boutades comiques ; mais dans le badinage comme dans les occasions sérieuses, s'il remarquait une apparence d'hostilité, sa langue devenait acérée... il ripostait d'une vigueur à emporter la pièce...
Ce Musset-là, on le retrouve tout entier dans la Correspondance historique et littéraire et les Mémoires secrets. Et, pour compléter par quelques touches, empruntées à un intime, une figure qu'on ne voit peut-être pas assez, au travers des pages de cette esquisse biographique, je citerai Grille :
Il était, dit-il, conteur, anecdotier et jamais il
n'était à bout de citations, de souvenirs, d'histoires; il était doux, gracieux, facile dans le cours de sa vie, tout à fait généreux, grand travailleur. Il jouait à toutes sortes de jeux, s'intéressait à tout, écoutait avec attention, répondait avec obligeance. Son salon était le rendez-vous des jeunes poètes ; on y faisait des charades, on y dansait, on y lisait des vers ; on y voyait souvent de fort jolies femmes : c'était une bonne maison...
Ce fui celle croù sortit Alfred de Musset.