II. On ne rencontre aujourd* but dans aucune contrée
un rassemblement d' animaux gigantesques
comparable à celui de Pikermi.
L'Attique a dû subir de grands changements dans sa configuration, depuis Tépoque où ont vécu les animaux dont les restes sont accumulés à Pikermi ^ Elle n'est aujourd'hui qu'un lambeau de terre montagneux, long de vingt lieues sur dix de large. Que ce lambeau ait passé pour le séjour des dieux, qu'il ait vu briller les plus beaux génies de l'antiquité, cela ne saurait surprendre; mais les Quadrupèdes nombreux et gigantesques des âges géologiques ont exigé de plus vastes espaces, et ils ont trop de ressemblance avec les espèces des déserts africains pour que leur existence ait été possible en Grèce dans des conditions analogues aux conditions actuelles. Sans doute, autrefois les régions que recouvrent les flots de TArchipel
^ Les faunes fossiles de Baltavar^du Léberon, d'Eppelsheim appartiennent à la même époque que celle de Pikermi, c'est-à-dire à 1 époque du miocène supérieur. Les découvertes de l'habile et infatigable explorateur du Cantal, M. Rames, ont fait connaître au Puy-Courny, près d'Aurillac, un gisement de même âge dont la position est très bien fixée par les coquilles du miocène moyen qu'on trouve dans la formation sous-jacente et par les plantes du pliocène inférieur qui ont été recueillies dans des cinérites volcaniques situées audessus des sables à ossements.
étaient des plaines sans limites qui unissaient l'Europe l 'Asie.
Il faut croire que les campagnes étaient, non seuli ment plus vastes, mais aussi plus riches que de nos jour.,. Les chaînes de marbre du Pentélique, de l'Hymette, du Laurium ne portent le plus souvent que d'humbles herbes bonnes à nourrir les abeilles ; il est probable que, dans les anciens temps, il y avait, au'delà de ces arides montagnes, des vallées d'une végétation luxuriante où de grasses prairies alternaient avec des bois magnifiques, car la fécondité du règne animal fait supposer nécessairement celle du règne végétal.
Les paysages étaient animés par les Mammifères les plus variés : ici des Rhinocéros à deux cornes et d'énormes Sangliers ; là des Singes gambadant parmi les rochers, ou des Carnassiers de la famille des Civettes, des Martres et des Chats guettant leur proie: les antres de marbre du Pentélique servaient d'habitation aux Hyènes; de même que lesCouaggas et les Zèbres d'Afrique, les Hipparions couraient en troupes immenses dans les plaines. Non moins rapides qu'eux et plus élégantes encore, les Antilopes composaient également de grandes bandes. Chaque troupeau d'espèce différente se reconnaissait à la forme des cornes; celles des Palœoreas se tournaient en spirale, comme chez le Canna du Cap. (fig. 24) ; celles desÂntidorcas se courbaient ainsi que les branches d'une lyre ; elles étaient longues et arquées chez les Palœoryx; sur d'autres
Antilopes, elles étaient pareilles aux cornes des Gazelles, et
sur les Tragocerus, elles simulaient la disposition propre
3i\ïK Chèvres ; le PaltBOtragus se distinguait par ses proportions grêles et sa tête étroite, dont les cornes étaient
posées sur les yeux. L' Helladotherium (fig. 2<j) et une Girafe voisine de la Girafe actuelle dominaient au milieu de ces Ruminants, L'Édenté aux doigts crochus que j'ai proposé d'appeler Ancylotherium était aussi une bête imposante; mais le plus majestueux de tous les animaux
était le Dinotberium ; combien il devait être beau à voir, lorsqu'il s'avançait escorté du Mastodonte à dents mamelonnées et du Mastodonte à dents tapiroîdes! On entendait les rugissements du terrible Macbairodm (fig. 26) à canines en forme de poignard. Bien d'autres espèces accompagnaient celles que je viens d'indiquer; à leurs
cris se mêlaient les chants des Oiseaux; dans le concert de tous ces êtres, il ne manquait que la voix de l'Homme.
Aucune région de la terre n'offre plus un tel spectacle. On va s'en convaincre en jetant un regard sur les faunes actuelles. En Amérique, près des forêts vierges où le règne végétal a tant de majesté, on aurait dû s'attendre à trouver l'apogée du règne animal ; cependant les Quadrupèdes y sont moins grands que sur l'ancien continent. Dans la Nouvelle-Hollande, ils sont encore plus petits. En Europe et dans le centre de l'Asie, resserrés entre la civilisation des pays tempérés et les glaces du Nord, ils se sont amoindris. C'est dans l'Inde et surtout en Afrique que vivent aujourd'hui les plus puissants Mammifères. Les voyageurs qui ont osé les contempler de près affirment que, sur plusieurs points, ils sont en nombre prodigieux. Ainsi Delegorgue, dans les récits de ses explorations en Afrique, décrit un lac où habitait une troupe de cent Hippopotames, et un espace, dont le diamètre n'avait que trois milles, où plus de six cents Eléphants s'étaient réunis. Il rencontra une fois trois ou quatre cents Cynhyènes, une autre fois des bandes de quatre à cinq cents Couaggas. Livingstone a écrit qu'on a souvent vu passer des troupes de plus de quarante mille Euchores. Il a fait plusieurs peintures du monde sauvage ; voici notam-
ment celle d'une descente de montagne : « Des cen-
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taines de Zèbres et de Buffles paissent au milieu des clairières; de nombreux Eléphants pâturent et ne paraissent mouvoir que leurs trompes. Je voudrais être à même de photographier ce tableau qui disparaîtra devant les armes à feu et s^eflFacera de la terre, avant que personne Tait contemplé. Tous les animaux sont d'une extrême confiance... Les Éléphants, arrêtés sous les arbres, s'éventent de leurs larges oreilles, comme si nous n'étions pas à deux cents mètres de Tendroit où ils setrouvent; de grands Sangliers huves(Potafnocbœrus) nous regardent avec surprise, et leur nombre est immense. La quantité d'animaux qui couvre la plaine tient du prodige; il me semble être à Tépoque où le Megaiberium paissait tranquillement au sein des forêts primitives. »
Si magnifiques que soient ces tableaux, la Grèce antique en offrit de plus majestueux encore. En effet, tandis que l'Afrique entière possède une seule espèce d'Eléphant, on a vu àPikermi deux espèces de Mastodontes qui représentent des types très diflFérents, et le Dinotherium, le plus gigantesque de tous les Quadrupèdes. L'Afrique n'a qu'une espèce de Girafe ; TAttique avait une Girafe, un animal plus haut qu'aucune des Antilopes vivantes, et XHelladotherium, moins élevé sur jambes que la Girafe, mais bien plus massif ; la nature actuelle n'a pas de Ruminant comparable à Y Helladotherium : le Chameau est beaucoup moins fort.
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Il n'y a en Afrique qu'un type de Rhinocéros, celui qui est caractérisé par des incisives rudimentaires, au lieu que Pikermi renferme à la fois des Rhinocéros du type africain, du type asiatique, et peut-être le genre voisin des Rhinocéros auquel on a donné le nom d'Âceroiherium. Le gros Pachyderme appelé Chalicotberium, que l'on croit avoir retrouvé en Grèce, n'a plus d'analogue vivant. Le crâne du Sanglier d'Erymanthe a un tiers de plus que celui du Sanglier ordinaire, et ce dernier, dit-on, surpasse le Phacochère et le Sanglier à masque de l'Afrique australe. L'Oryctérope, le plus grand Édenté de l'ancien continent, est un être chétif auprès de Y Ancylotherium , Enfin, un des Carnassiers de l'Attique l'emporte sur le Lion,, et un autre sur la Panthère.
Parce qu'on n'a pas découvert des animaux aquatiques tels que les Hippopotames, les Lamantins et les Crocodiles, si abondants en Afrique, on n'est pas en droit de nier leur existence en Grèce, à l'époque où vivaient les Mammifères dont j'ai décrit les restes; le dépôt de Pikermi a été le résultat d'une forqiation essentiellement terrestre; les limons qui renferment les ossements sont descendus de hauteurs où il ne pouvait y avoir des masses d'eau assez vastes pour être fréquentées par de puissants Vertébrés.
L'absence de Singes anthropomorphes ne prouve pas davantage que la faune de l'Europe orientale n'en comptait
point ; leGoiille, selon Du Chaillu, habite de silencieuses forêts où Ton ne rencontre guère d'autres Quadrupèdes. « Qui sait, dit ce voyageur, en parlant de la région des Mbondémos, si ce n'est pas le Gorille qui a chassé le Lion du pays où nous nous trouvons ! car ce roi des animaux, si répandu dans les autres contrées de l'Afrique, ne se montre jamais sur les domaines du Gorille. » '
Il y a donc eu dans TAttique plus d'espèces de grands Mammifères que sur aucun point du monde actuel. Quant au nombre des individus qui représentaient chaque espèce, je n'ai aucun moyen de le fixer, mais il n est point probable qu'il fût moindre que de nos jours. En effet, malgré la multitude des animaux observés dans plusieurs parties de l'Afrique, on n'y pourrait trouver sur un espace égal à celui où j'ai fait mes fouilles, une agglomération d'individus plus considérable. Cet espace avait trois cents pas de long sur soixante de large ; quoique mes excavations aient été entreprises sur une vaste échelle, ce que j'ai creusé est peu de chose, comparativement à l'ensemble des limons fossilifères. C'était un spectacle étrange que celui de la profusion et de l'enchevêtrement des os qu'un coup de mine bien réussi mettait quelquefois à découvert. Si je rappelle que j'ai rapporté 1900 morceaux d'Hipparions, plus de 700 de Rhinocéros, 500 de Tragocerus, etc., on comprendra que j'aie dû laisser sur place, lors de mon dernier voyage, les pièces communes dont l'exploitation retar-
dait la découverte des objets rares, de telle sorte que le nombre des débris qui ont passé sous mes yeux est encore bien supérieur à celui des échantillons de ma collection.
III. On 11' a pas trouve à Pikermi ce qu on peut appeler la petite faune.
L'harmonie de la nature veut que la faune complète d'une contrée renferme, outre les grands Quadrupèdes, des êtres de taille ou de force moindre ; à côté des Lions et des Eléphants, il y a des animaux plus petits qui vivent de leurs restes ou qui ont reçu, en compensation de leur faiblesse, des facultés au moyen desquelles ils parviennent là où les puissants Mammifères n'atteignent pas : leur ensemble constitue ce qu'on peut appeler la petite faune. On n'en a extrait en Grèce que de rares échantillons; je n'ai pas découvert les points où leurs cadavres se sont déposés, bien que j'aie suivi les couches de limon ossifère depuis leur origine sur le mont Pentélique jusqu'à la mer. Presque tous les débris d'Oiseaux de ma collection ont dû leur préservation à ce qu'ils étaient engagés dans les cavités des os et des crânes des grosses espèces ; je n'ai aperçu d'autres Reptiles que des Tortues de la taille des Tortues terrestres qui existent à
présent dans l'Attique, et une vertèbre semblable à celle d'un Varan d'un mètre et demi de long. Sauf le Prome- />*/& et une Martre plus forte que la Fouine de nos pays, on n'a pas signalé de petits Carnassiers. Un seul Rongeur a été recueilli, c'est un Porc-épic dont la dimension surpasse celle des Porc-épics vivants. On n'a vu aucune trace de Chauve-souris ou d'Insectivore. Bien que le Singe de Grèce ne soit pas d'une grande espèce, c'est encore un animal considérable, comparativement a beaucoup de Mammifères de nos campagnes.
Dans les gisements, tels que Simorre, Eppelsheim, les collines Siwalik, remarquables par l'accumulation des Quadrupèdes gigantesques, la petite faune manque également. La raison en est facile à comprendre ; des os lourds ne peuvent en général être rassemblés sur un étroit espace, sans qu'ils aient été entraînés par un courant d'eau, et le courant assez fort pour les transporter ne dépose guère de pièces légères, comme celles des Oiseaux, des Rongeurs, des Insectivores au même endroit où il laisse tomber les Mastodontes. 11 résulte de là que les gisements dont les débris offrent le spectacle le plus grandiose, donnent rarement une idée complète des anciennes faunes.
Au contraire, dans les calcaires palustres de Ronzon, près du Puy, qui ne contiennent pas les dépouilles de gros animaux, sauf YEntelodon et VÂcerotherium, on voit, à côté des restes de Mammifères, ceux d'Oiseaux.
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de Reptiles, de Poissons, d'Insectes, de Crustacés, de Mollusques, d'Infusoires, de plantes; ainsi toutes les catégories du monde organique semblent y avoir reçu rendez-vous pour nous apprendre Thistoire des générations des temps géologiques. On rencontre à peu près une semblable variété de formes à Montmartre, où nul Quadrupède, à part le Palœotberium magnum^ n'excède des dimensions moyennes.
Cependant il n'en est point toujours de même; à Sansan, Lartet a observé la superposition des couches qui renferment surtout les grands os et de celles qui recèlent principalement les petites pièces. Le catalogue de ces fossiles paraît indiquer que, pendant Tépoque tertiaire, le nombre total des espèces surpassait celui des espèces actuelles*.
Combien serait longue la liste des êtres qui vécurent à Pikermi, si," aux puissants Qliadrupèdes, on pouvait ajouter les membres qui constituaient \2i petite faune!
A Pendant l'époque tertiaire, les flores aussi bien que les faunes de l'Europe ont été plus riches que de nos jours. Bronn dit que Parschlug, en Styrie, a fourni à M. Unger, dans deux couches assez minces^ tant de plantes que toutes les forêts réunies de la même province en donneraient à peine un nombre égal. M. Gœppert à tiré cent trente espèces d'arbres et d'arbrisseaux à Schossnitz, près de Canth, en Silésie, pendant que la Silésie entière, sur sept cents milles carrés, n'en a que cent dix espèces. Les travaux de Heer ont montré que la flore et la faune entomologique d'Œningen surpassaient celles des temps actuels.
nonie qui régna entre les Mammifèr.
de l'ancienne Attique.
Qli'est-il résulté de la coexistence de tant de bêtes gigantesques qui avaient besoin d'une prodigieuse quantité d'aliments, et disposaient d'une grande force pour se défendre? Un antagonisme vital fut-i! nécessaire?
11 faut voir d'abord ce qui dut se passer pour les Herbivores (j'entends ici par Herbivores les Mammifères qui se nourrissent des produits de la végétation). De nos jours les animaux de même espèce se livrent de rudes assauts pour leurs amours : « Les mâles sauvages, dit Livingstone, n'obtiennent la possession des femelles qu'après avoir vaincu leurs rivaux. Il n'en est pas qui ne portent les cicatrices des blessures reçues dans le combat. » Ces luttes sont utiles, puisque ainsi ce sont les plus vigoureux sujets qui perpétuent les races ; mais, en dehors des batailles d'amour, les Herbivores ont peu de sujets de querelles : ceux d'espèces distinctes vivent en bonne intelligence. I.e Rhinocéros est celui dont le caractère passe pour le plus intraitable; pourtant Delegorgue assure qu'un étrange instinct le porte à attaquer uniquement l'Homme ou ses auxiliaires. Chevaux,
Chiens, Bœufs, et que, sauf dans les arènes où on l'excite, jamais il ne s'est baltu contre un Eléphant. « Souvent, ajoute-t-il, j'aperçus l'espèce Rhinocéros simus mêlée à des groupes d'Eléphants au milieu desquels elle semblait jouir de droits égaux, comme si elle eût appartenu à la même famille. »
Cette harmonie qui règne entre les Herbivores d'espèces différentes paraît tenir 'surtout au soin que l'Auteur de la nature a pris de diversifier leur mode d'alimentation. Or, s'il est permis d'attribuer aux êtres fossiles des habitudes analogues à celles des animaux qu'ils rappellent par leur dentition, on doit penser que le régime des Mammifères de Pikermi était aussi varié que celui des espèces actuelles. Par exemple, les Hipparionsontdes dents presque semblables à celles des Zèbres, des Dav^s, des Couaggas; j'en conclus qu'ils mangeaient comme eux l'herbe des prairies. Les Palœoryx, les Palctoreas, les Tragocerus et les Gaiella brevicornis ont à peu près la dentition des Gazelles vivantes^; il est donc probable que leurs troupes paissaient près des Hipparions, de même qu'aujourd'hui les Gazelles paissent a côté des Couaggas. \J Helladotherium avait le cou relativement court, et des dents se rapprochant de celles des Antilopes ; on peut donc supposer que ce gros Ruminant se nourrissait aussi d'herbages.
* Sauf la présence des colonnettes interlobaires.
Au contraire, la Girafe de l'Attique broutait sans doute, comme la Girafe actuelle, les feuilles tendres des arbres ; il devait en être ainsi du Palceotragus , dont les molaires ont des rapports avec celles des Girafes, et qui, à en juger par la forme de son occipital, avait un long cou : cette espèce, étant plus petite, choisissait nécessairement les arbres de moindre hauteur. Les Rhinocéros de Grèce avaient tout à fait là dentition des Rhinocéros d'Afrique, qui, au dire des voyageurs, s'arrangent pour leur nourriture de ce que bien d'autres Herbivores rejettent, et s'attaquent surtout aux buissons coriaces, si communs dans les pays secs et brûlants. Le Sanglier d' Érynmnthe était voisin des Sangliers qui de nos jours fouissent la terre pour déterrer les tubercules. Les Mastodontes devaient cueillir les fruits des arbres. Enfin les Singes pouvaient grimper sur les branches élevées pour croquer les fruits que la trompe des Mastodontes n'avait pas atteints. Ainsi, aucun trésor du règne végétal n'était perdu, et chaque tribu trouvait sa pâture sans avoir à envier le bien des tribus voisines.
En voyant rassemblés à Pikermi des Dinotberium et deux espèces de Mastodontes, on ne peut s'empêcher d'être frappé de la quantité d'aliments que ces bêtes gigantesques ont dû consommer. Mais il faut d'abord remarquer qu'elles ne devaient point rechercher les mêmes parties des végétaux, car leurs dents sont différentes; dans une des espèces, les molaires se rappro-
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chent de celles des Cochons; dans les autres espèces, elles tendent davantage vers la disposition des Tapirs. En outre, les Proboscidiens vivants ne causent pas des ravages aussi considérables que leur taille pourrait le faire croire. « Dans l'estimation, dit Livingstone, qu'on a faite de la quantité de nourriture nécessaire pour les grands animaux, on n'a pas apporté une attention suffisanté au genre d'aliments qu'ils choisissent. L'Eléphant, par exemple, est un mangeur des plus délicats... ; il affectionne les arbres qui contiennent beaucoup de matière saccharine, de mucilage et de gomme. On le voit secouer les palmyras pour en faire tomber les semences qu'il ramasse et qu'il mange une à une : ou bien on le trouve à côté du masuka ou d'autres arbres fruitiers dont il cueille patiemment les fruits, et toujours un à un. 11 se nourrit aussi des bulbes et des tubercules de certaines plantes qu'il déterre...; il cherche la qualité plutôt que la quantité des aliments. » Peut-être les Proboscidiens du vieux monde étaient aussi des mangeurs délicats recherchant la qualité plus que la quantité.
Passons à l'examen des Carnassiers. « Le Lion, a écrit Delegorgue, a une incontestable utilité ; depuis les sources du Touguéla ju3qu'au tropique du Capricorne, pas un Lion n'existe, et il est certain que les hordes de Gnous et de Couaggas, qui n'y sont que trop nombreuses, vont se multiplier dans une effrayante pro-
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portion. Je ne demande pas dix ans, et les peuples pasteurs n'y trouveront pas une pointe d'herbe pour leurs bestiaux. » Les Gazelles Euchores forment des bandes encore plus grandes que les Couaggas ; il paraît qu'à Tarrière-garde^ il y en a toujours qui, ne pouvant se procurer de nourriture, meurent, ou sont d'une maigreur extrême. Cela montre que, si les Carnassiers ne modéraient le développement des Herbivores, un grand nombre de ceux-ci périraient par la faim. 11 faut en outre considérer que tous les êtres étant destinés à la mort, il arrive un moment où ils sont exposés aux maladies ; alors, lents à courir, se trouvant sans défense, ils deviennent une facile victime pour les bêtes de carnage : une prompte mort leur épargne de longues souffrances.
Les Carnassiers, qui, on le voit, jouent dans l'économie de la nature un plus beau rôle qu'on ne le supposerait à première vue, servirent, dans les temps anciens, comme aujourd'hui, à tempérer ce que la fécondité des Herbivores avait d'excessif. Us ne furent pas assez nombreux pour transformer la Grèce en un théâtre de luttes, de déchirements universels; leur développement ne paraît pas avoir été en proportion de celui des Herbivores. 11 y avait à Pikermi deux Mustélidés, la Promepbitis et la Martre du Peniélique, chargés sans doute^ ainsi que le Putois et la Fouine de nos contrées, d'attaquer les Insectivores, les Rongeurs, les Oiseaux. On compte cinq
espèces de Félidés ; mais on en possède si peu de débris qu'une seule est suffisamment connue pour mériter un nom spécifique ; aucune n'était plus forte que les espèces viv2Lntes,sauf\eMachairodus; encore celui-ci les surpassait à peines; ses canines, armes terribles, étaient nécessaires pour entamer le cuir épais des Pachydermes. Je pense que les Félidés ne troublaient point la tranquilité des principaux Herbivores, tels que les Dinotherium et les Mastodontes; car Livingstone a écrit : « Les lions ne s'approchent jamais des Eléphants, si ce n'est des jeunes qu'ils déchirent quelquefois... Rarement le Lion attaque un animal parvenu au terme de sa croissance *. » Quant à la Panthère, « toute son adresse, selon Delegorgue, toute sa force musculaire échouent contre le Bœuf ^ » J'ai dit ailleurs qu'on pourrait appeler le Machairodus (fig. 26) le roi dés animaux tertiaires avec autant de raison qu'on nomme le Lion le roi des animaux actuels. Mais c'est un singulier monarque, celui qui est toujours isolé et que chacun redoute; il vaudrait mieux donner le nom de roi des Quadrupèdes modernes à celui que Livingstone appelle le noble Eléphant, et enlever le titre de roi des animaux tertiaires au féroce Machairodus,
^ Livingstone dit que la vue seule du Rhinocéros met le Lion en fuite ; au contraire Delegorgue prétend que le Lion attaque les Buffles et les plus grands Rhinocéros camus; mais il reconnaît qu'il s'adresse seulement aux jeunes Eléphants.
2 Delegorgue, Voyage dans l'Afrique australe, vol. I, p. 45.
pour le décerner au Dinotberium. Ce géant du vieux monde, à la fois puissant et pacifique, que nul n'avait
§ bO
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ai,
à craindre, que tous respectaient, était vraiment la personnification de la nature calme et majestueuse des temps géologiques.
Les autres Carnivores trouvés à Pikermi, le Simocyorr les Hyènes et Ylciitherium (fig. 27) ont dû être moin : sanguinaires que les Félidés; leurs prémolaires épaisseou leurs grosses tuberculeuses font supposer qu'ils s< nourissaient principalement de chairs mortes et d*05^ Comment douter de leur utilité? Grâce à ces enleveur: de cadavres, la terre a toujours gardé son mantea exempt de souillures. « L'Hyène, a-t-on dit, est a Lion ce que k Vautour est à l'Aigle, elle nettoie le^ restes de son festin ^ »
Ainsi, il n'y avait pas concurrence vitale, tout était harmonie, et Celui qui règle aujourd'hui la distribution des êtres vivants, la réglait de même-dans les âges passéf
1 C'est une chose admirable que la rapidité avec laquelle disparaissent 1< parties des cadavres qui pourraient vicier l'air. Il y a douze ans, comme j'a lais du Caire à Suez, je rencontrai dans le désert un Dromadaire qui se moi rait ; après trois jours, je repassai devant son corps ; les Hyènes et les Vautou n'y avaient laissé aucun lambeau de chair.