LES ENCHAINEMENTS DES MAMMIFÈRES
drupèdes du gypse de Paris, il dut éprouver de singuliers mouvement d'étonnement et de plaisir ; là où s'étend aujourd'hui notre grande ville, il pensait voir des lacs où se baignaient les Anoptotherium ; sur leurs rives bordées de palmiers, il apercevait des Palceotherium d'espèces et d'allures variées, s'entre-croisant avec les Chœropotamus, les Dichobune ; d'élégants Xiphodon et des Ampbimeryx couraient dans les plaines ; à côté d'eux, de plus petits animaux de différents ordres contribuaient à donner de la diversité aux paysages: c'étaient des Ecureuils, des Sarigues, des Chauves-souris et même des Quadrumanes. Quand MM.KaupetdeKlipstein remirentaujour àEppelsheim le gigantesque et étrange Dinotherium avec le Mastodonte au long menton, VHipparion, d'énormes Sangliers, le Machairodus à canines en forme de poignard, ils éprouvèrent une jouissance dont leurs écrits portent la vive empreinte.
J'ai compté parmi les meilleurs moments de ma vie les mois que j'ai passés dans le ravin de Pikermi à extraire les débris des Quadrupèdes qui ornaient autrefois les campagnes de la Grèce.
Après avoir fait des fouilles au pied du Pentélique, j'en ai entrepris aussi dans une montagne de la France, le mont Léberon. Là également j'ai passé de bons moments dans la solitude de la nature, retrouvant les créatures charmantes ou majestueuses qui animèrent nos contrées, alors que la voix de l'Homme n'en avait pas
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encore fait retentir les échos ; aussi bien qu'en Grèce, au milieu d'immenses troupeaux d'Hipparions, de Tragocères, de Gazelles, qui réalisaient dans le monde animal le type de la beauté, on voyait le Dinotherium et VHelladotberium, qui réalisaient Tidéal de la grandeur.
Je ne crois pas que mes impressions personnelles sur les magnificences du monde fossile soient bien différentes de celles qu'ont ressenties tant d'autres naturalistes qui ont, comme moi, ou mieux que moi, exploré les couches où sont enfouis les Mammifères tertiaires. Falconer et Lydekker au pied de l'Himalaya, l'abbé Croizet,M. Aymard, Bravard et M. Pomd en Auvergne, Lartet et Laurillard à Sansan, Marcel de Serres, de Christol et Paul Gervais à Montpellier, MM. Rûtimeyer et Cartier à Egerkingen, M. Fraas à Steinheim, M. Alphonse Milne Edwards à Saint-Gérand-le-Puy, M. Suess à Baltavar, M. Villanova à Concud, MM. Filhol et Javal dans le Quercy, M. Lemoine à Cernay, MM. Hayden, Marsh, Cope dans les Western Territories, et d'autres encore, qui ont eu l'occasion d'étudier les plus riches gisements de Mammifères, n'ont pas remué sans plaisir et sans admiration les dépouilles des êtres qui vécurent autrefois.
Des trésors de poésie sont enfouis dans Técorce de notre globe. Combien d'hommes qui ont soif du beau auraient de douces jouissances s'ils se mettaient à la recherche des sources mystérieuses de la \\^l Oivcsfew\
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s'en vont par des chemins où il cueilleront des fruits insipides et quelquefois amers qui seraient heureux en scrutant les merveilles de la nature ! A ces hommes, je dirai : Venez nous aider, notre science a de quoi charmer les âmes des artistes aussi bien que les âmes des philosophes.
En 1 853, au retour d'un voyage en Orient, je m'arrêtai dans la ville d'Athènes. Les Grecs d'aujourd'hui, avides de nouvelles comme au temps d'Alcibiade, s'entretenaient des animaux fossiles découverts en 1836, près du mont Pentélique.
Un chasseur vint à Athènes annoncer cette découverte. Un savant distingué de Munich, Andréas Wagner^ décrivit le premier les ossements de TAttique. Plus tard, un autre naturaliste de la même ville, M. Roth, entreprit en Grèce d'importantes recherches ; il s'unit avpc Andréas Wagner pour publier la description d'un grand nombre de fossiles. De leur côté, les Athéuieus ue
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négligèrent point les richesses géologiques qu'on venait de découvrir. Cherétis, directeur de la Pépinière royale d'Athènes, et M. Mitzopoulos, professeur d'histoire naturelle à l'Université, trouvèrent eux-mêmes de précieux débris.
M. le baron Forth-Rouen était alors ministre de France ; il eut la bonté de me conduire au gîte des ossements, près d*une ferme nommée Pikermi, au pied du mont Pentélique. Nous étions accompagnés de M. Amédée Damour, jeune Français qui s'est associé à mes divers travaux en Orient, et de M. Cherétis.
En étudiant Pikermi, je reconnus que les ossements fossiles avaient été déposés en couches par un ancien torrent, et comme les dépôts de ce genre peuvent couvrir de vastes étendues^ je pensai qu'il y avait tout lieu d'entreprendre des fouilles sur une grande échelle
(fig- 23).
Lorsque je revins en France, je rendis compte de mes observations : l'Académie des sciences voulut bien me charger, d'une mission dans l'Attique, et bientôt je repartis pour ce pays, accompagné de M. Gustave Huzar, membre de la Société géologique de France.
Ce qui distingue surtout la montagne du Pentélique, c'est l'élégance des formes, c'est aussi l'abondance des marbres précieux. Le Pentélique est un des principaux ornements de la plaine athénienne. Cette plaine est bornée à l'ouest par l'icarus et le Parnès, qui ont leurs cimes
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couronnées d'arbres verts, à Test par THymettc, dont les petites plantes fournissent aux abeilles un miel fameux depuis Tantiquité. Au centre, la ville d'Athènes se développe entre les collines des Muses, les monticules du Parthénon et du Lycabète. Enfin le fond du tableau est occupé par le Pentélique, qui figure un immense fronton.
Pour nous rendre à Pikermi, nous nous dirigeons au nord-est d'Athènes ; quand nous sommes à peu près à moitié chemin entre cette ville et Marathon, nous apercevons un torrent bordé de lauriers-roses qui descend du mont Pentélique. Nous le remontons, et bientôt nous apercevons des cahutes où habitent quatre ou cinq familles de bergers : voilà Pikermi ; c'est là que nous devons planter notre tente, installer le campement de nos ouvriers et de nos soldats.
Nos soldats, ah ! sur cette terre de Grèce que le ^énie antique avait rendue presque divine, pourquoi a-t-il fallu des soldats pour protéger un humble naturaliste contre les brigands ?Les brigands de la Grèce n'étaient pas d'ailleurs des voleurs vulgaires; ils ne vous pillaient pas, ils vous emmenaient dans la montagne, et ils écrivaient à Athènes que si, tel jour, contre tel rocher, on n'avait pas apporté une rançon (qui s'élevait quelquefois à plus de vingt-cinq mille francs), ils vous couperaient les oreilles ou vous tueraient.] 'ai été trois fois en Grèce; mon second voyage a coïncidé avec l'époque où le brigandage était dans sa
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plus grande activité; pourtant, nous en avons été quittes pour des coups de feu envoyés hors de portée.
Nos plus grands ennemis en réalité ne furent pas les brigands, ce furent les fièvres intermittentes. Presque chaque semaine, il fallait remplacer des ouvriers qui avaient été atteints par les fièvres.
La vue de ces pauvres gens qui étaient venus à mon service contracter des maladies, jetait quelque tristesse sur notre séjour. Nous ne trouvions pas constamment des richesses ; il y avait des semaines d'insuccès, de découragement. Mais, quand nous avions fait une belle découverte, quel bonheur! Pour la célébrer, je distribuais à mes compagnons du vîn résiné et du miel del'Hymette ; on allait abattre les branches d'un vieux pin, et l'on faisait rôtir un mouton entier, comme au temps d'Homère : c'est ce qu'on appeUe un mouton à la Paltharâ. Autour du foyer pétillant, bergers, soldats çt ouvriers se rassemblaient ; et, tandis que les uns dansaient, les autres, selon la mode albanaise, chantaient et marquaient la cadence en frappant dans leurs mains : nos petites fêtes ne manquaient pas de poésie. Je voudrais pouvoir persuader à mes amis d'aller à leur tour dresser leurs tentes sur les bords du ravin de Pikermi : le ciel de la Grèce est si doux, la brise qui vient de la plaine de Marathon apporte au voyageur de si nobles souvenirs ! Puis, dans les débris du monde géologique, il y a, on va le voir, une étrange majesté qui séduit et grandît l'âme.
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Je commençai par faire découvrir la couche des ossements sur une certaine étendue, afin d'en reconnaître la disposition. Lorsque ce travail fut achevé, quelle ne fut pas ma déception de voir le banc des fossiles s'amincir, puis disparaître ! Cependant mes études m'avaient donné la conviction que les accumulations d'ossements devaient se retrouver en plusieurs points sur la direction du courant qui les avait déposés : j'entrepris donc de nombreuses recherches aux environs, et bientôt je découvris un nouveau gisement. Les ouvriers n'étaient pas occupés depuis deux jours à le sonder, qu'un enfant m'apporta des ossements recueillis très près de là, au niveau des eaux du torrent. Ce fut une bonne fortune, et pour le pauvre enfant qui vit dans ses mains plus de pièces blanches qu'il n'en avait sans doute jamais contemplé, et pour moi, qui obtins ainsi de vrais trésors géologiques. On apercevait d'énormes ossements au fond même du ruisseau. Les ouvriers détournèrent le cours des eaux pour travailler en lieu sec. Tout alla bien, tant que le ciel conserva sa sérénité. Malheureusement un orage vint détruire notre œuvre; le ruisseau, changé en un torrent furieux, roulait des blocs de rochers, déracinait les arbres et les entraînait au loin ; l'aspect du ravin fut complètement modifié, et les eaux remplirent dès lors l'espace où nous trouvions le plus grand nombre d'ossements.
Malgré ces accidents, les fouilles exécutées à Pikermi donnèrent de très bons résultats, et je dois rendre jus-
tice au concours que j'ai trouvé dans les ouvriers placés sous ma direction. Pendant toute la durée des travaux, ces braves gens firent preuve d'une rare intelligence et d'un grand courage; ils savaient ménager leurs coups de pioche de manière à préserver les fossiles qu'ils découvraient, et aussitôt qu'une pièce d'un aspect insolite apparaissait dans la roche, leur attention redoublait, leur prudence devenait extrême. Ils parvenaient même à raccorder assez bien les fragments des ossements qu'ils avaient brisés. Enfin les plus habiles d'entre eux pouvaient dire les noms de nos espèces les plus communes. Au surplus, l'intelligence que j'ai rencontrée dans mes ouvriers se retrouve chez la plupart des Grecs : la perspicacité et la finesse sont un des traits particuliers du peuple hellénique. Dans les hameaux les plus pauvres, les plus retirés, on trouve des habitants qui, sous des habits grossiers, ont des manières aisées et quelque instruction : ils connaissent les antiquités et les particularités remarquables de leurs environs. Combien ai-je passé d'agréables soirées dans des cabanes plus misérables que nos dernières masures de France, apprenant de mes hôtes des détails curieux sur leur vie, leurs mœurs, les productions et les petites industries de leurs pays! Je comparais la vivacité de ces hommes avec Tindolence des populations parmi lesquelles j'avais vécu dans les contrées musulmanes. Je ne crois pas qu'aucun juge impartial hésite à reconnaître chez les Grecs modernes un peuple éminern-
ment spirituel et d'une aptitude singulière à tout ce qu'il voudrait entreprendre.