VIII. Quelle lumière V étude des formes intermédiaires
jette-t-elle sur la question de la transformation des êtres?
En signalant les transitions qui lient entre eux les animaux des diverses époques géologiques, j'ai cherché à ne pas mêler à l'exposé des faits les considérations théoriques. Pourtant ces considérations je ne peux les écarter toujours; la constatation de chaque intermédiaire entraîne forcément notre esprit vers la grande question du renouvellement des êtres.
Comment, en effet, échapper à cette question dont les savants se préoccupent aujourd'hui plus que jamais, en présence des découvertes d'espèces multipliées avec une rapidité prodigieuse? Qui peut sonder la science des fossiles, sans se troubler en apercevant des formes innombrables comme les âges du monde, et sans chercher dans leur dédale quelques traces de filiation qui révèlent l'unité, cachet des œuvres divines? La paléontologie positive, aussi bien que la paléontologie philosophique, est intéressée à savoir si les espèces ont été fixes ou ont subi avec le temps de lentes transformations : le jour où la seconde supposition serait acceptée, il faudrait modifier le système actuel de nomenclature.
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puisque persister à créer un nom particulier pour le moindre changement, ce serait dresser des catalogues d'espèces sans limites.
Il importe, avant d'aborder la question du renouvellement des espèces, de la distinguer de celle de la création originaire. Les naturalistes ne mettent pas la création en doute ; au contraire, ils apportent en sa faveur un argument puissant ; car, si loin qu'ils suivent le développement des existences dans les temps géologiques, ils entrevoient d'une part une continuité de plan qui atteste un artiste immuable, d'autre part des êtres dont le changement paraît la suprême loi : entre ces êtres indéfiniment mobiles, et celui qui les façonna, le contraste est trop grand pour qu'ils soient une émanation de sa substance. Mais, si l'on admet une création originaire, doit-on croire à des créations successives, en acceptant le mot création dans le sens rigoureux? 11 me semble que la plupart des philosophes chrétiens répondent négativement. C'est donc à tort qu'on voudrait opposer l'expression de créations successives à celle de transformations, comme s'il y avait un débat entre les idées religieuses et le panthéisme? 11 s'agit de savoir, non pas si Dieu a créé ou n'a pas créé, mais si les manifestations successives contenues en puissance dans sa création ont été des formations ou des transformations.
En second lieu, on doit noter que la question du renouvellement des espèces se pose aujourd'hui dans des
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conditions tout autres qu'il y a quarante ans. On a cru à l'origine qu'il y avait eu trois époques d'apparitions d'êtres organisés; a mesure que la science avança, on reconnut que ces époques étaient plus nombreuses; Alcide d'Orbigny en admit vingt-sept, et maintenant nul n'oserait fixer la multitude des moments où de nouvelles formes sont arrivées sur la terre. Si on passe en revue les terrains de tous les pays connus, en résumant les travaux dont ils ont été l'objet, et donnant pour chaque formation la liste des fossiles couche par couche, on constate que, partout où un géologue dissèque habilement la partie stratifiée de Técorce terrestre, il la voit se décomposer en une série de petites assises, caractérisées par la venue de quelque espèce. Par conséquent, le phénomène du renouvellement des formes n'est pas un phénomène rare, exceptionnel dans l'histoire du globe, mais continu.
Ce phénomène continu, comment se produisit-il ? Les espèces qui se sont succédé eurent-elles chacune une origine indépendante ? Ou bien sont-elles descendues les unes des autres, en subissant de lentes transformations? Je vais exposer ces deux hypothèses dans toute leur rigueur; car, avec des termes ambigus, on discute sans conclure :
Les partisans de l'hypothèse de la fixité des espèces doivent admettre que Dieu, pour faire apparaître des formes nouvelles, a organisé d'une manière plus ou
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moins instantanée des substances inertes ; par exemple, pour produire les Rhinocéros pachygnatbus qui ont existé en Grèce, les Rhinocéros leptorhinus, megarhinus venus plus tard, les Rhinocéros bicorne tt camus plus modernes encore, il a rassemble des éléments inorganisés : un peu d'oxygène, d'hydrogène, d'azote, de carbone, etc. ; ou bien il a vivifié des germes restés à Tétat latent depuis lorigine des choses; c'est ainsi que, tantôt un jour, tantôt un autre, il a constitué les espèces animales.
Les partisans de Thypothèse de la filiation des espèces raisonnent comme il suit: <(Nous ne comprenons pas ces Mammifères qui apparaissent subitement à l'état adulte avec leur pelage, leurs yeux, leurs oreilles, tous leurs organes, prêts à se nourrir, à se mouvoir, à aimer; nous les comprenons encore moins sortant d'un germe, et passant la période embryonnaire hors d'une matrice. Pourquoi Tinfinie sagesse aurait-elle détruit toutes les espèces qu'elle a formées * ? Les premiers êtres qu'elle a organisés lui ont servi à faire ceux qui ont suivi ; il lui a suffi de les modifier peu à peu très légèrement, pour amener la variété des formes qui se sont déroulées pendant les âges géologiques. »
En philosophie, les explications les plus simples sont
* Cela ne veut pas dire qu'on admet la transformation de toutes les espèces. Peut-être un grand nombre ont disparu sans en avoir engendré d'autres ; ainsi le Rhinocéros à narines cloisonnées s'est éteint, et aucune espèce actuelle ne peut être considérée comme le résultat de sa transformation.
Albert Gaudry, Ane. de nos anim. 1 1
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préférées, et, à ce titre, l'hypothèse des transformations est assurément la plus séduisante. Cependant, comme tout est également facile au Créateur du monde, on conçoit que les opinions des savants, qui se placent à un point de vue théorique, peuvent rester flottantes. C'est dans rétude des faits qu'il faut chercher une solution: si Ton découvre entre les êtres d'époques consécutives des liens intimes, je croirai à leur parenté et par conséquent à leurs transformations; si je n'aperçois pas ces liens, je continuerai à admettre que les espèces ne sont pas descendues les unes des autres^
Or, que m'apprend Texamen des restes fossiles?
1° H y a des genres de Mammifères qui n'ont les caractères d'aucun animal plus ancien qu'eux; tels sont le Singe de Saint-Gaudens, \t Dlnotherium et les Mastodontes miocènes, le Macrotherium, l'Hippopotame, le Sivatherium, Y Helladoiberium , le Paloplotherium de Coucy , le Corypbodon, ÏHyracoihetium, ItPalœonictis.eic. Si l'on commence à connaître des passages entre les Solipèdes et les Pachydermes, ou entré ceux-ci et les Ruminants, on ignore quel ordre se lie à ceux des Chéiroptères, des Edentés, des Cétacés, etc. De même, dans toutes les classes du règne animal, il y a des vides considérables, et, à diverses époques, on trouve certains êtres nettement séparés de ceux qui les ont précédés, de sorte que je ne sais dire quels furent leurs ancêtres-
2° On rencontre des formes de transition qui four-
nissent d'assez faibles arguments en faveur de la théorie de la filiation des espèces ; je veux parler de celles qui ne sont accusées que sur une partie des organes ; ainsi, THipparion a des membres semblables à ceux de VÀnchitherium, bien que ses molaires soient différentes; on ne peut donc supposer qu*il descend directement de YAnchitherium, De même/ quand le Palœoryx se confond par ses cornes ^wtcVOryx, mais s'en distingue par ses molaires, ou que le Paîceoreas avec ses cornes à'Oreas a une tout autre forme de crâne, on ne conclura pas que YOryx provient immédiatement du Palœoryx, ni VOrsas du Palceoreas. Il est seulement permis d'espérer qu'en découvrant de nouvelles espèces^ on apercevra d'insensibles dégradations qui montreront que X Anchitbermm se rattache à la même souche que VHipparionj le Palœoryx à la même souche que VOryx, le Palceoreas à la même souche que ÏOreas, Mais ces intermédiaires ne sont pas connus, et, jusqu'à ce qu'on les ait trouvés, on n'a pas le droit de proclamer une communauté d'origine.
3*^ D'autres intermédiaires semblent favoriser l'idée que des êtres attribués à des espèces, des genres, des familles ou des ordres distincts eurent les mêmes ancêtres. Mes observations et les tableaux où j'ai groupé des fossiles suivant leur âge géojogique, indiquent des liens entre un grand nombre d'animaux d'époques consécutives. Cependant, même dans ces tableaux, il y a des lacunes;
par exemple, j'en vois dans celui des Hyènes er V Ictitherium hipparionum et VHyœnictis grœca, dans et des Proboscidiens entre le Masiodon tuiicensis et Mastodon latidens, entre YElepbas planifrons et VEkpi prisais ; les espèces qui ressemblent le plus aux Afai don Ândium et americanus du terrain quaternaire ne so pas du terrain tertiaire supérieur, mais du terrain tertiaire moyen. Dans le tableau des Rhinocéridés, il y a un hiatus entre le Palceoiberhitn et VAnchithérium; entre le Rhinocéros Scbleiermacberi et les Rhinocéros à incisives rudimentaires ; le Rbinoceros sansaniensis , que je plac^ près de la nouvelle espèce, Rhinocéros aurelianensis , découverte par M. Nouel à Neuville, n*a pas sa fac^ occipitale pentangulaire ; les Rhinocéros qui se rappro — chent davantage de ces deux espèces du miocène nioyeri n'appartiennent pas au miocène supérieur, inais ce son't des espèces vivantes; les Rhinocéros qui se confondent presque avec le Rhinocéros pachygnatbus du miocène supérieur de Pikermi sont aussi des espèces actuelles - Dans le tableau des Suidés, je trouve des vides entr Y Hyracotherium et le Rbagaîberium, entre ce dernier Y Hyopotamus ; YHyopotamus, plus différent du Cbœr<^^^ poiamus éocène que YAnibracoiberiwn, paraît cependant avoir vécu plus tôt ; du moins on a rencontré ses restée dans le miocène inférieur, au lieu que Y Anibracoiberiut^^ n'est constaté avec certitude que dans le miocène moyen î je n'ai pas mentionné les Hippopotames, parce que je n^
savais à quel genre ancien les rattacher. Enfin, dans le ableau des Équidés, j'ai joint aux Hipparions les Equus, nalgré des différences assez notables.
Ainsi, il reste bien des lacunes entre les espèces d*éoques consécutives ; il en résulte qu'on ne peut encore lémontrer d'une manière positive que ces espèces sont leàendues les unes des autres. Mais les vides n'existent- 's pas dans nos connaissances plutôt que dans la série des êtres fossiles ? Quelques coups de pioche donnés aux pieds des Pyrénées, des monts Himalaya et du Pentélique, dans les sablières d'Eppelsheim ou aux Mauvaises Terres du Kébraska ont suffi déjà pour révéler entre des forces qui semblaient très distinctes des liens étroits. Combien ces liens seront plus serrés, alors que notre science sera sortie de son berceau! Paléontologistes d'un jour, nous balbutions à peine quelques mots de Thistoire du monde, et pourtant ce que nous savons indique de toute part des traits d'union. Peu à peu les découvertes conduisent à adopter la théorie de la filiation des espèces ; "^Us tendons vers elle, comme vers la source où nous déinêlerons le pourquoi de tant de ressemblances que nous apercevons entre les figures des vieux habitants de la terre.
On ne possède que les parties des animaux susceptibles de se conserver par la fossilisation, et, quand même 0^ aura appris que les os et les dents ont présenté des transitions d'espèce à espèce, il restera à montrer qu'il
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y a eu passage aussi pour la voix, les organes mous et les parties extérieures, telles que le pelage, la forme de la queue, des oreilles, etc. ; la paléontologie ne pourra donc à elle seule prouver définitivement que des espèces différentes sont descendues les unes des autres. Il faut cependant convenir que, si elle démontre les transitions ostéologiques, elle aura rendu la théorie de la filiation très probable. En effet, le squelette est la charpente de l'édifice ; les dispositions des muscles et des ligaments varient avec lui, puisqu'ils s'y insèrent; les mouvements du corps dépendent de sa forme ; il loge les parties essentielles du système nerveux et les organes des sens ; les moindres modifications des dents et des os des pattes influent sur le régime de nourriture et sur les mœurs. Si donc le squelette, regardé à juste titre comme fournissant les caractères les plus importants et les plus fixes, a présenté d'insensibles variations, les autres organes ont pu en subir aussi ^ Je ne puis entrer dans la discussion des arguments
^ On dit quelquefois aux paléontologistes : « Le Zèbre, le Couagga, le Daw, l'Ane et l'Hémione sont d'espèces différentes, et pourtant ils se ressembicnv tellement par les parties du squelette que, si vous les trouviez fossiles, vous supposeriez qu'ils dépendent de la même souche. » C'est là ce qu'on appelle une pétition de principe, car justement il s'agit de savoir si ces animaux ont toujours été d'espèces différentes, et si la longueur des oreilles, l* forme de la queue, la robe et la voix né sont pas des caractères qui ont varié avec le temps. Les travaux d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et ceux de M. Huxley ont mis en lumière les transitions qui existent entre les organes d'animaux vivants très distincts en apparence.
que les sciences étrangères à la paléontologie fournissent pour ou contre les transformations*. Je n'essayerai pas non plus de dire quelle a été leur limite ou de scruter les procédés par lesquels elles ont été opérées. La question de savoir s'il y a eu des transformations doit être
* Je réponds seulement aux deux objections les plus fréquemment adressées à ceux qui penchent vers la doctrine des transformations.
En premier lieu, on leur dit : « Suivant de savants observateurs, les modifications que les plantes et les animaux subissent de nos jours ne sont pas permanentes; donc il n'y a pas lieu de croire que, dans les temps géologiques, il y a eu des modifications permanentes. » 11 est facile de retourner ce raisonnement contre ses auteurs, en disant : « De nos jours, on ne voit pas des Mammifères apparaître faits de toutes pièces, donc il n'y a pas lieu de croire que, dans les temps géologiques, des Mammifères ont apparu faits de toutes pièces. » Certainement si on voulait conclure des temps présents aux temps passés, l'hypothèse des transformations serait moins improbable que celle des générations instatanées, car transportons par la pensée, au milieu des temps géologiques, les groupes que M. de Quatrefages a nommés races naturelles, nous aurons un extrême embarras pour les distinguer de ce qu'on appelle habituellement des espèces animales. Quant aux espèces végétales, les recherches de M. Naudin, de M. Alphonse de Candolle et d'autres botanistes éminents montrent combien il est difficile de les séparer des races et des variétés.
En second lieu, on remarque que le Mulet n'a pas une fécondité continue bien que ses parents soient très proches l'un de l'autre, et l'ouvrage de M. Godron sur V Espèce ci les Races dans les êtres organisés ne permet pas d'attribuer la formation de nouvelles espèces à des croisements entre des animaux dont les différences sont un peu notables. Mais je ne prétends pas que les formes intermédiaires soient le résultat de tels croisements. S'il en était ainsi, les règnes organiques présenteraient le spectacle d'une bigarrure universelle, et on ne comprendrait point comment les naturalistes se sont tous accordés à reconnaître les petits groupes nommés espèces (quel que scit d'ailleurs le sens qu'ils ont attaché à ce mot). J'admets volontiers que les accouplements entre les êtres de constitution différentes sont rares, ou du moins ne sont pas habituellement féconds ; ce n'est qu'à la longue et d'une iàçon insensible que les changements ont été opérés.
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résolue principalement par lexamen minutieux des être fossiles ; celle de savoir comment elles ont eu lieu ej très distincte. Lorsque Darwin a prétendu qu*ilyavait eu des transformations, il a répondu aux aspirations d'un grand nombre d'observateurs; mais, quand ce savant illustre a voulu expliquer de quelle manière les transformations avaient été produites, de graves objections lui ont été opposées par des Hommes très exercés dans l'étude de la nature.
Quel que soit le mode suivant lequel les animaux ont été renouvelés, ce qu'il y a de certain, c'est que nulle modification n'a été due au hasard. Mes recherches ont montré que, dans les temps géologiques, la Grèce ne fut pas un théâtre de luttes et de désordres ; tout y était disposé dans l'harmonie. Si nous reconnaissons que les êtres organisés ont été peu à peu transformés, nous les regarderons comme des substances plastiques qu'un artiste s'est plu à pétrir pendant le cours immense des âges, ici allongeant, là élargissant ou diminuant, ainsi que le statuaire, avec un morceau d'argile, produit mille formes, suivant l'impulsion de son génie. Mais, nous n'en douterons pas, l'artiste qui pétrissait était le Créateur lui-même, car chaque transformation a porté un reflet de sa beauté infinie.
DES LUMIERES aUE LA GEOLOGIE PEUT JETER
SUR QJJELQJJES POINTS
A coté des ruines des temps géologiques qui révèlent l'histoire du développement des êtres sans raison, l'Attique possède d'autres ruines où l'intelligence humaine a laissé de magnifiques traces. Certainement, ce n'est point par hasard que la civilisation grecque a pris essor dans cette petite contrée; tout se tient dans le monde, et rame de l'Homme elle-même subit, dans une certaine mesure, l'influence des milieux où elle se développe. En dehors du domaine métaphysique, plusieurs causes ont pu contribuer à former la nature spéciale du génie àthé-
nien, et je pense que, parmi ces causes, on doit citer les conditions que les événements géologiques ont préparées : j'essayerai de signaler quelques-uns des points sur lesquels leur étude me paraît jeter un peu de lumière.