VI. Sentiment esthétique et religieux
Les montagnes de la Grèce, qui fournirent aux artiste des matériaux précieux, présentèrent encore à leur imagination des types d'une admirable beauté : « Le^ rochers de l'Attique, a dit de Valon, offrent à Tœil une suite de lignes harmonieuses, colorées selon l'éloignement de teintes plus ou moins foncées. La nature semble avoir taillé avec amour ce pays qui devait être lebercea des arts. » Les soulèvements des temps géologiques or donné naissance à de nombreux monticules qui ont formé des piédestaux naturels pour asseoir les temples c'est ainsi que le Parthénon et les autres monuments de l'acropole d'Athènes sont construits sur un rocher à pi^ qui domine la ville ; les ruines de Rhamnus s'élèvent sur le rivage de la mer d'Eubée, et le temple de Sunium se dessine au sommet d'une haute falaise qui s'avance en pointe dans l'Archipel. Par leurs parois abruptes et irrégulières, les monticules contrastent avec la symétrie de^ colonnes doriques, ioniques ou corinthiennes qui 1^^ surmontent; par leur élévation, ils compensent le pe*-* de hauteur des temples grecs, qui semblent faire corp^ avec eux et en être le couronnement. Sans doute 1^
Madeleine de Paris serait plus imposante, si elle était située, comme le Parthénon, sur une colline de marbre hardiment taillée. On aurait pu à Paris produire un grand effet, si au lieu d'abaisser le sol sur lequel on a construit réglise Saint-Augustin, on eût profité de la hauteur des tranchées pour bâtir à leur sommet un temple qui, par son style comme par sa position, eût rappelé les temples grecs.
Les Athéniens n'ont pas seulement utilisé les mouvements du sol de leur ville pour placer les simulacres de la Divinité, mais encore, djt Pausanias, « ils ont élevé des statues aux dieux sur les montagnes qui les entourent, savoir : celle de Minerve sur le mont Pentélique, celle de Jupiter Hymettien sur le mont Hymette où se trouvent aussi les autels de Jupiter Ombrius et d'Apollon Proopsius ; il y a sur le Parnès une statue de bronze de Jupiter Parnéthien». De l'ancienne tribune aux harangues, on voit l'ensemble de ces montagnes qui encadrent la ville d'Athènes : les maisons sont dominées par le monticule de l'Acropole, renfermant le Parthénon avec tout ce que les Athéniens avaient de plus sacré ; près de là, il y a deux légères éminences, l'une où siégeait l'aréopage, l'autre que surmonte le temple de Thésée. Forcés par la nature des lieux d'avoir devant leurs regards les images des dieux et des héros, les citoyens devaient sentir se développer en eux un religieux patriotisme. Même aujourd'hui le voyageur ne monte pas les degrés
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de la tribune aux harangues d'où Ton découvre ce spectacle, sans que son cœur n'ait quelque battement pour la Grèce de Thémistocle et de Périclès ; c'est à cette tribune, en face d'un pareil tableau, que Démosthène devint orateur, et l'on indique à quelques pas de là le cachot où Socrate but la cigué, martyr de ses convictions philosophiques.
On s*étonne que le peuple de la terre que son génie entraînait davantage vers le spiritualisme ait été attaché si longtemps aux doctrines matérialistes, et ait consacré ces doctrines par la mort du divin maître de Platon. Ceci tient sans doute en partie à ce que la matière, en Orient, a dans ses apparences quelque chose de moins épais, et, pour ainsi dire, de plus éthéré que dans les régions du Nord. Nos campagnes ont une riche végétation: elles procurent à leurs habitants une vie confortable ; toutefois, jamais un peuple fin et spirituel comme le peuple athénien n'aurait imaginé d'en faire la demeure des dieux. La Grèce a un climat trop chaud, un sol trop aride pour donner aux hommes une douce existence ; mais, aux heures où le soleil monte ou s'abaisse, alors que les premiers plans trop dénudés sont voilés dans la pénombre, et que les montagnes de marbre se parent de mille couleurs, les Grecs ont pu croire qu'ils contemplaient des tableaux trop magnifiques pour des yeux mortels, et ils ont jugé leur contrée digne d'avoir été le séjour des dieux; ainsi la religion, comme le sentiment esthétique,
subit l'influence de la disposition physique du pays. Les chaînes imposantes de TOlympe furent réputées l'habitation de Jupiter. Apollon et les Muses furent placés sur THélicon et le Parnasse, deux montagnes qui s'élèvent au-dessus des plaine autant que la poésie nous élève au-dessus de la vie vulgaire; de leur sommet on embrasse Corinthe et son golfe, jeté entre le Péloponèse et l'Hellade : grâce, douceur, majesté, tout est réuni dans ce panorama. C'est au pied du Parnasse, dans les gorges sauvages de la Phocide, que les oracles étaient rendus ; j'ai vu les places où se tenaient les pythies de Delphes et de Trophonius * ; le sombre aspect de ces lieux devait inspirer le respect et préparer les hommes à se mettre en communication avec les dieux. Dans les fertiles champs d'Eleusis, on adora Cérês, déesse de l'agriculture ; et Minerve, personnification de la sagesse, régna dans la plaine d'Athènes dont tous les détails sont si merveilleusement ordonnés.
^ On a pensé qu'à Delphes des exhalaisons de gaz. sortaient de l'intérieur du sol et avaient la propriété de causer chez les pythies des désordres physiques et intellectuels. Je n'ai rien observé dans le lieu où était le trépied de la pythie qui indique des exhalaisons de ce genre, et je n'ai point entendu dire que les gens du pays aient connaissance de quelque chose de semblable.
Albert Gaudry, anc. de nos anim.
LEBERON
CONSIDERATIONS SUR LES MAMMIFERES Q.UI ONT VECU EN EUROPE A LA FIN DE l'ÉPOCIUE MIOCENE
Mes études sur Pikermi ont eu surtout pour résultat de mettre en relief les enchaînements des genres. Nous avons vu de nombreux traits d'union entre des formes qui avaient d'abord semblé distinctes : par exemple un Singe intermédiaire entre le Semnopithèque et le Macaque, un Carnassier intermédiaire entre THyène et la Civette, un Solipède intermédiaire entre Y Anchitherium et le Cheval, un Ruminant intermédiaire entre la Chèvre et les Antilopes, etc.
Les comparaisons que j*ai faites avec les fossiles d'autres gisements m'ont fourni des résultats analogues.
Quelques naturalistes m'ont répondu : « 11 est vrai ' que les découvertes paléontologiques révèlent certains enchaînements entre les êtres des temps passés, mais ceci peut résulter de ce que* Dieu a créé tour à tour les espèces, de manière à représenter un plan général de filiations restées à Tétat virtuel dans sa pensée. Pour établir que des Mammifères fossiles ont eu une commune origine, il ne suffit pas d'apercevoir des liens de familles et de genres, ou même de découvrir des espèces qui ont été très rapprochées. Il faut encore donner des preuves que les espèces fossiles ont été assez mobiles, assez plastiques pour passer les unes aux autres. »
Il y avait beaucoup de sagesse dans ces observations. J'ai résolu d'en faire mon profit et de travailler à apprendre si les espèces fossiles ont été fixes ou variables. Pour atteindre ce résultat, j'ai pensé qu'il fallait explorer un gisement riche en débris d'animaux à peu près semblables à ceux de Pikermi; car, en possédant un grand nombre d'os des mêmes espèces, je pourrais connaître si ces espèces ont été des entités immuables, ou bien si elles ont témoigné assez de plasticité pour faire supposer qu'elles sont descendues les unes des autres. C'est pourquoi j'ai cru que je compléterais utilement mes travaux sur Pikermi en entreprenant des fouilles dans le mont Léberon, près de Cucuron (Vaucluse); les recherches qui avaient été faites sur les fossiles de ce gisement par plusieurs savants, notamment par de Christol, Paul
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Gervais, Bravard, M. Pomel, M. Bayle et moi-même, me faisaient espérer que je retrouverais une partie des animaux de Pikermi.
Pendant que j'ai étudié la varftbilité des animaux de répoque miocène, j*ai eu l'occasion de faire quelques autres remarques sur les êtres de cette époque; il m*a semblé qu'il ne serait pas inutile de les soumettre à mes savants lecteurs. J'ai été ainsi amené, à composer ce chapitre dans lequel on trouvera réunis les sujets qui portent les titres suivants :
1. La fin de 1 époque miocène a été caractérisée par le grand développement des Herbivores.
il. Les Mammifères miocènes confirment la croyance que les types des êtres supérieurs ont été plus mobiles que ceux des êtres inférieurs.
III. L'étude des Mamniifères miocènes appuie l'hypothèse que les séparations des étages ou des sous-étages ont été surtout les résultats de déplacements des faunes.
IV. Sur les formes analogues des Mammifères qui ont précédé et suivi ceux du miocène supérieur.
V. Sur la distinction des races et des espèces de quelques Mammifères à la fin des temps miocènes.
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I. La fin de V époque miocène a été caractérisée par le grand développement des Herbivores,
Je suis loin d'avoir rencontré toutes les espèces de Quadrupèdes enfouies dans le mont Léberon; celles, notamment, qui appartiennent à ce qu'on peut appeler la petite faune, sont encore inconnues. Néanmoins, les pièces déjà recueillies permettent de se faire quelque idée des anciens Mammifères de la Provence.
Le Dinotberium était escorté par un énorme Sanglier, deux espèces de Rhinocéros et V Helladotherium, le plus majestueux des Ruminants qui ont habité TEurope, Les campagnes étaient couvertes de troupeaux d'Hipparions et de Gazelles à cornes en forme de lyre. A côté d'eux se tenaient les Tragocères, auxquels leurs cornes pouvaient donner de loin un aspect de Chèvres, mais qui, vus de près, offraient les traits caractéristiques des Antilopes. Us avaient pour compagnon le Cervus Matheronis. Une immense Tortue et d'autres plus petites se traînaient à côté de ces rapides coureurs. Peu de Carnassiers devaient troubler les paisibles Herbivores; on n'a trouvé que de rares débris deMachairodus, d'Hycena etd'Ictitberium.
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mais elle était belle aussi quand tous tes^ètres^-^bssiles dans le Léberon étaient en vie, alors que les versants des collines étaient animés par de nombreux troupeaux, et que, pour nourrir tant de Quadrupèdes, les vallées enfantaient une ample végétation.
Le tableau que je viens d*esquisser nous transporte vers la fin des temps miocènes, c'est-à-dire au moment où le règne végétal a eu son apogée. La liste qui suit montre que les Quadrupèdes du Léberon doivent avoir été contemporains de ceux de Pikermi en Grèce, de Baltavar en Hongrie et de Concud en Espagne.
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Linspection de la liste précédente suifit pour faire ressortir le grand développement des Herbivores ; ce développement mérite notre attention, car il est le trait le plus caractéristique delà fin des temps miocènes.
11 n'y a pas fort longtemps (géologiquement parlant) que les Herbivores se sont multipliés dans nos pays. Pendant que le calcaire grossier et le gypse de Paris se déposaient, les Pachydermes dominaient encore : les Lophiodorifles Chœropotamus, les Hyracotherium devaient être omnivores comme les Cochons et les Tapirs actuels; les Palœotherinm et les Ancbilopbtis avaient sans doute le régime des Damans qui vivent de feuillages, ou des Rhinocéros qui dévorent les buissons coriaces. Les Anoplotberium pouvaient avoir une nourriture intermédiaire entre celle des Palœotherium et celle des Chœropotamus, Les animaux les plus herbivores étaient les Xiphodon, les Dicbodon, les Amphimeryx; ils étaient si voisins des Pachydermes que plusieurs naturalistes les rangent dans le même ordre. M. de Saporta a montré que l'étude des végétaux confirme les données fournies par Texamen des animaux; lors de la formation du gypse d'Aix, les plantes herbacées étaient rares.
A répoquedu miocène inférieurs les Gelocus avaient
1 Dans le Nébraska, les Ruminants du miocène inférieur sont plus nombreux et plus variés qu'en Europe; mais, si l'on réfléchit que, pendant les temps secondaires et éocènes, la mer couvrait une grande partie de l'Europe, tandis qu'il y avait en Amérique d'immenses espaces exondés
beaucoup de ressemblance avec les Xiphodon, mais lei molaires supérieures sans mamelon interne, et lei métatarsiens principaux soudés vers l'âge adulte, annc çaient la prochaine arrivée des Ruminants ordinaire En effet, bientôt après sont venus les Dremotberium do les canons principaux sont soudés comme chez l Ruminants actuels; leurs métatarsiens latéraux soi encore imparfaitement unis.
A répoque du miocène moyen, la plupart des Ruminants eurent leurs métatarsiens latéraux fortement soudés; ils se montrèrent plus grands et plus nombreux que ceux de l'âge précédent; toutefois ils étaient peu variés et n'atteignaient pas les dimensions qu'ils ont eues plus tard. Les Antilopes avaient des cornes uniformes; les bois des Cerfs étaient simplement fourchus comme ceux de nos Cerfs élaphes, avant leur seconde mue. Il n'y avait point de vrais Equidés/ mais des Ancbiterium dont les molaires très basses semblent avoir été destinées à écraser des feuillages et des bourgeons; leurs dents auraient été bientôt usées si elles eussent habituellement moulu des herbes aussi chargées de silice que les graminées.
C'est seulement à l'époque du miocène supérieur
depuis un temps très ancien, on sera porté à penser que les flores et les faunes terrestres de nos pays ont été moins avancées dans leur évolution que celles de l'Amérique; géologiquement parlant, le nouveau continent devrait sans doute être appelé l'ancien continent.