‹ Les ancêtres de nos animaux dans les temps géologiquesChapitre 27 sur 34 · D ORBIGNY · texte numérisé non relu

D ORBIGNY

tologie, on ne lui avait pas remis de '2Dttectîûns-4e''paléontologie à administrer. Un professeur de psychologie peut se passer d'objets matériels ; mais un professeur d'histoire naturelle qui n'a pas de collections des êtres dont il doit s'occuper est dans un singulier embarras.

Alcide d'Orbigny était né le 6 septembre 1802, près de La Rochelle ; dans son enfance, il fut bercé par le bruit des flots ; le grandiose voisinage de TOcéari lui inspira un amour qui domina toute son existence, Tamour de Tinconnu. Pour le satisfaire, il se fit voyageur. Le commencement de sa carrière fut consacré à de longues explorations dans l'Amérique du Sud. Dans aucune partie du monde, les montagmes, les plaines, les fleuves, les forêts ne sont plus largement dessinés. En présence des grandes scènes de la nature, d'Orbigny sentit son esprit s'élever ; à son retour dans notre pays, les horizons lui semblèrent rétrécis. Habitué sur un sol vierge à des découvertes journalières, il ne vit plus assez de nouveautés parmi les animaux et les plantes ; il devint paléontologiste : suivre les êtres à travers les espaces ou les suivre à travers les temps, c'est à peu près la même chose.

C'est en 1826 qu'Alcide d'Orbigny entreprit l'exploration de l'Amérique méridionale. Il était alors âgé de vingt-quatre ans.

Déjà il avait fait ses preuves devant le monde savant. Fils d'un chirurgien de la marine royale qui cultivait, les sciences avec distinction, il fut de bonne heure initié

à l'histoire naturelle. Elevé sur le bord de la mer, il passa son enfance à étudier les productions marines. A vingt et un ans, il présentait à l'Académie des sciences un ouvrage sur les Foraminifères. Dans le rapport que Geoffroy Saint-Hilaire et Latreille firent sur ce travail, on lit ces mots : « L'ordre des Foraminifères est une création de M. d'Orbigny. »

Bientôt après, il partit pour l'Amérique du Sud, chargé d'une mission d'histoire naturelle. 11 toucha le Brésil, alla à Buenos Aires et à Montevideo, remonta le Parana, visita la Patagonie, doubla le cap Horn, débarqua au Chili, explora le Pérou et surtout la Bolivie.

Après un voyage de près de huit années, il revint en France, rapportant plus de quatre mille espèces d'Insectes, plus de cent cinquante espèces de Crustacés, autant d'espèces de Poissons, plus de cent espèces de Reptiles, plus de six cents espèces de Coquilles, etc. 11 décrivit un nombre immense d'êtres nouveaux.

Là ne se borna point sa tâche : pour connaître les animaux, il ne suffit pas d'étudier leurs caractères extérieurs ou anatomiques, il faut assister à leur vie, surprendre leurs mœurs, découvrir leur instinct, ce rayon de lumière intellectuelle que l'Auteur de la nature a distribué aux créatures les plus humbles. On doit aussi considérer les êtres dans leurs rapports avec les milieux où ils sont placés. Le monde matériel est en effet un antagonisme des forces animales, végétales et miné-

d'orbigny 241

raies : si les animaux agissent sur le règne végétal et le règne minéral, ces deux régnes à leur tour exercent sur les êtres doués de sensibilité une puissante action. Dans une contrée comme l'Amérique du Sud, où THomme a très peu modifié la nature, on apprécie plus sûrement que dans les pays civilisés les influences réciproques des divers milieux. On y étudie facilement les rapports de la distribution des êtres avec la latitude et l'élévation du sol, car auprès du bord de la mer on rencontre des montagnes dont les sommets dépassent 7000 mètres ; de la zone tempérée froide, on passe à la zone chaude et à la zone torride. Le nouveau monde est un magnifique théâtre pour un naturaliste: on y peut embrasser une grande partie des merveilles de la création, les comparer entre elles, saisir comment les moindres détails contribuent à l'harmonie de l'univers. D'Orbigny a décrit avec amour la nature américaine. Alex, de Humboldt néglige souvent les détails, il exprime de grandes idées sous une forme concise. D'Orbigny raconte plus longuement ce qu'il a vu ; s'il trouve une plante, un animal nouveau, il les contemple sous toutes les faces. Ses descriptions de la vie intime chez les peuplades américaines, les récits de ses courses au milieu des forêts vierges ou sur des fleuves inconnus présentent un charme inexprimable. Ses observations géologiques sont particulièrement intéressantes ; dans ses expéditions, toujours on le voit une main armée d'un fusil pour se défendre

Albert Gaudry, Ane. de nos anim. l6

contre les sauvages et les jaguars, l'autre main armée d'un marteau pour déterrer les richesses du monde minéral. Il prévoit le rôle qui lui est destiné, il se prépare à devenir un des principaux promoteurs de la paléontologie.

Les résultats de son voyage furent publiés dans un ouvrage qui, à lui seul, aurait pu absorber une vie entière. Le Voyage dans l'Amérique méridionale restera sans doute comme un des principaux monuments de la science du xix" siècle. « Cet immense ouvrage, a dit Élie de Beaumont, présente dans son cadre presque encyclopédique une des monographies les plus étendues qu'on ait données d'aucune région de la terre. » Dans cette publication, d'Orbigny a embrassé des sujets très divers.

Avant son voyage, on possédait si peu de renseignements sur les habitants du nouveau monde, que Georges Cuvier les regarda comme trop peu connus pour les faire entrer dans sa classification des races humaines. Alex, de Humboldt avait vu seulement les peuples qui habitent le nord de l'Amérique méridionale ; Azara avait observé plusieurs peuples du sud, mais il n'avait pas approfondi leurs langages et leurs traits physiologiques. Dans V Homme américain, d'Orbigny a embrassé Tétude d'une grande partie des habitants du nouveau monde, discuté tous les caractères des diverses nations, soit au point de vue physique, so\t au pomVà^ vm^ revotai, étudié

d'orbigny 243

leurs langages, suivi leurs changements, leurs migrations ; j'ai entendu dire à un savant très compétent en anthropologie, M. Hamy, que V Homme américain était un des plus remarquables travaux qui aient été publiés sur les races humaines.

Lorsque d'Orbigny eut organisé la publication de son voyage en Amérique, il se voua tout entier à la paléontologie. Il s'appliqua principalement aux animaux inférieurs. Cuvier en France, Hermann de Meyer en Allemagne, Richard Owen en Angleterre, Agassiz en Suisse, avaient beaucoup éclairé l'étude des êtres supérieurs. Ces derniers animaux, par leur taille et la complication de leurs organes, sont aux yeux des zoologistes les plus intéressants, mais ils sont les moins utiles aux géologues parce qu'ils sont les plus rares. Il y a quelques années, on a calculé le nombre des animaux fossiles, et, sur vingt-quatre mille, on a reconnu que dixhuit mille, c'est-à-dire les trois quarts, appartenaient aux animaux de dernier ordre (les Mollusques et les Rayonnes.)

Aucune collection paléontologique spéciale aux êtres inférieurs n'existait encore en France, lorsque d'Orbigny commença ses travaux sur les fossiles ; il résolut d'en fonder une, et le succès couronna largement ses efforts. On doit s'étonner qu'un, seul homme, réduit à des ressources modestes, ait pu réunir tant de richesses scientifiques. Cette collection n'a pas été dispersée, et une loi

Ta conservée à la France. Le nombre des échantillons s'élève à plus de cent mille.

Aussitôt que d'Orbigny fut à la tète d'une collection, il fonda une publication véritablement nationale, la Paléontologie française, appelée à renfermer l'étude de tous les animaux inférieurs fossiles dans notre pays. Cette grande entreprise a été soutenue en Angleterre : deux fois la Société géologique de Londres a décerné le prix Wollaston h la Paléontologie française. Cet ouvrage, composé de seize volumes, renferme plus de trois mille espèces fossiles décrites et représentées par des dessins minutieusement exécutés. Faire connaître une multitude si grande des anciens habitants du globe, rassembler tant de débris enfouis dans les entrailles de la terre, n'est-ce pas en quelque sorte créer? D'après le dépouillement que nous avons fait des divers ouvrages de d'Orbigny, le nombre des espèces fossiles que ce naturaliste a le premier signalées dépasse deux mille cinq cents. De telles études ont une importance capitale.

Plus nos connaissances sur les espèces animales se multiplient, mieux nous comprenons les grandes lois qui les régissent. On avait depuis longtemps posé cet axiome : La nature ne fait pas de saut, c'est-à-dire les êtres se lient les uns aux autres par des passages insensibles. Cependant, lorsque Ton considérait avec attention la série animale, on voyait de distance en distance des lacunes. Les découvertes des amm-^wY. fossiles viennent

d'orbigny 245

rétablir les anneaux qui manquaient dans la grande chaîne des êtres.

La Paléontologk française donna dans tous nos départements une puissante impulsion à l'étude des fossiles. L'auteur de cet important ouvrage avait Thabitude, lorsqu'une personne lui envoyait des espèces nouvelles, de lui dédier Tune de ces espèces. On était heureux de voir perpétuer son nom par celui de quelque produit de la nature ; puis il se mêlait à ce sentiment de vanité innocente le noble désir de contribuer aux progrès de la science ; chacun voulait ajouter quelques rayons à la. lumière qui se répandait sur le vieux monde. On cherchait avec empressement de nouveaux fossiles, animé de l'espérance que les découvertes seraient consignées dans la Paléontologie et entreraient ainsi dans le domaine de la science.

Il serait à désirer qu'on fondât en France une association paléontologique semblable à celles que les Anglais, les Allemands, les Suisses ont établies chez eux ; ces associations, destinées à faire connaître les fossiles spéciaux à chaque pays , donnent les plus heureux résultats; à moins de former une pareille association, nous parviendrons difficilement à décrire toutes les plantes et les animaux qui ont anciennement peuplé la France.

Même dans ses plus minutieux travaux de description, d'Orbigny intercala des résumés où il reprenait les détails

pour en tirer des lois générales : son regard semblait avoir besoin de vastes horizons.

L'immense cadre de la Paléontologie française parut trop étroit à d'Orbigny ; il essaya de décrire tous les Mollusques et tous les Rayonnes fossiles, ceux de Tétranger aussi bien que ceux de la France : il fonda la Paléontologie universelle. Voulant aussi considérer à la fois les animaux de l'époque actuelle et des temps passés, il commença l'Histoire des Mollusques vivants et fossiles. Ces entreprises étaient chimériques ; les facultés de tout homme sont bornées.

Forcé de renoncer à décrire tous les Mollusques et tous les Rayonnes fossiles connus dans le monde, d'Orbigny voulut du moins en former le catalogue systématique. Ce catalogue, publié sous le nom de Prodrome de paléontologie, occupe trois volumes ; il renferme plus de dix-huit mille espèces, classées suivant les périodes géologiques. Ce fut une œuvre immense. U faut être un profond naturaliste pour négliger les caractères secondaires qui constituent la variété, et s'attacher aux caractères fixes qui limitent l'espèce. Pour savoir si un échantillon a déjà été décrit, pour se reconnaître parmi les divers noms qu'une seule espèce a souvent reçus, on doit consulter de vastes ouvrages, d'innorribrables brochures. La nomenclature est un labyrinthe où beaucoup d'auteurs se sont égarés. Cette étude rapporte peu d'honneur, et on ne peut s'y adouuex ?>2it\% bxviler d'un amour

d'orbigny 247

très pur pour la science. Cependant elle est la base indispensable de toutes les théories sérieuses sur le développement des êtres. On va voir quel parti d'Orbigny en a tiré pour Thistoire des animaux fossiles.

La plupart des géologues partagent au moins en cinq périodes l'histoire du monde; quelques-uns subdivisent ces périodes. D*Orbigny a compté vingt-sept époques depuis le jour où la vie aurait commencé dans le monde; la durée de ces époques aurait correspondu à la formation d'autant d'étages qui seraient superposés les uns aux autres, et renfermeraient chacun des groupes d'êtres spéciaux.

D'Orbigny a composé le Cours de paléontologie élé" mentaire pour démontrer l'existence de ces vingt-sept étages : il a donné une description minutieuse de chacun d'eux; il a cherché à prouver qu'ils sont indépendants les uns des autres, et assuré qu'un très petit nombre d'animaux fossiles passent d'un étage dans un autre. Comme cette opinion est fondée sur la comparaison de plus de dix-huit mille fossiles, elle ne laisse pas d'avoir une grande valeur : le naturaliste discute sur des chiffres ; il y a peu de chose à répondre à de tels arguments.

Non seulement d'Orbigny admit un très grand nom: bre d'étages, mais encore il supposa que cts étages étaient les mêmes dans tout le monde. « Les étages, dit-il, que nous avons adoptés sont l'expression des divisions que la nature a tracées à grands traits sur le globe entier. »

Page 1