PRIMAIRE
Jusqu'à présent, la méthode que l'on a suivie pour découvrir l'âge des terrains a été surtout empirique. On a cru observer que les couches de même âge renfermaient les mêmes espèces ; alors on a dressé des catalogues des espèces les plus communes de chaque étage. Lorsqu'on veut savoir l'âge d'un terrain, on fait la liste de ses fossiles et on la compare avec les diverses listes d'espèces caractéristiques. Soit une couche x à déterminer; je vois que ses fossiles sont semblables à ceux qu'on a déjà cités dans l'étage corallien, j'en conclus que cette couche est de l'étage corallien.
Assurément, cette méthode est souvent excellente, et, autant que possible, il faut s'en servir. Mais elle est d'un emploi très difficile, car les espèces se comptent par milliers ; l'obligation de les connaître est un obstacle qui éloigne de notre science beaucoup de bons esprits. Ajoutons que souvent on ne rencontre que des espèces nouvelles, de sorte que, malgré la connaissance de
longues listes de fossiles, on se trouve dans un grand embarras.
Alors il faut chercher s'il n'y a pas quelque méthode rationnelle pour fixer l'âge des fossiles, et ceci conduit forcément les paléontologistes à examiner la doctrine de l'évolution. Plusieurs personnes pensent que la discussion de cette doctrine a seulement un intérêt philosophique : je ne le crois pas ; il me semble que nulle question n'importe davantage à la géologie pratique. En effet, si l'on désespère de découvrir un plan dans Tensemble de la création, si l'on ne suppose pas que l'histoire du monde organique est l'histoire d'une évolution où tout se lie, où l'être d'aujourd'hui descend de l'être d'hier et sera • le propagateur de l'être de demain, on n'a pas de raisons pour s'attendre à trouver telle ou telle forme dans un terrain plutôt que dans un autre. Mais il n'en est pas de même si les espèces des différentes époques se sont enchaînées et ont été solidaires les unes des autres. Je vais en citer un exemple :
Les stratigraphes qui ont étudié les terrains tertiaires lacustres du centre de la France n'ont pu encore observer très nettement les relations du calcaire de Ronzon, auprès du Puy-en-Velay, et d'un terrain situé dans r Allier, près de Saint-Gérand-le-Puy, où l'on rencontre des Ruminants appelés Dremoiberium et Ampbitragulus. Si l'on me demandait Tâge de la formation de Ronzon, je serais, au premier abord, embanassè \)OV5iX \fe.^Q.w\\^,
quoiqu'un savant géologue du Puy, M. Aymard, ait découvert de nombreux fossiles dans cette localité ; car ces fossiles sont presque tous d'espèces particulières. Mais, comme je crois à l'évolution des êtres, je procède de la manière qui suit : Je regarde à quel degré d évolution paraissent avoir été les animaux de Ronzon ; M. Aymard m'a fait voir que les Ruminants de ce gisement ont aux pattes de derrière quatre métatarsiens : deux latéraux, qui sont rudimentaires, et deux médians, qui sont grands et portent des doigts ; ces os médians, libres dans la jeunesse, se soudaient lorsque les individus avançaient en âge ; toutefois cette soudure était assez incomplète pour qu'on puisse toujours bien constater la présence des deux os. Or, on connaît l'âge des animaux fossilisés dans la pierre à plâtre de Paris (éocène supérieur) ; on sait aussi que ceux de ces animaux que l'on a trouvés jusqu'à présent ont leurs métatarsiens séparés. D'autre part, dans Tépoque actuelle, et déjà à l'époque du miocène moyen, représentée par la faune de Sansan, plusieurs des Ruminants » ont leurs deux métatarsiens médians intimement soudés. Puisque les Ruminants de Ronzon présentent, pour la soudure de leurs os, un
A Certains Ruminants, tels que l'HyœmoscbuSf ont conservé jusqu'à l'époque actuelle des caractères du type Pachyderm e; dans toutes les époques géologiques, on rencontre de semblables exemples de génies dont la longévité a été très grande. Pour juger l'âge d'une faune, il faut considérer son ensemble et ne pas s'attacher seulement à quelques formes isolées. -
degré d'évolution intermédiaire entre les animaux de réocène supérieur elles animaux du miocène moyen, je suppose qu'ils sont aussi d'un âge intermédiaire : ils seraient donc du miocène inférieur.
Si, maintenant, je regardelesRuminants des environsde Saint-Gérand, je vois que leurs deux grands métatarsiens sont complètement réunis ; ils révèlent donc un degré d'évolution de plus que les Ruminants de Ronzon, et je SUIS porté à croire qu'ils sont d'une époque un peu plus rapprochée de la nôtre. Mais je constate que leurs deux petits métatarsiens latéraux sont imparfaitement soudés; comme ces os sont intimement soudés (dans leur partie supérieure) chez la plupart des Ruminants actuels et même chez plusieurs du miocène moyen, je suis disposé à conclure que les fossiles du gisement de Saint-Gérand sont d'une date géologique plus ancienne. Ainsi il paraîti'ait probable que ce gisement, tout en étant un peu supérieur à celui de Ronzon, appartient encore à Tétage miocène inférieur. Après avoir regardé les pattes des Ruminants,' il me faudrait examiner les autres parties de leur squelette ; je devrais faire de semblables recherches sur les différents animaux, et, si elles fournissaient plusieurs remarques analogues aux précédentes, je parviendrais à fixer avec exactitude l'âge du gisement.
Comme on le voit, l'étude de l'évolution pourrait offrir des secours pour la déterminatlou des. ccvwOtv^^ ô.^\^
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terre. Ces secours sont encore faibles ; car non seulement l'histoire de révolution des êtres fossiles est à peine ébauchée, mais il y a d'éminents naturalistes qui nient que cette histoire soit possible, attendu qu'ils ne croient pas à l'évolution. En outre, la base de toute considération de ce genre, c'est l'embryogénie des êtres actuels, et cette science admirable est peu répandue.
Quand même la paléontologie serait assez avancée pour que Ton pût souvent essayer de marquer l'âge des terrains d'après le degré d'évolution des êtres que ces terrains renferment, il faudrait apporter dans ce genre de détermination une réserve extrême. Deux raisons le commandent : 1° Tinégalité avec laquelle les changements des différents types se sont produits ; 2** les migrations des êtres aux diverses époques géologiques. Je laisse de côté le premier point, je m'en suis occupé ailleurs, il est incontestable. Je voudrais seulement dire quelques mots de la question des migrations.
De nos jours, diverses régions de la terre ont une fauneetuneflorespéciales: l'Europe, l'Amérique, TAfrique australe, Madagascar, la Nouvelle-Hollande, etc., renferment des êtres particuliers. 11 est possible que, dans les âges géologiques, la température ait été plus égale à la surface de la terre, et que par conséquent la répar-
tition des êtres ait été plus uniforme. Cependant, des remarques faites dans ces dernières années semblent montrer qu'à la même époque géologique toutes les régions de la terre n'ont pas eu des habitants absolument semblables.
Je citerai d'abord les études de Barrande sur le terrain silurien de la Bohême. Barrande a séparé les faunes de ce terrain en trois groupes bien distincts : la faune primordiale, \r faune seconde, \a faune Iroisième. Il a cru autrefois qu'en Bohême aucun animal de la deuxième faune n'avait passé à la troisième en dehors des colonies ; il a ensuite admis le passage de six espèces: chiffre insignifiant, si l'on réfléchit que la faune troisième compte deux mille espèces. Cependant^ à divers niveaux des terrains de la faune seconde, Barrande a signalé des bandes qui renferment brusquement les êtres de la faune troisième. Sans^ doute on peut croire que, pendant l'époque de la faune seconde, des êtres identiques avec ceux de la faune troisième ont été formés de toute pièce, qu'ensuite ite ont été détruits, rétablis parfaitement semblables, puis détruits et encore rétablis exactement avec les mêmes caractères, etc. Toutefois, il paraît plus simple de dire avec Barrande : A l'époque où la faune seconde existait dans le bassin de la Bohême, la faune troisième existait déjà hors de ce bassin, et de temps en temps, elle lui envoyait des colonies.
Vous comprenez la conséquence d'une telle croyance ; autrefois, si Ton eût interrogé un paléontologiste sur des fossiles siluriens de quelque pays inconnu, il aurait répondu d'un ton affirniatif : ces fossiles sont de la faune seconde ou de la faune troisième ; aujourd'hui chacun est hésitant, car des faunes qui, en Bohême, ont été successives, ont pu être contemporaines ailleurs. Lorsqu'on a trouvé dans les terrains siluriens d'Amérique des couches caractérisées par les mêmes êtres qu'en Europe, on a dit : Voilà des couches d'Europe et d'Amérique qui renferment les mêmes êtres, donc elles ont été formées à la même époque, elles appartiennent à la même phase d'apparition, et maintenant on devrait dire : Voilà des couches qui contiennent les mêmes êtres, il est donc probable qu'elles ne sont pas strictement de la même époque, car ces êtres n'ont point passé en un instant d'Amérique en Europe. ^
La doctrine des colonies a été contestée ; elle suppose que des animaux mollusques et articulés ont persisté pendant un temps immense«ans se modifier en rien^ ce qui est en opposition avec les opinions jusqu'à présent reçues. Quoique j'aie été en Bohême et que Barrande ait bien voulu me conduire sur le terrain des colonies, je m'abstiendrai d'émettre un jugement personnel. Mais que l'on admette ou que l'on nie certaines des colonies de Barrande, toujours est-il que l'ensemble des observations réunies par cet éminent naturaliste portent
à penser que des animaux peuvent reparaître dans un pays assez longtemps après Tavoir quitté.
Je prendrai maintenant un exemple de migrations dans les formations secondaires. En 1864, M. Ramsay a fait à la Société géologique de Londres une adresse où il a résumé l'histoire de la succession des êtres de la Grande-Bretagne pendant l'époque secondaire. Dans ce discours, il a formulé le principe de migration et de retour, pour expliquer plusieurs faits de réapparition d'espèces constatés par les paléontologistes. Ainsi, dans l'étage calcaire de l'oolithe inférieure, on voit beaucoup de Mollusques ; dans l'étage argileux du Fullers eartb, ils disparaissent ; et dans l'étage calcaire de la grande oolithe, on les rencontre de nouveau. Faut-il supposer que les Mollusques de l'oolithe inférieure ont tous péri, quand est venue l'époque pendant laquelle Targile à foulon fut déposée, et qu'au moment où le calcaire de la grande oolithe ^e déposa, des Mollusques furent de nouveau formés de telle sorte que plusieurs se trouvèrent exactement semblables à ceux de l'oolithe inférieure ? Cela est possible ; cependant il est plus vraisemblable de dire avec M. Ramsay : <\ La majorité des formes qui ont passé du calcaire de l'oolithe inférieure par-dessus la terre à foulon paraissent avoir fui le fonds vaseux de la mer du Fuller's earth et être retournés dans la même place quand la période de la grande oolithe commença. »
Enfin je citerai un exemple emprunté à l'époque crétacée. D'Orbigny avait partagé le terrain de cette époque en sept étages. Pictet et Campiche ont publié un vaste ouvrage sur le terrain crétacé de Sainte-Croix dans le Jura suisse ; ne pensez pas qu'ils ont nié à Sainte-Croix les divisions d'étages admises par d'Orbigny; tout au contraire, ils en ont reconnu un plus grand nombre. « II faut, ont-ils dit, constater que dans le bassin de Sainte-Croix, les faunes crétacées sont remarquablement distinctes et sont le fruit d'un renouvellement presque intégral des espèces. Ce fait important est plus fréquent qu'on ne le croit, et, en général, quand on étudie les faunes successives d'une région peu étendue, on trouve très peu d'espèces qui passent de l'une à l'autre. » Pictet ne s'est pas contenté d'étudier les espèces de Sainte- Croix à Sainte-Croix, il les a suivies dans les autres pays, etià aussi il avu des étages bien distincts. Mais voilà une curieuse révélation du grand paléontologiste de Genève : c'est que ces étages ne commencent point partout au même point ; les séparations n'ont pas eu lieu exactement au même niveau dans les diverses régions ; « Les mélanges d'espèces d'étages différents sont d'autant plus fréquents que la distance géographique des couches comparées est plus grande. »
Les beaux travaux de M. Barrois sur le crétacé du nord de la France et de M. Choffat sur le jurassique du Jura ont révélé des faits du même genre.
Ces découvertes ont porté une profonde atteinte aux lois que les paléontologistes admettaient autrefois. Nous croyions les étages géologiques si nets qu'on pouvait placer entre eux une lame de couteau ; nous pensions qu*à certains moments, les êtres ont disparu et que d'autres ont apparu. Maintenant on nous dit : Cela est vrai, mais vrai seulement pour une petite étendue de pays ; les apparitions et disparitions n'ont été que locales.
Nous voyons partout des étages superposés, parce que rien n'est stable sur notre terre. Les régions mêmes qui ont semblé le plus à Tabri des grandes secousses ont ressenti de fréquentes oscillations ; les fonds de mer ainsi que les continents se sont tour à tour élevés et abaissés ; les courants ont varié ; ils ont apporté à un moment de la boue calcaire, à un autre moment du sable, à un autre moment de Targile, etc. En même temps que le monde physique changeait, le monde organique changeait aussi ; parmi les animaux, quelques-uns périssaient, quelques-uns émigraient et d'autres venaient en leur place. Plus tard, ceux qui étaient partis revenaient quelquefois ; mais, comme ils avaient voyagé à travers le temps ou à travers l'espace, ils rentraient dans la mère patrie presque toujours modifiés : c'est pourquoi chaque étage a des formes assez différentes pour permettre aux naturalistes de leur imposer de nouveaux noms. Ainsi, ce qu'en paléontologie on nomme un
étage, ce n'est le plus souvent qu'une étape de voyage. Quand on compte, à Sainte-Croix, neuf étages de Tépoque crétacée, cela signifie que, pendant une partie de cette époque, les êtres marins se sont déplacés neuf fois.
Ces remarques montrent que la détermination des couches du globe par le moyen des fossiles exige de grandes précautions.