‹ Les ancêtres de nos animaux dans les temps géologiquesChapitre 8 sur 34 · L-Altun · texte numérisé non relu

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après le pied d'un Cheval de Normandie que m'a comluniqué le savant anatomiste d'Alfort, M. Goubaux, le îigt interne de VHippanon réapparaît quelquefois chez

50 LES ENCHAIHEMENTS DES MAMMIFERES

les actuels ; on y voit aussi tératologiquement le petit trapèze et ie rudiment du cinquième métacarpien qui existent normalement chez V Hipparioii .

Lorsque nous ne considérons que l'époque actuelle, nous avons de la peine à nous expliquer les stylets des pattes de Chevaux qui sont sans fonction. Ces organes sans fonction sont incompréhensibles si on n'admet pas

8war*' -

DANS LES TEMPS GÉOLOGiaUES 5I

a doctrine de révolution ; en présence des pièces rudi-

tr, 9.9.

tt. QA. one.

tr. f^

FiG. 16 et 17. — Patte de devant gauche d'un Cheval, vue de face sur le côté interne, à 1/5 de grandeur. On a représenté à part la face supérieure du troisième métacarpien. Mêmes lettres que dans les figures précédentes. — Epoque actuelle.

Fie. 18. — Patte de devant gauche d'un Poulain né en Normandie, vue du côté interne, à 1/5 de grandeur.

(D'après une pièce préparée par M. Goubaux. École d'Alfort.)

mentaires et inutiles, on est exposé à croire Tharmonie du monde organique en défaut ; ma\s powx Tvci>\'b, Nx^^v

52 LES ENCHAINEMENTS DES MAMMIFERES

formistes, qui regardons les espèces comme de simples modes transitoires, il nous importe peu de ne pas trouver tout réuni dans chaque phase des êtres dont le développement se poursuit à travers les âges géologiques : ce qui est inutile aujourd'hui a été utile hier ou le sera demain. Quand, avant le printemps, nous rencontrons un arbre dont les bourgeons ne s'épanouissent pas encore en un riche feuillage, nous ne nous en étonnons pas, car nous savons que ces bourgeons se développeront plus tard, et lorsque nous voyons se flétrir les pistils et les étamines des fleurs, nous n'accusons pas la nature d'imperfection, parce que nous pensons que la sève va se reporter sur des fruits précieux. Ainsi en est-il pendant la durée des âges: ici se montre un organe en apparence chétif et inutile, là se détruit un organe qui semblait fécond, mais ces naissances, ces atrophies ou hypertrophies ne sont que des évolutions par lesquelles le divin Artiste conduit à bien toute la nature.

Il est difficile de douter que nos Éléphants actuels aient été dérivés des Eléphants fossiles et qu'à leur tour ceuxrci aient été dérivés de leurs prédécesseurs, les Mastodontes. C'est d'après la forme des molaires qu'on a distingué les Mastodontes des Eléphants : dans les premiers, ces dents rappellent le type omnivore des Cochons ; elles sont formées de gros mamelons couverts d'une épaisse couche d'émail, de telle sorte qu'elles ont pu broyer les corps /es plus durs; au contraire, chez les Éléphants, les

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molaires, composées de collines très nombreuses et amincies au point d'avoir la forme de lames, sont disposées pour un régime herbivore ; mais, grâce surtout aux recherches de Crawfurd et de Falconer dans l'Inde, on connaît maintenant un grand nombre d'espèces fossiles de Mastodontes et d'Eléphants qui établissent une série d'intermédiaires entre les formes extrêmes des molaires ; la meilleure preuve que certaines espèces de Proboscidiens fossiles de l'Inde font la transition entre les deux genres, c'est qu'une même espèce a été rapportée par d'habiles naturalistes tantôt à l'Éléphant, tantôt au Mastodonte.

Comme les animaux qui se nourrissent de végétaux, ceux qui vivent principalement de chair et que, pour cette raison, on appelle les Carnivores ont été précédés dans les temps géologiques par des espèces dont la ressemblance est assez grande pour permettre de les regarder comme leurs ancêtres. La paléontologie nous montre des liens intimes entre les Chats, les Chiens, les Ours, les Civettes, les Hyènes, les Martres fossiles et les espèces actuelles. En outre, elle nous révèle des traits d'union entre quelques-uns de ces genres qui sont aujourd'hui très séparés les uns des autres. Par exemple, les Ours des temps actuels diffèrent des Chiens à bien des égards : ils sont plantigrades, et la grandeur de leurs dents tuberculeuses indique un régime plutôt omnivore que Carnivore ; mais il y a eu, à l'époque tenVaVve, à^^ ÇiC\^w^

^4 l-ES ENCHAINEMENTS DES MAMMIFERES

auxquels on a donné le nom A' Ampbicyon, qui étaient

r>ec piIidiK, lux 3/3 de gruidcnr % i.,\nàtivtt, c.,aiABt; ip.,xp,,ip ,]i tro[« pKoilèiTa prëokoUirvs; 4^.i quitrlime pr^moUin (cviussi^rc) ; id

Ifïrc^p.j palatin. >- Epoqu« actuelle.

plantigrades comme les Ours et dont les tuberculeuses présentaient plus de développement que dans les Chiens

de notre époque ; les Ampbicyon, qui étaient plus

Fia 31, — Côlé giuchfide la nûchojrc lupérieurc d« VHyanarttvi iivttem lux ;/j de grandeur : e., cinine; 3 A, iP: iIvcoIcb de Ii seconde e1 de o-oiiiéme prémolilt* ; 4;., quiuiime i>rÉnioIelre(c«nauicr«); 11., 1 1 lei deux premitm a'^Ière-molairet (tuberculeuieil, — Miocène Buperie dn coUiHB Slwalik

Chiens qu'Ours, ont été remplacés par un genre voisin, VHyanarcios, plus Ours que Chien. C'a it^WïWi'iNî^^w

^6 LES ENCHAINEMENTS DES MAMMIFERES

en regardant les figures ci-jointes :j*ai représenté figure 19 une mâchoire de Chien et figure 22 une mâchoire d'Ours : leurs diflférences sont très grandes, puisque les dents du Chien sont des dents de vrai Carnivore et que celles de l'Ours ont plutôt l'aspect des dents d'Omnivores ; mais, si entre le Chien et l'Ours, on met YAmpbicyon (fig. 20) et VHyœnarctos (fig 21), on voit se combler en partie l'intervalle qui les séparait.

Les animaux auxquels on a donné les désignations de Cynodon et de ,Çynodictis étaient des intermédiaires entre le Chien et la Civette. Sur trois espèces d'/ctitberium décourvertes à Pikermi en Grèce, l'une était plus Civette qu'Hyène, la seconde était moitié Hyène, moitié Civette, la troisième plus Hyène que Civette ; le même gisement renferme les restes d'une Hyène qui était quelque peu Civette.

Les Chats forment aujourd'hui un genre bien feolé, mais certains genres dont les restes gisent dans les couches tertiaires montrent que la famille des Chats n'a pas été toujours également séparée de la famille des Martres.

Les Quadrumanes aussi retrouvent leurs ancêtres parmi les êtres des temps géologiques. Ceux que Ton réunit aujourd'hui dans la section des Lémuriens ont été précédés par un genre que les découvertes d'un naturaliste de Bordeaux, Delfortrie, ont mis en lumière ; les rapports de ce Lémurien avec les Pachydermes sont si frappants à certains égards que Cuvier et Paul Gervais,

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en ayant étudié des morceaux isolés, les ont attribués à des Pachydermes; cette erreur de deux paléontologistes si éminents prouve bien les liens des Lémuriens avec les Ongulés; du reste MM. Alphonse Milne Edwards et Grandidier ont montré, dans leur ouvrage sur Madagascar, rafFmité de ces animaux considérés autrefois comme très éloignés les uns des autres. MM. Filhol et Ernest Javal ont découvert dans les phosphorites du Quercy des mâchoires de petits Pachydermes qui paraissent marquer des tendances vers' la dentition des Singes ; M. Gervais a signalé un autre Pachyderme dont les tendances vers les Singes sont encore mieux accusées ; il lui a donné le nom de Cebochœrus anceps (animal Singe et Cochon). Le même naturaliste a décrit une mâchoire de Singe fossilisée dans le terrain tertiaire moyen de la Toscane dont les dents me semblent indiquer aussi des rapports avec les Pachydermes. Outre ces animaux de nature ambiguë, on en a recueilli plusieurs qui se rattachent d'une manière très manifeste aux genres des Singes actuels, par exemple le Pliopithèque de Sansan, tout voisin des Gibbons, et le Mésopithèque de Pikermi, qui avait une tête de Semnopithèque avec des membres de Macaque.

G)mme je viens de le rappeler, les découvertes paléontologiques révèlent des liens de parenté entre des animaux que les naturalistes attribuent à des espèces, à^'S» ^exvx^s

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el même des ordres diflférents. Avons-nous trouvé plus que des liens de parenté? Connaissons-nous les paternités et pouvons-nous déclarer que telle espèce fossile est Tancêtre directe de telle autre? Dans la plupart des cas, nous n'en sommes pas là. 11 faut avouer que nous rencontrons une multitude de lacunes, lorsque nous cherchons à établir d'une manière rigoureuse les filiations des êtres anciens. Ce que nous savons est peu de chose comparativement à l'indéfinie richesse des formes enfouies dans le sein de notre terre, et ce serait grand hasard qu'ayant encore rassemblé seulement quelques anneaux des chaînes du monde organique, nous ayons justement mis la main sur les anneaux qui se suivent. Mais c'est déjà un curieux résultat que de découvrir des parentés là où nous n'apercevions que des entités isolées les unes des autres. Au milieu des difficultés qu'offre le groupement des êtres innombrables de la nature passée et présente, le moindre trait d'union devient précieux.

Nous avons déjà vu que la recherche des enchaînements des anciens êtres intéresse surtout les géologues, qui tâchent de reconnaître l'âge des terrains au moyen des fossiles qu'ils renfermant. Si la doctrine de l'évolution est vraie, la détermination de l'âge des couches fossilifères deviendra un travail de raisonnement plutôt qu'un travail de mémoire. Du moment qu'il sera admis que, dans nos pays, les Mammifères ont eu un développement progressif, il pourra quelquefois suffire, pour

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déterminer Tâge d'un terrain, de considérer le degré d'évolution auquel sont parvenus les animaux dont il renferme les débris.

Mais nous devrons avoir soin de baser nos raisonnements sur le plus grand nombre d'espèces possible, attendu qu'il y a eu dans l'évolution des êtres une certaine inégalité ; encore de nos jours, h côté des Ruminants les plus modifiés, tels que les Gazelles, on voit des Ruminants telsque VHyœmoschus, qui ont peu dépassé le degré d'évolution des Pachydermes. On peut admettre comme loi générale que la longévité d'un type a été en proportion inverse de sa perfection ; les animaux dont les fonctions sont plus élevées ont nécessairement un organisme plus compliqué : puisqu'ils sont composés de pièces plus variées, ils ont plus de parties susceptibles de changements ; c'est donc chez eux qu'on peut le mieux surprendre les différences d'après lesquelles les naturalistes ont l'habitude d'instituer les espèces et les genres ; quand on passe d'un terrain à l'autre, on rencontre de plus nombreux changements dans la classe des Mammifères que dans les classes des animaux inférieurs. Mais, en dehors de cette loi générale d'après laquelle plus un être est élevé, plus il se montre changeant, on constate beaucoup de faits spéciaux d'inégalité dont la loi nous échappe encore totalement, de sorte que, si nous fondions des déterminations de couches sur telle ou telle espèce isolée, nous serions exposés \ wows vcvbjx^-^^x^

60' LES ENCHAINEMENTS DES MAMMIFERES

sur le degré d'évolution de la faune de ces couches et j. conséquent à nous méprendre sur leur âge.

Il faut aussi tenir compte des conditions locales. L événements physiques ont exercé évidemment une ii fluence. Par exemple, Darwin a montré que l'Océan s*enfonce sous les eaux ; peut-être, par suite de cet abai sèment, elle a été séparée de l'ancien monde à une époque très ancienne, et c'est pour cette raison qu'elle est habitée par des Marsupiaux dont l'état d'évolution ne dépasse point beaucoup celui dans lequel étaient les Mammifères européens vers la fin de l'époque secondaire. Au contraire, le nouveau continent est exondé depuis des temps tellement reculés que, géologjquement parlant, il devrait être appelé V ancien continent; il s'ensuit que l'évolution de ses Mammifères terrestres a pu être en avance sur celle des animaux de l'Europe. Pendant longtemps, une portion considérable de nos pays a été recouverte par la mer ; aussi les restes de Marnmifères terrestres d'âge secondaire y sont très rares. Le commencement des temps tertiaires a été marqué par un vaste exhaussement; la France n'a plus été cachée sous les flots de l'Océan, elle a pu recevoir les êtres terrestres et leur offrir une large hospitalité ; mais elle a été éprouvée plus d'une fois par les révolutions ; à diverses reprises, son sol s'est abaissé, laissant la mer reprendre une portion de son ancien domaine. Ces révolutions ont nécessairement interrompu le développement des animaux terrestres ; ils ont fui ou ont péri.

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Les Herbivores ont apparu dans nos contrées à une époque relativement récente, peut-être parce que le règne des graminées est d'une date peu ancienne. De nos jours encore, il y des pays où les graminées réussissent difficilement. Toutes les personnes qui ont voyagé en Orient ont été frappées de la rareté des herbages. Dans rîle de Chypre, qui est très sèche, presque toutes les plantes deviennent si coriaces et si piquantes qu'elles rendent la marche pénible ; j'ai remarqué que les chiens y prennent souvent l'habitude de marcher en sautant pour éviter d'être piqués par les plantes, et les chiens à hautes pattes, comme les lévriers, sont ceux qui se propagent davantage. Il est possible que, pendant une partie des temps éocènes, quelques régions aient présenté le même aspect que les campagnes de l'île de Chypre.

Mais la rareté des herbages n'a pas été la seule cause qui a retardé l'arrivée des Herbivores ; ces animaux ont dû être gênés dans leurs courses par les bras de mer qui ont coupé notre pays ; au milieu des temps miocènes, il y avait encore des avances de l'Océan dans la vallée de la Loire et de la Gironde ; la mer occupait le territoire qu'arrose aujourd'hui le Rhône, traversait la Suisse, séparant les Alpes du Jura et constituant dans le centre de TEurope une barrière entre les animaux du nord et ceux du sud. A l'époque du miocène supérieur, un exhaussement général du sol, qui a coïncidé S2LT\sào\x\&'ôN^ç-\^

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soulèvement principal des Alpes, a fait écouler une part, des eaux de la mer, et depuis ce moment, elles n'or plus pénétré dans le milieu du continent européen ; il e. permis de supposer que les vastes domaines laissés au animaux terrestres ont favorisé le développement d( grands troupeaux dont les dépôts d'Eppelsheim, d Pikermi, du Léberon ont révélé l'existence ; alors apparu une faune d'une richesse incomparable. Mais sar doute l'exhaussement du sol s'est continué, et de là a pu résulter, vers la fin de l'époque pliocène, un abaissement de température qui a amené l'extension des glaciers et a fait disparaître un grand nembre de duadrupèdes ; ainsi,, tour à tour, les phénomènes d'exhaussement auraient facilité l'extension et la diminution des Mammifères.

Il ne faudrait pas cependant s'exagérer l'influence des milieux ; tout en reconnaissant que les circonstances physiques ont dû avancer ou retarder sur certains points révolution des êtres, on peut croire qu'en dépit des accidents locaux, l'ensemble du monde animal a poursuivi à travers les âges sa marche progressive. Les êtres organisés sont supérieurs aux corps inorganiques, et il n'est pas naturel de supposer que ceux-ci ont seuls réglé leur destinée. La preuve que les phénomènes physiques ne sont pas la cause principale des changements du monde organique, c'est que de nos jours plusieurs des contrées chaudes doivent être restées dans un état physique sem-

DANS LES TEMPS GÉOLOGiaUES 6}

blable à celui de la fin des temps miocènes et que pourtant presque toutes leurs espèces offrent des différences.

Outre ces applications à la géologie, Tétude de Tenchaînement des êtres paraît appelée à rendre quelques services à la philosophie, en jetant de la lumière sur une question qui, depuis bien des siècles, a agité les penseurs.

Parmi les hommes voués à l'étude de la nature, on observe deux tendances opposées :

Les uns (parmi ceux-là, il faut compter la plupart des disciples de Cuvier) croient que les espèces sont des entités immuables et qu'elles seules dans nos classifications ont une réalité objective ; pour eux, les notions de genres, d'ordres, de familles, de classes, ne sont que les produits de notre entendement, imaginés pour aider à nous reconnaître à travers la multitude des espèces. Lorsque ces savants emploient le mot de famille naticrelle, ils ne le prennent pas dans son sens rigoureux ; à leurs yeux, les membres d'une famille ne représentent pas des espèces qui sont descendues les unes des autres, mais simplement des espèces qui ont des traits de ressemblance.

D'autres naturalistes (et parmi ceux-là, il faut compter la plupart des disciples d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire) supposent que les notions de genres, de familles, de classes, sont de même nature que les v\o\\ows ôl ^^-s^'^'^.^s

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et méritent la même attention. Partant de là, ils se complaisent dans les études de synthèse, dans la recherche des rapports généraux qui unissent les êtres, tandis que les disciples de Cuvier estiment surtout les travaux d'analyse.

11 me semble que ces opinions contradictoires sur la valeur des espèces et des genres doivent être vieilles comme la pensée humaine, car de tout temps il y a eu des philosophes qui, étant portés vers l'idéalisme, ont attribué une grande importance aux idées générales, et d'autres qui, inclinant vers le sensualisme, se sont attachés particulièrement aux faits d'observation et par conséquent à 1 étude des individus. Nos divergences d'opinion sont un écho lointain des querelles fameuses qui, pendant tout le moyen âge, agitèrent nominalistes et réalistes. Les réalistes croyaient à la réalité des genres et n'admettaient pas la réalité des individus ; au contraire, les nominalistes disaient qu'il n'y a de réalité que dans les individus et que les genres ne sont que des noms. Les savants modernes ne discutent plus sur les individus, mais sur les collections d'individus ; l'idée de l'espèce, telle que l'entendent les partisans de son immutabilité, n'est pas une idée générale, c'est plutôt une idée collective, puisque l'espèce n'est qu'un assemblage d'individus semblables tirés des mêmes parents. On peut donc dire que nos discussions présentes sur la question des espèces ne sont pas très différentes de celles qui

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roulaient au moyen âge sur la question des individus ; les partisans de Timmutabilité des espèces se rapprochent des nominalistes, tandis que plusieurs des évolutionnistes actuels se rapprochent des réalistes.

11 ne faut pas s*étonner que les anciens philosophes aient été dans un extrême embarras pour raisonner sur les rapports des êtres entre eux, et que les conceptualistes aient fait de vains efforts pour établir un accord entre réalistes et nominalistes ; ni les uns ni les autres n'avaient rassemblé des faits d'observation sur lesquels ils pussent baser leurs hypothèses. Sans nier qu'il y ait des notions conçues par la raison pure, nous devons admettre que, lorsqu'il s'agit d'êtres matériels, comme ceux qui sont l'objet le plus habituel des études des naturalistes, nos sens sont des moyens de perception indispensables : les observations sont les points de départ de nos raisonnements. Or, les paléontologistes ont déjà rassemblé diverses observations dont les philosophes modernes peuvent profiter.

Par exemple, la paléontologie révèle qu'un nombre indéfini d'individus se sont succédé pendant l'immensité des âges géologiques. On ne peut pas contester, ainsi que plusieurs des anciens réalistes auraient été disposés à le faire, qu'à un moment donné ces individus aient eu une réalité. Seulement, dans l'individu il faut distinguer le commencement et la fin. La fin, c'est la parfaite individuation ; je me garderai de le nier, csit cç^s^xiv^^x^x

Albert Gaudry, Ane. de nos anim. ^

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les évidences dont nous sommes témoins chaque jour, et peut-être risquer d'être entraîné à douter de la personnalité humaine. Mais à son origine, Tindividuation n'est pas manifeste ; en remontant plus ou moins loin dans la série des développements embryogéniques, nous arrivons à un moment où Tenfant n'est pas distinct de sa mère. Et lorsqu'au lieu de considérer les êtres les plus élevés, nous tournons nos regards vers le bas de l'échelle zoologique, par exemple vers les Coralliaires, les Médusaires à génération alternante, les Sarcodaires, il nous paraît souvent difficile d'affirmer si nous avons devant nous un individu unique ou un assemblage d'individus.

Comme les individus, les collections d'individus aux- ; quelles on donne le nom d'espèces ont, à un certain moment, une réalité : ce ne sont pas de chimériques inventions des naturalistes ; elles ont quelque fixité, car aussitôt que des animaux ont pris des caractères un peu différents, ils cessent de s'unir, ou bien, s'ils s'unissent, ils donnent des produits qui ne sont pas féconds.

Est-ce à dire pourtant que jamais les parents des êtres d'espèces différentes n'aient été rapprochés ? Quand nous voyons apparaître tour à tour dans les âges géologiques des espèces qui ont une extrême ressemblance, pouvonsnous marquer avec précision le moment où l'une finit, où l'autre commence ? On ne saurait le prétendre, puisque les observateurs les plus consciencieux et les plus expérimentés sont continuellement en désaccord sur la

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limite des espèces : là où celui-ci voit une espèce, celuilà ne voit qu'une race. Avant que les animaux aient été assez modifiés pour prendre des caractères divergents, ils ont pu s'unir entre eux. Tant que nous ne considérons que les coquilles fossiles, nos comparaisons portent sur un si petit nombre de caractères qu'il nous est possible d'hésiter à affirmer leur communauté d'origine ; mais, quand nous étudions des mammifères, qui ont un squelette très compliqué, il n'en est plus de même ; prenons une espèce fossile, comparons-la avec une espèce vivante qui est son analogue, mettons les têtes à côté des têtes, les vertèbres à côté des vertèbres, les humérus à côté des humérus, les radius à côté des radius, les fémurs n côté des fémurs, les pattes à côté des pattes, etc. ; souvent la somme des similitudes se montrera si grande, proportionnellement à celle des différences, que l'idée de parenté s'imposera à notre esprit. Vainement voudrait-on nous montrer quelques légères nuances pour nous faire douter de cette parenté. Nous voyons trop de traits de ressemblance pour admettre qu'ils puissent être tous mensongers.

En même temps que la notion de Timmutabilité des espèces s'affaiblit dans l'esprit des paléontologistes, la notion des genres prend de l'importance. J'ai rapporté de mes voyages en Grèce une multitude d'os de Rhinocéros fossiles ; je les compare à ceux des Rhinocéros vivants, et, en présence de leur sIuùWXmÔl^, \^ xv^ "^scv^

68 LES ENCHAINEMENTS DES MAMMIFERES

plus OÙ marquer la limite des espèces de rhinocéros. Mais ce que je sais bien, c'est que ces espèces sont au genre Rhinocéros; la notion du genre Rhinocéros n'est pas le résultat de ma propre imagination ; elle n*est pas plus subjective que la notion de l'espèce , car de même qu'à un moment donné il y a des Rhinocéros que tout naturaliste s'accordera à regarder comme d'espèces distinctes, il y a des séries d'animaux que tout naturaliste s'accordera à rapporter au genre Rhinocéros. Un de nos plus grands paléontologistes a dit : « Pourquoi l'espèce, si difficile à distinguer de la race, est-elle choisie de préférence au genre ou à Tordre pour représenter une entité réelle et objective ? Quelle preuve apporter de là légitimité de ce choix? » A ces paroles si justes de M. de Saporta, on peut ajouter celles-ci d'un autre paléontologiste également habile, Raoul Tournouêr: « Les unités zoologiques plus élevées que nous appelons genres ou familles ont toutes leur histoire : elles naissent, grandissent et meurent ; elles vivent d'une vie aussi certaine que la vie de l'individu. »

Il me semble que Tournouêr a bien fait d'appliquer aux familles ce qu'il a dit des genres : je place à côté les uns des autres le Rhinocéros, VAcerotberium, le Palceoiherîuniyle Paloplotherium, VAnchitherium, Y Anchilophus ; je n'hésite pas à les rapporter à une même famille naturelle, et je ne crois pas la notion de famille plus subjective que celle des genres et des espèces, car je suis

DANS LES TEMPS GÉOLOGiaUES 69

certain qu*elle se présenterait à Tentendement de tout observateur qui voudrait entreprendre les mêmes comparaisons minutieuses que j'ai faites. On pourra sans doute appliquer un semblable raisonnement aux classes plus élevées du monde animal. Et de même que, dans la vie des espèces et des individus, il faut distinguer le commencement et la fin, il faut aussi dans les familles distinguer le commencement et la fin : le commencement où il y a union, la fin où il y a séparation. C'est ainsi qu'on peut s'expliquer comment les familles sont aujourd'hui si divergentes et donnent une si merveilleuse diversité aux spectacles de la nature actuelle, tandis qu'à ^esure qu'on remonte dans les âges géologiques, on voit les familles moins tranchées, composées de genres dont les caractères sont mixtes.

Les personnes qui ont étudié la succession des espèces fossiles trouvent entre elles tant de points de ressemblance que, même en étant opposées à la doctrine de révolution, elles admettent volontiers que beaucoup d'espèces auxquelles les classificateurs ont donné des noms différents ont pu être dérivées les unes des autres. Suivant leur opinion, les naturalistes se seraient mépris sur la valeur des espèces ; ce ne serait pas l'espèce qui représenterait une entité primordiale, ce serait le genre ou même la famille. L'Auteur de la nature aurait fait des types auxquels il aurait donné une certaine somme de force qui, en s'épuisant peu à peu dans des générations

70 LES ENCHAINEMENTS DES MAMMIFERES

successives, aurait produit une série de dégradations : par exemple, quand, en suivant les animaux ongulés à travers les âges géologiques, on croit remarquer que des Pachydermes à pattes compliquées sont devenus des Ruminantsdont les pattes sont réduites à un petit nombre d'os, on serait porté à supposer la création d'un Pachyderme dans lequel aurait été déposée une somme de force qui, en diminuant peu à peu, aurait amené la simplification des membres et ainsi produit plusieurs espèces.

Cette hypothèse pourrait paraître suffisante si f histr*»des époques géologiques nous montrait uniquemen séries de dégradations. Mais il y a eu également des < mentations. Par exemple, l'exagération du type Rhîno cérosse voit dans \e Rhinocéros tichorhinus; celle du type Éléphant dans VElephas primigenius ; celle du Cerf dans le Cervusmegaceros; celle du Machairodus dans le Machairodus smilodon ; ces exagérations, qui marquent en réalité l'apogée du développement d'un type, ne se sont produites que longtemps après l'époque où les genres que je viens de citer ont apparu sur la terre : ainsi donc l'histoire de certains genres offre des exemples de tendance vers rindividuation. Les Eléphants actuels de l'Inde ont leurs molaires formées de collines plus nombreuses que les premiers Eléphants fossiles ; ceux-ci ont eu également des collines plus nombreuses que les Mastodontes dont il y a tout lieu de les croire dérivés. Les Tapirs et les

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Rhinocéros ont leurs prémolaires plus compliquées que les Lophiodon et les Paloplotherium, leurs prédécesseurs. Nos Rats actuels ont à leurs prémolaires un mamelon de plus que leurs parents miocènes les Cricetodon. Nos Lièvres ont plus de dents que leurs ancêtres les Titanomys, Quand nous voyons les Acerotherium, dont les pattes de devant ont quatre doigts, succéder aux Palœotherium, qui ont des pattes à trois doigts, nous pouvons supposer qu'ils proviennent de quelque animal à quatre doigts encore inconnu, voisin des P^teo/fermw; toutefois il est permis de croire également'que les animaux à trois doigts comme les Palœotberium, habitant dans un pays marécageux, ont eu besoin d'avoir des pattes larges et ont pris un doigt de plus. Dans les mêmes Pachydermes où les pattes se sont simplifiées pour devenir les pattes fines des Ruminants et des Solipèdes, les dents ont subi des augmentations, car les denticules des molaires se sont plus développés en hauteur et en largeur chez les Herbivores que chez leurs ancêtres présumés, les Omnivores.

Bien que les Mammifères soient en diminution depuis l'apparition de l'Homme sur la terre, ils offrent encore aujourd'hui des phénomènes d augmentation ; il y a dans les Pyrénées une race de Chiens où les pattes de derrière ont six doigts et où les cunéiformes sont au nombre de quatre. M. Goubaux ma montré dans la collection de TEcole vétérinaire d'Alfort une patte de Cochon où le premier doigt porte un grand métacarpien, une première, une

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seconde et une troisième phalanges. M. le D'Magitot* a cité des exemples d'augmentation dans les dents.

En réalité, l'histoire de la nature présente dans ses variations indéfinies des séries d'augmentations aussi bien que de diminutions. L'hypothèse que j'indiquais tout à l'heure rend compte difficilement de ces augmentations de force. Le mieux est sans doute de croire que la création du monde est continue ; quand nous considérons Tespèce, le genre, la famille^ l'ordre, il nous est impossible de dire quelle est celle de ces catégories qui indique davantage une intervention de la puissance créatrice.

Je soumets ces remarques aux hommes qui s'intéressent à la question longtemps controversée des genres et des espèces. Peut-être, si le moyen âge eût connu l'histoire de la succession des êtres fossiles, les philosophes se seraient épargné des discussions où, pendant des centaines d'années, tailt de talent a été dépensé sans résultat : l'idée de la réalité des genres, que le génie des réalistes du moyen âge et des idéalistes de toutes les époques a su entrevoir, n'a été bien souvent que le résultat des ressemblances d'êtres dérivés les uns des autres^ parents à des degrés divers.

S'il appartient aux paléontologistes d'apporter des preuves à la doctrine de l'évolution, il ne leur appar-

' Magitot, Anomalies du système dentcdre cbc^ V Homme elles ÎAamwùJwe^.

DANS LES TEMPS GEOLOGiaUES 73

tient pas d'expliquer les procédés par lesquels l'Auteur du monde a produit les modifications. Cette étude des procédés est, nous Tavo ns vu, ce qu'on appelle le darwinisme, du nom du savant illustre qui en a été le principal promoteur. Assurément c'est un sujet bien digne de l'attention des naturalistes que Tétude des causes des modifications des êtres ; mais c'est aux physiologistes, qui font des expériences sur les créatures vivantes, de nous apprendre comment les changements se produisent aujourd'hui et ont dû se produire autrefois ; enemployant une expression de Claude Bernard, je dirai que c'est à eux de nous faire connaître le déterminisme des espèces, des genres, des classes, c'est-à-dire, les causes secondes qui ont déterminé leur formation. Sur ce sujet, un paléontologiste peut avouer son ignorance. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la découverte des vestiges enfouis dans les entrailles du globe nous apprend qu'une constante harmonie a présidé aux transformations du monde organique. Quels que soient les fossiles dont nous entreprenions Tétude, la beauté de la nature se révèle à nous.

Cette beauté de la nature, qui apparaît à toutes les époques, est le secret de l'entraînement que subissent tant de géologues dont la vie est vouée aux recherches paléontologiques et dont l'esprit trouve dans ces recherches un charme toujours renaissant. Lotso^u^ G^^k<^^s Cuvier put dans sa pensét redonner YexvsVewc^ ^w'ï.Qi^'î^-

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