‹ Les ancêtres du violon et du violoncelle, les luthiers et les fabricants d'archets; (volume 2)Chapitre 39 sur 151 · Li Ménestrel de mainte terre · texte numérisé non relu

Li Ménestrel de mainte terre

Oui ère venue por aquerre, De Troie la belle Dœte I chantoit cette chansonnetle :

Quand revient la i=io>ion Que riiorbe reverdoie.

.'î. N'idal a reproduit cette miniature, dont l'orlirinnl o<\ h in bibliothèque de l'Arsenal.

76 LES ANCETKES DU VIOLON

L'épisode des noces du roi Gléomadès avec sa bien-aimée Clarmondine donne une idée très exacte de ce qu'était, au xiii^ siècle, 1(^ rôle des instruments de musique :

Se vous à ce point là fussiez Planté d'estrumens oyssiez :

Vièles et sauterions,

Harpes, gigues et canons, Leiis, rubèbes et kitaires, Et ot en plusieurs liens nacaires Oui moult très grand noise faisoienl.

Mais fors des routes mis étoient.

Cymbales, rotes, tympanons Et mandoires et micamons, I ol, et cornes et doucaines Et trompes et grosses araines, Cors sarrazinois et labours I avoit moult en lieus plusours; Eslrumens de mainte manière I ot, et avant et arrière, De toutes parts et de tous lés

Que ne vous ai pas nommés.

Car maint pays i estoient Ménestrel qui assez savoient De ce K'assiert à Ménestrel.

Un nommé Blegabres, jongleur du xiii^ siècle, est appelé par Robert Wace le dieu des jongleurs et des chanteurs :

Blegabres régna après li.

Cil sot de nature de cant,

Oncques nus n'en sot plus, ne tant :

De tes estrumens sot maistrie,

Et de diverse canterie ;

Et mult sot de lais et de note.

De vièle sot et de rote.

De lire et de satérion,

De harpe sot et de choron,

De gighe sot, de simphonie.

Si savoit assés d'armonie;

LA VIKLK ^1

Do Ions giex sot à grand planté Plain lu de dôhonnairrh'.

Pai'co (|iril cil (le si hon sens Disoient li j^ent à son Ions.

Oiio il osl Dox des jugloors Et Dex de los les chanleors.

HniiKDi (le Hrtil.

Quand les jongleurs étaient en nombre, ils alternaient, se partageaient la besogne :

Après se le von li junglar Cascus se volt l'aire auzir.

L'us mena harpa, l'autre viula Lus flautella, l'autre siula; L'us mena giga, Tautre rota L'us diz los mots e Tautr'els nota.

i^GiRAUD DE Cabhera, Romcui de Flamenca.)

Le troubadour Perdigos était à la fois poète, chanteur et viéleur :

Perdigos fo joglar e sap tro ben violar e trobar e cantar.

Et Pons de Capdueil également :

Pons de Capduilh e trobara e violara e cantara be.

C'est un viéleur, nommé Bierre de Sygelart, que Gantiers de Coinsi fait figurer dans la poétique légende : Du cïerye que Nostre-Dame de Rochemadour envola seur la vièle au ménestrel qui viéloit et chantoit devant s'ymage. Ce ménestrel ne passait jamais devant une image de la Vierge sans y prier et sans chanter :

Quant oroison a dite et faite, Sa vièle a dou fuerre traite; L'arçon as cordes fait sentir Et la vièle à retentir;

78 LKS ANCÊTRES DU VlOLOiN

Kail si, qu'onlom" saii/ nul délai, S'asscMi])I<'nl lonl (»! dcis cl lai'.

La miniature placée en tète du miracle représente un moine vêtu d'une robe noire qui tient un cierge immense, tandis que le ménestrel, (jui porte une robe rouge, est agenouillé et joue de sa vièle en regardant l'image de la Vierge. Cette peinture est mutilée, l'image de la Vierge a été coupée. C'est pouniuoi nous n'avons pas cru devoir la reproduire ici'.

11 n'y avait pas que devant les images de la Vierge et des saints que l'on chantait et jouait de la vielle; les bretteurs s'offraient aussi des concerts très variés avant d'aller ferrailler au coin d'une ruelle ou d'un carrefour :

A ceulz de Rome vcul un petit repairier

Qui contre leur seigneur moult noblement aloient ;

Trompes, harpes, naquaires et vièles sonnoient ;

Nus ne porroit conter la feste qu'il faisoient

A pièce ne pensassent au duel qu'il atendoit.

[Roman de Florence de Rome.)

Ainsi que nous l'avons déjà dit, la vièle était un instrument d'accompagnement:

Ouanl un chanterre vient entre gent honorée Et il a en droit soit sa vièle atrempée Jà tant n aura manlel, ne caste des ramée Que sa première lais ne soit bien escoulée.

Mais on s'en servait aussi pour jouer les airs des chansons et les populariser :

Cil jongleur en leurs vièles

Vont chantant ces chansons novels.

{Roman de la Poire.

1 Gu iiEus DE Cu'.Nsr. Les Miracles de la Vierue, inanuscril, Bibl. nal. 2. Le même miracle se reproduisait U:i peu partout. Le plus col.'!)..' r>i . oiu. tic « la sainte cliandelle dWi-ras » \u\^ sircle .

Cel jugl(M)r In où ils ^(nIlll 'Fuit Iciii- \ i«''l('s Irailrs uns L.'ii/ soiiiKv. Nciinl vicll.'iiil .

^(ii ii.i, \i mi: hi S \iM-(lt.\in.

Les uuleui's des deux citations [)récédentes ont c(Mt;iinemcnt voulu désigner plusieurs instruments par le mot vièles, dont ils se sont servi d'une façon générique, et on peut sup()oser que la vielle à roue devait en faire parlie, car à cette époque tout m(''nestrcl digne de ce nom était tenu de la connaître.

Guillaume de Machault la cite honorablement parmi les instruments qui prenaient part au concert de Prague ; il ajoute qu'aux xii'' et xm" siècles elle passait pour un instrument très doux et très harmonieux \ Elle portait alors le nom de symphonie, ou chiffonie, mais les vieux poètes l'ont aussi appelée vièle et viole.

L'une des plus agréables productions du xui"" siècle, le Roman de Gérard de Nevers ou de la Violette^ contient le passage suivant :

Après le souper se coucliièreiil Dusqu'al demain h'il ajourna, Gérars mie ne séjourna, Ains se leva isnièlement Et vesii j vies garnement, Et peut à son col la vièle Que Gérars bien et bel vièle".

Sur la miniature placée en tête du chapitre'^ contenant ces vers, Gérard est représenté déguisé en ménestrel et ayant une vielle à roue ou chiffonie pendue à son coté gauche, qu'il porte comme une rapière. Au-dessous de

1. Emile Traveus. Les Instrumenls de musique au xiv*^ siècle, diaprés Guillaume de Maclnult.

•2. Le Roman rie la Violette, ou de Gérard ds Nevers, du xiii'' siècle. |)aj- (lilberl de Nfoidicuil, public par Francis([uc Micliol, Paris. 1S31. daprrs le inanuscril de l;i I5il)l. Jiat., fonds 1;» \'alIièro, n» 92.

LKS AXCÊTUES DU VIOLON

la vignette on lit : « (Jonimenl Girart vinst à Neven- la viole au col où il r/auila devant Liziarl. » Logiquement, c'est le fond de l'instrument qui devrait être appuyé sur la hanche du personnage, et non le côté des cordes ; le dessinateur Ta sans doute placé ainsi pour qu'il fût plus décoratif. I^ans tous les cas, c'est bien une chiffonie puisqu'il y a une manivelle.

Roquefort ' constate que c'est bien l'instrument que

Cotmuem'jjimrf V m ft a yiaicv$ 6^\no(c aiicoC miCcfmuxK datant feuitt ^

Miniature du Roman de la Violette, représentant Girard avec une symphonie ou chiffonie, (la vielle actuelle) pendue au côté.

nous appelons maintenant vielle, tout en faisant remarquer que le manuscrit où il figure date du xv° siècle. C'est, en effet, vers li40 qu'il a été exécuté, d'après les ordres de Philippe le Bon, duc de Bourgogne', mais le roman

l. EiaL de la poésie, déjà cité.

•1. Lautour de ce roman l'a dédié à Maria, conilosse de Ponthieu, lille unique

LA VI Kl. Il 81

n'en est j)as moins du xiiT" siècle' cl rciuUuir «*i hicii ccriL :

Et peu! à son col la \ iric.

Or, une seule vièlc à archet se jouait de cette iriariièrc, c'c^tait la rote, et il nous paraît peu probable que Télégant Gérard se soit présenté avec un instrument presque aussi ii^rand que notre violoncelle, pendu à son cou et appuyé contre son ventre, dont le moindre inconvénient aurait été de le masquer i)resque complètement. Il nous semble plus logique d'admettre (jue l'auteur s'est servi du mot vièle parce qu'il était plus répandu.

Un exemple du même genre se trouve dans un manuscrit du xv' siècle, qui a pour titre Le PUerïmuje de la vie humaine. Une des vignettes représente un ménestrel jouant de la vielle à roue, et le texte dit :

Assés près de ce cliasLeau estoit Ou'avoie ouy qui vielloit D'une vielle avec son chant.

Du reste, les poètes modernes agissent de môme et ne se préoccupent pas toujours de la vérité. Y^d^xv^ Mignon, d'Ambroise Thomas, au premier acte, avant le charmant duo des Hirondelles, Mignon dit à Lothario : « Donne-moi ton luth », et celui-ci lui passe tranquillement une petite harpe. De sorte que si, dans deux ou trois cents ans, on fait des commentaires d'après un dessin représentant cette scène, on pourra dire qu'au xix*" siècle le luth était une harpe.

de Guillaume III, mariée depuis l'an 1208 à Simon de DamiiiaiLiii, comle d'Aiimale, puis en secondes noces, l"an 1243, à Malliieu de Monlmoi'ency, sire d'Alhicliy. Ce roman fut traduit en prose au xv^ siècle i)ar un anonyme, qui dédia sa version à Charles I^', comte de Nevers, de Rlietel, baron de Donzy, qui, âgé d'un an héiila, en lii:i, des états de Pliilipi)e II, son i)ère, sous la tutelle de Bonne d'Artois, sa mère, remariée ensuite, en 142i, à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. C'est aux ordres de ce dernier prince que nous devons l'exécution du superbe et uni((ue manuscrit (jui nous en reste.

l. " Cet ouvrage, écrit en vers, parait avoir été publié veis lan i2:J0. Lauleur ne dit i)as si! la traduit du latm. » Ro<iuefort, Èlal^ etc., p. IGo.

H± LES ANCÊTJIKS DU VIOLON

Les erreurs de ce genre fourmillent. Dans les Œuvres

complètes de Musset^ se trouve la Niàt de hki'i^ qui commence par ce vers célèbre :

Poète, pronds ton luth et me donne un baiser.

Et sur la gravure qui est en regard, le luth qui se trouve aux pieds du poète n'est autre qu'une lyre antique de fantaisie, montée de cinq cordes.

Gérard de Nevers n'a pas été seul à endosser le costume de ménestrel. On voit aussi sur une miniature du Roman de Guion^ du xni" siècle, la belle Josiane déguisée en jongleresse et jouant d'une vièle à archet, sur laquelle on ne compte que quatre chevilles, bien qu'il y ait cinq cordes, et de plus, par suite d'une anomalie, celles-ci passent sous la touche, de sorte qu'elles ne peuvent être actionnées par les doigts.

Alfred le Grand, roi d'Angleterre, qui était aussi bon poète qu'habile musicien, se déguisa en ménestrel pour pénétrer dans le camp des Danois, qui avaient pris possession de son royaume, et parvint ainsi à connaître leur position et leur nombre, ce qui lui permit de les attaquer avec un grand avantage et d'en délivrer son pays.

Au x** siècle, Anlaf, qui commandait une armée très nombreuse de Danois, usa du même stratagème pour s'introduire dans le camp des Anglais, où il fut reçu dans la tente du roi Athelstan, qui lui donna une forte récompense pour le remercier de ses talents. Mais le faux ménestrel, dédaignant d'emporter la somme qui venait de lui être offerte^

1; Œuvies coiiiplèlea de Musscl, Paris, (^lini'i)ontiel', l. 11, [k .j8i

LA VIl^LK

rcnrouiL sous Icvvc et TiiL roconnu \)i\v un soldat qui av.iit servi sous ses ordres. Celui-ci prrvinl le roi Allielslan, (jui regretta vivement de n'avoir pas reçu cet avis au monnent où son ennemi cHait encore en son pouvoir; mais il s'en vengea le lendemain en meltant l'armée d'Anlaf en déroute.

L'anecdote suivante montre la confiance et la considération qui étaient accordées aux ménestrels, même h une époque où ils avaient déjà beaucou]) perdu de leur prestige.

En 1316, le jour de la Pentecôte, Edouard II célébrait sa

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