Ouvrage déjà cilé
A ces désagréments devait s'en joindre un autre non moins grand; on ne pouvait utiliser cet instrument, toujours à cause de son chevalet diviseur, pour accompagner une mélodie quelconque, aussi lente soit-elle. La seule chose possible, dans ce cas, était de s'en servir comme d'un diapason, pour donner la première note du ton.
Un autre instrument, plus commode et plus pratique, s'imposait donc pour soutenir la voix, surtout dans les premiers temps du déchant1, et comme on songea tout d'abord à remplacer le sillet mobile par les doigts, qu'il devenait alors indispensable d'en rendre l'application facile, on ne put conserver la forme du monocorde scolastique, et l'on adopta celle que nous voyons à la lyra, forme qui doit être imitée d'un instrument pincé plus ancien.
En y comprenant la note donnée par la corde à vide, la lyra ne produisait que cinq sons différents; car, à cette époque, la main gauche restait en place, on ne démanchait pas; du reste, il aurait été impossible de le faire, puisqu'il n'y avait pas de manche et que la caisse allait en s'élargissant depuis le cheviller. Cet instrument, qui paraît n'avoir joué un rôle que dans la musique sacrée, offrait donc de bien modestes ressources, et l'on ne s'expliquerait guère sa présence dans nos orchestres modernes. Toutefois, ses cinq notes devaient suffire pour doubler les anciens plains-chants, dont l'étendue ne dépasse pas un intervalle de quinte ou de sixte au plus, et l'on pouvait à la rigueur faire une sixième note par l'extension du petit doigt de la main gauche.
Mais, aussi modiques que fussent ses moyens, ils étaient
1. Déchant ou Discant est le terme par lequel on désignait primitivement le contrepoint.
MONOCORDE Manuscrit do Saint-Blaisc (i\K siècle).
3i LES ANCÊTRES DU VIOLON
encore plus grands qu'il ne fallait pour soutenir la monotone psalmodie sur deux seuls degrés conjoints, comme par exemple, mi, l'a, mi, fa, mi, que l'on appelait chanter en ison1 et qui a été pratiquée, depuis le vic siècle à ce que l'on croit, par quelques ordres de moines, qui n'eurent pas d'autre chant.
Dans cette psalmodie, qui rappelle le Moyen Age et qui date peut-être du temps où les premiers chrétiens se réunissaient dans les catacombes de Rome, une des deux notes est souvent répétée cinq ou six fois de suite avant que Ton utilise l'autre. C'est donc plutôt un récit qu'un chant proprement dit.
Sa tradition s'est conservée dans certains couvents où l'on ne chante pas d'autre façon. Mais une troisième note ayant été ajoutée aux deux premières, on y récite sur trois degrés conjoints au lieu de deux, et comme celui du milieu est le principal, que les deux autres ne sont employés à tour de rôle qu'un peu avant la fin de chaque verse! , lequel se termine généralement sur le son central, cela produit l'effet d'une dominante du mode mineur, qui serait ornée, tantôt par l'une et tantôt par l'autre de ses deux notes voisines. C'est ainsi que nous avons entendu psalmodier il y a quelques années, à la messe de la communauté du couvent de la Visitation, à Paray-le-Monial (Saône-el-Loire). Placées dans le chœur derrière une grille qui les met à l'abri des regards profanes, les nonnes ont chanté, pendant toute la durée de l'office divin, soit en soli, soit ensemble à l'unisson, des antiennes et des cantiques, sur trois notes, mi, fa, mi, ré, mi, répétées lentement, d'une voix nasillarde, presque abouche fermée et sans l'accompagnement d'aucun instrument. Nous croyions que l'air allait changer après le premier cantique, mais pas du tout, il n'en fut rien, les antiennes se sont succédé les unes aux autres, et toujours
1. On désignait ainsi un chant ou une psalmodie qui ne roulait que sur deux notes.
LA LYRA 3o
sur trois notes jusqu'à la fin de la messe. Cependant, la terminaison se faisant parfois sur le premier degré, on avait alors l'impression d'un récit construit avec les trois premières notes d'une gamme mineure.
Ce chant monotone provoque la tristesse au bout d'un certain temps, exécuté surtout par des voix tremblotantes de femmes; et c'est sans doute ainsi que doivent chanter les âmes qui errent à la porte du Paradis.
A partir du xiue siècle, on ne trouve plus guère de représentations de la lyra, qui fut sans doute abandonnée depuis cette époque à cause de son peu de ressources.
Certaines locutions populaires, imitées des Grecs et des Latins, peuvent se rattacher à la lyra. Ainsi on dit en France : Qu'a de commun l'âne avec la lyre? Et en Allemagne : L'âne que fait-il de la lyre1? — Donner à l'âne une harpe ou une lyre2. — Que doit faire le corbeau de la harpe, l'âne de la lyre3? — On voit qu'en tout pays, maître Aliboron passe pour être à la fois le type de l'ignorance et insensible à la musique.
Peut-être s'est-on inspiré du crouth et de la lyra, pour faire les premières vièles à archet, et a-t-on combiné les principes du premier avec la forme de la seconde, qui était plus petite et par conséquent plus facile à manier? En tous cas, la lyra ne doit pas être considérée comme l'ancêtre direct du violon, parce qu'elle ne possédait aucun des caractères principaux de celui-ci, qui sont les éclisses et le manche. Cependant, si la lyra ne peut prétendre à cet honneur, elle a du moins celui d'avoir précédé le rebec et la gigue, instruments très estimés des ménestrels et des trouvères, durant tout le Moyen Age, et qui plus tard, exclusivement employés par les ménétriers pour faire danser, provoquèrent la joie et la gaîté.