‹ Les ancêtres du violon et du violoncelle: les luthiers et les fabricants dChapitre 54 sur 159 · II · texte numérisé non relu

II

114 LES AMCÊTRES DU VIO.LON

Ses instruments rappellent ceux d'Amati. L'onglet des filets se dirige presque au inili^'u du coin. La sonorité de ses violons est généralement bonne; ses violoncelles possèdent de grandes qualités :

Andréas Gaarneriiis fecic Crémonf fub (itulo Sanax TctcÛK / ^ 7 O

Il épousa Anna-Maria Orcelll, le 31 décembre 1653, de laquelle il eut sept enfants, quatre filles cl li'oîs garçons, dont deux furent lutliiers, Pie tro- Giovanni et Gtuseppe- Giovanni-Batista.

Pietro Guarneri, fils aîné d'Andréa, né à Crémone le 18 février 1655, travailla avec son père jusqu'en 1680, puis alla se fixer h Mantouc :

En 1677, il avait épousé Catarina Sussagni, dont il eut un fils, Andréa Francesco, né te 20 janvier 1678, lequel ne devint pas luthier.

L'œuvre de Pietro est très remarquable, les /J" sont inspirées h la fois d'Amati et de Stradivari. La voûte des tables est un peu élevée. Les filets et les coins rappellent ceux de Nicolo Amati, et la volute dénote une certaine originalité.

Daté de Manloue, 1608, l'alto de ce maître, que nous donnons, montre qu'il chercha à modifier le dessin des contours et à supprimer complètement les coins, de façon h avoir une caisse dans le genre de celle d'une guitare. M mesure :

Longueur de la caisse 398 millimëlres.

— dans le haut iSç) —

LE VIOLON ET SES DÉRIVES tl5

Longueur au milieu 167 milUmèlrcs.

— lions lo 1)03 287 —

— (les // yoo —

Le vernis, rauf^c brun, d'excellente qualité, ne matiquc pas de Iranspal'cnce.

Il est birn curieux de Irouvei-en lG08le modèle que Francis Clianol (Mirecourt, 1787— lloclieforl, ia2:(), ancien élève de ri!^colcpolyleclinique, adopta en 1817, lorsqu'il crut opérer une révoluliou profitable à l'art de construire le violon. Modèle qui fut proniplemcnt abandonné, car la suppression des ce enlevait du limbi'c au violon.

Créés pour faciliter le jeu de l'archet, les ÇC, pratiqués decliaqiiccôlé

de la caisse, rem- *''^" "' """lul^^a^'im).'"' plissent un rille

acoustique li-ès important et à peu près semblable h celui que jouent les angles droits qui existent dans le tube sonore

116 IJÎS ANCÈTRKS DU VIOLON

de la Iroinpellc. Comme ceux-ci, ils occasionnent des

Iji'îstircij aux vilira-

lions, et, parsiiile, rendent le son Hu violon plus timbré et plus éclatant.

Giuseppe-Giovanni - Haltisla Ciuarneri, connu dans le commerce de la lutherie sous le nom de Joseph, fils (l'Ani/iè, naquit le 2ii novembre HHHi fît ne quillit [y.xa Crémone où il mourut en 1738. Il épousa liarbara Franclii, le 4 janvier iUUO.el en eut six enfants, trois lillcs et trois gar- (joiis, dont un seul, Piclro, fut luthier.

Giuseppe cons- Iruisit des instruments de modèles très divers. L'onglet des filets ressemble ik celui de son père, et se divioLon uï <iiu>^ti-Mi cuAH.iKui Un,. tiLsi. Hge Bussl presque ''™^" au milieu du coin.

Il en est de même des //, qui rappellent l'école d'Amati. Le vernis, bien crémonais, est tantôt jaune doré ou brun clair.

LE VIOLON ET SES nRlllvrîS iil

En somme, Tœuvre oxirftmemcnt variVo. de Joseph, fils d'André, peut être considérée comme une heureuse transition entre la manière de Nicolo Amati el celle de son cousin Giuseppe del Gesù :

loCeph Guarneritts (iltus Andreae fecit Crémone fub mule S- Tcrcsîc ijZ^

Son fils Pielro, né h Crémone le ii avril i695, travailla à Venise de 1725 à i 760:

'^ PetrusGuarnetiusFilius Joseph 3* ^ Cretnonensis FccitVenetijs 3^

Il a suivi plutôt la forme adoptée par son oncle Pielro de Mantoue, et a laissé de beaux instruments :

PctrusGuarncriusFiiius Jolèph s^ Crcmoncn/îs fccit Vcncti is • ff^ Aiino 1740^

Le plus grand artiste de celle famille est incontcslablement Giuseppe Guarneri del Gesù, dont la réputation égale presque aujourd'hui celle /Je Stradivari. On lui a donné le surnom do del Gesù Ix cause des trois lettres eucharistiques IIIS, surmontées d'une croix, qu'il mettait sur ses étiquettes, sans doule pour distinguer ses produits de ceux de son cousin Joseph fils d'André.

Jusqu'à ces temps derniers on ignorait la date exacte de sa naissance. Fétis l'avait fixée au 8 juin 1083 \ se rappor-

\. Ouvrage ï1<^j;j ci lé.

tant à un acte de baptême de Giuseppe-Antonio Guarneri, dont la copie fui adressée en IBIiîi.àJ.-B. Vuillaume, par le vicaire l''iisctli. Mais il parait, c'est Vidât (|ui t'ariirine, que l'abbé Fusetti avait copié par erreur dans les archives de San Donalo l'acte de baptême d'un frère aîné de dcl Gcsù , décédé peu de mois après sa naissance, cl (|ue le grand luthier serait né le 16 octobre 1080. Vidal, M'appui de son dire, donne un acte de baptême de Giuseppe Guai'neri portant celle dernière date '. Acceptons donc celle-ci comme étant la vraie, car la vie de notre artiste est encore sufllsamment remplie de faits assez obscurs et fort dilliciles à élucider.

Giuseppe Guarneri

était le petit-fils de Ber-

nardo Guarneri, frère

cadet d'Andréa Guai'ne-

VIOLON DB GiuEBPi'B uuAnNrBi DKL GEoù ' W , [q prcmicr luthicr du

^ ' nom.

1. Quoifid'uii aililil Viil.ll, lu nom [ioli-un}inii|uc uâl liiun oi'UiOHriit>liiiS Guaiiieii duiiH Tuclc du bapliiinc i|iril iiulilic.

Son père, Giovanni-Ballisla Guarneri, épousa Angiola Maria Locatelli, le 3 août 1682. Six enfants, quatre fils et deux filles, naquirent de colle union; del Gesù fut le seul lulliier de celle branche cadette.

Maintenant que nous sommes fixés sur son origine et sur

Joseph Gaaracfius fccit ^ CrcmoaaB anno 1741 IHS

//, ce, COINS FT ETIQUKTTF D ' UN VIOLON DF CIVSEPPE GUARNERI

DFI. GRSr

sa naissance, reste à savoir quel fut le maflre qui lui enseigna son art.

Félis, toujours d'après J. 13. Vuillaume, en fait l'élève de Stradivari, déclare qu'il a travaillé à Crémone de 1725 jusqu'en 1745 et divise ses instruments en trois époques.

Hart n'est pas du même avis; il estime qu'il y a trop de divergence entre le style de Guarneri et celui de Stradivari pour que celui-ci ait été le maître du premier; et trouvant,

iiO LES ANCÊTRES DU VIOLON

non sans raison, qu'il y a beaucoup d'analogie entre les œuvres de del Gesù et celles de son cousin Joseph, fils d*André, et que ce dernier était de beaucoup le plus âgé, il en conclut que ce fut dans son atelier que le plus célèbre des Guarneri reçut ses premières leçons.

Quoi qu'il en soit, del Gesù était déjà en pleine possession de son talent si personnel et si original à vingt-huit ans; et le violon qui est reproduit ici, pages 146 et 1 i8, daté de Crémone, 172i, en est une preuve convaincante. Il est aussi beau que ceux de Paganini, 1743, d'Âlard, 1742, et de Vieûxtemps, etc.. Le vernis en est un peu plus foncé, maisd^une pâte aussi fine et très transparent.

Ce bel instrument mesure :

Longueur de la caisse 352 millimèlres.

Largeur dans le haut 170 —

— — milieu ii3 —

— — bas 208 —

Longueur des // 78 —

— de la tôle 110 —

I fauteur des c^disses en l>ns. . . . olio —

— — en haut ... 28 —

On retrouve les mêmes détails de facture dans un violon pochette de ce maître, portant la date de 1735. Seules les // sont un tout petit peu moins pointues en haut que dans les modèles précédents.

Ce ravissant petit instrument n'a presque pas été joué et possède encore sa poignée primitive, laquelle est vernie un peu plus clair que le reste, qui est d'un beau rouge foncé. Il n'y a pas de volute; la tête rappelle celles de certains cistres et de petites mandoles. Voilà ses dimensions :

Longueur totale de Tinslrumenl. 4^0 millinièlres.

— de la caisse 2^3 —

Largeur dans le haut 112 —

— — milieu 78 -r-

— -— bas i/|0 —

LE VIOLON ET SES DEHIVES 12t

Longueur «les // f>o millimèlres.

— (lo In Ifilo <>) —

Ilaulcur dos éclissftsen bos. ... a; —

— — en Imiil, . . a5 —

Ainsi que son cousin Joseph nis (l'André, il semble avoir pris Gasparo da Sald pour guide, et s'en élre inspiré pour la formation de son modèle, qui présente de grandes affînilés avec celui du vieux mallre de Brescia, lant par ta forme pointue des f f ., le dessin des contours et des écliancrures du milieu, ou C. L'onglet de ses filets, contrairement à celui de Stradlvari, se dirige généralement vers l'angle extérieur du coin.

Guarncri n'a pas construit de violoncelle, mais ses violons ont d'excellents poumons, et leur volute, parfois un peu effrontée, tout en étant solidement plantée, s'harmonise très bien avec l'ensemble de l'instrument'.

On serait porté à croire que Guorneri fut possesseur d'une

pièce de sapin d'où il a tiré «k oiwBfpi uuabbkri uKr. cesC quantité de ses tables, car, sur le plus grand nombre de eelles-ci, on remarque une veine

1. En gfn^rnl, In li-mnil dr dcl GrBÙ oui nuRcz irrégiiMcr. Pour ccUo misoii, le nom iJc Ifle de citerai fui donni^ i\ ccrlnincn 'le ncR ioIiiIch. Atiin1>ln- Télc«i>)i(>rc l(nr)>£, nncicn oiiviîcr île J.-U. Vuillnuitic, imitait cca ilcrnitrrs ft In perrccllnn.

parallèle à la louche et qui se voit de chaque côlé. Son vernis, assez varié de nuance, est toujours d'une pâte fine et transparente et rivalise le plus souvent avec celui de Stradivari.

La légende s'est emparée de cet homme, sur lequel on ne sait pas grand'chose. Les uns en ont fait un paresseux, un débauché, un ivrogne. D'autres prétendent qu'il fit de la prison, sans faire connaître toutefois pour quel méfait. On a môme donné les noms de violon de prison ^ ou violon de la servante^ à certains de ceux qui lui sont attribués, et cela, parce que la fille du geôlier lui aurait apporté, paraît-il, les fournitures nécessaires à leur confection, et se serait chargée ensuite de les vendre à n'importe quel prix, afin de lui procurer les moyens d'adoucir sa captivité. L'histoire est au moins piquante, si elle n'est vraie, et, ces violons étant datés de Crémone, il serait peut-être possible d'arriver l\ savoir quelque chose sur leur origine en consultant le livre d'écrou de la prison de cette ville.

On ne connaît pas exactement la date de la mort de Giuseppc Guarnari del Gesù ; quelques-uns estiment qu'elle arriva vers 1755. Cet artiste au style hardi et original n'a pas formé d'élèves.

La lutherie italienne, qui avait mis deux siècles pour arriver l\ son apogée, ne tarda pas à dégénérer un peu après la mort de Slradivari; dopuis 1760 environ, elle est en pleine décadence. Heureusement que cet art charmant a retrouvé de remarquables représentants en France : Pierray, Bocquay, Fleury, Fent, Pique, Lupot, etc., etc., pour ne citer que quelques-uns du siècle dernier, qui se sont tous inspirés d'Amali, de Stradivari, de Guarneri, et quelquefois de Maggini, ont laissé des instruments excellents, qui sont appelés à remplacer ceux des vieux maîtres italiens.

Sous le titre à' Ecole académique des amateurs-zélateurs de poésie el de musique^ le poète Jean-Antoine de Baïf, fonda, en compagnie du musicien Thibaut de Gourville, la première société d'auditions musicales qui ait existé, non seulement en France, mais en Europe. Elle avait son siège à Paris, dans la maison même de Baïf, située sur le rempart entre les portes Saint-Marceau et Saint-Victor. Le roi Charles IX confirma les statuts de celte institution, par lettres patentes,

en 1570.

Les académiciens formaient trois classes distinctes : la première comprenait les poètes et les compositeurs de musique; dans la seconde étaient réunis les exécutants, que Ton rétribuait; la troisième se composait exclusivement des auditeurs. Ceux-ci, parmi lesquels figurait le roi de France, versaient une cotisation dont le montant n'était pas fixé, mais laissé à leur générosité. Une médaille leur servait de carte d'entrée.

Il y avait répétition tous les jours, et concert chaque dimanche.

A la mort de Baïf, survenue le 19 septembre 1589, Mauduit, bon musicien et alors secrétaire delà Société, prit la direction de Tcntreprise, dont le siège fut transféré rue de la Juiverie, aujourd'hui rue de la Cité. On ignore à quelle époque cette académie cessa de donner ses séances.

Les Concerts spirituels furent créés à Paris, en 1725, par Philidor (Anne Danican), célèbre à la fois comme compositeur de musique et joueur d'échecs. Son but était de remplacer, par des solennités musicales, les représentations théâtrales interdites pendant la Semaine sainte et les quelques grandes fêtes de l'année. Il ne faisait en cela qu'imiter le maréchal de Villars, qui, déjà en 1716, à Marseille, avait fondé

une société de concerts spirituels au profit des pauvres \

En possession de son privilège, Philidor installa ses concerts dans la grande salle des Suisses aux Tuileries*; mais il fut dans Tobligalion de payer une redevance annuelle de 6,000 livres h TOpéra, qui avait alors le monopole des auditions lyriques.

Commencé h six heures du soir, le concert Hnissait à huit heures. Il y avait trois sortes de places que Ton payait : le parquet, trois livres tournois; les galeries, quatre livres tournois; les loges, six livres tournois.

L*entreprise réussit à merveille; la plus haute société parisienne s*y donnait rendez-vous ; aussi le succès fut-il très grand dès le début et se maintint jusqu'en 1790, époque où le Concert spirituel disparut dans la bourrasque révolutionnaire.

Cette institution acquit bientôt une réputation européenne. Tout artiste de quelque valeur tenait à s'y faire entendre pour la consécration de son talent. C'est là que les violonistes les plus habiles se produisirent devant le grand public. Nous savons par le Mercure de France qu'ils y occupèrent une place très importante, dès la première année :

« Le concert du palais des Tuileries, que le sieur Philidor fait exécuter, et dont nous avons déjà rendu compte au public, continua avec les mêmes applaudissements le lundy de Pâques jusqu'au lendemain de Quasimodo. Ce qu'il y a de bien piquant pour le public dans ce dernier concert, c'est une espèce d'assaut entre les sieurs Baptiste, français, et Guignon, piémonlais, qu'on regarde comme les deux meilleurs joueurs de violon qui soyent au monde. Ils jouèrent tour à tour des pièces de symphonie, seulement accompagnez d'un basson et d'une basse de viole; et ils furent tous deux extraordinairement applaudis \ »

4. A1.SXIS Rostand. La musique à Marseille, Paris, 1874, 1 vol. iii-12, p. 9.

Page 1