‹ Les ancêtres flamands de BeethovenChapitre 21 sur 39 · L. F. Colfs, maître de chant · texte numérisé non relu

L. F. Colfs, maître de chant

Le Chapitre de St-Pierre approuva la candidature du jeune Malinois (1) qui fut donc nommé Phonascus pour un terme de trois mois. Le Chapitre ajouta cependant cette restriction que,

(1) Capitulum approbat personam Ludovici van Beethoven ut fungatur vicibus Phonasci ad trimester conformiter mandato capituli dicto phonasco per D. secretarium insinuato secunda hujus cui capitulum inhaeret. 9 Nov. 1731, J. N. Graus, secret.

au cas que le récipiendaire ne donnerait pas satisfaction, ou si les Chanoines le jugeaient désirable, l’intérimaire serait suspendu de ses fonctions avant l’expiration du terme fixé (1).

Certains prétendent que, durant l’activité du phonascus malinois à Louvain, son talent fut apprécié par le Prince-Electeur de Cologne, Clément-Auguste, qui aurait engagé à venir à Bonn. C’est possible, mais aucune pièce officielle n’a pu être produite jusqu’ici à ce sujet.

À Louvain, Louis fit la connaissance de Dieudonné Raick, alors organiste de St-Pierre. Celui-ci était musicien habile, bon compositeur, mais d’un caractère assez particulier. Les rapports de Louis van Beethoven avec Louis Colfs, qu’il remplaçait avec bonheur, furent certainement plus cordiaux.

Que fit Louis van Beethoven après l’intérim à St-Pierre ? Entre son départ de Louvain, février 1732, et son agréation à la Cour du Prince-Electeur de Bonn, mars 1733, nous le trouvons à Liége. C’est à notre confrère et ami, M. Ernest Closson, professeur au Conservatoire Royal de Bruxelles et musicologue érudit, que nous devons cette précision (2). Persuadé qu’éventuellement le séjour à Liége de Louis van Beethoven, le vieux, avait dü laisser des traces dans les archives de la collégiale de St-Lambert, M. Closson s’adressa à ce sujet à M. Clément Charlier, receveur de la cathédrale, en même temps que, lui aussi, musicologue distingué. Celui-ci se mit en rapport avec M. Léon Lahaye, archiviste honoraire de l’Etat à Liége qui, connaissant parfaitement son ancien dépôt, était tout qualifié pour entreprendre cette recherche. En effet, M. Lahaye eut tôt fait de mettre la main sur les trois documents que nous publions ci-après et dont M. Closson

(1) Voir document n° 9.

(2) Nos plus vifs remerciements à M. Closson pour sa bienveillante contribution à notre travail et pour tout l'intérêt qu’il a bien voulu y porter.

voulut bien nous réserver la primeur. On jugera immédiatement de leur importance.

CONCLUSIONS CAPITULAIRES DE ST-LAMBERT A LIÉGE Années 1730-1733 f° 174.

2 Septembre 1732.

“ Habita lectura supplicis libelli Ludovici van Bethoven (sic), sua servitia pro musica et psalmodia in qualitate bassi offerentis, Domini mei illum sub mensuo 32 florenorum Brabantiae salario admiserunt. ”

Ibid. f 187.

12 Novembre 1732.

“ Messeigneurs aiant entendu la proposition faite par Messeigneurs les Directeurs, tant au sujet de Louis van Bethoven, basse, que touchant Arnold Martini, violoniste, admis respectivement à leur service le 2 et le 18 du mois de septembre dernier, et considérant qu’ils avaient déja été employés à leur musique quelque temps avant leur admission, sont d’avis qu’on paie le gage du mois d’août au dit basse et celui du mois de septembre au violoniste susdit. ”

Ibid. f° 240.

2 Mars 1733.

“ Messeigneurs ayant vu la requette présentée par Louis van Bethoven, basse psalmodiant de cette église, sont d’avis de ne pas lui accorder l’attestation demandée. ”

Il résulte de ces pièces que Louis van Beethoven est entré au service de la Cathédrale de St-Lambert, à Liége, comme chanteur “ basse ”” (1) et chantre (grégorien), fin juillet ou début d’août 1732, qu'il a été admis définitivement, en cette qualité, le 2 septembre 1732 et que, le 2 mars 1733, le Chapitre lui refusa une attestation, sans doute de bons et loyaux services qu’il sollicitait en vue de son départ. Probablement, les chanoines usèrentils de ce moyen pour le retenir.

(1) Il faut croire que sa voix s'était muée en basse puisqu'il demandait à Louvain l'intérim de ténor? Nous verrons plus loin qu’à Bonn on le qualifie aussi de “ Bassist ”.

Le séjour de van Beethoven à Liége laisse le champ libre aux hypothèses. Ainsi, nous pourrions admettre que le “ bassiste ”” se mêla à l’activité musicale de la ville; qu’il se lia d'amitié avec plusieurs membres du chœur de St-Lambert et particulièrement avec les Hamal, père et fils, qui incarnaïent, à cette époque, l’art musical de leur ville natale. On sait que le maître de chapelle Henri-Guillaume Hamal (1) s’intéressait beaucoup aux jeunes gens et les encourageait. Le talent du chantre malinois, sans doute, ne le laissa pas indifférent et il est à présumer qu’il l’aida de ses précieux conseils. Qui sait si le fils du maître de chapelle, . Jean-Noël Hamal (2), qui comptait deux années de plus que le chantre de Malines, ne devint pas l’ami de ce dernier. De même que van Beethoven, Jean-Noël avait débuté comme enfant de chœur, et à l’époque où Louis van Beethoven fut agréé dans la maîtrise, le fils Hamal venait de rentrer de Rome où il avait étudié la composition sous la direction de Joseph Amadori. D'ailleurs, la belle voix de Louis van Beethoven aura fait impression sur les Liégeois qui ne l’oublièrent pas. Nous sommes presque per-

(1) D’après un manuscrit de Ilenri Hamal, publié dans une notice du Dr G. Jorissenne, Musiciens Liégeois anciens d'après un manuscrit de H. Hamal, Liége 1910, nous apprenons que : “ Henri-Guillaume Hamal, né à Liége en 1685, mort en 1752, apprit la musique et à jouer du clavecin du savant Lambert Pietkin, maître de chapelle de la Cathédrale et la composition de M. Trevisan Bolompré (Balompré?) maître de chapelle de S. A. E. Joseph-Clément de Bavière, électeur de Cologne, évêque et prince de Liége, et auprès des savants musiciens des Pays-Bas... En 1711 le chapitre cathédral l’appela à Liége pour être maître des enfants de chœur et maître de chapelle en second, attendu que la première maitresse (sic! lisez : maitrise) devait être occupée par un ecclésiastique... composa des messes, mottets, pseaumes à grand orchestre pour la cathédrale et des cantates françaises, italiennes et liégeoises, pour ses élèves. Dans ses moments de loisirs il se faisait un plaisir d'enseigner, sans intérêt, les jeunes gens en qui il reconnaissait des dispositions pour la musique et le elavecin..….

(2) Jean-Noël Hamal,'fils du précédent, né à Liége le 23 décembre 1709 ; débuta comme enfant de chœur à la cathédrale de St-Lambert, suivit après les cours du contrepointiste Henri Dupont. En 1728, ses parents l’envoyèrent à Rome, où il fut reçu au Collège d’Archis; il y travailla sous la direction de Joseph’Amadori. En 1731, il rentra à Liége et fut admis au chœur de St-Lambert, En 1738, il remplaça son père comme maître de chapelle de la cathédrale. Compositeur de messes, motets, cantates, oratorios, opéras comiques en patois liégeois. Cfr. De Sagher. Les Musiciens Liégeois : Grétry, Gresnick, J. N. Hamal, 1 vol. Collection Gilon, Verviers, s. d., p. 85 et ss.

suadé que la possession d’une édition liégeoise de la Bible (1) et l’offre de service à St-Lambert faite par le Chapitre au fils de l’ex-chantre de la cathédrale de Liége, sont dües à des relations de sympatkie durable entre van Beethoven et les habitants de la cité ardente. Nous reviendrons d’ailleurs, plus loin, sur cette proposition d'engagement du fils de Louis van Beethoven. Etant donné ces rapports de sympathie, comment expliquer le départ du “ bassiste” de la cathédrale. Voici : Nous savons que l’évêché de Liége avait comme titulaire, à cette époque, l’archevêque de Cologne dont la Cour était établie à Bonn. Cette situation entraînait de fréquentes visites du prélat à Liége, dont bénéficiaient les artistes (2). Lors d’un passage à Liége, le Prince-Electeur, Joseph- Clément, Archevêque de Cologne et Evêque de Liége, lança un décret par lequel il nomma trois nouveaux musiciens pour sa chapelle. Parmi ceux-ci figure le nom de van den Eede. Sur une liste de payements effectués à Liége, durant le second trimestre de 1696, nous apprenons que Henri Vandeneden (Van den Eeden), était basse chantante de la chapelle Electorale. En 1725, nouvelle visite de l’Archevêque de Cologne. Le Prince-Electeur Clément- Auguste fait son entrée à Liége en qualité de Prévot de la Cathédrale de St-Lambert. Il faut croire que Clément-Auguste renouvela assez souvent ses visites à Liége, puisque, d’après Fischer (3),

(1) Après le décès, à Vienne, de l’auteur des symphonies, on trouva parmi les livres délaissés par Ludwig van Beethoven La Sainte Bible, trad. en français, le latin à côté, avec cartes géographiques et figures, 3 vol. in folio. Liège 1742. Cfr. André de Hevesy, Beethoven, vie intime. Paris, éditions Emile-Paul frères, 1927.

(2) C’est probablement à l’occasion de l’une de ces visites que le maître de chapelle du Prince- Electeur, Trevisan Bolompré, fit la connaissance de Henri Guillaume Hamal qui devint son élève. Notez que l’Archevêque était le plus souvent accompagné de sa chapelle musicale lorsqu'il venait à Liége ou à Spa. En 1695, à l’occasion de la visite du Prince-Electeur, on exécute, à Liége, Il Giudizio di Marforio, petit opéra composé par Johann Christoph Pez, maître de chapelle de l’Archevêque, Electeur de Cologne, Joseph-Clément de Bavière, Prince-Evêque de Liége Cfr. Dr Dwelshauwers, Programme des recherches faites et à faire dans les fonds musicaux de la Province de Liége, Malines, Godenne, 1911.

(3) “ Gottfried Fischer, who owned the house in the Rheingasse in which two generations of

cé serait là que le Prince aurait pü apprécier le talent et la belle voix de Louis van Beethoven, ce qui aurait donné lieu à son engagement pour la chapelle de la Cour de Bonn.

L'un des premiers jours de mars 1/33, Louis van Beethoven prit la voiture de poste qui le conduisit par Battice, itinéraire de la grand’route internationale, à Aix-la-Chapelle, et de là à Cologne, où il s'embarqua pour Bonn.

Nous lisons dans l’intéressant ouvrage de M. Prod’homme que “ l’antique ville de Bonn marque le point où le Rhin change de caractère et d’allure. Sans avoir l’importance de Coblentz ou de Cologne, cet ancien camp romain, devenu une ville florissante grâce à sa position même à l’entrée de la plaine, fut, de 1257 à 1794, la résidence et la capitale temporelle de l’Archevêque- Electeur de Cologne, Archichancelier de l’Empire, et métropolitain des évêchés de Liége, de Münster et d’'Osnabruck ”.

Les voyageurs de passage à Bonn affirment que, “ à part ses places principales : du Marché, de St-Martin, du Triangle (Dreieck), et du Quadrilatère (Viereck), Bonn, jadis, n’offrait qu’un enchevêtrement de ruelles irrégulières, d’étroites “ Gassen ” se dirigeant, non sans détours, vers le fleuve ou vers les deux portes principales de Cologne et de Coblentz. Les maisons, au début du xvin° siècle, devaient en être assez misérables. Seuls, les couvents avec leurs vastes enclos, les églises avec leurs clochers aigus et, du côté Sud, le palais encore peu développé des Electeurs, se détachaient au-dessus de l’agglomération de la petite cité rhénane: cité sans industrie, sans négoce actif et dont toute la population, de 10.000 âmes, vivait, directement ou indirectement, du service de la Cour ”.

Beethovens lived, professet to know that Elector Clemens-August, learned to know him (Ludovicus v. B.) as a good singer at Liége, and for that reason called him to Bonn.” in The life 0f Ludwig van Beethoven by A. W. Thayer, revised and translated by H. E. Krehbiel (seconde édition anglaise), New-York, 1921.

“ L’Electorat de Cologne, considéré à peu près comme un fief par la famille régnante de Bavière, était destiné, par sa situation géographique, politique et religieuse, à jouer un rôle important dans le long duel engagé entre le Roi très chrétien et Sa Majesté Apostolique impériale, pour la conquête de l’hégémonie européenne; duel que la Révolution et l’Empire continuèrent pour leur compte. Oscillant entre Paris et Vienne, les deux pôles de la politique internationale, le dernier Electeur de Cologne ne vit son sort définitivement fixé que par la Révolution, — qui le supprima ” (1).

Parmi les Princes-Electeurs qui résidèrent à Bonn, du temps où les van Beethoven de Malines y vivaient, citons en premier lieu : Joseph-Clément de Bavière.

Ce prince hérita de sa mère, la princesse Adélaïde de Savoie, le goût de la magnificence et des arts, ainsi qu’un vif sentiment de l’honneur. Les vicissitudes de son règne le firent vivre de longues années en France où il s’entoura d’artistes français. Lorsque la guerre de la succession d’Espagne fut déclarée, le prince s’était refugié dans ce pays, laissant les impériaux de Malborough et les Hollandais de Coehorn assiéger la ville de Bonn, qui fut prise le 16 mai 1705 (2).

Clément résida dans le nord de la France, tantôt à Lille, tantôt à Valenciennes, et en Belgique à Namur (3). Durant cet exil, il recruta une chapelle-musique dont les membrés furent choisis dans ces deux pays. On y relève les noms de Le Teneur, le maître des chants; Lambert, le maître de concert des instrumentistes ; Domini, le maître de concert des vocalistes, ainsi que dix-sept instrumentistes, dont Vander Haeghe, De Ridder, les deux Meuris, et dix-huit vocalistes, dont Van den Eede.

(1) Prod’homme, I. ec. pp. 17 et 18.

BbemE re rits (3) I fut à Namur en 1702.

“ Les traités de 1714 rendirent à Joseph-Clément ses Etats et le rétablirent dans ses dignités. Le 25 février 1715, il fit son entrée solennelle dans sa résidence où il mourut le 12 novembre 1723, laissant dans sa capitale quelques embellissements que devait continuer son successeur ”.

Joseph-Clément avait versifié, dans les loisirs de l’exil, quelques tragédies en français et composé de la musique, notamment onze motets qu’il avait ainsi colligés : l’un datait de l’année de sa grande infortune, 1706, un autre était un remerciement aux villes de Bruxelles et de Valenciennes, dont les habitants l’avaient fort bien traité, lui et sa suite...

Il eut comme successeur son neveu et coadjuteur Clément- Auguste, le fils de l’Electeur Maximilien-Emmanuelde Bavière (1).

“ Clément-Auguste de Bavière fit son entrée solennelle à Bonn le 15 mai 1724. Libre des soucis qui avaient accablé son prédécesseur, cet KÉlecteur, dont le règne devait durer trente-sept ans, était de caractère plutôt faible et versatile, aimant le luxe, le faste religieux et profane, dépensant des sommes énormes à ses constructions fastueuses, à ses équipages, aux spectacles de sa petite Cour, à la décoration des églises ”. Ce train de vie le mena à des difficultés financières qui l’obligèrent à recourir à l’emprunt. Îl quitta Bonn, le 5 février 1761, pour rendre visite à son frère à Munich”. Dès la première halte, à Ehrenbreitstein (en face de Coblentz), où l’Electeur de Trèves donnait un dîner de gala en son honneur, Clément-Auguste tomba sans connaissance, au milieu du bal qui suivit, et où il avait montré beaucoup d’entrain. Il mourut le lendemain, d’une congestion, à l’âge de soixante ans. ”

Clément-Auguste était passionné pour les arts et avait pü développer ses goûts au cours de ses voyages en Italie, dans le

(1) Né à Bruxelles, le 16 août 1700.

midi de l'Allemagne et en France. Son plus beau titre de gloire fut l’embellissement de son palais. C’est à lui que l’on doit les deux beaux corps de bâtiments annexes qui encadrent si bien le bâtiment central, formant un quadrilatère allongé terminé par des tours. L'architecte français Robert de Cotte, chargé de ce travail, donna à ces nouvelles ailes le style du palais de Charles V à Grenoble.

M. Schiedermair nous donne une intéressante et minutieuse description (1) de la “ Residenz ”. Nous nous bornerons à en extraire ce qui se rapporte à l’église et au théâtre du Palais.

“ Au fond d’une longue galerie, nous parvenons au bâtiment de l’église du palais. C’est là que le prince officie et chante sa messe. Sanguinetti fut chargé de décorer cette longue et large chapelle de fresques représentant le Gloria. Les parties nues des murs, à côté des colonnes accouplées, ainsi que le jubé sont tendus, les jours de fête, de précieuses tapisseries, Gobelins de Bruxelles. C’est ici, sur ce jubé, “ Doxal ”, que fonctionneront le grand-père et le père du Maître qui, lui-même, y passera quelques années.

” Près de la galerie se trouve la salle de l’académie, éclairée, le soir, par douze lustres en couronne. Cette salle servait aux concerts, surtout sous le règne de Maximilien Frédéric. Sous la “ Akademiesaal ”, on trouve le théâtre qui ressemble au Residenz-Théâtre de Munich, dû à Cuvillier. L'intérieur peut contenir quelques centaines de personnes. La décoration se distingue par la prédominance des couleurs bleuvert, relevées d’or. Le parquet descend à un mètre et demi sous le niveau de la rue. Là-dessus s’élèvent la scène et les loges ”.

Ici aussi, la famille van Beethoven fut admise à prêter son concours durant de longues années.

(1) Der Junge Beethoven, p. 19.

Dans cette résidence vraiment princière qu’il ne cessa d’embellir et où il fit construire un escalier de marbre, à l’instar de la Scala santa, Clément- Auguste organisait des représentations d’oratorios et de drames musicaux, des concerts et des bals.

“ Autant ce prince avait été généreux, autant son successeur fut économe ”.

€ Max Friedrich fut élu le 6 avril 1761. Son premier souci, en arrivant à l’Électorat, fut de réduire les dépenses de la façon la plus stricte : suppression d'emplois, mise de fonctionnaires à la retraite. Ces mesures d'économie furent exécutées rigoureusement par le tout-puissant ministre Kaspar Anton von Belderbusch, qui arrêta les constructions, congédia une partie des comédiens, réduisit le nombre des bals, concerts et festivités. ”

Ce fut sous ce règne, le 15 février 1777, qu’eut lieu l’incendie d’une grande partie du palais électoral, mais à ce moment, Louis van Beethoven, le vieux, était déjà mort. Ne dépassons donc pas les évènements de ce règne de Maximilien-Frédéric, qui fut le dernier prince sous lequel servit le chantre de Malines.

Le palais des Electeurs était admirablement situé, sa belle façade tournée vers le superbe amphithéâtre. Il était encadré, sur la gauche, par le Rhin et les Sept-Montagnes, sur la droite par Poppelsdorf et une chaîne de montagnes s’étendant jusqu’au Godesberg. Les belles terrasses du palais, ses jardins réguliers, ornés de bassins à jets d’eau, en faisaient un lieu de séjour enchanteur. |

Telle apparut à Louis van Beethoven la Résidence où il venait chercher son gagne-pain.

Son premier soin fut de s’assurer un logis. Il le trouva dans le vieux gymnase de la Wenzelgasse que les Jésuites, en se retirant, avaient transformé en habitations particulières. Van den Eeden, musicien de la Cour et compatriote des Beethoven, aura offert ses services à Louis et Corneille, car nous voyons cet

artiste entretenir des relations très amicales avec les van Beethoven. Nous savons qu’il fut témoin au mariage de Louis et que, plus tard, il donnera les premières leçons de clavecin au futur roi de la symphonie. Quoi qu’il en soit, nos émigrés malinois se sentirent bien vite entourés de compatriotes, tous ou presque tous attachés à la Cour. Ils durent se réunir bien souvent et chanter ensemble les “ liederen ”” du pays natal.

Un des premiers soucis de Louis fut d'adresser une requête au Prince-Électeur Clément-Auguste, le priant de l’accepter comme membre exécutant de sa chapelle musicale. La réponse ne tarda pas. Par décret de mars 1733, Clément-Auguste le nomma Hofmusikant, aux gages annuels de 400 florins du Rhin, payables par trimestre à partir de janvier 1/33. Des ordres en ce sens furent donnés au conseiller et zahlmeister Risack ; le jour même, Louis entra en fonction dans le palais électoral (1).

“ Le service de la chapelle, réglementé par Joseph-Clément en juillet 1719, comprenait, outre les offices religieux, consistant en messes, litanies, processions, les concerts et les représentations dramatiques, ainsi que les bals donnés à l’occasion de certaines fêtes, notamment de l’anniversaire du Prince. Cette date, ainsi que les semaines de carnaval, marquaient plusieurs jours de divertissements. Les représentations d’opéras ou d’oratorios italiens devaient être assez fréquentes au temps du fastueux Clément-Auguste et les comptes de l’Électeur montrent que de nombreux musiciens, chanteurs, danseurs, comédiens étrangers, italiens, bohémiens, français, étaient appelés à Bonn pour divertir Son Altesse Sérénissime ‘et la Cour. Ils étaient naturellement munis de leur répertoire que les artistes de la chapelle locale avaient simplement à accompagner ou à compléter ”.

Les occupations de Louis van Beethoven, comme chantre,

(1) Voir document n° 10.

comprenaient les services de la chapelle, du théâtre et de la salle de concert.

Tandis que le “ Hofmusikant””, vaquait à’ses fonctions artistiques, son frère Corneille fonda un commerce de cire et de cierges. La Cour faisait une grande consommation de cierges pour le luminaire de la salle de concert et de bal, pour la chapelle et le théâtre (1). Corneille parvint à obtenir le titre de fournisseur de la Cour, ce qui influença très heureusement son commerce.

Mais la vie de célibataire parut bientôt monotone à nos jeunes Malinois; aussi ne tardèrent-ils pas à prendre femme. Parmi les belles du pays, Louis avait distingué une Bonnoise de dix-neuf ans, du nom de Marie-Joseph Poll. Les jeunes gens reçurent la bénédiction nuptiale le 7 ou 17 septembre 1733 à l’église Saint-Remy, en présence des témoins : l’organiste Gilles Van den Eeden et le violoniste Jean-Paul Riechler, musiciens de la Cour.

De cette union, Louis van Beethoven eut trois enfants : D'abord une fille, née un an après le mariage et baptisée le 8 ou 28 août 1734 à l’église Saint-Remy. Elle reçut le nom de Maria- Bernardina-Ludovica et eut comme parrain Corneille van Beethoven, son oncle, représentant le grand-père Michel van Beethoven, (encore à Malines à ce moment) (2).

Un second enfant, un fils, Marc-Joseph, baptisé le 15 ou 25 avril 1/36, vint prendre la place de Bernardine morte le 17

octobre 1735. Ce second enfant mourut aussi fort jeune. Enfin, vers la fin de 1739, ou au début de 1740, vint le troi-

(1) Le D' Ch. Burney, de passage à la Cour de l’Electeur de Schwetzingen, annote dans son carnet de voyage : “ —— on m'a assuré que l'éclairage seul du théâtre, qui se fait en bougies, coûte par soirée, à l’Electeur, plus de 40 liv. sterlings, soit 1000 francs. ” Ch. B. De l'Etat Présent de la musique. t. 11, p. 79. Edition française, de Ch. Brack, Gènes, 1810.

(2) Corneille v. B. was proxy for his father (who evidently had not yet come to Bonn) as godfather for Ludwig’s first child (The life of L. v. B,. 2de édition).

sième enfant : Johann; c’est lui qui deviendra le père de Ludwig van Beethoven. Il fut probablement baptisé à la chapelle de la Cour.

Entretemps, Corneille faisait la cour à une veuve de la bourgeoisie bonnoise, portant le nom français de de la Porte, mais née : Calem. Le mariage fut célébré à l’église St-Gangolphe, le 20 février 1734, moins de six mois après celui de Louis qui servit de témoin. Nous savons que c’est grâce à ce mariage que Corneille fut inscrit sur la liste des bourgeois de Bonn, où il figure dès le 17 janvier 1738.

Un beau jour du printemps de 1741, Michel van Beethoven et sa femme arrivèrent dans la ville rhénane, où ils furent accueillis par leurs fils, belles-filles et petit-fils. Toute la famille était donc installée à Bonn. On suppose que les vieux parents furent logés chez Louis, qui avait entrepris un commerce de vins pour augmenter ses ressources. Peut-être le vieux Michel s’intéressa-t-il encore à cette affaire ? (1) Nous savons que :

“ Louis avait deux caves avec du vin qu’il vendait au tonneau; il savait s’occuper des vins avec son maître tonnelier ; c’est ainsi qu'il fit la connaissance du commis des caves de la Cour, Baum (dont la femme tint avec lui son petit-fils Ludwig sur les fonts baptismaux) qu’il consultait sans doute souvent au sujet de son vin, et qui lui avait indiqué les bons crüûüs du pays. Il vendait son vin dans le plat-pays, où il avait des connaissances (à Malines?), a des marchands, et durant les bonnes années, il s’approvisionnait aussi de vin nouveau ”.

“ A la mort de son pere, Johann van Beethoven trouva dans ses livres de nombreuses créances sur des paysans auxquels il avait prêté de l’argent, ou des vignerons auxquels il avait fait des avances sur du vin qu'ils n’avaient pas livré. Ceux-ci nièrent alors leurs dettes, et exigèrent de voir leurs écrits qu'il ne pouvait leur montrer. Johann van Beethoven s’en plaignit à Théodor

(1) Les relations des Beethoven avec le boulanger Fischer, qui demeura l’ami de la maison, ne doivent-elles pas leur origine à une camaraderie entre Michel van Beethoven et Fischer, confrères boulangers P

Fischer en disant : Je me suis souvent dispute avec les paysans, mais je n’en tire rien, et si je leur faisais prêter serment, ils jureraient et j’en serais encore pour les frais. Je me suis souvent dit qu’il en serait ainsi. Mon père était un honnête homme qui se fiait à la parole et aux engagements verbaux, rien d’écrit. Quand les paysans, qui connaissaient son côté faible, lui apportaient une chose qu’il aimait, une belle motte de beurre frais et de beaux fromages bien faits, il leur en était reconnaissant, leur prêtait et leur avançait de l’argent sur leur vin, et j’ai perdu beaucoup d’argent ainsi ” (1)

Dans son entourage, Louis van Beethoven était considéré et respecté; il était économe, actif et plaçait bien son argent. Il avait bon cœur, aimait beaucoup les enfants et se plaisait à jouer avec eux et à leur faire des niches. Il était la providence de ses vieux parents et s’intéressait beaucoup à l’éducation de son petit Johann. Mais son commerce de vin fut pour lui une source de malheurs. Sa femme, que la mort prématurée de ses enfants avait profondément affectée, s’oublia parfois à la boisson, et bientôt ce penchant dégénéra en une véritable passion. Le mal ne tarda pas à faire de tels ravages dans le cerveau de la malheureuse que Louis fut obligé de la placer dans une pension. Certains auteurs ont prétendu qu’elle fut enfermée dans un couvent de Cologne, mais M. Schiedermair soutient que la femme du chantre de la Cour resta à Bonn, où elle fut internée dans une pension, un couvent de la “ Kolnstrasse ” après le décès de son mari. Quoi qu’il en soit, la pauvre femme expira, sans avoir recouvré la santé, le 30 septembre 1775, deux années après son mari.

Le Prince-Electeur, satisfait du chantre malinois, le lui prouva en lui accordant une augmentation de traitement de 100 thaler par an. Le décret est signé de Poppelsdorf, 24 août 1746 (2).

(1) Voir les biographies de Beethoven par Thayer, par Deiters. La Jeunesse de Beethoven, de Prod’homme, p. 37.

(2) Voir document n° 11.

Louis était aimé de ses confrères et on admirait son talent. Les vieux parents reconnurent en lui le soutien et l'honneur de la famille. Bien installés dans la bonne petite ville de Bonn, à l’abri de tous soucis, Michel et son épouse y vécurent quelques années de bonheur et de paix, entourés de leurs fils et du petit Johann. C’est là qu’ils moururent l’un et l’autre en 1749, Michel en juin, à l’âge de soixante-cinq ans, sa femme en décembre.

Quelques années plus tard, un nouveau deuil frappa la famille, Corneille perdit sa femme, Hélène Calem, vers 1753 ou 1754. Il se remaria le 5 juillet 1755 avec la demoiselle Anne- Barbe Marx. Deux filles naquirent de cette union en 1756 et en 1759. Pour l’une et l’autre, le chantre Louis, son frère, s’offrit comme parrain. Ces enfants moururent en bas-âge.

Entretemps, Louis avait placé son fils Johann dans une classe préparatoire du Collège des Jésuites. Il :n’y fit aucun progrès, ce qui décida son père à lui enseigner la musique. Il lui donna les premières notions du chant et du clavecin. À l’âge de dix ans, en automne 1750, le nom de Johann van Beethoven figurait au programme d’une exécution vocale au collège. À douze ans, son père l’introduisit à la chapelle de la Cour, où il tiendra proprement sa partie de soprano. Cette voix se mua en alto vers la seizième année, époque où, par décret du 27 mars 1756, il fut accepté comme Kurfürstlicher Hofmusikaccessist, c’est-à-dire musicien surnuméraire de la Cour, sans gages. L'avantage octroyé au jeune chantre était évidemment dû à l’influence de son père, très bien coté auprès de l’Electeur.

Dans le faste de cette Cour brillante, au milieu de cette atmosphère artistique où la musique était particulièrement à l’honneur, le talent du chantre malinois s’était affiné. Il comptait parmi ses collègues plusieurs compatriotes. Nous connaissons déjà son fidèle ami Gilles Van den Éeden, organiste de la Cour. Citons encore le violoncelliste Giuseppe dall’ Abaco, fils d'Evaristo-Felice,

concertmeister de la Chambre et conseiller du Prince-Electeur Max-Emmanuel à Bruxelles. Dall Abaco était bruxellois, né vers 1712, et servait déjà à la Cour de Bonn dès 1729. En 1738, il devint directeur de la musique de chambre et conseiller aulique. Lorsque, en 1753, Dall’Abaco quitta la Cour, Domini, maître de concert des vocalistes de 1732 à 1752, vint à mourir. Tous deux furent remplacés respectivement par le musicien de la Cour de Munich, Joseph Zudoli, qui devint Kapellmeister, et le compositeur Joseph Karl Gottwald, qui prit le titre de Kammermusikdirektor.

À ce moment, la chapelle musicale de Bonn avait atteint son apogée. Les fêtes, concerts et spectacles se succédaient nombreux et brillants. Musiciens, chantres et instrumentistes devaient suppléer aux lacunes de l’orchestre et des chœurs, tant au jubé qu’à la scène. Nous voyons paraître Louis van Beethoven dans l’une de ces représentations, donnée en 1755, notamment dans l’oratorio : La Morte d’Abele, de Metastasio, musique de Giuseppe Zoucha. Le livret portait la distribution suivante :

ADAMO IL SIGNoR BIETHOVEN (sic).

Eva LA SIGNORA STARCK.

CaAÏNoO IL R. P. paz CoLMo.

ABELE LA SIGNORA ANSION.

Page 1