VIRTUOSI DI CAMERA D. S. A. E. E
Le calendrier de la Cour nous donne la composition de la
chapelle musicale de 1760 (1) :
(1) Cfr. Schiedermair : Der Junge Beethoven.
HoFKkALENDER FüR 1760.
MiTGLIEDER DER “ CABINETTS-CAPELLEN- UND HOF MUSIQUE ”.
Capellen Meister :
Joseph Zudoli, der Collegial-stifts-kirchen zu Kayserswerth Canon. Vocalisten :
Ludwig van Beethoven.
Anton Adalbert Rhiza.
Lucas Carl Noisten.
Johann van Beethoven. accessist.
Maria Eva Ansionin.
Maria Josepha Starckin.
Judith Gottwaldin, accessistin.
Antonia Lenterin.
Organist :
Aegidius van den Eeden.
Violinisten :
Franz, Mathias Schermack ; Johann, Paul Kicheler; Joseph Dubois; Philipp Haveck; Johann Brion; Henrich, Bernard Gruss; Johannes Ries; Joseph Touchemoulin; Jacob Tauber; Johann Zdenick; Johann Peter Salomon ; Philipp Draude.
Violin-accessisten :
Ferdinand Drever; Ernest Riedel; Franz Gottwald. Violoncellisten :
Johann, Joseph Magdefrau; Franz Tussy ; Ernest Haveck, accessist. Fagottist :
Joseph, Anton Meuris.
Contrabassist :
Mathias, Anton Bletenich (Poletnich).
Braccisten :
Joseph, Clement Belserotzky ; Franz, Heinrich Fideler; Johann, Gottlieb Walter.
Calcanten :
Michael Funk; Matthias Trobos; M. Funk.
Trompeter und Pauker.
Pour la salle de concert, les musiciens portaient une livrée de parade; à la chapelle, ils revêtaient un habit ecclésiastique et avaient la tête coiffée d’une perruque.
A la mort de Clément-Auguste (1761), le Kapellmeister Zudoli fut remplacé par le violoniste français Joseph Touchemoulin, membre de la chapelle depuis un certain temps. Mal à l’aise dans son nouvel emploi, il démissionna avant la fin de l’année pour reprendre sa place au pupitre de l’orchestre. C’est alors que Ludovicus van Beethoven, toujours “ bassist ” au jubé et à la scène, sollicita la succession de Touchemoulin dans les termes suivants :
Eminentissime Archevêque et Prince Electeur
Sérénissime Seigneur et Maitre!
Votre Grandeur Electorale permettra de se faire très humblement représenter que J'ai, au cours du long temps de mes services accomplis en toute conscience et fidélité comme vocaliste, après la mort du cappelmester assuré les services in duplo pendant plus d’une année entière, à savoir : en chantant et en battant la mesure, sur quoi se base aujourd’hui ma requête ad referendum ; d’ailleurs j’ai reçu l’assurance de cette place. Mais comme par recommandation particulière le Dousmolin m'a été préféré, et cela illégalement, j’ai dû jusqu'ici me soumettre à mon sort.
Mais depuis, Sérénissime Prince et Seigneur, par suite de la réduction survenue de son traitement, le Cappelmestr Dousmolin a donné réellement ou sollicité sa démission, j'ai, sur l’ordre formel du Baron Belderbusch, recommeneé de novo à remplir sa charge qui doit certainement continuer à être remplie.
Si ma très humble supplique parvient à Votre Altesse Electorale, elle me permettra très gracieusement (attendu que d’ailleurs pour assurer au Toxal la musique nécessaire, je conduis le $ouvernail, le cas échéant, dans les cérémonies de l’église et dois être au puncto du Coral) de me faire rentrer dans les droits qui m’ont été octroyés par Votre Sérénissime prédécesseur; de bienheureuse mémoire, et de me nommer comme Cappelmestr, avec quelque augmentation de mon traitement futur, à cause de mes services
in duplo. Pour cette très haute faveur, je n’oublierai jamais de prier Dieu qu’il accorde longue vie, santé et (long) règne à Votre Altesse Electorale, aux pieds de laquelle je me jette en très profonde soumission.
De Votre Altesse KElectorale le très obéissant Ludwig van Beethoven
Passist. (1)
Par décret du 16 juillet 1761, Louis van Beethoven obtint satisfaction et fut nommé, “ par suite de la démission de notre ex-Kapellmeister Touchemoulin et de la très humble demande de notre bassiste Ludovicus van Beethoven ”, à la tête de la chapelle Électorale, tout en conservant sa place de chantre bassiste. À ses 292 thaler species 40 alb. furent ajoutés 97 Rheinthaler 40 alb., le tout payable par trimestre (2).
Parvenu à ces nouvelles fonctions, l’ex-enfant de chœur de St-Rombaut pouvait se considérer comme le musicien le plus en vue de la Cour et de la ville de Bonn. Désormais, l’organisation des concerts, bals et spectacles sera soumise à sa compétence et à son talent de chef de la musique princière. Il avait même une certaine latitude quant aux engagements et à l’amélioration des traitements du personnel musicien.
“ En 1762, Johann van Beethoven, Hofmusikus à titre honorifique, demanda qu’on lui réservât le traitement affecté à son emploi. Après la démission de la chanteuse Lenter (ou Lentner), il s’adressa à S. A. S., lui démontrant que le “ Hoff-musicus ” Dauber, ayant été appelé à d’autres fonctions, $S. A. $S. avait à sa disposition un traitement de 1050 thaler. En conséquence, il demanda ce traitement, en totalité ou en partie. Il signa ce document “ Johannes van Beethoven vocalist ”.
(i) Prod'homme. La Jeunesse de Beethoven, p. 34. — Voir document n° 12. (2) Voir document n° 13.
Louis appuya d’une longue lettre la requête juste et modérée de son fils, et sollicita en outre, pour la fille de son ami Rüies, Hofmusikus, la place vacante par suite du départ de la sopraniste Lenter. Il se disait satisfait de cette personne qui avait fréquenté pendant un an le “ Duc Sahl ”.
“ Mais,ajouta-t-1il, comme mon fils Johann Beethoven a chanté pendant treize ans, sans traitement, avec sa voix, au Dux Sahl, le soprano, contralto et ténor dans toutes les circonstances survenues, et est en même temps capable sur le violon (auch vor die violin capabel), que S. A. S. daigne permettre de lui commurniquer le très gracieux décret ci-joint, sub litt. B, du 27 mars 1762.
” Mon opinion très humble, sans (vouloir donner un) avis préjudiciel, serait, que le traitement vacant de 300 florins de votre Hoffsangerin Lenter fut réparti gracieusement de telle sorte qu’il fût décrété, gracieusement, celui de mon fils 200 florins et celui de la fille de votre Hofmusicus Ries 100 florins..….
Ludwig van Beethoven Cappell Meister.
Cette demande fut accueillie. Le 24 avril 1764, — c’était bien tardivement! — le Prince-Electeur signa un décret conférant a Johann van Beethoven le titre de Hofmusikus, au traitement de 100 thaler par an (1).
Cette même année 1/64, par suite du décès de son frère Corneille (2), Louis van Beethoven demeura seul survivant de la famille malinoise ; il n’avait qu’un enfant, Johann, qui suivait heureusement la voie tracée par son père. Il était déjà Hofmusikus, mais le Kapellmeister se promettait certainement de le “ pousser ” autant qu’il le pourrait dans l’administration de la chapelle dont il avait la direction.
(1) Cfr. Biographie de Beethoven par Thayer, celle de Thayer-Deiters, Prod’homme, loc. cit. p. 41. — Voir document n° 14.
(2) Corneille décéda en 1764, sa femme le suivit dans la tombe en 1765.
Johann était un beau garçon. A l’âge de vingt-sept ans, ses amis Fischer et la veuve Karth faisaient de lui le portrait suivant : grand de taille, bel homme, figure allongée marquée de quelques cicatrices, regard sérieux, front large, nez rond, épaules développées. Il portait en rue une perruque poudrée coiffée d’une petite toque de fourrure. À cet âge de vingt-sept ans, Johann songea au mariage et porta ses vues sur une jeune femme de vingt et un ans, Maria-Magdalena Keverich, veuve de Johannes Leym (mort en 1765) de Ehrenbreitstein. Les musiciens Rovantini, de la Cour de Bonn, étaient de sa parenté. Maria Keverich descendait d’une famille fortunée et considérée, établie de longue date à Coblentz et Ehrenbreitstein. Son père était cuisinier du Prince-Electeur de Trèves; sa mère, née Westorff, comptait des sénateurs, conseillers et marchands parmi ses parents. Malgré cela, cette union ne fut pas du goût du Kapellmeister.
“ Lorsque Johann van Beethoven présenta sa bien-aimée en personne a son pèêre, disant que “ c'était son idée ”, qu'il y insistait et ne voulait pas démordre qu’elle ne soit sa fiancée, elle ne parut pas convenable à son père, ni de son rang. M. le Hofkapellmeister s’en tint à cette présentation et ne voulut rien savoir de plus; bien que ce fut une belle et grande personne, et que nul n’eut rien à redire sur elle, et qu’elle füt de bonne et honorable famille bourgeoise, et pouvant prouver, par d'anciens témoignages, qu’elle avait servi chez de grands personnages, et qu’elle avait reçu une bonne éducation et instruction. ”
“ Lorsque M. le Hofkapellmeister se fût renseigné et eût appris qu’elle avait été servante, il s’y opposa et lui dit : je n’aurais jamais cru ni attendu de toi que tu te serais ainsi abaissé. Mais ce qu’il voulait faire, c'était son idée, il y persista, 1l dut le laisser agir. “ Fais ce que tu voudras, lui dit le vieux, je fais ce que je veux moi aussi, je t’abandonne tout le logement et je déménage ”. Et M. le Hofkapellmeister van Beethoven alla demeurer Kôlnstrasse, dans l’ancien Gudenauer Hof (la poste actuelle) deux maisons plus loin, numéro 387...
” Après leur mariage, ils sont partis pour Coblentz, sont allés, à Thal- Ehrenbreitstein, montrer à leurs parents qu’ils étaient mariés. Trois jours
après, ils sont revenus à Bonn, où toutes leurs connaissances les ont félicités. Plus tard, Madame van Beethoven disait que, de son côté, ils auraient pu faire une plus belle noce, mais que son beau-père n’y ayant pas assisté “ par caprice ”, la chose s’était faite rapidement ” (1).
A ce propos, M. Schiedermair fait observer que le Kapellmeister eût probablement préféré voir son fils s’unir à une autre personne et que, de ce fait, il voulait entraver ses projets de mariage en prétextant l’humble origine des parents de la jeune fille.
Ayant réhabilité la famille Keverich, M. Schiedermair continue en faisant remarquer que si quelqu'un, dans cette combinaison matrimoniale, se maria en-dessous de son rang, ce fut plutôt la jeune femme. Ici, le musicologue allemand a raison, si l’on songe aux aventures financières des ancêtres malinois de Louis van Beethoven. Mais l’auteur de Der Junge Beethoven ignorait ces détails. La vérité est que, devenu homme de Cour, Louis, sans doute grisé par sa nouvelle dignité, avait ambitionné pour son fils une riche héritière!
Malgré l’opposition paternelle, le mariage avait été célébré, dans l’intimité de la famille de la jeune femme, le 12 novembre 1767, à l’église St-Remy à Bonn.
“ La maison n° 515 de la Bonngasse, où Johann s'installa avec son épouse, était divisée en deux parties distinctes. Sur la rue, deux étages carrés formant des appartements assez vastes, auxquels on accède par un escalier que longe une élégante rampe de fer forgé. Ils étaient occupés bourgeoisement, le premier par le propriétaire, le passementier Clasen, le second par les Salomon, une famille de musiciens ”.
“ Les Beethoven habitaient vers le jardin, derrière leurs
(1) Manuscrit Fischer, cité par Thayer, loc. cit, Deiters, loc. cit, traduit par Prod’homme dans loc. cit., p. 43. — Antérieurement Louis van Beethoven avait habité, dans la Rheingasse, une maison de son ami Fischer.
voisins plus fortunés, une aile de deux étages, dont le second mansardé, ne comprenant chacun qu’une pièce et une entrée, où débouche un humble et étroit escalier de bois, raide comme une échelle de meunier. La mansarde du second étage, où devait naître Ludwig van Beethoven, servait vraisemblablement de chambre à coucher ” (1).
Le 2 avril 1769 fut baptisé un premier enfant, Ludwig-Maria, tenu sur les fonts baptismaux de St-Remy par le grand-père Louis et une voisine, Anne Maria Lohe, femme du maître-serrurier Courtin, fournisseur de la Cour. Ce premier enfant mourut six jours après sa naissance.
Vers le début de l’année 1770, Johann faillit se rendre à Liége. Voici le contenu d’un document provenant des archives du ministre Belderbusch et que publia M. Schiedermair :
A Son EXCELLENCE,
LE JEUNE BETHOF M’A CONFIÉ AUJOURD'HUI APRÈS-MIDI QU'IL AVAIT REÇU DE LIÉGE, D'UN DIGNITAIRE DU DÔME, UNE LETTRE LUI OFFRANT L'EMPLOI DE TÉNOR, AVEC LES APPOINTEMENTS ANNUELS DE 350 FLORINS RHÉNANS POUR LE CASUEL.
JE LUI AI CONSEILLÉ DE NE PAS ACCEPTER CETTE PROPOSITION SANS VOUS EN PARLER ET SANS VOUS MONTRER LA LETTRE DE LIÉGE.