LIVRE TROISIÈME
ne 1431 à 1433. — Bataille de BljL.CiXÉ-
René I" devint duc de Lorraine en 1431. Sa couronne lui fut presque aussitôt disputée par Antoine, comte de A audémont, neveu de Charles IL Le comte soutenait que les filles n'héritant point en Lorraine , !e duché hii îîappartenait comme au plus proche héritier du dernier duc.
Le conseil et les état dor Lorraine rejetèrent ses prétentions. Le comte en colère jura sur son âme qu*il les ferait valoir par les armes et qu'il monterait avant peu sur le trône de Lorraine.
L'histoire fait le portrait le plus avantageux d'Antoine: a C'était un prince plein de valeur et de courage, passionné pour la gloire, très-habile dans l'art de la guerre , grand et bien fait de corps, d'un port grave et majestueux, infatigable dans les travaux militaires , constant et persévérant dans ses entreprises , sensible aux misères des pauvres, ami de la justice et de la droiture, »
On voit qu'il ne démentait pas sa noble origine et qu'il eût été digne de régner sur les Lorrains.
La guerre ne tarda pas à éclater entre les deux cousins et bientôt devait avoir lieu la célèbre bataille de Bulgnéville.
Antoine se hâta de former son armée. 11 alla en Flandre demander des renforts au duc de Bourgogne, qui ordonna à son maréchal de lui fournir toui ce qu'il pourrait de soldats. Le comte de St-Pol lui donna le capitaine Grandmartin avec sa compagnie. Le duc de Savoie, le ])rince d'Orange, et |)lusieuis chefs d'aventuriers se réu-
liireiit à lui. Il joignit à toutes ces forces rinfan-lerie que, pendant son absence , la comtesse, sa femme, avait levée, de sorte que son année se composa de quatre mille chevaux et de deux mille fantassins.
De son côté, René prit des soldats partout où il put en trouver. Le roi de France, Charles VII, mit à sa disposition , avec deux cents lances, un de ses meilleurs capitaines et son premier chambellan , Arnaud de Barbasan , surnommé « le chevalier sans reproche. » Il reçut de Louis de Bavière, seigneur d'Heidelberg, cinq cents chevaux ; du marquis de Bade , cent cinquante ; de révêque de Metz , deux cents ; de Robert de Saarbruck, damoiseau de Commercy, vingt-cinq ; de Jean, comte de Salm, trente; de Wisse de Conflans et de Robert de Baudricourt ^ gouverneur de Vaucouleurs , trois cents ; de Poirsonnetti, maitre-échevin de Toul, trente ; des seigneurs de Ribeaupierre et de Blâmont, quarante, etc. Avec les deux mille chevaux qu'il amassa en Lorraine, ces divers contingents portèrent sa cavalerie à 4,400 hommes. Son infanterie était nombreuse. Elle ne comptait pas moins de six mille hommes , armés d'arcs , d'arbalètes et de
gros maillets de plomb. René put ainsi opposer à son rival une armée plus forte que la sienne , et cette armée comprenait beaucoup de gentilshommes et de vieux soldats.
Vers la fin de juin 1431, le comte de Vaudémont vint camper auprès de la forêt de Grandfays, sur le ruisseau de Pertesang , qui coule entre Sandaucourt et Bulgnéville, et se fortifia du côté de Sandaucourt par des fossés et des palissades. Il avait pris possession de ces lieux un samedi soir; le lendemain, il rangea ses troupes et attendit le duc René qu'il croyait devoir lui venir présenter la bataiUe. René ne parut point. Les ennemis demeurèrent en place pendant la plus grande partie de la journée. Le soir ils se retirèrent au village de Sandaucourt ipom se rafraîchir.
Là on défibéra sur ce qu*il y avait de mieux à faire. Les capitaines les plus expérimentés furent d*avis que, comme on manquait de provisions, qu'on n'était pas à beaucoup près aussi fort que le duc René et qu'il serait très-dangereux d'aller droit à lui, à raison des chemins étroits, des haies et d'autres embarras , il était plus prudent de rentrer en Bourgogne et de remettre l'affaire jus-
qu'au moment où il serait possible de mettre sur pied une armée plus considérable.
Cet avis contraria le comte de Yaudémont , impatient de combattre, mais force lui fut de Tadopter , puisqu'il n'y avait pas de meilleur parti à prendre.
Le lendemain, 4 juillet, Tarmée dMntoine leva donc le camp pour retourner en Bourgogne. En même temps , le duc René s'avança sur F audoncourt avec toutes ses troupes. Informé de son approche par ses coureurs , le comte de Vaudémont arrêta sa marche et ses capitaines, obéissant à ses ordres, mirent son armée en bataille le plus vite et le mieux qu'ils purent.
Les archers se placèrent à la tête et aux aîles et fichèrent leurs pieux en terre pour leur servir de palissade. Un débat animé s'éleva entre les cavaliers et dura quelque temps. Les Bourguignons voulaient combattre à cheval ; les Anglais et les Picards voulaient le contraire. Les chefs se réuni-^ rent pour trancher la question et décidèrent que, sous peine de mort, tout le monde saiis exception combattrait à pied. On renvoya doîic les chevaux et on les plaça avec les chariots et les charrettes,.
derrière le corps de bataille afin qu'il lie pût être ni attaqué ni rompu de ce côté.
Cependant le duc René s'approchait toujours. Arrivé sur le ruisseau qui serpente entre Fau-doncourt et Saulxures-lèz-Bnlgnéville , il fit halte et mit son armée en bon ordre. Il n'était éloigné de son adversaire que d'un quart de lieue tout au plus. S'il avait quelque désavantage sous le rapport de la position , il le rachetait par Fabondaiice des vivres ei la supériorité du nombre.
Voilà les deux armées en présence.
Avant d'en venir aux mains, le comte de Vaudémont tenta de nouveau la voie des négociations et des arrangements , et demanda au duc une conférence toule privée à la tête de leurs troupes. René la lui accorda. Tous deux s'avancèrent alors bien armés entre les deux camps et se parlèrent, mais aucun d'eux ne voulut se reiâcher de ses prétentions et ils se séparèrent plus brouillés qu'auparavant.
Antoine fortifia de plus en plus sa position qu'il environna de palissades, de chariots, de tonneaux, et il n'y laissa qu'une seule entrée dans la pensée que René pourrait venir l'y forcer.
Le duc de Lorraine agita avec ses capitaines la question de savoir s'il convenait de Taltaquer. Conrad Bayer de Boppart , évéque de Metz , Jean, comte de Salm, le chevalier Barbasan et quelques autres chefs pensèrent qu'il ne fallait pas hasarder le combat. Selon eux, on ne pouvait attirer malgré lui l'ennemi dans la plaine, ni le forcer dans ses retranchements sans s'exposer à de grandes pertes. Il leur semblait qu'en le serrant de près , les vivres lui manqueraient bientôt et qu'il serait contraint de se rendre par la famine.
Cet avis était sage.^ Il ne fut pas goûté pourtant par la plupart des jeunes seigneurs de l'armée, qui , considérant seulement la supériorité des forces du duc , regardaient comme inévitable la défaite du comte de Vaudémont. Le damoiseau de Commercy , le bûtard de Thuilières et d'autres s'expliquèrent même à cet égard d'une manière dédaigneuse et hautaine. « Il n^ en a pas , disaient-ils, en faisant allusion aux troupes d'Antoine , pour nos pages ; nous les forcerons du premier choc. »
Dans la discussion , Jean de Haussonville alla jusqu'à se prendre de querelle avec Barbasan , vieux guerrier , qui s'était trouvé dans maintes
et maintes rencontres avec les Anglais et qui s'en était toujours tiré glorieusement. Haussonvilie eutTair de lui reprocher sa timidité. Barbasan se contenta de lui répondre « qu'on verrait dans Taction ceux qui avaient du cœur comme ceux qui n'avaient que du babil. »
René, jeune et confiant lui-même , se laissa entraîner par la fougue et l'élan des jeunes seigneurs et décida que l'attaque aurait lieu.
Au sortir du conseil, le duc fit, selon l'ancienne coutume, défier Antoine par un héraut , et , sur la réponse du com^e qu'il était prêt à vider leur querelle par les armes , le signal du combat fut donné et chacun se disposa à bien faire.
Au moment où Faction allait s'engager, le duc de Lorraine fit plusieurs nouveaux chevaliers, en les frappant légèrement de son épée nue à trois reprises et en leur donnant l'accolade. Antoine en fit de même de son côté.
Le comte plaça plusieurs canons devant son camp , monta sur un petit cheval et alla de rang en rang exhorter ses soldats à se battre courageusement. « Il leur dit qu'il prenait l'affaire sur sa damnation, que sa cause était bonne et juste
et que René voulait au mépris de tous ses droits le dépouiller de son hériîage. » Il ajouta adroitement pour se concilier Taffection des Bourguignons et des Picards qu'il avait toujours soutenu le parti des ducs Jean et Philippe de Bourgogne.
René, plein de confiance dans la bravoure et l'expérience de Barbasan, lui remit le commandement de son avant-garde, où se trouvaient la noblesse barisienne et cinq cents bavarois , tous bien montés. Le duc , Tévêque de Metz et le comte de Salm se mirent à la tête du corps de bataille. Le damoiseau de Coramercy fut chargé de conduire Tarrière-garde.
On dit que pendant que les armées se regardaient , un cerf, sorti de la forêt de Grand fays^ se présenta hardiment devant leur front. Après les avoir bien considérées, le noble animal frappa trois fois la terre du pied et alla se jeter dans l'armée du duc René. Accueilli par les acclamations retentissantes des soldats , il rebroussa chemin et disparut.
Cette étrange apparition sembla de mauvais augure |)our les Lorrains.
René , voyant que Tennemi ne faisait aucmi mouvement, se porta en avant. L'intrépide Barbasan s'élança sur les premières lignes, en s'écriant de toutes ses forces : a Au nom de Dieu, donnons dedans ! Sonnez, trompettes ! » II était onze heures du matin.
Alors le comte de Vaudémont fit mettre le feu à ses canons et à ses couleuvrines. Cette décharge produisit un effet si terrible sur Tarmée lorraine que bon nombre de soldats se jetèrent le ventre contre terre et que ses premiers rangs furent notablement éclaircis. De leur côté , les archers picards tirèrent leurs flèches et la gendarmerie du comte chargea si à propos que les troupes du duc , plus que jamais effrayées , se débandèrent et se dispersèrent dans toutes les directions.
Le comte de Saarbruck , Robert de Baudricourt, Eustache de Conflans, Jean de Haussonville et tous ces jeunes seigneurs qui avaient si ardemment provoqué la bataille , ne montrèrent pas le moindre courage. Ils prirent lâchement la fuite au lieu de voler au secours de Tavant-garde. « Celui jour, raconte un chroniqueur de cette époque, furent bien gardez plusieurs d'être prin^
par leurs boins chevaux et par lor éperons que bien lesdotendonl. Ils en rallont en leurs hôtels el avec eux plus de deux mille hommes d'armes et par eux furent les autres qui demeurent morts et plus aisiez à déconfire, dont ce fut grand dommaige. »
La lutte ne dura guère plus d'un quart d'heure. L'armée lorraine fut défaite presque aussitôt qu'engagée. René n'eut pas le temps de se reconnaître. Il reçut trois blessures, à la lèvre, au nez et au bras et se rendit prisonnier à Martin Fouyars , écuyer de Conversan , seigneur d'Enghien. « Ayez de moy mercy , lui dit-il , sauvez-moy la vie et à rançon me mettez pour payer une bonne somme. »
Cet écuyer s'empressa d'aller trouver le comte de Yaudémont pour lui demander ce qu'il fallait faire du duc. Antoine , ce prince que T histoire fait si charitable , lui ordonna de conduire le prisonnier derrière la haie la plus voisine et de le tuer, promettant au meurtrier a une récompense telle qu'il en serait content.».
Martin se disposait à exécuter cet ordre , lorsque, fort heureusement pour le duc de Lorraine , surviîirent le maréchal de Bourgogne et les siens qui s'emparèrent de René et l'emmenèrent
dans leur pays. Philippe, duc de Bourgogne, le fit détenir d'abord dans le château fort de Bracon sur Salins en Comté et ensuite dans une tour de son château de Dijon.
L'évéque de Metz et près de cent autres gentilshommes furent également pris et remis entre les mains du duc de Bourgogne. Le comte de Vaudémont poursuivit lui-même pendant deux jours, mais sans succès , Jean d'Haussonville , le damoiseau de Commercy et Robert de Baudricourt. Quand il revint au camp, il fut aussi surpris que mécontent de ne plus y trouver René et les autres prisonniers qui , dès la veille, étaient partis, sous bonne escorte, pour la Bourgogne.
René perdit dans cette journée près de deux mille hommes , tandis qu'Antoine en perdit à peine deux cents.
Le chevalier Barbasan reçut une blessure tellement dangereuse qu'il y succomba Tannée suivante. On lui érigea une chapelle sur un monticule qu'on nomma la côte Barbasan, et au lieu même où fut livrée la bataille entre Saulxures et Faudon^ court. Cette chapelle fut détruite en 16 H. On en montre encore quelques faibles restes.
Pour mieux: décrire le carnage fait par l'armée du comte de Vaudémont, les vieux chrouiqueurs aflîrmeut, sans crainte d'être accusés d'exagération , que le sang répandu faisait tourner le moulin établi sur le ruisseau qui séparait les deux armées.
Un rimeur du temps composa sur la bataille de Bulgnéville une complainte où on lit ces espèces de vers :
Mais chacun devait bien maudire Ceux qui lâchement s'enfuirent Car pour eux endurons grand peine En Barrois et en Lorraine.
René obtint dilTicilement sa liberté provisoire. Il dut fournir caution et se soumettre à rentrer en prison dès qu'il y serait invité. Revenu en Lorraine, il fit, en 1433 , sa paix avec le comte de Vaudémont.
1433 à 1406» — l^e» Scorcluear» ea liOrraine. — l^ouTelles hositilités du comte de vaudéniont* — £Pi]%'Aii »e doune an roi rharlei» ^ll^ refuse plu»
tard le maréchal de Bourg^og^ne et reconnaît le due aean il pour s^on sou- Teraln«
Le duc René et le comte Antoine s'armèrent ensemble pour réprimer le brigandage qui désolait de nouveau la Lorraine. Des hordes de bandits et d'aventuriers la parcouraient dans tous ||| les sens et y commettaient impunément tous les excès. Les deux princes les battirent dans plusieurs engagements. Ils attaquèrent la forteresse d'Of^ froicourt, où ils s'étaient abrités , s'en rendirent maîtres et la brûlèrent. Ils y tuèrent une trentaine d'hommes et en prirent soixante autres avec leur capitaine, Perrin de Montdoré. Ce dernier fut envoyé en prison à Neufchdteau et ses compagnons furent pendus.
Fidèle à sa parole , René retourna au lieu de m captivité sur la fin de 1434.
En 1435 , la Lorraine fut encore envahie et ravagée par des brigands qui prenaient F horrible nom d'écorcheurs. La régence du duché les fit traquer partout. Elle chargea de ce soin plusieurs seigneurs. L'un d'eux, Guillequin d'Aigremont ^ voulut enlever la forteresse de Lamothe occupée par une de leurs bandes. Il mit le siège devant cette forteresse, mais, comme le siège traînait en longueur, on eut recours à un moyen plus puis-^ sant que la force. Ce fut d'offrir de l'argent aux assiégés. Ces hommes avides prirent l'argent et rendirent la place.
Une autre troupe de brigands marchait sur Ëpinal. Le bâtard Duvergier et Louis d'Harau^ court, évêque de Verdun, un des gouverneurs de la province, lui donnèrent la chasse. Ils l'atteignirent au village de Sercœur-sur- Durbion , entre Epinal et ChâteL Les bandits cherchèreat un refuge dans les maisons de ce village. Les soldats lorrains y mirent le feu. Des cinq cents brigands qui s'y étaient retirés, quinze seulement parvinrent à échapper aux flammes et furent faits prisonniers. Les autres furent tous brâlés*
Il y eut aussi des écorcheurs qui pillèrent Fille-siir-Illon et ses environs et qui se sauvèrent à l'aspect des troupes envoyées à leur poursuite.
En 1436, le duc René, devenu pendant sa détention roi de Sicile et confirmé par l'empereur Sigismond dans la possession de son duché de Lorraine, recouvra définitivement sa liberté.
11 partit bientôt après pour la Sicile que sa femme , la duchesse Isabelle , gouvernait en son nom. Pendant son absence, en 1438, le comte de Vaudémont reprit les hostiHtés contre la Lorraine dont il ne désespérait pas de devenir un jour le maître. 11 se ligua avec plusieurs seigneurs lorrains, à qui il fit les promesses les plus avantageuses, prit à son service ces mêmes bandits picards , bourguignons , français , allemands et anglais auxquels il avait fait la guerre quelques années auparavant et en forma une armée assez redoutable. Deux de ses plus hardis lieutenants, Floquet de Flonques et Fort-d'Epice assiégèrent la ville de Mirecourt, la saccagèrent et délivrèrent les prisonniers qui y étaient gardés et qu'ils firent entrer dans leurs rangs.
D'autres succès furent également remportés par le comte de Vaudémont.
Dans ces conjonctures, les régents de Lorraine s'adressèrent au roi de France, Charles YII, beaufrère de René. Charles leur envoya des troupes commandées par des chefs vaillants et expérimentés, tels que Lahire et Poton de Xaintrailles,
Les affaires de la province changèrent alors de face. Les Français prirent au comte Antoine, Vaudémont , Yézelise et Charmes. La ville de Mirecourt ne tarda pas à se rendre. Il est vrai qu'elle ne fut que mollement défendue par le capitaine Floquet de Flonques, qui se laissa corrompre par le don d'un beau cheval et d'une somme de cinq mille salus d'or. — Le salus d'or valait vingt-cinq sols tournois. — Les châteaux •de Tello , Fauconcourt et Moutier - sur - Saux furent enlevés et abattus. Les Lorrains et leurs alliés s'attaquèrent ensuite aux campagnes du comté de Yaudémont ; ils coupèrent les blés et les détruisirent. Les sujets d'Antoine exaspérés coururent aux armes, assaillirent à leur tour leurs ennemis et leur tuèrent beaucoup de monde. Une trêve, qui fut conclue le 15 août 1439 et qui
devait durer jusqu'à Pâques , permit au pays dù^ respirer un peu.
La même année, le bâtard de Bourbon assiégea la ville de Lamothe, dont j'ai déjà parlé et qui était bâtie sur une montagne que Von voit vis-àvis Soulaucourt, auprès de la route de Neufchdleau à Lamarche. Il avait à peu près quatre cents hommes avec lui ; il emporta la place , en abandonna le ])illage à ses gens et y séjourna un mois pour faire des courses dans ses environs. Les gouverneurs de Lorraine se débarrassèrent avec de For de ce noble brigand. Mais il ne le porta pas loin: d'autres pillards le lui ravirent^ lorsqu'il passait à Langres pour s'en retournerj chez lui. ^
Le roi de France , Charles VII , ayant pris en 1444 la résolution de réunir à son royaume les trois évêchés de Metz, Tout et Verdun , s'avança vers la Lorraine, pour mettre, s'il était possible, son projet à exécution. Son armée suivit le chemin de Langres. Son avant garde arriva devant le château de Darney que le bâtard Duvergier tenait en sa possession pour s'assurer du paiement d'une assez forte somme qu'il prétendait lui être due par le duc René. Duvergier allait sou-
vent de ce château ravager les terres de Champagne. Sommé par le roi de le lui remettre, il le fit sans difficulté. De Darney^ l'armée royale se rendit à Ëpinal, où Charles entra [environné d'une grande pompe et où il confirma les privilèges des Dames du chapitre. Elle se dirigea ensuite sur Nancy. La ville d'Epinal^ qui jusque-là avait fait d'inutiles efforts pour secouer la domination des évéques de Metz, jugea que l'arrivée du roi en Lorraine était une occasion favorable de s'affranchir de ce joug et la saisit avec avidité. Elle envoya à Nancy des députés chargés de prier Charles de la joindre à sa couronne et de s'en considérer comme le seul vrai et naturel seigneur.
Le roi accueillit leur demande. Epinal pomaii lui être d'un secours important dans ses guerres contre l'Allemagne, qui n'en était pas éloignée. 11 revint donc dans cette ville , accompagné du duc René et d'un nombreux cortège de seigneurs français et lorrains. La population tout entière alla à sa rencontre en criant : « Vive le Roi î » et en se livrant aux transports de la plus vive allégresse.
L'acte de cession de la ville fut dressé et signé le il septembre 1444 m, ^.-. c^q • : ^ ^ . . et de plusieurs hauts ha'^-^-ns l
fie fidélité des boiiigeois ; il l«s maintini, dans leurs droits, franchises et privilèges et institua un bailli pour prendre connaissance des causes d'appel du prévôt et des autres officiers de justice. Celui qui fut le premier investi de celte charge se nommait Georges Dailly ; c'était un des quatre gouverneurs civils A^EpinaL
Le roi fit en outre apposer les armes de France sur les tours et les portes de la ville. J'ai vu encore , il y a une vingtaine d'années , un des '\ écussons où ces armes figuraient en relief: il était incrusté dans le mur occidental de la tour carrée du Rualménil ou du Boudiou, aujourd'hui détruite.
L'évêque de Metz se trouva ainsi dépossédé j|| de la ville d'Epinal et ne put jamais la recou-* vrer « Por chose après qu'il peut faire de la ravoir, dit la chronique de Lorraine, uncques ne fut en son pouvoir. )^
L'empereur Frédéric III , sollicité sans doute par ce prélat, écrivit à Charles une lettre où il lui reprocha de retenir injustement une ville qui était un fief impérial , mais le roi lui répondit | qu'il n'avait accepté le domaine et la souveraineté A^Epinal que sur les instantes prières des bour-
geois qui s'étaient volontairement donnés à lui et qu'il les garderait.
Le duc Jean II prit en 1453 possession du duché de Lorraine que le roi duc René, son père, lui avait abandonné dès 1441 .
Sous son règne, la ville d'Epinal passa par de nouvelles épreuves.
Le maréchal de Bourgogne , Thiébaut de Neufchâtel , qui la convoitait depuis longtemps , en demanda, en 1465, la terre et la seigneurie au roi de France, Louis XL II lui fit entendre que I cette ville, trop éloignée de ses états, ne pouvait i lui être d'aucune utilité. Louis la lui céda. Georges de St-Belin, bailli de Sens, partit aussitôt de Paris avec le maréchal pour venir notifier la décision royale aux bourgeois à'Epinal. Ceuxci ne voulant à aucun prix devenir les sujets du maréchal qui n'avait pas leurs sympathies , prièrent le bailli de Sens de conjurer en leur nom le roi de France de leur donner un autre souverain.
Les bourgeois refusèrent en même temps rentrée de leur ville et de leur chfiteau à Hugues , vicomte de Gisors , que le roi en avait nommé gouverneur. Comme St-Belin s'étonnait de plus
en plus de leur résistance, ils lui firent remarquer que Louis XI les avait mis hors « de sa sainte couronne » contrairement i\ Tacte de cession passé entre eux et le roi Charles VII et accepté par le roi actuel , et qu^ils ne devaient jamais en être séparés.
Le bailli de Sens rendit compte de ces faits au roi. Louis, qui ne se faisait pas faute d'user de fourberie et de mensonge au besoin, écrivit aux habitants ^'Einnal le 21 juillet 1465, qu'il n'avait nullement l'intention de céder leur ville au maréchal de Bourgogne ; qu'ils pouvaient se rassurer sur ce point, mais qu'il les invitait à se con-^ former à ses ordres et à recevoir dans leurs murs le gouverneur qu'il leur avait envoyé.
Les habitants obéirent et tombèrent dans le piège que la missive royale leur tendait.
En effet, le 20 septembre suivant, le vicomte de Gisors, qui, depuis quelques semaines, était en fonctions, les assembla et leur dit qu'en chassant le jour précédent; il avait rencontré à une lieue de la ville Thiébaut de Neufchâtel qui lui avait montré une lettre par laquelle le roi lui enjoignait de mettre sans délai le maréchal de Bourgogne en jouissance de leur cité et de leur
château, avec promesse qu'ils seraient maintenus^ dans leurs franchises, privilèges et libertés.
Le gouverneur ajouta qu*il ne pouvait se dispenser de remplir les volontés de son maître.
Les bourgeois se regardèrent tout étonnés ^ murmurèrent et répondirent résolument qu'ils s'opposaient à pareille chose , que dans le temps ils ne s'étaient donnés au roi de France que pour rester à tout jamais unis à sa couronne, que le roi y avait librement et solennellement consenti, qu'ils se révolteraient plutôt que de recevoir chez eux le maréchal de Bourgogne, et qu'ils allaient saisir le parlement de Paris de leur opposition.
Le vicomte de Gisors , espérant les effrayer et tes amener à changer de résolution, leur fit remarquer que le maréchal était à la tôte de quatre mille hommes, qu'il pourrait essayer de prendre de force leur ville et qu'en cas de succès, il ne manquerait pas de les punir sévèrement de leur désobéissance. Les bourgeois restèrent inébranlables. Puis, d'un commun accord, ils allèrent j)lacer les pannonceaux du roi au-desBiis des portes iVEpinal, afin que le maréchal ne pût douter que leur ville appartenait ù la couronne
de Fiante et ils attendirent tranquillement la venue de Tîiiébaut de Neufchâtel.
Une troisième tentative n'eut pas plus de réussite.
Le 9 octobre, M. de Marie, président au parlement de Paris, arriva à Epinal , convoqua les quatre gouverneurs et les principaux bourgeois et leur fit savoir qu'il était venu, de la part du Roi> pour mettre le maréchal de Bourgogne en possession de leur ville, mais que, ne pouvant malgré eux riutroduire dans leurs murs, il inviterait M. le vicomte de Gisors, en sa qualité de mandataire du maréchal , à procéder à cette prise de possession. A ces mots , les magistrats municipaux et les bourgeois présents renouvelèrent avec vivacité leur opposition et en demandèrent acte, ce qui leur fut accordé.
De nouveaux ordres du Roi et les menaces terribles du maréchal ne purent vaincre leur obstination et il faut convenir qu'elle était légitime.
Louis XI craignant qu'ils n'en écrivissent à l'Empereur et qu'ils ne lui attirassent quelque mauvaise affaire, engagea les gouverneurs à'Epinal à venir le trouvera Montargis. Là, il écouta
leurs raisons, en reconnut la justesse, les déchar-gea de leur serment de fidélité et des foi et hommage qu'ils lui devaient et les autorisa à se choisir tel prince qu'ils voudraient pour les défendre et les protéger. Le duc Jean, qui assistait î à cette entrevue ménagée peut-être dans son intérêt , s'offrit aux magistrats et ceux-ci , comptant sur l'adhésion de leurs concitoyens , s'empressèrent de le reconnaître pour leur souverain.
Cette reconnaissance fut sur le champ constatée par un acte authentique.
Le duc Jean , retenu auprès du roi , envoya son fils le prince Nicolas , marquis de Pont-à- Mousson, prendre en son nom possession de la ville à'Epinal. Ce prince y fit son entrée le 21 juillet 1466, après qu'il eût prêté devant la porte 1 fermée du Rualménil le serment de respecter les anciens privilèges des habitants. Il jura en même i temps de ne jamais aliéner ni séparer la ville d'Epii nal du duché de Lorraine par partage, mariage , \ apanage , don, échange ou autrement. Il consentit j en outre que la justice continuât d'être rendue par I un prévôt, un échevin, un clerc-juré , un grand- ! doyen, deux sergents et deux bangards, ( gardesi champêtres) commis par le duc. II maintint enfin
rinslituiion du bailli et des quatre gouverneurs élus par les habitants « pour prendre connaissance des causes d'appel et du ressort et juger selon les coutumes , usages , styles et observances habituelles , sans ressortir à la juridiction d'aucun autre juge , seigneur ou bailli du duché de Lorraine. »
De leur côté, et le même jour, 21 juillet 1466, les habitants jurèrent fidélité et obéissance au duc de Lorraine sur le livre des évangiles dans l'église St-Goëry, aujourd'hui St-Maurice.
l>e 1460 à 1471. — r.e maréchal de ]ioarg^og;ne devant. ]ë:pi]!VAî^. — Xoa« Telle révolte de ^^eî^xiiateau. — ï.es^ bourguignons liattusi à DOlU U£.IE::v* — Prisie du château de liA iiO€MË« — Enlèvement des troupeaux de CElATEîi et de CHARMES». — liCs fil» du comte de mCflECOURT.
Cependant le maréchal de Bourgogne, courroucé de la conduite tenue à son égard par la population é'Epinal^ se fit une armée avec ses vassaux et ses sujets de Châtel , Romont , Clézentaines , Tantimont, Chaligny et Bainville et la conduisit devant cette ville pour en faire le
siège. La présence de cette armée donna à réiléchir aux liabitanls. Les magistrats les assemblèrent pour prendre une résolution propre à éloigner le danger qui les menaçait. Les avis se partagèrent.
Les uns soutenaient que le roi Louis devait tenir la parole qu'il avait donnée à Thiébaut de Neufchâte! et lui remettre la ville et son château. Les autres voulaient qu'on rendit la ville à Févêque de Metz, qui en était le premier seigneur, bien que l'empereur Frédéric III eût en dernier lieu reconnu aiix bourgeois le droit de choisir leur souverain. Il yen eut enfin, et ce fut le plus grand nombre, qui prétendirent que le roi Louis s'étant déporté de la souveraineté A'Epinal on avait fort bien pu la transférer au duc Jean et qu'il fallait défendre par les armes l'élection de ce prince.
Ce dernier avis l'emporta sur les autres.
Louis XI ne put s'empêcher de l'approuver et conseilla au duc Jean de repousser le maréchal de Bourgogne. Le marquis de Pont-à-Mousson reçut en conséquence de son père l'ordre de se porter au secours d'EpinaL Le jeune - prince , qui se trouvait à Neuf'chàteau, commanda ^î\m
le moindre relard à Collignon de Ville, bailli des Vosges, d'appeler aux armes les milices du pays. Lorsqu'elles furent réunies , il se mit à leur tête et marcha sur Ejnnal.
Le maréchal avait établi son camp sur le sommet de la côte de la Justice, Il vit venir de loin Tarmée nombreuse de Nicolas , qui , après s'être reposée aux Forges , descendait les côtes de Chantereine , en déployant ses colonnes. Il jugea tout de suite qu'il serait battu s'il osait offrir ou accepter le combat et se retira précipitamment , laissant sur place ses bagages et son artillerie. Le prince le laissa fuir, entra dans la ville par la porte du Rualménil et prit une seconde fois possession à'Epinal qui resta pour toujours dans la souveraineté des ducs de Lorraine.
La ville de Neufchâteau , quoique cruellement châtiée sous les ducs précédents, essaya encore de se révolter en 1466. Le duc Jean vint lui-même dans ses murs afin d'empêcher celte révolte. Il fit arrêter les bourgeois les plus mutins , en fit noyer trois seulement dans la rivière du Mouzon et pardonna aux autres. La ville se tint désor-
mais tranquille. Elle rentra en grâce auprès du duc et son fils y fit souvent sa demeure.
Le maréchal de Bourgogne ne pouvait toutefois oublier TalTront qu'il avait reçu de la ville d'Epinalei avait soif de vengeance.
Le prince Nicolas, qui gouvernait la Lorraine en Tabsence de son père parti pour conquérir le royaume d'Aragon, et le seigneur de Fénétrange,. maréchal de Lorraine, ne le perdaient pas de vue, prêts à prévenir ou à repousser ses attaques. I Ils avaient mis une bonne garnison à Epinal et une autre à Char?nes , et tenaient en respect celle que le maréchal avait placée à Chdtel.
Thiébaut de Neufchâtel songea donc à profiter de réloignement du duc Jean, ainsi que de la jeu- , nesse et de Tinexpérience de son fils. Il alla i trouver en Flandre le duc de Bourgogne , lui fit part de son projet de s'emparer A' Epinal et lui demanda des renforts. Le duc n'accueillit point sa demande; il lui répondit que le siège d'une place aussi forte ^u' Epinal n'était pas chose facile, qu'on y perdrait trop de monde, et que d'ailleurs il avait promis au duc de Lorraine de ne rien entreprendre contre ses états aussi long-« temps qu'il serait en Aragon.
Thièbaul le quitta mécontent, mais il recruta deux cents aventuriers , jeta quelques hommes dans certaines bourgades de sa dépendance, telles que Clézentaines et Romont et se rendit h Chdtel.
Une fois dans cette ville , il put solliciter et obtenir des secours de plusieurs seigneurs bourguigons. Le comte de Tierstein , gouverneur A'Epinal , eut avis de la marche des troupes que ces seigneurs lui envoyaient. Ce gouverneur^ qu'on surnommait Y enragé^ était un brave et loyal militaire et « il estoit aussi bon loherein » au dire de la chronique. 11 fit venir les garnisons de Charmes et de Bruyères et prit avec elles le chemin du village de Domjulien , où il avait appris que les Bourguignons devaient passer. Il se plaça en embuscade à quelque distance de ce village et les attendit. Bientôt il les vit s'approcher dans la plus complète sécurité.
Tierstein sortit alors , avec ses gens , du lieu où il s'était caché , mit sa lance en arrêt et tomba avec tant d'impétuosité sur les Bourguignons qu'il en tua ou prit un grand nombre. L'enseigne des ennemis leur fut enlevée. Elle représentait une licorne et on y lisait celte devise
écrite en lettres d'or : « à moy ne tient. »
Le seigneur de Rivière , qui commandait ces troupes^ fat fait prisonnier et confié à îa garde du seigneur de Do?njulie?i qui le demanda. Sa rançon fut fixée à dix mille florins. Domjulien l'ayant par imprudence laissé échapper , fut
I obligé de payer lui--môme cette somme sur le champ, ce qui le jeta dans un grand embarras.
Ce premier succès ne fut pas le seul que remportèrent les troupes lorraines. Elles se rendirent successivement maîtresses de toutes les places que possédait le maréchal de Bourgogne et les démantelèrent. Celles de Clézentaines et de Romont
I ne furent pas plus épargnées que les autres. Il ne lui resta bientôt plus que Chàtel qui était bien fortifié et bien approvisionné , mais que la garnison de Charmes continuait à surveiller.
Les Lorrains eurent affaire , en 1469 , à de nouveaux ennemis. Les seigneurs de la Roche , village voisin de Schirmeck , s'avisèrent de faire des excursions dans la province et de la ravager. L'évêque de Strasbourg les appuyait et ils étaient fiers de la force de leur château , assis sur la crête d'un rocher que Tartillerie , selon eux, ne pouvait gravir. Le duc Jean II et son fils étaient
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absents. Le Conseil de règeiice du duché fil m\ seigneurs de la Hoche les propositions les plus acceptables pour les déterminer à demeurer en repos. Ils les rejetèrent. On se vit contraint de leur faire la guerre. Le comte de Salm, maréchal de Lorraine, marcha contre eux, les refoula dans leur forteresse et les assiégea. A force de bras et de machines, il parvint k faire monter ses bombardes sur le sommet du rocher. Dès que les batteries furent dressées et qu'elles commencèrent à ébranler les tours , les seigneurs de la Moche demandèrent quartier. Le comte de Salm leur permit de se retirer sans rien emporter toutefois, et sous condition en outre qu'ils ne feraient plus jamais la guerre à la Lorraine , mais qu'ils seraient au contraire ses bons et loyaux amis. La place rendue fut démolie immédiatement aprèSe
L'heureuse issue de cette expédition engagea les seigneurs de Marmoutier qui paraissaient disposés à imiter lâs seigneurs de la Roche, à se soumettre de leur côté et à promettre d'être désormais bons lorrains.
A la mort du duc Jean II, arrivée en 1470, le prince Nicolas, son fils, occupa le trône de Lorraine.
Ce prince se trouvait en 1471 à la cour de Louis XI, qui lui avait promis sa flUe en mariage, lorsque les régents de Lorraine pensèrent qu'il était utile de s'emparer de Châtel-sur-Moselle, pour que les Bourguignons ne possédassent plus aucune place dans le pays. Ils invitèrent Nicolas à revenir dans ses états et à prendre le commandement de ses troupes ; mais le jeune duc, tout entier livré à des distractions peu dignes , assure-t-on, de son rang et de son courage , ne se montra nullement soucieux de répondre à leur invitation. Les seigneurs lorrains formèrent alors une alliance entr'eux et s'engagèrent à se défendre les uns les autres contre tous ceux qui les attaqueraient. Désirant laisser à la postérité un monument durable de cette alliance , ils firent peindre leurs armoiries sur des tableaux et les suspendirent dans le chœur de Téglise St-Georges de Nancy.
Comme tout se préparait pour le siège de Châtel , la garnison de Charmes fit une sortie jusque sous les murs de cette ville dans Tespoir d'attirer les Bourguignons dans la plaine et de se mesurer avec eux, mais pas un de ces derniers n'osa se montrer. En s'en retournant, ceux de Charmes
firent main basse sur le troupeau de Châtel qui était en pâture, remmenèrent jusque sous leurs murailles et le laissèrent paître avec le leur dans la prairie. Ils rentrèrent ensuite dans leurs de-* meures et la plupart d'entre eux se désarmèrent.
La garnison de Châtel se mit tout aussitôt en devoir de recouvrer son bétail. Conduite parle sieur d'Arincourt et par Jacques et Henneman, tous deux fils du comte de Kichecourt et dont le dernier portait l'enseigne de Bourgogne, elle sortit de la ville, alla se mettre en embuscade à Fincey et envoya les plus alertes et les plus intrépides de ses hommes reprendre son troupeau qu'elle apercevait dans la campagne. Ces hommes furent chargés de s'emparer aussi de celui de Charmes. Ils s'acquittèrent habilement de cette double tâche et, chassant devant eux les deux troupeaux, leur firent prendre à la hâte la direction de Châtel,
Ces faits ne se passèrent pas néanmoins sans être remarqués par les gens de Charmes. La garnison courut aux armes pour rejoindre les ravisseurs et leur faire un mauvais parti. Déjà Jean de Savigny et le sieur de Hardémont s'apprêtaient à s'élancer sur leurs traces, quand le comte de
Tierstein arriva sur la place , où l'on voit aujourd'hui la principale fontaine de Charmes^ et mit tout son monde en bataille. Il en prit le commandement , sortit de la ville, remonta le cours de la Moselle et atteignit Tennemi au moment même où il allait toucher les murs de ChdteL Les Bourguignons se dispersèrent en abandonnant leurs bestiaux que la garnison de Charmes enleva et ramena en triomphe.
Le conseil de régence , informé que les fils du comte de Richecourt servaient dans les rangs des Bourguignons, fit savoir à leur père , que , s'ils continuaient à y rester, ils perdraient toutes les seigneuries dépendant de la succession paternelle, et que le comte lui-même serait , comme eux, accusé de félonie. Richecourt effrayé ordonna sur le champ à ses fils d'abandonner la cause du maréchal de Bourgogne et ses fils lui obéirent. Ils vinrent à Chariîies se présenter devant le comte de Salm, qui les accueillit gracieusement et « leur fit faire bonne chère à la manière allemande. »
Tacite fait remarquer que déjà de son temps les germains passaient pour de grands mangeurs et de grands buveurs. D'après ce que je viens de
dire, il paraît que les Lorrains aimaient parfois à les imiter.
De 1471 à 1473. — Sliége de CHATEli. — IjC» Bourgaignonis deTaut CHARMES».
Les Lorrains commencèrent enfin le siège de Chdtel le 1" mars 1471. Le maréchal comte de Salm se porta sur cette place avec les seigneurs et les milices de la province qui formaient une armée de douze mille hommes. 11 était pourvu d'une nombreuse artillerie. Ce siège fut un des plus mémorables de cette époque. Il dura près de huit semaines et ne finit que le 25 avril.
La garnison A'Epinal et les gens de Georges de Bade, évêque de Metz, y prirent une part active. Le bâtard d'Aigremont, Gaspard de Bade, (( le plus beau chevalier de la Lorraine et du Barrois » et d^autres gentilshommes y perdirent la vie.
loi
Parmi les assiégeants , se disiingaaii auiant par son habileté que par son courage, un artilleur appelé maître Jean Lambert — nom trèsrépandu dans les Vosges — et qui déjà s'était remarquablement comporté au siège de Liverdun, place attaquée et récemment détruite par l'armée lorraine. Lambert a tirait tous les jours trois bombardes. » Comme il rechargeait une de ses pièces, un coup de serpentine, parti de Châtel, l'atteignit et le tua. 11 fut regretté de tous ses frères d'armes.
On raconte que, pendant le siège, Clermont, seigneur français, se fit donner Chdtel et ses dépendances par le duc Nicolas, que, porteur de ses lettres de concession, il vint trouver le Conseil de régence, à Charmes, où étaient aussi les puissants seigneurs d'Haraucourt, de Lenoncourt et de Savigny et qu'il demanda la confirmation et l'entérinement de ces lettres. Le Conseil lui répondit par un refus. Il lui dit que le prince lui avait fait trop légèrement un pareil don et avait perdu de vue que la vilie de Chdtel n'était pas encore en son pouvoir, ajoutant que si les assiégeants venaient à savoir qu'il en eût déjà disposé, ils se garderaient bien d'exposer leur vie
pour la prendre. Cette nouvelle s'étant en eflfet répandue dans le camp , l'armée lorraine manifesta son mécontentement, ralentit de beaucoup son ardeur et renonça à donner Fassaut.
On rapporte encore que le roi Louis XI en guerre avec le duc de Bourgogne réclama quelques troupes du duc de Lorraine et que Nicolas, sans plus de réflexion , ordonna au comte de Salm de lever le siège et de conduire en toute hâte ses hommes et ses munitions au monarque français.
Mais le maréchal fit savoir au duc qu'il se déshonorerait en se retirant , que le repos de la province dépendait de la prise de Châtel et qu'il n'était pas naturel de porter secours à son voisin quand on avait soi-même à repousser un puissant ennemi. Cette réponse plut au roi et au duc qui mandèrent au maréchal de continuer le siège et de ne pas quitter la ville sans Tavoir réduite.
Sur ces entrefaites, Pierre de Hackembach et les amis du maréchal de Bourgogne songèrent à secourir Châtel, Instruit de leur projet, le maréchal de Salm fit soigneusement garder les avenues de la place, de peur que quelque messager n'y entrât et n'apprît aux assiégés l'approche du
secours qui leur était destiné, il fit de plus abattre des arbres sur les chemins pour barrer le passage aux ennemis et feignit de vouloir donner un assaut général.
A cette démonstration , les gens de Chdtel proposèrent au comte de Salm un accommodement qu'il accepta et le siège de Chdtel fut levé sous la condition que Thiébaut de Neufchâtel et le maréchal de Ri court, son fils, renonceraient à tous droits, noms et actions sur la ville à'Epinal^ et que tous les environs de Chdtel^ excepté Romont^ demeureraient aux seigneurs lorrains.
L'armée lorraine se retira à Charmes ; elle était à peine partie que les gens de Chdtel virent arriver les troupes bourguignonnes sous les ordres du maréchal de Ricourt et des seigneurs de Montagu, Varenbon, Fontenoy, Chavalay, Vergier, Charnay, Pontarlier , Longwy , Talmay, Rivière et Ternan. Ces troupes comptaient huit mille hommes tant à pied qu'à cheval.
Leur arrivée trop tardive ne fit qu'exciter les regrets des défenseurs de Chdtel. Dès le lendemain , elles allèrent par bravade menacer Charmes. Le commandant de cette place ^ le bailli Jacques d'Haraucourt défendit à ses hommes
de sortir. Cependant un jeune damoiseau , qui portait le nom de Vacquer , enfreignit cette défense. Comme il était bien monté , il alla se poster au pied d'un coteau, près du ruisseau des Pierres, dans Fattente d'une aventure quelconque. Un jeune seigneur de Bourgogne, qui ne l'avait pas vu, s'avança vers les murs de Charnues et demanda à haute voix s'il n'y avait pas sur les remparts ou dans la place quelqu'un qui , pour l'amour de sa Dame, voulut rompre une lance avec lui. « Si , lui cria Vacquer qui se montra tout à coup, et ce quelqu'un, c'est moi. »
Ce disant, il courut sur le Bourguignon, baissa sa lance et lui en porta un coup si violent qu'il le renversa , lui et son cheval. Il tira ensuite son épée et le somma de se rendre , s'il ne préférait mourir. Dans ce moment survint une troupe de Bourguignons qui força Vacquer d'abandonner son homme , à qui toutefois il put faire jurer qu'il se reconnaissait son prisonnier.
Le Conseil de régence résolut de se débarrasser au plus vite de cette armée bourguignonne , qui ne pouvait vivre qu'aux dépens du pays. Ses troupes jugées insuffisantes, il convoqua, pour les grossir, le ban et l'arrière ban de la noblesse , et
en un jouT el une nuii, il ne iiii arriva pas moins de six mille hommes de renfort. Thomas de la Rappe, bailli de Vaudémont, lui en amena à lui seul huit cents, tant fantassins que cavaliers.
Les seigneurs bourguignons , redoutant une attaque désastreuse pour eux , vidèrent les lieux et prirent la route de Remiremoiit pour retourner dans leurs foyers.
Au même instant arriva de Joinville à Charvies le seigneur de Clermont, celui-là même à qui le duc Nicolas avait donné Châtel par avance. Il était à la tête de cinq cents Liégeois, il lui prit envie de suivre à courte distance Farmée bourguignonne et de la harceler. Jean de Savigny se joignit à lui. « J'en destrousscrai quelques ungs, dit ce dernier , qui était plein de courage et d'ardeur. J'aimeroys mieux mourir que je ne les assaillysse. »
Ces deux hardis seigneurs reçurent chemin faisant les milices des bannières d'arches et de Bruyères et se jetèrent résolument sur Farrière garde ennemie, mais la partie n'était pas égale. Les Bourguignons prirent Foffensive, aitaqucrenl les Lorrains et les Liégeois avec un acharnement qui tenait de la ra^c, en ma-sacrèrent plus de
deux cenis et obligèrent ies autres à se sauver avec la dernière précipitation.
Jean de Samg?îy courut se réfugier dans une chapelle où il fut tué et enterré et Clermont dans un vivier. Mais les Bourguignons ne tardèrent pas à voir descendre des montagnes les bannières menaçantes de plusieurs prévôtés. Ils se crurent poursuivis par toute T armée lorraine et s'enfuirent rapidement de peur d'être coupés au défilé de Létraye , près le Thillot , où dix hommes auraient pu en arrêter mille; c'est par ce défilé qu ils rentrèrent en Bourgogne.
l>e à 14'3r6# — Guerre eaitre la t.oB'«
raine et la ]B©iirg©giie« Charles-le-Témépaire en Lorraîne. — Prise de €HAR« MES, EPiMAii et antres villes. — l^es BonrgoigMons l»atta@ à POU^^Air. — DéTOnesneiit de Doron, de BRUYÉn^S^ et des paysans de i^AVESîjEI^e:.
Le duc Nicolas , mort empoisonné en 1473. laissa la Lorraine à son cousin , le dur René If ,
il qui Charles- le -Téméraire ou le Hardi , diu de Bourgogne , devait prochainement faire une guerre acharnée dans le but de s'approprier ses états qu'il enviait depuis longtemps.
Charles, abusant de la jeunesse de René, ramena tout d'abord à former avec lui une ligue défensive et offensive. Cette ligue lui facilita les moyens de faire approcher ses troupes de la Lorraine et même de les y faire entrer. Les places fortes lui furent ouvertes. La nomination de leurs gouverneurs fut soumise à son agrément. On choisit pour la ville de Chdtel le Rhingrave, pour la ville de Darney le seigneur de Brandebourg ; pour la ville de Neiifchâteau , le sieur de Varenbon.
René ne signa qu'avec répugnance ce pacte d'alliance et se promit intérieurement de conclure un traité avec Louis XI ; ce qu'il fit en 1474. Il rompit alors avec le duc de Bourgogne, à qui il déclara la guerre, comptant sur les promesses et les engagements du roi de France , ainsi que sur les bonnes dispositions de l'empereur Frédéric IV et des autres princes ses voisins.
Le duc de Lorraine ouvrit les hosliiilés en 1475. Ses armes furent d'abord victorieuses. Avec Taide des Français , commandés par le sieur de Craon , il prit , saccagea ou brûla plusieurs villes bourguignonnes. Mais bientôt la face des choses changea. Le duc de Bourgogne marcha en personne sur la Lorraine avec une armée de 40,000 hommes et une puissante artillerie. René , qui avait établi son quartier général à Pont-à-Mousson, y convoqua son conseil pour prendre les mesures commandées par la marche d'une armée aussi considérable. On décida qu'on mettrait de bonnes garnisons dans les villes importantes du duché, qu'on évacuerait les autres places, telles que Charmes^ Dompaire^ Bruyères et Arches et qu'on transporterait les troupes qu'elles contenaient dans des villes capables de plus de résistance.
Cette résolution était sage ; malheureusement elle ne fut pas exécutée et les petites villes en souffrirent cruellement.
Le conseil dissous , les comtes de Bitche , de Nassau, de Salm , d'Apremont et de Réchicouri prirent congé du duc et se retirèrent dans leurs comtés pour les garder.
René divisa son armée en deux corps. L'un fut envoyé à Nancy et l'autre à Epinal. Il nomma Jean, bâtard de Calabre , gouverneur de Nancy et le bâtard de Vaudémont gouverneur d'Epiîial. Ces deux villes étaient pourvues de toutes choses et protégées par des troupes fidèles, dévouées et décidées à faire leur devoir >
Ces dispositions prises , René alla lui-même trouver le roi de France pour lui demander de nouveaux renforts et n'en obtint qu'un secours insignifiant.
Charles entra en Lorraine par Rriey qu'il assiégea et qu'il prit. R s'empara aussi de plusieurs autres villes situées sur la Moselle et dans les Vosges. Mirecourt fut du nombre. R vint camper en octobre 1475 , sur les hauteurs de SaflFay , dans la Meurthe et y demeura près d'un mois. De ce point , il envoya partout des détachements de ses troupes pour soumettre le pays à son obéissance. Un de ces détachements s'arrêta à Rugney , à une faible distance de Char??ies, R y fut attaqué à l'improviste par une petite troupe de Lorrains et de Français sous les ordres de Hacquard de Savic/ny et de Robert
Bufays, qui lui tuèrent quelques hommes et lui enlevèrent ses chevaux et ses bagages.
Le duc de Bourgogne jura par St-Georges qu'il s'en vengerait sur Charmes,
Cette petite ville n'était défendue que par quarante Gascons commandés par un capitaine nommé le Petit-Picard. Charles l'attaqua. Elle fut forcée, pillée et brûlée. Le vainqueur fit un crime au brave capitaine et à ses soldats de s'être vaillamment conduits et les fit tous pendre aux saules qui ombrageaient les murs de Charmes.
On remarqua dans cette triste circonstance l'ancienne inimitié qui divisait les villes de Char-^ mes et de Châtel. Au lieu de compatir au malheur des habitants de Char7?ies, ceux de Châtel se montrèrent plus acharnés à leur ruine que les Bourguignons eux-mêmes et achetèrent à bas prix des chariots de butin et jusqu'aux cloches de Charmes qu'ails transférèrent joyeusement dans leur ville.
De Charmes, Charles-le-Téméraire se dirigea sur Dompaire qui se mit en défense, mais qui, se voyant cerné de tous côtés, se rendit. Ses habitants furent déclarés prisonniers de guerre ^
leurs biens confisqués et leur ville brûlée.
Châtel se soumit aussitôt que ie duc se présenta (levant ses murailles , mais Epinal lui opposa une vigoureuse résistance.
La garnison a'Epinal était considérable et proportionnée à l'importance de cette place. Elle se composait de soldats déterminés. Outre de nombreux Gascons, elle comptait sept cents Allemands de bonnes troupes. Elle soutint deux assauts, fit plusieurs sorties, et ne demanda à capituler qu'après neuf jours de siège et lorsqu'elle vit que les secours qu'elle attendait ne lui arrivaient point. Sa reddition fut honorable. Elle obtint d'abord que les étrangers sortiraient de la ville , vie et bagues sauves, et qu'ensuite il ne serait porté aucune atteinte aux franchises, privilèges et libertés des habitants.
Le 19 octobre 1475, le duc de Bourgogne , heureux de la prise d'une des plus fortes places de la province, fit son entrée dans Epinal^ armé de toutes pièces, entouré de toute sa noblesse, au son des trompettes et des clairons, dans toute la pompe et l'éclat qu'il lui fut possible de déployer. Le lendemain, se considérant déjà comme !e souverain du pays, il assembla sur la principale place publique^ — aujourd'hui la Place des
Vosges — les habitants de toute condition , reçut leur serment de fidélité du haut d*une tour qui s'élevait à Tun des angles de la rue de l'Eglise et leur adressa la courte allocution que voici :
(( Messieurs, vous véez la grûce que faict vous ay ; vous me faictes serment que à toujours mais léals me serez et à Tayde de Dieu contre tous vous garderay. » (1)
Après avoir laissé une forte garnison dans cette ville , il en partit pour achever la conquête d^^ la Lorraine.
Les villes de Darney, Bulgnéville, Neufchdteau, ChdtenoiSy Arches et Remiremont ne songèrent point à se défendre et firent leur soumission. St-Dié composa avec les officiers bourguignons et se racheta du pillage moyennant rançon. Mais l'ennemi saccagea Bruyères, Raon- /'£^«j9e et d'autres villes qui, malgré leur infériorité , osèrent lui résister.
Nancy se rendit à son tour le 26 novembre 1475 et toute la Lorraine appartint à Charlesle-Témérairc.
(r) « Messieurs, vous voyez la grâce que je vous ai faite. Vous me faites ser ment qu'à tout jamais vous me serez fidèles, et avec l'aide de Dieu je vous défend7'ai contre fous.
Toutefois les Lorrains étaient trop attachés à leur prince et à leur nationalité pour supporter volontiers la domination de ce conquérant, quoiqu'il eût l'air de les affectionner. De là de fréquentes luttes entre eux et les garnisons bourguignonnes.
En 1476 , la ville de Mirecourt était occupée par quatre cents soldats tant Bourguignons qu'Anglais et Picards. Cette troupe était sans cesse provoquée par les Lorrains de Vaudémont et de Vézelise. Elle fit un jour une sortie , se porta sur Yaudémont, fit main basse sur plusieurs troupeaux et s'empara de quelques hommes. Elle rentrait avec sa capture , lorsqu'elle fut rejointe par les gens de Vaudémont et de Yézelise « tous bien enbastonnés — armés — » auprès du village de Poussay. Un combat eut lieu. Les Lorrains culbutèrent les Bourguignons , les forcèrent à battre en retraite , en tuèrent quelques uns à coups de lance, tandis que d'autres se noyaient dans le Madon en se sauvant , et reprirent les hommes et les bestiaux enlevés. L'ennemi rentra à Mirecourt avec précipitation et ferma en toute hâte les portes de la ville.
A la môme époque , un simple bourgeois de
Bruyères, nommé Varin Doron, se fit remarquer par un trait assez rare de patriotisme. J'en emprunte le récit à la Chronique de Lorraine , dont je corrigerai seulement quelques expressions pour la rendre plus intelligible.
« Maintenant, dit cette Chronique, parlons de Doron , qui était de Bruyères, Voyant que le pays était molesté par les Bourguignons , il se tint tout coi et s'en alla à Strasbourg où le duc René était. Aussitôt qu'il y fut arrivé , il demanda le logis du duc René ; on l'y conduisit. Quand il fut dedans, il demanda où était le duc René, disant : « il faut que je parle à lui. » On vit un gros bonhomme; on ne savait ce qu'il voulait dire. On voulut savoir ce qu'il demandait, et il ne voulait le dire, répétant sans cesse : (( Je veux parler au duc. »
« On alla au duc et on lui dit : « Voilà uu bonhomme qui veut vous parler ; il dit qu'il est de Lorraine, et que depuis deux jours il en est parti.
« Le duc dit ; « Faites-le venir. » Quand Doron le vit: « Hé! duc, tu es bien endormi; si tu veux je te ferai seigneur de Bruyères et de tous les environs. Je vais te dire par quels
moyens. L'église est devant ma maison ; tous les Jours , quand la messe se chante , le capitaine vient l'entendre avec nombre de ses gens. Donnemoi des gens : je veux être étranglé , si je ne prends le capitaine^ et par ses ordres le château se rendra. Ensuite, tu auras Arches, Epinal et Remiremont, ainsi que leurs environs et tu pourras aller jusqu'à Vaudémont,
(( Le duc lui fit cette question : « Feras-tu bien Tentreprise ? »
(( N'en doute pas ; donne-moi des gens et laisse-moi faire. »
(( Parmi les aventuriers lansquenets qui ve-» naient souvent se présenter au duc pour le bien servir , se trouvait le capitaine Harnexaire , qui avait une bande de six-vingts Allemands. Le duc le fit venir et lui demanda s'il voulait le servir. Le dit Harnexaire répondit que oui. Le duc lui fit prêter serment, il le fit bonnement.
(( Or, dit le duc, il te faut aller en Lorraine. Voici ce bonhomme qui te conduira. Ne dis pas grand' chose et fais ce qu'il te dira. »
« Harnexaire promit de le faire. Le bonhomme recommanda Monsieur à Dieu, et lui dit : « Fais bonne chère et tiens la chose pour certaine. »
(( Le dit bonhomme se mit en route. Le duc lui donna vingt florins pour faire bonne chère durant le chemin.
(( Le bonhomme arriva dans deux jours auprès de Bruyères, Il s'arrêta dans un bois et dit au capitaine : « Il nous faut attendre ici que les gens soient endormis. Je veux faire Tentreprise si secrètement que personne ne sache notre venue. » Quand il fut minuit : « Or ça , dit Doron, il est temps. Mettons-nous en chemin. » Il savait le lieu de sa demeure ; il s'en vint par derrière, connaissant les êtres de sa maison et la manière d'y entrer. Le dit bonhomme mit dedans le capitaine et tous ses gens. Doron alla vers sa femme et ses servantes : « Gardez-vous bien sur votre vie de dire mot et ne faites aucun semblant, » Les dites en tinrent compte, comme si de rien n'était. Doron dormit un peu dans sa grange. Le capitaine Harnexaire et ses gens avaient les uns des coulevrines , les autres des hallebardes et de grandes épées. Il était grand jour, quand, à l'heure accoutumée, le capitaine bourguignon arriva accompagné de ses gens. Harnexaire les laissa entrer, sortit ensuite et les prit tous. Il dit au capitaine : « Si vous voulez
faire que vos hommes qui sont au château me le livrent , je vous laisserai aller vous et tous vos gens, et vous emporterez tous vos biens. Si vous ne le faites^ soyez certains que Je vous ferai couper la tête devant eux. »
« Le capitaine vit bien qu'il était mal logé. En un lieu à part, il pria pour l'amour de Dieu ceux qui étaient dans le château de venir le délivrer. Les plus marquants du château vinrent pour lui parler. Quand ils virent autant d'Allemands , ils furent épouvantés. Le capitaine les suppliant leur dit : « Vous voyez en quel danger nous sommes vos compagnons et moi. Je vous prie, pour Dieu, de rendre le château, car ils nous font la partie bonne. Ils nous laissent partir sans rien nous ôter. Si vous ne le faites , ils nous feront couper la tête à tous. »
« Quand ils eurent entendu la prière du capitaine, ils retournèrent au château et contèrent le cas aux autres. Ils étaient peu de gens ; ils voyaient que leur capitaine et la fleur de leur troupe étaient prisonniers. Considérant le danger où ils étaient eux aussi , ils jugèrent que le meilleur parti à prendre était d'accepter l'arrangement que Harnexaire leur offrait.
« Les mêmes retournèrent vers le dit Harne^ xaire et lui demandèrent s'il voulait faire cet arrangement qu'ils le mettraient lui et ses gens dans le château à condition qu'ils auraient la vie sauve et qu'ils pourraient s'en aller avec leurs bagages. Harnexaire y consentit. « Donnenous , ajoutèrent les mêmes , le temps suffisant pour nous en aller et pour prendre tout ce qui est à nous. » Harnexaire répondit : « Menez-moi et mes gens au château et ne vous souciez, vous promettant d'observer l'arrangement. » Toutes choses promises , les mêmes emmenèrent Harnexaire et le firent maître du château. Le dit Harnexaire reçut aussitôt , comme lieutenant et capitaine du duc René , la soumission de tous les pays environnants Bruyères , St-Dié , Memi-reîjiont^ Arches^ qui promirent de lui obéir.
« Harnexaire était bien modéré en fait de guerre ; il était vaillant et se faisait aimer de toutes gens. »
Pour prix du service rendu à son prince ^ Doron fut nommé sergent des prévôtés à' Arches et de Bruyères et cette dernière ville donna son nom à une de ses places publiques.
Plus lard , les Bourguignons essayèrent de
reprendre la ville de Bruyères. Ses défenseurs les en empêchèrent. A leur secours s'empressèrent d'accourir les habitants du village de Laveline , qui se signalèrent par leur courageux dévouement. En récompense de leur belle conduite , le duc René leur accorda , en 1476 , le titre de gentilhomme avec le droit de le transmettre à leur postérité. Leurs armes, assez compliquées , étaient « de gueules à deux épées d'argent , emmanchées d'or, mises en sautoir , et un râteau la tête en bas, mis en pal d'argent, lié d'un cordon d'or , au chef cousu d'azur chargé d'une levrette d'argent colletée d'or , pour cimier , une épée de l'écu. » Il existe encore des descendants de ces gentilshommes; on les trouve dans les familles Michel et Voinesson.
1476. — lie» Bourguf gnoiîig H^attiij^ à ^Pîj?^Aii. — Guerre cotre le© Tlileis de ¥aii« démont, CHATlsli et Bajosâ. — Mené îl
Depuis son échec de Poussay , la garnison bourguignonne de Mirecourt n'osait plus trop
s'aventurer dan^^ la campagne. Les gens de Vaudémont la surveillaient de près et la battaient dans toutes les rencontres. D'un autre côté, les habitants de Mirecourt lui étaient ouvertement hostiles. Sa position n'était plus tenablc* Son commandant le fit savoir à M. de Bièvre, gouverneur de la Lorraine pour le duc de Bourgogne et le pria de lui assigner une autre résidence.
M. de Bièvre jeta les yeux sur Epinal , où le capitaine bourguignon Amet commandait. II lui envoya par Hugo, Tun de ses officiers, Tordre de recevoir la garnison de Mirecourt et de la réunir aux quatre cents soldats bourguignons, picards et flamands dont il était le chef. Hugo passa par Mirecourt, informa le commandant de cette place de la décision de M. de Bièvre, et les troupes de Bourgogne, désireuses d'échapper à la poursuite des gens de Vaudémont , partirent avec lui à la sourdine et à jninuit pour leur nouvelle destination.
Quand elles parurent sur les rives de la Mn^ selle^ les portes d' Epinal étaient encore fermées. La sentinelle, placée sur les remparts, sonna de la trompe pour les annoncer. Les habitants sur-
pris sortirent en armes de leurs maisons , croyant à une attaque de la part de leur garnison* Le conseil de ville s'assembla, appela dans son sein le capitaine Amet, s'enquit de ce qui se passait et dépêcha les quatre gouverneurs à la porte du Rualménil. Ils trouvèrent en dehors de cette porte Hugo qui leur signifia les intentions de M. de Bièvre et leur remit Tordre dont il était porteur pour le capitaine Amet.
De retour au Conseil, les gouverneurs rendirent compte de ce qu'ils venaient d'apprendre et donnèrent au capitaine la dépêche qui lui était destinée. L'assemblée fit remarquer à Amet que la ville diEpinal était dans une fâcheuse situation, que depuis trois semaines il ne s'y tenait plus de marchés, que les vivres y étaient rares et chers , que les pauvres gens y mouraient dé faim et que cette déplorable position s'aggraverait encore par un surcroît de population militaire. Comme cet officier ne pouvait se dispenser d'exécuter les ordres de M. de Bièvre, le Conseil s'adressa au commandant du château qui fit droit à ses justes réclamations.
Les gouverneurs se hâtèrent d'en instruire Hugo et dirent aux Bourguignons qu'ils pouvaient
se retirer où bon leur semblerait , mais qu'ils n'entreraient pas à EjnnaL
La garnison de Mirecourt ne fut pas médiocrement étonnée de cette opposition, et ne manqua pas d'en murmurer. Toutefois elle finit par en prendre son parti et par aller se loger dans les faubourgs. Les Anglais occupèrent le faubourg du Rualménil, qui s'étendait de la porte de ce nom à la porte de la Chatte, remplacée aujourd'hui par le pont du môme nom, les Bourguignons et les Picards passèrent la Moselle et s'installèrent au faubourg d'Ambrail , sous la côte du château.
Les magistrats A'Epinal en eurent néanmoins pitié. Ils leur firent porter du vin et du pain pour eux, et du foin et de Tavoine pour leurs chevaux, mais ils leur donnèrent en même temps te conseil d'évacuer les faubourgs aussitôt qu'ils se seraient refaits , parce qu'ils pourraient bien ne pas y être en sûreté.
Ce conseil ne fut pas suivi. Les Bourguignons, espérant qu'on leur ouvrirait plus tard les portes, et ne sachant d'ailleurs où se réfugier, restèrent dans leur campement qu'ils fortifièrent de leur mieux à la chute du jour.
Mai leur en prit. Le capitaine Ilarnexaire, « qui poinct ne dormait » fut avisé de leur arrivée. Il rassembla bien vite quinze cents hommes « tous gentils compaignons » qu'il prit à BruyèreSy Arches^ Remiremont^ St-Dié et qui s'armèrent de piques, de hallebardes et de coulevrines , et vint par une belle nuit attaquer le faubourg d'Ambrail. Il en brisa les barrières â eoups de coulevrine , se jeta sur les ennemis, répandit répouvante parmi eux et en fit une horrible boucherie.
Il y en eut à peine quelques uns qui se sautèrent en se jetant dans les fossés de la ville.
Au bruit de cette attaque nocturne qu'ils avaient prévue, les bx)urgeois s'armèrent. Les uns rendirent aux portes ; les autres montèrent sur les remparts ou se groupèrent sur les places et dans les rues. Quant à la garnison , elle ne bougea pas et ne souffla mot , attendant avec anxiété le résultat de l'action.
Les Anglais, campés au faubourg du Rualméliil, ne portèrent point secours à leurs êottipagnons, soit qu'ils fussent retenus par la peur , soit qu'ils ignorassent la gravité de la lutte engagée.
En se retirant, le capitaine Harnexaire se fil suivre des bagages des Bourguignons , de leurs chevaux au nombre de deux cents, de leurs chariots chargés d'armes et de harnais , et de plusieurs prisonniers.
Le lendemain de ce combat, le faubourg d' Ambrait offrait le plus triste spectacle. « On voyait les uns percés par le corps, les al très la teste fendue, les altres toutes les jambes rompues et les bras tout copés. » Les morts et les mourants gisaient les uns auprès des autres. Le sang ruisselait partout. Des plaintes, des gémissements, des imprécations se faisaient entendre. Les blessés récriminaient contre leurs chefs qui s'étaient refusés à suivre Tavis des gouverneurs de la ville. Les Anglais s'qmpressèrent cette fois de le mettre à profit et se sauvèrent à Nancy en passant par ChâteL M. de Bièvre les garda auprès de lui.
Enhardis par leurs succès, les gens de Vaudémont portèrent les hostilités ailleurs que sur les terres de Mirecourt. Leur infanterie , poussant un jour une reconnaissance jusqu'aux environs de Châtel et de Bayon, les ravagea complètement. Il est à remarquer que les Lorrains , sincèrement attachés à leur prince [et à leur pays, faisaient
non-seulement la guerre aux Bourguignons , mais encore à leurs auxiliaires et à leurs partisans. Châtel et Bayon étaient rangés au nombre de ces derniers. Les habitants de ces deux petites villes s'entendirent pour repousser ceux de Vaudémont. Ils mirent sur pied des forces assez imposantes , donnèrent la chasse à leurs ennemis et les forcèrent à se réfugier dans la tour de Beaucampj élevée entre Charmes et Socourt. Ils les assiégèrent, leur tuèrent du monde, les chassèrent de la tour et en prirent un certain nombre qu'ils emmenèrent à Châtel.
Cet échec réclamait une éclatante réparation. Elle ne se fît pas attendre. Les gens de Vaudémont appelèrent à leur aide les garnisons lorraines de -Mïrecowr^ et de Fille-sur-Illon, Le bailli des Vosges, le célèbre Collignon de Ville , se mit à leur tête, marcha sur Bayon et l'emporta d'assaut le 12 août 1476. Les habitants furent traités comme des prisonniers de guerre et condamnés à payer une rançon de cent mille florins. Châtel dut à ses fortifications de ne pas subir le même sort.
Les gouverneurs et les bourgeois d'Epinal , sachant que les Bourguignons étaient assaiUis de
tous côtés en Lorraine et que leur duc avait été battu par les Suisses à Granson et à Morat, voulurent à leur tour se débarrasser de leur garnison.
Leur ville était toujours dans l'état le plus critique. Les marchés continuaient à être déserts , les vivres à être rares et chers, les riches à supporter de dures privations et les pauvres à mourir de faim.
Les habitants se décidèrent donc à envoyer un des leurs au duc René qui s'occupait à Strasbourg de l'organisation de l'armée avec laquelle il projetait de reconquérir son duché. Leur messager fit diligence et arriva bientôt à Strasbourg* Admis devant le duc , il le salua , raconte la Chronique dont j'emprunte encore le langage, et lui dit : « Monsieur, tous les habitants à'Epinal se recommandent humblement à votre bonne grâce et vous mandent par moi de vous décider à venir la semaine prochaine avec vos gens vers leur ville où ils vous feront entrer sans hésiter, »
« Mon ami, répondit le duc, est-ce une chose certaine ?
« Monseigneur, je veux mourir si je ne vous dis la vérité et si je ne suis venu seerètement vers
vous pour vous l'annoncer. La garnison s'imagine que nous sommes de bons bourguignons.
« Messager, voilà quatre florins pour t'en retourner. Je me recommanderai à la bonne grâce de tes compatriotes. Dis leur que je me trouverai devant leur ville, le jeudi 8 septembre.
(( Monsieur, n'ayez aucun souci de cette entreprise, Vous ne serez pas trompé. »
Après avoir recommandé René à Dieu selon l'antique coutume, le messager prit congé de lui et rentra sans bruit à EpinaL II fit part aux gouverneurs des détails de son entrevue avec le duc et leur annonça l'arrivée de ce prince pour le jeudi 8 septembre 1476. Cette nouvelle fut reçue avec la joie la plus vive et la venue de René attendue avec une impatience plus vive encore.
Le duc de Lorraine demanda au Conseil de ville de Strasbourg des troupes pour l'accompagner. Le Conseil les lui donna sans hésiter. Sa petite armée se composa de cinquante gentilshommes et de deux mille hommes de pied. Il partit plein d'espoir et de confiance. Chemin faisant, il envoya inviter le bâtard de Vaudémont a vein'r le rejoindre. Le bâtard se mit en route
avec ses meilleurs soldats au nombre de centvingt, prit la direction d'Epinal et s'arrêta entre cette ville et le village de Golbey, à la Maladrerie — aujourd'hui la Madeleine.
Des aventuriers, mêlés à la troupe de Vaudémont, lui servaient d'éclaireurs. Ils aperçurent en pleine campagne un cavalier qui leur semblait arriver de Bourgogne. Ils coururent sur lui et Farrêtèrent. Cet homme était en effet un courrier de Charles-le-Hardi ; il était porteur d'une lettre de ce prince à l'adresse des habitants et de la garnison d'Epinal qu'il prévenait de sa prochaine visite. Les aventuriers s'emparèrent de la dépêche, jetèrent le courrier dans la Moselle et l'y noyèrent. Puis ils portèrent le message de Charles au bâtard de Vaudérnont.
Le duc René se rendait à Epinal par la route de Rambervillers. Le bâtard franchit la Moselle au Saut'le-Cerf pour aller se réunir à lui. Le meilleur ordre régnait dans sa troupe. Il rencontra le duc à un quart de lieue A' Epinal audessus de la côte de St-Michel, reçut ses félicitations et lui remit la lettre du duc de Bourgogne. René et ses gentilshommes virent avec plaisir que ce message, qui aurait pu leur susciter de gra-
ves obstacles, n'était point parvenu à sa destinalion.
L'armée lorraine continua son chemin dans un nouvel ordre de marche. Trois cents arquebusiers formèrent Tavant-garde ; vinrent ensuite trois cents piquiers et trois cents hallebardiers, s'avançant trois à trois et en belle ordonnance ; puis les comtes , les barons , les chevaliers bien montés et bien armés ; après eux , le duc René ayant à ses côtés le bâtard de Vaudémont et sa plus haute noblesse , et précédé de trompettes , de clairons, de tambourins à la mode d'Allemagne. L'arrière-garde se composa de deux cents arquebusiers, de cent cinquante hallebardiers et d'autant de piquiers.
Dès qu'ils aperçurent les Lorrains, les gardiens des portes donnèrent l'alarme. Les bourgeois s'armèrent précipitamment. La garnison vit tout de suite qu'il lui serait inutile de résister et qu'elle était perdue. Ses chefs se recommandèrent à l'humanité des gouverneurs, les suppliant de leur sauver la vie et de leur permettre, ainsi qu'à leurs soldats « de s'en aller avec un baston seulement à la main. » Les gouverneurs les rassurèrent, en leur déclarant cependant qu'il leur faudrait s'en
rapporter à la décision du duc, leur seul et légitime souverain , mais ils leur promirent de lui demander non seulement de ne point attenter à leurs jours, mais encore de les laisser partir en toute liberté et avec leurs bagages, à la seule condition que deux des plus considérables d'entre eux resteraient à Epinal pour répondre du paiement de leurs dettes.
Cette condition fut acceptée avec empressement par les Bourguignons qui ne comptaient pas sur un arrangement aussi avantageux et qui craignaient, au contraire, qu'usant de représailles, le duc René ne les traitât comme le duc Charles avait coutume de traiter ses ennemis.
Les gouverneurs, escortés par les principaux bourgeois sous les armes, allèrent au-devant du duc de Lorraine et Tattendirent en dehors de la porte de la Fontaine ou de Rambervillers. En passant sous les murs du château , l'armée lorraine essuya le feu de l'artillerie de cette forteresse qui toutefois ne lui fit aucun mal.
René reçut des mains des gouverneurs , qui les lui otrrirent sur un plat d'argent , les clefs de la ville, promit tout de suite à ces magistrats d^épargner les Bourguignons et entra dans
la place en ordre de bataille, le 8 septembre 1476, comme il Tavait annoncé. Ce fut pour toute la population spinalienne un spectacle aussi réjouissant que magniflque.
Le duc n'eut pas plutôt mis pied à terre qu'il dépêcha un héraut d'armes au commandant du château pour le sommer de se rendre avec menace de l'assiéger dans les formes , en cas de refus. Le commandant ne fit pas la moindre objection et se rendit avec tous ses hommes. En moins de deux heures , le château fut entièrement évacué. René, dont la clémence était proverbiale, fit grâce de la vie à tous les Bourguignons, chefs et soldats, qui, munis d'un sauf-conduit, sortirent de la place, à l'exception des deux Otages qu'ils durent fournir ainsi que l'avaient exigé les gouverneurs.
Les bourgeois vinrent en foule saluer leur duc, lui jurer fidélité et obéissance et lui promettre de se conduire toujours en bons et loyaux lorrains. Le duc les remercia de tout son cœur. « Si Dieu, leur dit-il, m'ayde contre mon adversaire et que de lui puisse joyr, tousjours en mémoire vous auray por mes amys. »
Cet heureux événement mit fin à la disette qui désolait Epi?ial depuis Toccupation bourguignonne. Comme je Tai dit plus haut, les vivres y étaient si rares que le resal de froment — qui représenterait 120 litres — se vendait deux francs, la quarte de vin — 44 litres — deux gros. Ces sommes, insignifiantes de nos jours, étaient exorbitantes pour cette époque reculée. Les œufs et le fromage manquaient totalement. L'arrivée de René et le départ des Bourguignons firent reparaître l'abondance dans la ville ; le resal de froment descendit à six gros et la quarte de vin à dix deniers. Il est bien probable que jamais Epinal ne reverra un pareil bon marché.
René ne fit qu'Ain court séjour dans cette ville, 11 y mit une forte garnison avec trois de ses chevaliers , Adam Sporne , Gaspard Bouvian et i Quinquenet, qui eurent sous leurs ordres plus dei quatre cents Allemands. Un de ses plus fidèles offi-l ciers. Menant de Guerre, et trente vieux soldats gascons eurent la garde du château. Le duc réunit sur la grande Place les autorités et les plus notables de la ville, ainsi que les chefs et les soldats qu'il y laissait, leur adressa une aff'ectueuse allocution et les exhorta « à bien warder la dicte
ville^ le chastel assy. » Après quoi , il reprit la route de Strasbourg.
1476. — Ruise da bâtard de RlJliCi^É-i — René ii à kaoi^-i^'etape. — Exploits de vantrin de Wisse, commandant d^ËPiiVALi. — Les» bourgeois et les Desttaui: de viiiliE-i^UR-iiiiiiO^ enlevés par les Bourguignons.
Le mois suivant, le duc de Lorraine, soutenu par des troupes aguerries, s'avança de Strasbourg sur Nancy et fit le siège de sa capitale. M. de Bièvre y était toujours le représentant du duc de Bourgogne. Dans Fimpuissance de tenir bon , il demanda une capitulation honorable, l'obtint et rendit la ville le 6 octobre 1476 au duc René.
L'armée lorraine campa dans les environs. Elle ne tarda pas à apprendre que le duc de Bourgogne bien décidé à rétablir à tout prix sa domination en Lorraine, venait pour l'attaquer. Déjà ce prince était arrivé à Neufchdteauy où il resta les 7, 8 et 9 octobre 1476.
Pendant que Charles séjournait dans cette ville, le bâtard de Bulcjnéville, qui commandait cette dernière place, s'avisa d'un singulier stratagème pour prendre sans combat quelques soldats bourguignons. Il monta à cheval avec cinq ou six de ses gens les plus résolus, leur fit j)rendre la croix de St-André portée par Tarmée de Bourgogne et sortit pour rôder dans la plaine. Bientôt cette petite troupe rencontra un escadron ennemi qui crut voir en elle un détachement de cavaliers bourguignons venant de Neufchdteau. On s'accosta , on se parla et on fit route ensemble. Tout en marchant, le bâtard dit avec un air de finesse aux Bourguignons : « Messieurs, il y a ici près une place que je sais dépourvue de garnison et dont nous pouvons nous rendre maîtres sans peine, si vous voulez me suivre. J'en connais toutes les avenues. Je me fais fort de vous y faire entrer. »
Dix ou douze Bourguignons acceptèrent cette proposition , se détachèrent de leur escadron, se joignirent au rusé bâtard et entrèrent avec lui à Bulgnéville. Mais à peine y eurent-ils pénétré qu'on ferma les portes derrière eux et qu'on les fit tous prisonniers sans qu'ils eussent eu le temps
de se défendre. En apprenant cet événement , Charles-le-Téméraire sentit bouillonner sa colère et prit saint Georges à témoin que, s'il en avait le temps , il irait à Bulgnéville et ferait pendre par la gorge tous les Lorrains qu'il y trouverait.
Le duc de Bourgogne vint mettre le siège devant Nancy le 25 octobre 1476. En même temps, le duc René, dont Tarmée était moins nombreuse que la sienne et travaillée par une sourde sédition, partit pour la Suisse, dans l'intention de s'y procurer des renforts. Il laissa des garnisons dans toutes ses places. Epinal eut pour commandants Vautrin de Wisse et Pierre Dufays, Mirecourt^ Henry et Ferry de Tantonville ; Bruyères , le capitaine Harnexaire ; Arches^ le seigneur de Hardémont ; St-Dié , Jean de Haussonville, et Remiremont^ Vautrin de Vaubécourt.
En arrivant à Raon-^V Etape, René voulut renvoyer les Allemands qui lui servaient d'escorte, mais les Allemands se mutinèrent et lui dirent insolemment qu'ils ne le quitteraient que lorsqu'il leur aurait payé les deux ou trois cents florins qu'il leur devait, ils fermèrent les portes de la ville et tinrent le duc en leur pouvoir. Les
bourgeois de Raon le tirèrent d'embarras. La famille Cachet lui prêta une partie de la somme réclamée et les dames engagèrent leurs bijoux pour la compléter. René recouvra sa liberté et continua sa route.
Les capitaines commandant les places de son duché n'étant pas assez forts pour attaquer Tarmée bourguignonne ne restèrent cependant pas dans rinaction. Vautrin de Wisse parcourut plusieurs villages qui obéissaient au duc de Bourgogne et y fit des captures importantes en hommes et en butin. Il apprit un jour que deux seigneurs attachés à Charles-le-Téméraire , MM. de Couches et de Rivière , avaient quitté le camp de Nancy pour retourner dans leur pays et qu'assez bien accompagnés ils étaient arrivés au village de DamaS'devant'Dompaire. Il fit promptement monter deux cents hommes à cheval et se mit avec eux à la poursuite des voyageurs. A quelque distance de Damas^ une femme lui fit connaître que Rivière et Couches étaient partis la veille de ce village et s'étaient dirigés sur Fontenoy-le- Château,
Ce contre-temps ne découragea pas Wisse. Il se pourvut de bons guides, prit la route de Fon-
tmoy, déliassa celte ville et, la nuit venue, s'établit en embuscade un peu plus loin. « Quand ils vanront , dit-il à ses gens en parlant des Bourguignons, ils seront tous nostres ; nous le$ enclorrons devant et derrière, esbahys seront, ils ne se défendront my . »
Le hasard déjoua les calculs du brave capitaine,
A la pointe du jour , il vit venir sur la route deux paysans qui se rendaient kFontenoy. Wisse, par mesure de prudence, songea à les faire arrêter. Les Lorrains parvinrent à en saisir un ; Vautre se sauva dans les bois et gagna la ville, où il trouva MM. de Rivière et de Couches prêts à partir avec leur suite. Son premier soin fut de leur raconter son aventure, en leur disant que les Lorrains étaient en si grand nombre qu'il y aurait péril pour eux à lès rencontrer.
A cette nouvelle, Talarme se répandit dans Fontenoxj. Les Bourguignons restèrent et firent fermer les portes. Les bourgeois , redoutant une attaque , garnirent leurs remparts de pierres et de canons.
Ces faits se passaient Ue 2 décembre 1476. Le froid était très-vif. Les Lorrains aliendirent vai-
nement les Bourguignons. Ceux-ci ne se montrèrent point. Une femme , qui sortait de Fontenoy , fut prise et questionnée par Vautrin de Wisse, qui apprit d'elle la détermination de Tennemi. Le capitaine se décida à lever le pied, mais, en partant, il prit plaisir à piller les villages de Fontenoy -la-Ville , Moncel, St-Remy et autres, y fit prisonniers une trentaine de Bourguignons isolés, s'empara de quelques bestiaux pour payer les frais de son expédition et amena le tout à Epinal.
Huit ou dix jours après, la garnison de Fontenoy^ formée de Bourguignons, de Gascons et de Picards, prit sa revanche. Conduite par un guide lorrain, elle battit les environs de Bains ^ de Dompaire, de Girancourt et des Forges même, village voisin d'Epinal. Elle les ravagea , lit main basse sur les hommes et sur les bestiaux, et reprit satisfaite la direction de Fontenoy,
Les femmes des Forges, vêtues de robes déguenillées, accoururent tout éplorées à Epinal pour se plaindre de cette dévastation et détaillèrent les mauvais traitements qu'elles avaient essuyés, ainsi que leurs maris et leurs enfants. Leurs lamentations et leur triste état émurent
profondément Wissc et ses officiers. La poursuite des Bourguignons fut décidée à Tinstant même. Bourgeois et soldats prirent les armes. On ne laissa que quelques hommes à Epinal pour en garder les portes et on s'élança sur les traces de la garnison de Fontenoy. Les chemins étaient encombrés de neige et de glace ; le froid était devenu plus intense ; la marche était fatigante et pénible. Les Lorrains bravèrent tous les obstacles.
Ils atteignirent les Bourguignons à une lieue et demie en deçà de Fontenoy. Les Bourguignons étaient campés dans une prairie le long de laquelle on avait tout fraîchement creusé un fossé assez profond. On voyait encore sur place les pelles et les brouettes qui avaient servi à ce travail. Cette espèce de retranchement n'arrêta point les Lorrains. Ils le franchirent après avoir invoqué saint Goéry, patron du chapitre à' Epinal^ se précipitèrent impétueusement sur Tennemi, Tattaquè-» rent à coups de piques et de hallebardes , et lui tuèrent ou blessèrent beaucoup de monde. *
Dans la mêlée se trouva pour son malheur le traître qui avait servi de guide aux Bourguignons, Il portait sur son chapeau la croix de St-André. Voyant les Lorrains vainqueurs, il l'arracha et la
foula aux pieds, en leur disant : « Dieu vous a icy admenez ; les Bourguignons nous tormentent et n'osons en nos maisons deraourer. »
Cet homme, qui du reste avait la plus mauvaise réputation , était celui que les Lorrains désiraient surtout prendre. Sa justification n'eut aucun succès*, Son procès fut bientôt fait, Wisse le condamna à mort. On le pendit à l'arbre le plus voisin comme convaincu d'avoir trahi son prince et son pays.
Les Lorrains firent un certain nombre de prisonniers, délivrèrent ceux que l'ennemi avait faits dans son excursion, ramassèrent sur le champ de bataille les armes, les bestiaux, le butin laissés par les vaincus et revinrent à Epinal où la population les accueillit avec des transports de joie.
André d'Haraucourt et M. de Soye eurent aussi à quitter le camp du duc de Bourgogne pour se rendre, avec leurs hommes d'armes, le premier, à Darney et le second à Dijon. D'Haraucourt était du petit nombre des seigneurs lorrains qui avaient embrassé la cause de Charles-le-Téméraire et cependant sa maison s'était toujours montrée dévouée aux ducs de Lorraine.
Ces deux gentilshommes devaient passer sou.^ les murs de Fillc-sur-Illm^ dont quelques sol--
Jais lorrain^ et gascons composaient seuls îa garnison. Le capitaine Jean Gomel en était le commandant. Les bestiaux de cette petite place paissaient tranquillement dans la campagne , Ibrsquç parurent d*Haraucourt et de Soye avec leurs gens. Ces derniers s'emparèrent du troupeau. Les gardes du château de Ville s'aperçurent de ce larcin du haut des remparts et le dénoncèrent aux habitants. La population tout entière voulut courir après les ravisseurs. Gomel essaya en vain de Ten détourner : elle sortit et avec elle trois soldats Gascons.
Les Bourguignons s'étaient arrêtés dans un lieu couvert. Ils laissèrent les bourgeois de Fille et les trois gascons s'approcher du troupeau et quand le moment leur parut propice, ils les cernèrent de tout côté et en tirent vingt-deux prisonniers. Le surplus s'enfuit. De Soye se sépara dans ce moment de d'Haraucourt en lui laissant bêtes et gens, sauf à se les partager plus tard.
D'Haraucourt, pour ne pas déroger aux barbares coutumes du temps , fit pendre les Iroi^ soldats gascons. 11 se fit suivre ensuite des autres prisonniers, les enferma dans la grosse tour de Darneij et fixa leur rançon à deux cents ilorin^
par tête. Ces malheureux étaient sans argento D'Haraucourt leur permit d'envoyer deux d'entre eux à Fille pour s'en procurer. Ces deux députés partirent munis du sauf-conduit qu'il leur délivra.
Pendant leur absence, leurs compatriotes trouvèrent moyen de s'évader de leur prison. Tous les matins , à la même heure , leurs gardiens leur apportaient à manger. Ils se jetèrent un jour sur eux, leur lièrent bras et jambes et les mirent hors d'état de se défendre et d'appeler du secours. Cette précaution prise, ils se firent une longue corde de leurs chemises réunies, l'attachèrent à une fenêtre et s'en aidèrent pour descendre dans les fossés du château. Ils eurent le bonheur de ne pas être aperçus et de ne se faire aucun maL
Les fugitifs escaladèrent les fossés, se divisèrent en deux bandes et se dirigèrent les uns sur Mirecourt et les autres sur EpinaL Ces derniers recontrèrent en route leurs envoyés qui revenaient à Darney avec le prix de leur liberté. « Quand ils les veirent , moult joyeux furent. Dieu nous aaydiez, dirent-ils; il nous fauU rendre l'argent ès-bons bourgeois qui nous l'ont presté. » Et tous regagnèrent gaiment leurs foyers, de sorle
que d'IIaraucourt et de Soye purent seulement faire le partage du bétail volé.
De 1476 à 1544. — Win tragique du maiire d^hètel .^nlfreu et ses triistei» conséquences. — Réunion des Croupes liOrraines aux troupes ^Suisses. — Bataille de rVaney. — ilort du duc de Bourgogne. — Guerre des Rustauds.
Le siège de Nancy traînait en longueur. Bien que peu considérable, la garnison de cette ville, qui n'était guère plus grosse qu'un bourg, faisait résistance et ne parlait pas de se rendre , ce qui exaspérait le bouillant duc de Bourgogne. Instruit de la courageuse conduite des assiégés, le duc René tint à leur faire savoir que ses négociations avec la Suisse prenaient une heureuse tournure, qu'il était à peu près certain d'en recevoir des renforts imporlants et qu'il viendrait bientôt à leur secours. Il chargea de ce périlleux message, son maître d'Hôtel, SutTren de Baschi, l'un de ses officiers les plus braves et les plus dévoués.
Suffren fut pris par les Bourgui^ons lia nuitV a rinstant même où il allait s'introduire à Nancy. On ramena à Charles qui malgré les supplications de sa noblesse, le fit pendre comme un vilain à la lueur des flambeaux. « Par saint Georges, s'écria ce prince aussi cruel que hardi, si je tenais son maître et tous ceux qui sont entrés dans ville, je leur ferais souffrir le même traitement. »
René, vivement affecté de la mort ignominieuse de son maître d'hôtel et cédant aux remontrances des seigneurs lorrains, se décida à la venger. Il transmit aux commandants de toutes ses places Tordre de pendre sans aucune exception tous les prisonniers bourguignons qu'ils avaient pu ou qu'ils pourraient faire. Cet ordre reçut son exécution immédiate à Epinal, à Mirecourt et ailleurs. Plus de cent malheureux furent ainsi mis à mort. Quand on les conduisait au supplice , on leur attachait à tous un écriteau ainsi conçu : « Pour très-grande inhumanité et meurtre commis cruellement en la personne de feu le bon Chiffron de Vachières — Suffren de Baschi — et ses compagnons après qu'ils ont été prins en bien et loyaument servant leur maître, par le duc de Bourgogne, qui par sa tyrannie ne se peiM' sou-
1er de répandre le sang humain , faui ici finir mes jours. »
Ces cruelles exécutions jetèrent la consternation et la terreur dans le camp bourguignon, d'où personne n'osa plus sortir pour ne pas tomber entre les mains des Lorrains.
Les Suisses fournirent à René dix mille hommes^ de vieilles troupes qu'il fit partir pour la Lorraine^ dès qu'il les eût à sa disposition. En même temps, le duc donna mission à Chrétien de Châtenois , un de ses secrétaires et auteur présumé de la Chronique de Lorraine, d'aller inviter les garnisons de ses places à se réunir le 4 janvier 1477, entre St-Nicolas et VarangéviUe , pour y être passées en revue. L'intention de René était de montrer aux Suisses, ses auxiliaires, qu'il n'était pas tellement dépourvu de soldats qu'il ne pût se défendre par lui-même.
Le messager du duc vint d'abord trouver le capitaine Harnexaire à Bruyères^ et lui fit part des ordres de son maître. Le capitaine rassembla plus de cinq cents hommes portant tous la double croix de Lorraine et déterminés à vaincre ou i\ mourir pour leur souverain.
l)e Bruyères, Chrétien se rendit à ^/^ma/, on Vautrin de Wisse, Adam Sporne, Jean de Haussonville et les seigneurs de Hardémont lui firent voir cinq cents autres combattants.
Pierre Dufays et Vautrin de Vaubécourt commandaient à Mirecourt^ le maître d'hôtel Charlot et le bailli Collignon de Ville à Vaudémont, et le bâtard de Vaudémont à Gondreville. Chrétien s'assura qu'ils mettraient sur pied tous les hommes en état de.porter les armes.
Quatre mille Lorrains se rallièrent ainsi en peu de temps et sous la conduite des chefs que je viens de nommer, se dirigèrent sur St-Nicolas , où ils arrivèrent, comme le duc l'avait recommandé, le 4 janvier 1477.
D'autres troupes françaises ou allemandes grossirent encore l'armée lorraine, et la portèrent à près de 20,000 hommes.
Une bataille décisive eut lieu sous les murs de Nancy le 5 janvier. Elle fut fatale aux Bourguignons qui furent mis en pleine déroute et qui laissèrent un grand nombre des leurs sur les lieux. Le duc de Bourgogne , presque entièrement abandonné et serré de près , se jeta dans l'étang St-Jean qu'il illustra par sa mort. Claude
de Beaum^nt, chtUelain clc St-Dié, l'y atteignit et lui porta un vigoureux coup de lance. Le due tomba de cheval, mais il se releva lestement et se mit en défense. Beaumont revint à la charge et lui fit deux blessures , Tune au bras et l'autre à la cuisse. Alors Charles lui cria : « Sauve le duc de Bourgogne ! » Beaumont , qui n'était pas moins sourd que vaillant, crut entendre : a Vive le duc de Bourgogne ! » 11 s'élança de nouveau sur le duc, lui fendit d'un coup d'épée la tête depuis la mâchoire jusqu'à l'oreille et l'étendit mort à ses pieds.
L'histoire rapporte que le duc René, en voyant le corps inanimé de son ennemi , versa des pleurs et dit : « Chier cousin, vos dmes ait Dieu ! vous nous avez faict moult maux et douleurs. »
La sanglante bataille de Nancy délivra pour toujours la Lorraine de la domination bourguignonne, qui , du reste , n'eut pas une longue durée.
Le duc René II mourut en 1508. Antoine, l'aîné de ses fils , lui succéda. La guerre des Rustauds , qui éclata en 1525 , fut l'événement le plus remarquable de son règne.
Les Rustauds, ainsi appelés du mot tetin Rm^ ticus, étaient des paysans^ d'outre-Rhin, décidé^ à renouveler les drames sauvages de la Jacquerie. Détestant les servitudes féodales, ils s'armèrent, refusèrent toute obéissance à leurs seigneurs el dévastèrent les châteaux et les monastères. Us embrassèrent en même temps les doctrines de Luther et le fanatisme religieux les rendit plus redoutables encore.
Les Rustauds reçurent dans leurs rangs un assez grand nombre de gentilshonmies qui convoitaient les biens des couvents et des églises. Orga^ nisés en armée , reconnaissant des chefs , mais s'affranchissant de toute discipline , ils traversèrent le Rhin et révolutionnèrent TAlsace.. Ensuite ils formèrent le dessein de soulever tes paysans de la Lorraine et de la France, et Dieu sait ce que ces deux pays seraient devenus si un pareil projet avait pu se réaliser.
Trop nombreux pour ne former qu'un seul corps, les Rustauds se divisèrent en plusieurs bandes, qui conservèrent toutefois des relations entre elles. Une de ces bandes , la moins importante peut-être, se glissa en Lorraine par les vallées de Schirmeck et de Celles , où elle recruta des^
adeptes. De la vallée de Celles^ elle se porta sur St-Dié , non sans menacer dans son trajet les abbayes à'Etival , Moyenmoutier et Senones , qui étaient à sa proximité. Elle usa de ruse pour entrer à St-Dié. Ses hommes se déguisèrent et à la faveur de leur déguisement , ils s'introduisi-rent la nuit dans la ville sans se heurter à aucun obstacle. Mais, lorsqu'ils se dévoilèrent et qu'ils se mirent à la besogne soit pour convertir soit pour voler, une résistance inattendue se dressa devant eux. Les chanoines du chapitre tirent sonner le tocsin et appelèrent aux armes leurs sujets et les bourgeois de St-Dié. Dans un instant , toute la population urbaine fut sur pied ; elle tomba sur les Luthériens, en tua quelques-uns et chassa les autres de la ville.
Le chapitre eut l'idée de perpétuer le souvenir de cette victoire, qui Tavait sauvé d'un péril éminent. Il fonda une cérémonie à la fois religieuse et militaire. Tous les ans, au jour indiqué par le règlement qu'il adopta, la garde bourgeoise commandée par le prévôt et les chanoines dignitaires , sortait de St-Dié^ enseignes déployées ^ suivie de tous les officiers et des notables à cheval, et faisait trois fois le tour de la ville. Elle gra~
vissait la colline de la Tour-du-Moni , où sont actuellement les jardins de TEvéché , et là le doyen des magistrats faisait défense , de par Son Altesse le dac de Lorraine et le chapitre, de parcourir les rues sans lumière après huit heures du soir, sous peine d'amende. C'était sans doute pour ne plus se laisser surprendre par les étrangers. Cette défense faite à haute et intelligible voix , les citoyens déposaient leurs armes et se rendaient à l'église où on chantait le Te Deum,
Tout le temps que durait cette cérémonie , les villages de la banlieue , tels que Marzelay , la Pêcherie^ le Filler et la Bolle^ gardaient les trois portes et les pertuis de la ville. Cette corvée leur était imposée pour ne pas avoir répondu à l'appel du tocsin comme ils auraient dû le faire, soit qu'ils eussent eu peur des Rustauds, ou qu'ils se fussent laissés gagner par eux.
Ce coup de main tenté sur St-Dié, bien qu'il eût échoué , et les autres entreprises des Rustauds donnèrent l'éveil au duc Antoine. Il installa, au pied des montagnes des Vosges, à l'entrée des gorges et des défilés, des troupes pour en défendre le passage. Il plaça à St-Dié un corps de cavalerie sous les ordres de Nicolas de Ludres ,
seigneur de Richardménil et à Bldmont un corps de gendarmerie sous le commandement de Jacques d*Haraucourt, bailli d'Allemagne. D'autres gentilshommes , capitaines , prévôts et lieutenants , avec leurs bannières, parmi lesquelles on comptait les bannières d'arches, Bruyères et Be??iiremont furent chargés de la garde des vallées de St-Dié, Raon-V Etape, Sarreguemines etBlâmont. Epinal fut mis en état de défense.
A la vue^du danger qu'elle courait, toute la noblesse du pays se rallia autour d'Antoine et Taida à former son armée. Les monastères , les églises, les comunautés lui vinrent également en aide et lui foarnirent l'argent, les vivres et les provisions dont il pouvait avoir besoin.
Le péril était conjuré , quand les Rustauds , dirigés par le plus intrépide et le plus audacieux de leurs chefs, Erasme Gerber, bourgeois de Molsheim , résolurent de se répandre dans la Lorraine.
« C'était le 15 mai 1525, dit M. Beaupré, que les Rustauds devaient entrer en Lorraine. Le duc en avait été informé le 1" mai et déjà le 5 du même mois , son armée sortait de Nancy marchant à leur rencontre. Le succès fut aussi
rapide que les préparatifs avaient été prompts. Arrivée le 16 au matin, sur les hauteurs de Saverne , Tarmée lorraine écrase le même jour six mille Rustauds à Lupstein; le lendemain, quinze mille sont messacrés à Saverne, trois jours après , le combat de Scherwiller en détruit douze mille et disperse le reste. Le 22, les Lorrains repassent les Vosges au col du Bonhomme et le 24 Antoine et ses frères font à Nancy leur entrée triomphante. Une campagne de vingt jours environ avait ainsi préservé la Lorraine de l'invasion des paysans, détruit à ceux-ci plus de trente mille hommes, refoulé le Luthéranisme sur le Rhin et sauvé la religion catholique en France. »
Avant d'opérer son mouvement de retour, l'armée lorraine se mit en marche pour aller entendre la messe au bourg de Willer, dans les montagnes des Vosges , mais les chemins étaient encombrés des arbres que les paysans des environs avaient abattus pour barrer le passage aux Rustauds, de sorte que les troupes furent obligées de s'arrêter longtemps, et qu'elles ne purent assister à l'office divin.
Le lendemain, le même embarras se reproduisit dans les forêts de Saales. On fit venir du val
de St-Dié cinq cents paysans pour enlever les barricades et rendre la route praticable aux Lorrains et à leur artillerie. Ce travail ne fut terminé qu'à trois heures de Taprès-midi.
Le duc Antoine et son armée descendirent la rapide montagne de Saales , passèrent par les abbayes de Senones et de Moyenmoutier et arrivèrent le soir même à Raon-V Etape. Le prince séjourna avec ses frères au chûteau de Beaureffard jusqu'au mercredi , veille de FAscension. Le mardi fut employé à l'accomplissement d'un pieux et triste devoir. Le duc fit célébrer les funérailles des seigneurs et des gentilshommes lorrains qui avaient succombé dans la bataille de Scherwiller. On inhuma leurs corps dans l'église des Cordeliers ée Raon.
Le mercredi, le duc prit la route de Raon- V Etape à Luné ville par Baccarat et arriva le même jour à Nancy.
Après la victoire, la justice dut avoir son cours. Elle se montra sévère. Les nombreux actes de brigandage et de cruauté consommés par les Rustauds rendaient nécessaire pour l'exemple l'application des châtiments les plus rigoureux. On mit à mort les prisonniers qui s'étaient le
jjlus compromis. D'autres furent condamnés à ia prison et k l'amende, et d'autres dépouillés de leurs biens qui furent confisqués au profit du duc de Lorraine ou de leurs propres seigneurs. Gerber ne trouva pas la mort sur le champ de bataille. Il put fuir , mais il fut pris et immédiatement pendu.
Dans ces déplorables circonstances , Antoine tint cependant à suivre les impulsions de son cœur généreux et à justifier le surnom de Bon que ses sujets lui avaient donné. Sa clémence s^étendit sur une foule de rebelles qui gémissaient sous les verrous. Il leur pardonna. Parmi eux il y en avait un qu'on appelait le grand Hannezo — nom vosgien assez répandu — et que les prisons de St'Dié renfermaient. Cet homme s'était néanmoins signalé par les faits les plus graves et s'attendait à subir le dernier supplice.
Les Vosges ne furent pas les moins empressées à subvenir aux frais occasionnés par la guerre des Rustauds. Dans les documents historiques récemment publiés par la Société d'Archéologie Lorraine, on voit que le chapitre de St-Dié donna 2,000 francs ; le concile de Fittel, 828 francs ; celui de Chdtenois , 400 fr. ; celui de Neufchd-
tenu , 130 florins d'or ; celui deJorxey, 160 fr. ; celui de Poussay^ 600 fr. ; celui de Remiremont, 140 florins; celui à'Epinal, 500 fr. ; le prieur de Chdtenois , 6 livres ; celui de Neufchâteau , 8 fr. ; Tabbesse de Létanche, 8 fr. ; le gagnage de Rugney. 4 fr. ; la Neuveville-sous-Montfort , 4 fr. ; le ban de Bazoilles, 8 fr. ; Remoncourt , 8 fr. ; Falfroicourt^ 8 fr. ; Rancourt, 26 gros ; le gagnage de Lamerey , 4 fr. ; le prieur de Relanges ^ 6 fr. ; la Neuvetillesous-Châtenois^ 8 fr. ; Houécourt^ 8 gros, etc.
La guerre des Rustauds a été chantée par Laurent Pilade , qui se faisait appeler Pilladius, et qui était chanoine de St-Dié et curé de Cordeux. Son poème, qui ne comprend pas moins de 5,000 vers latins, est reproduit tout entier dans VHistoire de Lorraine^ de Dom Calmet.