‹ Les anciennes guerres de Lorraine dans les VosgesChapitre 4 sur 15 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

De tiÂé à f 6S4« — Le dac Fpançois i à REHiBEiioxT. — Incendie de ramber* TiliiiEBS». — La guerre des Pannoneeaa:K« — Le duc Charles lii« -~ Le capitaine de Tremblecoart.

Le duc François I" remplaça sur le Irône le duc Antoine, son père, qui fut enlevé à la Lorraine en 1544. Ce prince ne régna qu'un an. D'une santé délicate , il vint, en 1545, d'après le conseil de ses médecins , prendre les eaux thermales de Plombières. Comme il ne pouvait supporter les secousses même les plus légères de la litière, on le transporta dans une chaise à bras depuis Blâment jusqu'à Remiremont^ oùilarrïVa le 14 mai. Il ne put aller plus loin. On fit venir chaque jour de Plo?7ibières , contenues dans des

tonneaux , les eaux dont il devait faire usage. Ce mode de traitement n'améliora pas son état qui ne fit qu'empirer. François expira le 12 juin. On enterra ses entrailles dans l'église abbatiale de Remiremont.

Il eut pour successeur Charles III, son fifa,, qui comptait à peine trois ans. Marié de bonne heure avec la princesse Claude de France, fille du roi Henry II , Charles , accompagné de sa femme, visita en 1560 les principales villes de ses états qui avaient grandement souffert des guerres survenues entre la France et l'Empire. Il arriva à Remiremont le 6 janvier de cette année et jura sur les reliques de St-Amé et de St-Romary et en présence de l'abbesse, Renée de Dinteville, de maintenir les droits et les privilèges de l'abbaye de cette ville.

De Remiremont^ le duc et la duchesse se rendirent à St-Dié où ils furent solennellement accueilHs le 15 du même mois. Bruyères^ Epinal, Mirecourt, Neufchâteau les virent^ successivement dans leurs murs. Le jeune duc chercha à alléger autant qu'il était en lui le malaise de ses sujets et rétablit le bon ordre dans rexploila-

lion à peu près délaissée des mines du Thillot , Bussang^ St-Maurice et La Croix,

Le règne de Charles III fut long; il dura 64 ans. Ce prince mérita le surnom de Grand par ses nobles qualités, ses vertus militaires, son amour de la justice, et son attachement à son pays. II s'appliqua sans cesse à éloigner de ses états le fléau de la guerre , à rendre ses sujets heureux et à faire fleurir en Lorraine la religion, les sciences et les arts.

Cependant, malgré ses efforts , le duc Charles ne put pas toujours empêcher les calamités de s'appesantir sur ses peuples.

En 1557, un certain baron de Polvillers, gouverneur de Haguenau, prit plaisir à ravager une notable portion du duché de Lorraine. Le 23 septembre, il se présenta devant la ville de Rambervillers y à la tête d'une armée de 12,000 hommes et somma les habitants de lui livrer dans les vingt-quatre heures 20,000 livres de Lorraine, 300 chevaux et des vivres pour ses soldats. L'énormité de cette contribution, qu'il leur était inapossible de réaliser , jeta les bourgeois dans la consternation. Ils abandonnèrent la ville en emportant avec eux ce qu'ils avaient de plus

précieux. Polvillers y entra avec ses troupes , la pilla et la saccagea. Il y mit le feu ; T hôtel-deville fut entièrement brûlé ainsi que plusieurs maisons. Le cardinal de Lorraine aida de ses deniers les habitants à reconstruire leurs demeures, mais r hôtel-de-ville fut totalement rétabli aux frais de la communauté, comme rindique cetle inscription posée sur sa façade :

Maison de ville suys appelée

De ceste ville bien renommée

Laquelle par accident de guerre

Fvt combvrée et mise en grande misère

En l'an quinze- cent-cinq vante-sept et povr nôbre

Le vingt-troisième de septembre

Et povr le présent l'an octante et vng

Fvt rebastie avx frais dv commvng.

Une singulière guerre qui , je me hâte de le dire, ne coûta pas toutefois la moindre goutte de sang, et qu'on nomma la Guerre des Pannonceaiix , s'éleva en 1563 entre le duc Charles III et le chapitre de chanoinesses de Remiremont, dont quelques années auparavant le duc avait juré de conserver intacts les privilèges.

Les empereurs avaient concédé des droits immenses aux chanoiriesses. Charles-Quint s'était déclaré leur protecteur en 1551 et les avait autorisés à arborer l'aigle impériale dans leurs maisons, leurs terres et leurs seigneuries. Cette autorisation , dont elles s'empressèrent d'user, servit à encourager singulièrement leurs prétentions Peu à peu elles s'accoutumèrent à se regarde comme entièrement indépendantes du duc d( Lorraine et libres de se placer sous tel protectorat qu'elles jugeraient à propos de choisir.

Charles III ne fut pas de cet avis* Il ne se crut pas obligé de reconnaître d'autres privilèges que ceux qu'il avait promis de maintenir, et surtout des privilèges qui avaient pu être obtenus sans sa participation et à son insu. Il continua de traitei comme par le passé le chapitre de Reiniremont. L'abbesse et les chanoinesses le trouvèrent mauvais et s'en plaignirent à Tempereur Ferdinand I" qui , en 1564 , fît procéder à une enquête par Jean Rodolphe, abbé de Lure, prince de TEmpire et par Georges d'Issembourg.

Les résultats de cette enquête furent mis sous les yeux de l'empereur Maximilien , successeur de Ferdinand, qui, en 1565, ordonna au duc de

Lorraine « de faire cesser toutes vexations, violences et entreprises contre les droits et privilèges de l'abbesse de Remiremont et de son couvent , de leurs bourgeois et de leurs officiers, de leur faire rendre ce qu'on avait injustement exigé, de réparer tous les torts qu'on leur avait faits et de les rétablir dans toutes leurs prérogatives. »

Ainsi soutenue par le pouvoir impérial, supé- , rieur à celui du duc, Tabbesse fit afficher, à titre de sauve-garde, les armes de TEmpire à Tentrée de l'église abbatiale, aux carrefours et aux portes de la ville. Cette manifestation déplut fort au duc ; il la considéra comme une marque de mépris de son autorité ou comme un défi. Il envoya à Remiremont^ Jacques de Ligniville , bailli des Vosges, afin d'enlever « en toute révérence et solennité » les armes impériales des lieux où elles étaient placées. Ligniville les ôta donc « les genoux en terre et la tête nue, les prit avec un linge blanc, les mit révéremment sur un carreau et les posa sur une table couverte d'un autre linge blanc et net. »

Ligniville entendit ensuite des témoins qui déposèrent avoir vu un héraut de la chambre de l'Empereur afficher les armoiries impériales en

présence de la plupart des religieuses du chapitre. Le procureur du duc requit alors la saisie du temporel de Tabbaye et cette saisie fut opérée sur le champ par le bailli, le 28 mars 1566.

Ces mesures énergiques ne purent abattre néanmoins ni la fierté ni les prétentions de Tabbesse et des dames de Remiremont, 11 fallut • encore en employer d'autres.

Charles III se vit dans la nécessité de leur dépêcher le comte Jean de Salm, maréchal de Lorraine, pour les contraindre à désavouer leur conduite et à le reconnaître pour leur légitime et souverain seigneur. Le maréchal se rendit à ifemiremont au mois de mai 1566 ; il était suivi d'un détachement de troupes lorraines commandé par un capitaine ; le maître des hautes-œuvres et ses deux aides venaient par derrière. Il fit toutefois loger tout ce monde dans les faubourgs , se contentant de l'avoir montré pour semer la terreur dans la ville.

Le comte eut beaucoup de peine k faire venir Tabbesse et les chanoinesses dans leur église où il les avait convoquées. Quand elles y furent arrivées, il les harangua et les exhorta à rentrer dans le devoir. Une partie des dames désavoué-

rent tout ce que l'abbesse, la doyenne et leurs adhérentes avaient fait contre la souveraineté du duc, Uautre partie garda le silence. Le maréchal fit à rinstant dresser acte du désaveu par deux notaires apostoliques. Les chanoinesses refusèrent toutefois de confesser qu'elles avaient enlevé leurs titres et leurs^ joyaux de leur église. Le comte dut se servir de moyens coërcitifs pour les y amener. Il les enferma toutes pendant une demi-journée dans leurs maisons ; après quoi, il leur adressa une nouvelle sommation. Elles déclarèrent enfin qu'elles avaient envoyé une portion de leurs titres à Besançon, reconnurent le duc Charles pour leur souverain tant à Remiremont que dans les lieux circonvoisins et le prièrent de vouloir bien les recevoir « pour ses très-humbles vassales et sujétes, et leur pardonner T offense qu'elles lui avaient faite. »

Le duc leur pardonna , leur rendit leurs biens et leurs revenus, et mit seulement à leur charge les frais de cette guerre des Pannonceaux.

Les guerres de religion qui, au seizième siècle, ensanglantèrent la France, l'Allemagne et les Pays- Bas et les troubles qui agitèrent presque toute l'Europe, respectèrent la Lorraine sous le règne

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de Charles III. Ce prince eut le bon esprit de garder la neutralité ; il sut éloigner de ses états les réformes religieuses , se faire craindre de ses ennemis et maintenir la paix entre les seigneurs et le peuple. Il entretint de bonnes troupes toujours prêtes à marcher, fortifia ses places frontières et restaura les remparts de celles de Tintérieur.

On le vil néanmoins en 1587, sur les instances^ et les offres brillantes du roi d'Espagne , entrer dans la ligue formée non seulement pour défendre la religion catholique menacée par le luthéranisme , mais encore pour détrôner le roi de France. Avec huit régiments d'infanterie et dix-huit compagnies de cavalerie, il essaya d'empêcher l'armée protestante d'Allemagne de traverser la Lorraine, et de se joindre à l'armée protestante de France. Il ne put y réussir à raison de l'infériorité de ses forces. Les luthériens allemands passèrent par ses états , les ravagèrent et pénétrèrent en France.

Mais, sur la fin de Tannée 1588, le duc de Lorraine prit sa revanche dans les plaines d'Alsace. Il y battit les Huguenots , leur fit deux mille cinq cents prisonniers, leur enleva leurs ar-

mes et leurs drapeaux et les força à repasser le Rhin.

Le roi de France Henry IV, contre qui Charles III s'était prononcé, rechercha son amitié et la paix fut signée entre les deux princes en

Pendant les négociations qui la précédèrent , le roi, toujours en guerre avec TEspagne, prit à son service les troupes lorraines commandées par le baron d'Haussonville et Tremblecourt. Au mois de février 1595, ces troupes, augmentées d'un certain nombre de Français , formèrent une armée de cinq mille hommes et entrèrent dans le €omté de Bourgogne qui appartenait aux Espagnols. Elles y prirent plusieurs villes, entre autres celle de Vesoul , où elles commirent des cruautés inouïes.

Tremblecourt , énivré de ces succès , envoya aux magistrats de Besançon un trompette qui îes somma, en son nom, de le reconnaître pour leur protecteur au lieu et place du roi d'Espagne. Les magistrats lui répondirent qu'ils n'avaient aucune raison de renoncer à la protection espagnole qui les mettait à l'abri de tout danger.

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Malgré cette réponse, le capitaine lorrain allait marcher sur Besançon, lorsque le connétable de Castille vint avec de bonnes troupes mettre obstacle à l'exécution de ses projets. Dès son entrée en Bourgogne, le connétable reprit sur lui la ville de Marnay et fit pendre aux fenêtres du château les soldats lorrains que Tremblecourt y avait laissés. Il se dirigea ensuite sur Vesoul. Les ^ Lorrains abandonnèrent cette ville et se retirèrent dans son château bâti au-dessus d'une montagne. Le manque de pain et d'eau les réduisit bientôt à la plus triste extrémité. Loupy, un de leurs oITiciers, fut tué d*un coup de feu. Tremblecourt se sauva en Lorraine. Une chanoinesse de Remifeinont^ sa parente, lui donna asile. Sa retraite fut découverte. On s'empara de lui et on le conduisit en prison. Il parvint toutefois à s'évader, voulut traverser la Moselle à la nage et reçut un coup d'arquebuse qui le tua.

Le duc Charles III mourut en 1608. Sa couronne passa à l'ainé de ses fils, Henry, duc de Bar, élève de Cuny Alix , grand-prévôt de Si- Dié. Les Lorrains donnèrent à Henry, comme au duc Antoine, le surnom de Bon. Sous son règne, la Lorraine fut en paix : elle eut toute-

Fois à se plaindre des dommages causés par les protestants d'Allemagne qui la traversèrent en 1622 pour rejoindre les protestants de France et de Hollande.

16^4 à téaâ. — Ouerré entre la Lorraine et la france. — iLe dac charlei»

IV et le <^ardlnalde Richelieaà CHAR»

llËli. — Reddition de xaney.

Au règne paisible du duc Henry, succéda le règne orageux de son gendre, le duc Charles IV , qui monta sur le trône en 1624.

« Charles , dit dans ses mémoires le marquig de Beauvau , était un prince d'un esprit vif , et d'un grand cœur, mais si remuant, si rempli de feu, si variable et si ennemi des conseils salutaires qu'on lui donnait pour la conservation de son repos et de celui de ses états que jamais règne ne fut troublé de plus de vicissitudes, de fâcheux événements , de ruines et de calamités que le sien.

Pour compléter ce portrait, il convient d'ajouter que le duc Charles IV était aussi porté pour la galanterie que son contemporain , le roi Henry IV.

Charles eut le malheur de se brouiller avec le roi Louis Xiil et avec Richelieu, soit en prenant fait ei cause pour l'empereur d'Allemagne dans ses démêlés avec ce monarque et le roi de Suéde, soit en épousant les intérêts de l'Espagne opposés à ceux de la France , soit en foulant aux pieds les traités signés par lui, soit enfin en soutenant la ligue formée par la noblesse française contre la toute-puissance du cardinal-ministre. Cette brouille engendra une guerre qui , commencée sous Louis XllI et terminée sous Louis XIV, ne dura pas moins de trente ans , guerre féconde en désastres pour la Lorraine et pour son sou erain.

Les Suédois , alliés de la France ^ faisaient la guerre à l'Allemagne. En 1633 , ils occupèrent l'Alsace et assiégèrent Haguenau. Charles organisa promptement une armée de sept mille hommes qu'il ne put commander parcequ'il était malade, lui donna pour chefs Florainville , Gashnois et Lémont et Tenvoya dans cette province

pour en expulser l'ennemi . Celte armée obligea les Suédois à lever le siège de Haguenau et à repasser le Rhin. Oopendant ils laissèrent encore en Alsace des troupes assez nombreuses dont le rhingrave Othon Louis eut le commandement.

Ce général prit Toffensive, attaqua les troupes lorraines à St-Hippolyte et les battit complètement. Il traversa les montagnes des Vosges , entra à St-Dié, qu'il trouva sans défense, se dirigea sur Raon-V Etape , parcourut le pays que les Lorrains semblaient avoir abandonné et s'avança jusqu'aux portes de Nancy que Louis XIII se préparait à assiéger en personne.

Le rhingrave offrit au roi ses services, ainsi que ses troupes fortes de deux mille chevaux et de sept cents mousquetaires. Louis jugea à propos de les refuser et Othon retourna en Alsace.

Le duc de Lorraine mit comme il put Nancy en état de défense. Il y jeta à la hâte trois mille fantassins, trois cents chevaux et quarante gentilshommes volontaires sous les ordres du marquis de Mouy, premier prince du sang. Pour lui, il se retira dans les montagnes des Vosges avec le reste de sa cavalerie, et y leva de Tinfanterie

pour tenir lôle aux Suédois si , comme il le craignait, ils tentaient de revenir en Lorraine.

En même temps , Charles chargea son frère François , cardinal de Lorraine, de négocier sa réconciliation avec le roi. Le cardinal vit Louis XIII , lui exposa les offres et les conditions du duc, mais Richelieu les fit rejeter sous le ])ré-texte qu'il n'y voyait rien qui pût empêcher Charles de remuer quand il en trouverait Toccasion.

Le cardinal François vint rendre compte de rinsuccès de ses démarches à son frère qu'il rencontra dans la riante vallée du Fal^d'AjoL Les deux princes examinèrent ensemble quels seraient les nouveaux moyens à employer pour soustraire la Lorraine à la domination française et s'arrêtèrent au parti de céder le duché au cardinal François. Dans ce but , le duc Charles signa à Epinal , le 26 août 1633, les lettres patentes dont voici le texte :

(( CHARLES, ayant toujours espéré qu'il

plairait a Dieu bénir notre mariage de lignée dont cet état pût être affermi d'une succession assurée, et néanmoins notre attente se trouvant sans effet nous avons eu juste sujet d'avi-

ser aux moyens plus convenables d'y pourvoir par les témoignages d'affection singuliers , que nous désirons de rendre à notre très-cher et très-honoré frère , M, le cardinal de Lorraine, lequel faisant connaître le succès qu'on se peut promettre de ses bonnes qualités et inclinations au bien de cet Etat , nous avons résolu de lui laisser la libre et entière jouissance des duchés de Lorraine et de Bar pour d'autant lui faciliter les moyens de se procurer de Tappui par alliance et autres avantages plus favorables à maintenir la grandeur et dignité de cet Etat et partant savoir faisons que pour ces causes et autres considérations, même par Favis d'aucuns des principaux de notre conseil , avons déclaré et déclarons par cettes , avoir cédé, délaissé et transporté librement et volontairement et à toujours à notre dit frère Nicolas François, nosdits duchés de Lorraine et de Bar pour en jouir à perpétuité. »

Cette cession plus simulée que réelle et le projet mis en avant de marier Mlle de Combalet, nièce de Richelieu , avec le cardinal François, ne trompèrent point le clairvoyant ministre de Louis XIII et ne produisirent aucune impression sur son esprit,

La guerre continua. La ville de Nancy fut investie par les troupes françaises dès le mois de septembre 1633. D'autres villes de Lorraine mal défendues ouvrirent leurs portes à mesure que Louis XIII ou ses officiers s'avançaient dans le pays. Epinal se rendit au maréchal de Caumont-la-Force et Charmes au comte de Suze. Toutes ces places reçurent des garnisons françaises. Le comte de Suze tint la campagne avec sept cornettes et quelques compagnies de cavalerie pour veiller à ce qu'aucune espèce de secours n'entrât dans Nancy. Il déjoua de cette manière les tentatives faites par la vénerie du duc d'y introduire, par des chemins perdus, un régiment lorrain. Le comte se porta à la ren* contre de ce régiment, qui, surpris et hors d'état de résister, se dispersa de tout côté.

Charles avait assemblé quelques troupes entre Epinal et Remiremont et ne pensait qu'à gagner du temps , comptant sur la prochaine arrivée d'une armée espagnole, conduite par le duc de Faria, gouverneur de Milan. Il attendait aussi un détachement de troupes impériales. A l'aide de ces renforts, il espérait pouvoir prendre l'offensive.

D'un autre cAlé, le siège de Nancy était moUenient mené. Dans ces temps éloignés, rartillerie et le génie possédaient bien moins de science et de ressources que de nos jours et les sièges éprouvaient parfois des lenteurs désespérantes. Richelieu craignait de ne pas pouvoir emporter la place avant Thiver. La ville bien fortifiée et bien pourvue, la saison avancée, l'automne ordinairement froid et pluvieux en Lorraine , tout cela lui faisait douter du succès de ses opérations. Le roi commençait à s'ennuyer, témoignait de la mauvaise humeur et reprochait à son ministre de ravoir engagé dans une détestable affaire.

Dans cette situation, Richelieu eut recours à la ruse, sa ressource ordinaire. Il entreprit de se rendre maître de Nancy par quelque stratagème diplomatique et de lier la Lorraine à la France par un traité avantageux à cette dernière.

Il envoya donc un de ses plus intimas confidents au duc Charles qui n'avait pas quitté les montagnes voisines A^Epinal et le fit assurer (c que les intérêts de San Altesse lui étaient plus chers qu'elle ne se l'imaginait, qu'il désirait sauver la maison de Lorraine et que, si le duc voulait s'aboucher avec lui , ils rechercheraient en-

semble les bases d'un traité aussi favorable que Charles pût le désirer. »

Le duc de Lorraine, qui ne voyait point venir les renforts espagnols et alleniancls qu'on lui avait promis, consentit à l'entrevue, offrit de s'avancer jusqu'à St-Nicolas et demanda un sauf-conduit pour ne pas être inquiété par les troupes françaises. Le roi le lui accorda. Cependant le lendemain, Louis XIII pensa qu'il valait mieux que la conférence eût lieu à Charmes^ de peur que le duc de Lorraine qu'il voulait avoir en sa pos-^ session, étant une fois à St-Nicolas , n'eût envie de passer dans les Pays^-Bas espagnols.

Le 18 septembre 1633, la ville de Charmes yii donc entrer presque en même temps dans ses murs le plus belliqueux et le plus nialheureux des princes de Lorraine et le plus puissant et le plus habile des ministres de France.

Richelieu y arriva le premier, sur les cinq heures du soir, entouré d'une pompe toute royale ; il avait avec lui le cardinal de Lavalette, le nonce du Pape, beaucoup de seigneurs et de gentilshommes et ses inséparables mousquetaires.

Le duc ne s'y présenta que vers minuit, sim plement accompagné de quelques seigneurs lor-

rains. A cette heure, le cardinal devait dormir; il avait recommandé qu'on Téveillût à l'arrivée du prince, mais Charles ne le permit pas et leur entrevue n'eut lieu que le lendemain , 19 septembre- Tous deux logèrent dans la maison du marquis de Bassompierre , qu'on appelle à Charmes « la Maison des Loups » parceque les sculptures de toutes ses gouttières représentent des têtes de loups.

Le 19 septembre, le duc et le cardinal eurent deux longs entretiens qui n'amenèrent aucun résultat. On crut la négociation rompue. Le prince lorrain se disposa même à retourner dans ses montagnes. Mais Richelieu ayant comme par hasard rencontré dans la ville, Charles, qui venait d'entendre la messe, Taborda, lui parla de nouveau du projet de traité et sut si bien l'endoctriner qu'il le détermina à se rendre auprès du roi campé à La-Neuveville-devant-Nancy. Il lui promit de lui faire obtenir radoucissement des anciennes stipulations par des arrangements beaucoup plus larges et plus généreux. « En tous cas, Monsieur, lui dit le cardinal, vous aurez toujours la liberté de vous retirer, si vous ne pouvez vous résoudre à les accef>lcr, »

Le duc ne devinait pas le piège que lui tendait le cardinal, s:ms quoi, et bien qu'il eût quelque velléité de se jeter dans Nancy , il ne se fut pas rendu à son désir. Le cardinal, avant de partir, revint encore à la charge et lui lit signer, le 20 septembre, un acte par lequel il consentit à servir le roi contre tous ses ennemis, à désarmer, à remettre la ville de Nancy entre les mains de Louis XIII qui la garderait jusqu'à ce que la bonne conduite du duc le rassurât complètement contre ses entreprises à venir. Cet acte reconnaissait toutefois à Charles IV le droit de résider à Nancy avec tous les honneurs dus à son rang et lui donnait l'assurance que, s'il était fidèle à ses engagements , la ville lui serait restituée dans le délai de trois mois, mais qu'il serait loisible au roi d'en faire raser les fortifications, si tel était le bon plaisir de Sa Majesté.

Le duc eut de la peine à laisser passer la clause humiliante concernant les fortifications de Nancy, mais Richelieu leva ses scrupules , en lui laissant entrevoir que cette clause n'était qu'une menace qui ne serait point suivie d'exécution.

Charles et Richelieu sortirent ensemble de Charmes, le 21 septembre , et firent route pour

La NeuveviUe, où Louis XIIÏ les atlendait. Le roi Ot quelques pas au-devant du duc, qui lui lit une profonde révérence , lui présenta des excuses pleines de soumission et lui jura de mieux observer à Favenirla lettre des traités.

Le roi, le cardinal, les seigneurs de la cour le comblèrent de politesses qui lui parurent d'autant plus suspectes qu'elles étaient affectées. Il finit par se convaincre qu'il était joué. On le logea chez le duc de Lavalette ; St-Simon, premier écuyer du roi et le comte de Nogent furent attachés à son service personnel. On lui donna une garde d'honneur de douze Suisses, à laquelle on ajouta quelques soldats chargés plus spécialement de prévenir son évasion, car il fut décidé que le camp royal lui servirait de prison et qu'on l'empêcherait de se glisser dans Nancy.

Maître de la personne du duc, Richelieu n'eut plus qu'à faire valoir le traité de Charmes^ que le roi avait approuvé, et à prendre possession de la capitale de la Lorraine. La garnison en sortit le 24 septembre et fut remplacée le même iour par les troupes françaises. Celles-ci marchaient les piques baissées , les rangs serrés , la mèche allumée et prêtes à se battre à la moinre insulte »

Elles occupèrent tous les quartiers et foutes ïm places. Des soldats lorrains qui y étaient restés reçurent Tordre de déposer les armes. Le brave La Serre , un de leurs officiers , en entendant crier : « Les armes bas ! » ne put contenir son indignation* « Si nous eussions cru, dit-il, être traités de la sorte, le roi ne serait entré que par la brèche. »

Le roi, suivi des principaux chefs de armée, fit son entrée le 25 septembre , au milieu du silence universel de la population qui, pour ne pas se trouver sur son passage, s'enferma chez elle.

Le même jour, le duc Charles partit pour Rozières-aux-Salines, où il congédia ses troupes et il ne se montra à Nancy que le 26 septembre au soir. Tous les bourgeois, les larmes aux yeux, sortirent de leurs maisons pour le saluer aux cris de: F^ive son Altesse! Leur accueil sympathique eut le pouvoir d'adoucir quelque peu Tamerlu me de ses regrets.

»e 1033 à 1034. — Premier â»iége de lia Mothe.

Charles ne put se plaire à Nancy malgré les témoignages d'affection qu'il recevait des habi-tanls. La douleur de n'être plus le maître dans sa capitale lui en rendit le séjour désagérable et ennuyeux. Il prit le parti de se retirer d'abord à Lunéville et quelque temps après à Mirecourt ^ où il fit venir la princesse Nicole, sa femme, et la princesse Claude, sa belle-sœur. Avant le siège de Nancy, il les avait fait conduire dans les montagnes des Vosges, ei il se défiait d'elles à cause de leurs prétentions sur les duchés de Lorraine et de Bar. Il craignait que , mécontentes de ce qu'il avait voulu les priver de leurs droits en vertu de la loi salique, elles ne s'arrangeassent avec Louis XIII , si elles tombaient entre ses mains.

Malgré sa mauvaise fortune , le duc passa l'hiver à Mirecottrt dans toutes sortes de divertissements ; il y trouva peut-être le moyen de s'élourdir et d'oublier sa fâcheuse position.

Les dispositions malveillantes de la cour de France à ^on égard le décidèrent une seconde fois à se démettre purement et simplement de ses Etats en faveur du cardinal François. Il le fit à Mirecourt le 16 janvier 1634, Il délia par le même acte ses sujets du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté et leuT ordonna de reconnaître son frère pour leur naturel et légitime souverain.

Le 21 janvier, Charles quitta Mirecourt et se retira en Alsace avec une grande partie de sa noblesse et treize compagnies de cavalerie qu'il avait réorganisées. Avant son départ, il se transporta, selon ses historiens , à l'église de Notre- Dame de Sion, qui est peu éloignée de Mirecourt, et protesta devant ses autels et en versant des pleurs de son innocence envers la France. Il laissa en Alsace sa cavalerie sous le commandement du marquis de Bassompierre ; puis il partit pour Besançon oii il attendit que la fortune cessât de lui être contraire.

La cavalerie lorraine se joignit aîiï troupes impériales pour attaquer, au commencenfient de mars 1634, dans la pUine de Cernay, les Suédois du rhingrave Othon. Malgré leur valeur , les Lorrains et les Allemands furent battus. Leur déroute fut complète. Bassompierre , deux fois blessé , ne laissa pas de combattre comme un lion, ]usqu*à ce que, son cheval ayant été tué sous lui, il fut contraint de se rendre.

Il ne restait plus aux Lorrains que deux bonnes places, Bitche et La Mothe ; les autres étaient au pouvoir des Français et des Suédois. Louis XIII songea à s'emparer de ces deux places, en commençant par celle de La Mothe, qui était la plus importante.

Le maréchal de La Force eut ordre de l'assiéger. Mais il eut fort à faire , quoique La Mothe comptât peu de défenseurs , qu'elle n'eût pas beaucoup de munitions de guerre et de bouche, et qu'elle ne pût guère espérer de secourâ. Ce qui en faisait principalement la force , c'était sa situation sur le sommet d'une montagne escarpée , d'où elle dominait les autres sans être commandée d'aucun côté. Petite ville, elle n'avait qu'une porte, qu'une rue, qu'une église et on ne

pouvait y aborder que par un seul endroit. Dans sa forme ovale, elle était flanquée de huit baslions, auxquels on avait ajouté pour mieux défendre ses approches, des pointes de Hollande, des demi-lunes et des ravelins.

Le roi ne la jugeait pas nécessaire pour compléter ses conquêtes. Il disait qu'elle était éloignée des passages ordinaires, détachée de Tensemble des duchés de Lorraine et de Bar , si petite et si difficile d'accès qu'elle n'était ni propre à servir dans une retraite, ni capable de contenir un grand nombre de soldats. Et cependant il mettait son amour-propre à la posséder.

Le duc Charles IV avait nommé gouverneur de La Mothe un loyal et courageux capitaine , Anioine de Choiseul , seigneur d'Isches, Louis XIII eût aimé à devenir maître de la forteresse sans coup férir et avait obtenu à cet effet une lettre du duc-cardinal François pour le gouverneur. Cette lettre était conçue en ces termes :

« Monsieur d'Isches, le roi m'ayant fait demander ma ville de La Mothe , je vous ai envoyé le sieur de Villers, exempt de mes gardes, pour vous faire commandement de ma part de vous disposer d'en sortir au premier ordre que

je vous eu envoyerai. M'assurant que vous y satisferez, je prierai le Créateur, etc. Signée Fran-* cois; et plus bas, Fournier , secrétaire. »

L'exempt de Villers, accompagné de d'Espinaux, sergent de bataille de l'armée du roi , apporta cette dépêche à Antoine de Choiseul , le 5 mars 1634. Le gouverneur répondit sans hésiter que « il honorait fort tout ce qui lui venait de la part de S. A. Mgr. le duc François, mais que le serment qu*il avait prêté au duc Charles pour le gouvernement et la conservation de la ville le dispensait de Tobéissance quil voudrait rendre en toute autre occasion au duc François : qu'il ignorait la prétendue cession que ce prince disait lui avoir été faite par le duc Charles de tous ses Etats ; qu'il était résolu lui et tous ceux qui étaient dans la place à la défendre jusqu'au dernier soupir. »

Ces nobles paroles excitèrent l'enthousiasme de tous les assistants qui se mirent à crier : Five Son Altesse le duc Charles ! y) Choiseul renvoya de cdlte manière Villers et d'Espinaux et dépêcha tout aussitôt un messager à Charles IV , pour rinlbrmer de ce qui s'était passé. ^

Les troupes françaises ne tardèrent pas à paraître dans les environs de La Mothe : elles y arrivèrent dès le 8 mars. Le vicomte d'Arpajon^ qui commandait leur avant-garde , vint prendre position à Médomille, Le lendemain, en allant reconnaître la place, il faillit être emporté par un boulet de canon lancé des remparts.

Le même jour, 9 mars , Choiseui et Dubois^ lieutenant-général du bailliage de La Mothe , réglèrent ensemble tout ce qui concernait la police, la santé , les vivres et le commandement des bourgeois et de la garnison. La bourgeoisie eut pour chefs les capitaines Roncourt, Dillon, Colin el Guillot et la garnison les capitaines de Stainville , Montarby , St-Ou{^n , Germainvilliers fils, des Loges, Prinsay et la Bretonnière. A eux se joignirent volontairement, pour les remplacer au besoin, le capitaine de Vatteville, le lieutenant du gouverneur Germainvilliers et le capitaineenseigne Dubuisson.

Le 14 mars et les jours suivants , les assiégeants n'ayant sans doute rieu de mieux à faire brûlèrent plusieurs maisons d«s villages de Mé-donville , Frécourt, Soulaucourt el autres , ce qui leur fut plus nuisible qu'utile. Du reste ^

ils n'inspiraient aucune crainte aux assiégés qui loin de là les provoquaient de toute manière.

Un soir , vers dix heures , un grenadier lorrain fît partir un feu d'artifice dans la y)lace. Les Français, qui étaient de garde sur le sommet de la montagne de Fréhaut , s'assemblèrent pour voir ce spectacle. Les assiégés tirèrent sur eux plusieurs coups de canon et les tuèrent tous h l'exception de sept ou huit.

De temps en temps , on s'escarmouchait au pied de la montagne , mais sans se faire beaucoup de mal. Un jour les assiégeants osèrent refuser le combat. Pour les railler, le gouverneur leur envoya un tambour et un joueur de hautbois et leur fit dire qu'il les invitait à danser puisqu'ils ne voulaient* pas se battre.

Le maréchal de La Force ne savait trop comment s'y prendre pour attaquer la forteresse. Il fit élever d'abord sur la cime de la montagne de Fréhaut un fort régulier qui pouvait contenir mille combattants et dont les fossés existent encore. Il fit ensuite construire une digue pour détourner les eaux du Mouzon. Enfin, il fit dresser une batterie de quatre pièces de canon qui, le 29 avril , tira une quarantaine de coups contre

la ville. Croyant avoir intimidé le gouverneur par ces décharges répétées, le maréchal le somma le 30 de se rendre sur le champ , sous peine d'être traité avec la dernière rigueur.

Choiseul et Dubois , voulant sonder les dispositions des officiers de la bourgeoisie et de la garnison, leur proposèrent de satisfaire à cette sommation , de capituler et d'aller rejoindre les troupes du duc Charles. L'intrépide Vatteville les interrompant brusquement, s'écria « qu'il vaudrait mieux s'arracher la langue que de parler d'une telle trahison, » Les autres officiers applaudirent à ce langage. Le gouverneur en fut transporté de joie et chargea Dubois de transmettre ce refus énergique au maréchal.

La Force, jugeant que le, siège serait long, partit pour Bitche. Il se fit remplacer devant La Mothe par le vicomte d'Arpajon et le colonel Esbron qui commencèrent les approches et les tranchées, non sans éprouver quelques pertes. Le canon de la place leur tua des soldats et les Lorrains eff'ectuèrent des sorties avantageuses. Dans une de ces sorties, des jeunes filles de la ville escortées d'une quinzaine de garçons déguisés en femmes, et portant, comme elles, des armes ca-

cliées sous leurs vêtements, feignirent d'aller cou^ per de l'herbe à quelque distance des remparts* Des cadets français les aperçurent et quittèrent la tranchée dans l'intention de les arrêter et d'ex-^ ercer contre elles les violences autorisées par la guerre. Les jeunes filles les laissèrent s'approcher, repoussèrent leurs attaques avec courage , en blessèrent plusieurs et les forcèrent à battre en retraite. Poursuivies par vingt-cinq mousquetaires , lorsqu'elles reprenaient le chemin de la ville, elles firent bonne contenance et parvinrent à leur échapper au moyen du secours que les assiégés leur envoyèrent. Quelques-unes d'entreelles reçurent toutefois des blessures graves et l'une de ces héroïnes y succomba même peu de temps après.

Le 15 mai, le colonel Esbron fit avancer qua-^ tre-vingts Ecossais jusqu'à la distance d'un coup de mousquet de la contrescarpe. Antoine de Choiseul , qui les observait du haut des murailles, envoya contre eux vingt-quatre mousquetaires, qui s'adjoignirent un certain nombre de bourgeois de bonne volonté. Une escarmouche s'engagea et dura près d'une heure. Les Ecossais se retirèrent abandonnant sur place dix-huit des leurs

tués OQ blessés. Les bourgeois exaltés par cette victoire, coururent après les fuyards jusqu'assez loin de La Mothe. Cette imprudence leur coûta cher. La cavalerie française les chargea , les ramena vivement vers la place et en tua plusieurs.

A quelques jours de là, le chevalier de Senneterre et d'autres jeunes capitaines de l'armée assiégeante trouvèrent plaisant de braver les Lorrains. Ils avaient remarqué un site fort agréable sous les remparts mêmes de La Mothe. Ils vinrent y mener joyeuse vie. Pendant qu'ils étaient à table , Senneterre * se tourna du côté de la ville , éleva sa coupe , et but , au milieu des applaudissements des convives, à la santé de Louis XIII, nouveau duc de Lorraine. Un coup de canon, tiré de la place par un brave bourgeois en l'absence de l'artilleur , répondit aussitôt à cet insolent toast. Le boulet atteignit Senneterre et deux de ses camarades et les envoya achever leur repas dans l'autre monde.

Cependant Charles IV put faire savoir au gouverneur de La Mothe qu'il approuvait sa conduite ferme et hardie et qu'il pensait pouvoir venir en personne le secourir dans un mois. Il lui recommandait en même temps d'emprunter de

l'argent partoat où il pourrait afin de subvenir au\ besoins du siège, mais de ménager la pauvre bourgeoisie, dont il admirait la constance et la bravoure , et à laquelle il promettait de magnifiques récompenses, tant il était content de ses services. Ces marques de souvenir de la part de leur souverain excitèrent la joie et l'enthousiasme des habitants et de la troupe et on enflamma davantage encore leur patriotisme en répandant à profusion dans la ville des prophéties de Nostradamus qui annonçaient que La Mothe sortirait triomphante de la lutte.

Le duc n'avait pas tort d'engager Antoine de Clioiseul à faire des emprunts. L'argent manquait à La Mothe. C'était le sujet des plus vives préoccupations du gouverneur et de ses officiers. On lui avait envoyé avant le commencement du siège une somme de 12,000 francs barrois. Elle avait été employée à la réparation et à l'augmentation des fortifications et il n'en restait plus rien. Le manœuvre ne voulait plus travailler sans salaire. Le soldat réclamait sa paye , quoiqu'il reçût exactement ses rations de pain , de viande et de vin. On s'avisa, pour le satisfaire, de vendre le grain emmagasiné à deux boulan-

gers qui fournissaient le pain à la garnison et on distribua toutes les semaines à la troupe Tar^ gent qu'on se procurait ainsi. On donna plus de valeur nominale aux monnaies ; on en fabriqua même d'une nouvelle espèce, qui étaient marquées d'un double Û et qui portaient cette belliqueuse légende : aut pereundu?n aut vinàendum — vaincre ou mourir. — Ces expédiens ne fu^ rent pas inutiles.

1634. — ^utte et fin du premier ultg^t de lia Mathe.

Le maréchal de La Force , ayant réduit lâ place de Bitche , réparut devant La Mothe qu'il battit vigoureusement en brèche dès le 5 juin. Il attaqua à la fois les maisons et les fortifications. Son feu partait de trois batteries, appelées l'une la Roche, et les deux autres Châtillon, du nom des hauteurs où elles étaient placées.

Ces batleries ne produisant pas encore âssez d'effet, La Force fit venir de Nancy des grenades, des bombes, des pots et des paniers à feu. Les bombes en fer fondu pesaient de deux à trois cents livrés et les grenades en fonte mélangée de cuivre quatre-vingts ou cent livres. Les paniers, formés d'uti cordage tout poissé, recevaient le feu par uiie mèche fixée à leur ouverture ; ils contenaient cinquante ou soixante petits canons, longs d'un doigt , pleins de poudre et portant à chaque bout une pointe de fer et une balle de mousquet, de sorte que la poudre, prenant feu, lançait à la fois le canon, la pointe et la balle dans toutes les directions. Les bombes et les grenades commençaient la destruction ; les pois et les paniers Tachevaient.

Les ravages causés par ces divers engins étaient si effrayants que ceux de la mousqueterie et de rarlillerie ne pouvaient leur être comparés. La plupart des maisons furent détruites ; les remparts éprouvèrent aussi de notables dommages. Néanmoins les assiégés ne perdirent point courage. Ils soutinrent plus vaillamment encore les efforts des assiégeants qui voulaient prendre les fossés et les repoussèrent avec perte. ^

Mais les renforts annoncés par le duc Charles n'arrivaient point. Le mois était passé. Les rangs des Lorrains toajours au feu s'éclaircissaient sensiblement. L'ennemi avait poussé ses travaux jusqu'à la contrescarpe ; sept nouvelles batteries s'étaient élevées pour foudroyer la place, et chaque jour de nouveaux régiments venaient grossir l'armée française. Antoine d^ Choiseul se vit dès lors obligé de prévenir le duc de sa position critique et lui écrivit la lettre suivante :

a Monseigneur , si le nombre des soldats qui sont en cette place était aussi grand que notre courage, nous ne prebserions pas V. A. du secours qu'elle nous a promis, mais, après avoir opposé toutes nos forces aux efforts de l'ennemi, sans avoir pu empêcher qu'il se logeât dans notre fossé, à dessein de nous saper, rien ne nous reste que le désir de mourir courageusement , ou de seconder par un bonne défense le secours que nous attendons à cette heure ou jamais de V. A. etc, »

Celte lettre, que l'histoire a bien fait de nous transmettre, suffirait à elle seule pour faire admirer le noble caractère du seigneur à'Iwhes.

On en fit deux copies pour être portées l'une après l'autre au duc par deux messagers différents. Charles les reçut toutes deux et y répondit sur le champ. A leur retour , Tun des messagers fut arrêté par les assiégeants , conduit au quartier du roi et sommée sous peine d'être pendu, de remettre la dépêche qu'il avait sur lui, ce qu'il fit à l'instant. Celte dépêche écrite en chiffres ne put être comprise par les ennemis.

L'autre messager fut plus heureux ou plus fin. 11 se fit marchand de fromages , en vendit aux soldats français dans les tranchées , travailla dans les galeries avec les manœuvres , quand sa marchandise fut débitée, se glissa de cette façon jusqu'aux portes de La Mothe et fit parvenir au gouverneur la réponse du duc.

Charles informait Choiseul que , dans quinze jours au plus tard , il viendrait le délivrer avec son armée, qu'il avait le pied à Tétrier pour aller au-devant d'elle et qu'il réparerait la dévastation des maisons de La Mothe par des récompenses dignes de la fidélité et du dévouement de ses habitants.

Le duc de Lorraine avait en effet réuni en Alsace une armée de trois mille hommes quecom-

inandaieiit le comte de Salin, le baron de Mercy et le marquis de Bassompierre ; mais le rhingrave Othon , gouverneur de Haguenau , ayant appris qu'elle était en marche, se porta avec ses Suédois dans les défilés des Vosges, l'y attendit, la battit, la dispersa et fit ses trois chefs prison-, niers.

Ce déplorable événement fut ignoré (Jes défenseurs de La Mothe qui se montrèrent intrépides jusqu'à la fin du siège. Antoine de Choiseul continuait à déployer la plus grande vigilance et h plus grande activité ; il animait par son exemple les bourgeois et les soldats , mais malheureusement il devait bientôt leur être enlevé.

Le 21 juin, le gouverneur entra dans un retranchement placé entre le bastion de Vaudémont et le bastion de Danemark, et gai'ilé par son gendre, le capitaine de Stainville. Accompagné de son frère, le capucin Eustache, et d'autres personnes, il monta sur le pont de bois qui reliait la courtine des bastions au retranchement. Il était à peine arrivé au milieu de ce pont qu'un boulet qui s'était brisé contre l'orillon d'une demi-tour voisine, le frappa d'un de ses éclats au fièfaut des reins, lui rompit le bras gauche et

lui laboura les entrailles. 11 n'eut que le temps de dire à son frère : « Retenez-moi , je tombe. Jésus ! Maria ! » et il expira dans les bras àe eeux qui l'environnaient.

Cette mort si regrettable n'eût pas manqué d' exciter des cris et des lamentations dans la ville et serait de cette façon venue à la connaissance des assiégeants, si, pour prévenir ce résultat, les officiers de la place n'eussent simulé une alarme et ordonné aux soldats de rester à leurs postes , sans crier ni parler aux Français sous peine de la vie.

On remplaça immédiatement l'héroïque gouverneur de La Mothe par son lieutenant, Jean Baptiste Sarrazin , seigneur de Germainvilliers , qui convoqua sans retard ses officiers , leur dit qu'il consacrerait tous ses efforts à la défense de la forteresse et leur demanda leur loyal concours. Il leur donna en même temps connaissance d'un ordre ducal du 11 janvier 1634 qui enjoignait au gouverneur de soutenir le siège jusqu'à la dernière extrémité et de ne rendre La Mothe que sous des conditions qui sauvassent l'honneur de la garnison et assurassent la sécurité des bourgeois.

La troupe et les habitants paraissaient abattus par ia perte inattendue qu'ils venaient de faire. On releva leur moral par des distributions extraordinaires de pain , de viande et de vin. Germainvilliers fit en outre les plus généreuses promesses aux bourgeois , qui étaient , on ne sait pourquoi , prévenus contre lui et qui ne le reconnurent pour gouverneur de La Mothe que lorsqu'il leur eût fait entendre que le duc voulait qu'ils se soumissent à son autorité.

Presque en même temps, on apprit que l'ennemi minait les bastions. Tout le monde se mit avec ardeur à bien retrancher ceux qui étaient le plus menacés, c'est-à-dire les bastions de St- Nicolas , de Ste-Barbe et de Danemark. Les femmes et les filles voulurent contribuer à ces travaux soit de leurs propres mains , soit par des libéralités distribuées aux ouvriers.

Cependant le colonel Esbron parvint à se loger dans les fossés, au pied même des tours. Le marquis de Tonneins et d'autres officiers français essayèrent d'en faire autant et y réussirent, mais les assiégés firent pleuvoir sur eux une grêle de balles , !de pierres , de boulets si vio-^

iente et si serrée qu'ils furent contraints au bout de huit jours de regagner le camp.

Il était évident malgré cela que , privée de secours extérieurs, la place ne pouvait plus tenir longtemps. A proprement parler , ses maisons n'étaient plus qu'un informe amas de pierres. La garnison et les bourgeois étaient réduits à moins de deux cents hommes en état de combattre. On manquait tout à la fois d'argent, de boulets, de poudre et de munitions. Le gouverneur, le canonnier, le mineur et le contre-mineur avaient été tués. On ne faisait plus de sorties comme précédemment , faute de soldats et de peur de découvrir sa faiblesse aux Français^ Toutefois, on ne perdait pas entièrement courage, parce qu'on comptait toujours sur l'arrivée du secours promis par le duc Charles.

Mais ainsi que je l'ai dit plus haut, ce secours, dispersé par le rhingrave Othon , ne pouvait venir.

Les assiégés recevaient de la part de l'ennemi les avis les plus inquiétants. Par une nuit sombre , le marquis de Praslin, qui se tenait à la tête de la tranchée , leur annonça que six mines étaient prêles à faire sauter leurs fortifications

et que, s'ils ne se rendaient pas dans hait jours, ils devaient s'attendre à subir toutes les rigueurs permises contre une ville prise d'assaut.

Vaubécourt, parent et ami d'Antoine de Clioi^ seul, qu'il ne savait pas mort, leur fit savoir que deux mines allaient détruire les deux tiers de la ville et qu'elles seraient secondées par deux fourneaux dont le moindre était dans le cas de renverser le plus fort bastion.

Le comte de Nanteuil , de service à la tranchée, cria au capucin Eustache et à Gerraainvilliers qu'il apercevait sur le bastion de St-Nicolas qu'il les conjurait d'avoir pitié d'eux-mêmes et qu'il leur montrerait, s'ils ne le croyaient pas, les mines qui étaient sur le point d'opérer leurs terribles ravages*

Ces avis n'eurent pas le pouvoir d'ébranler la fermeté des assiégés; ils se figurèrent qu'ils étaient dictés par le découragement ou l'ennui d'un long siège, et, pour prouver qu'ils n'en tenaient pas compte , ils firent une sortie où le comte de Nanteuil fut tué. Toutefois, dans la prévision d'un suprême malheur , ils implorèrent l'assistance du ciel; une procession générale du St-Sacrement eut lieu dans la ville et on fit vœu ,

s'il arrivait que La Mothe échappât au péril qui la menaçait, d'envoyer des pèlerins et des offrandes à Notre-Dame-de -Bon-Secours de Nancy et à Sl-Nicolas, patron de la Lorraine.

Le 25 juillet , vers sept heures du soir , les assiégés remarquèrent une grande quantité d'échelles déposées au bas des batteries royales et de celles du colonel Esbron. Presque à la même heure, ils virent sortir de la tranchée quatre-vingts mousquetaires qui semblaient vouloir monter à Fasssiut, Ils tirèrent sur eux, leur tuèrent quelques hommes et les repoussèrent. Ces mousquetaires venaient seulement pour reconnaître l'état d'un fourneau en retard de faire son devoir et qui ne le fit qu'entre minuit et une heure.

Le marquis de Tonneins envoya vingt-cinq feutres mousquetaires, dont la marche fut inquiétée par le feu soutenu des Lorrains et qui arrivèrent auprès du fourneau au moment même où il fit explosion. Ces malheureux périrent tous. La montagne de La Mothe fut ébranlée , et le bas-, tion de St-Nicolas en partie renversé par la détonation. Les terres et les. carreaux comblèrent l'espace compris entre ce bastion et la tranchée , et il eut été possible aux assiégeants, cavaliers ou

fantassins, d'entrer par cette voie dans la place.

II est probable qu'ils l'eussent fait, s'ils avaient pu juger de l'importance des ravages causés par la mine, mais l'obscurité de la nuit ne leur permit pas de s'en rendre compte. Les assiégés se hâtèrent de réparer ce désastre ; hommes et femmes s'y employèrent, ils firent usage de gabions, de barils, de pieux garnis de pointes , de sorte que, le jour venu, la brèche était en grande partie comblée , mais elle était néanmoins assez large encore pour que trente hommes pussent y passer de front.

La situation était devenue telle que GermainviUiers jugea à propos de convoquer en conseil de guerre les principaux chefs de la garnison et de la milice bourgeoise pour décider s'il serait opportun d'attendre , en cas d'assaut , l'ennemi sur la brèche ou derrière les retranchements du bastion. La question fut assez longtemps agitée. On adopta enfin le parti de soutenir l'assaut sur la brèche.

Dans ce moment survint le lieutenant-général du bailliage Dubois. Ce magistral , chez qui la sagesse s'alliait au courage, remontra au gouverneur et h ses oiliciers que, de leur propre aveu,

îa vUle étant si dévastée et ia garnison si réduite qu'il était impossible de sauver la place , le moment était venu d'obéir aux ordres transmis parle duc Charles à Antoine de Choiseal. Il leur rappela que , d'après ces ordres , on devait , en cas d'extrémité, recourir à une composition honorable et capituler sous des conditions qui permissent tout à la fois de sauver la ville, les bourgeois, la troupe , les meubles et les coffres du duc,

Dubois j)roposa en conséquence d'entrer en arrangement avec le maréchal de La Force.

Cette proposition , mise en délibération , fut accueillie par le conseil à l'unanimité. Seul , le capitaine de Vatteville se prononça contre. Il voulait qu'on continuât la résistance et il ne céda qu*après qu'on lui eût fait entendre que le salut commun était en jeu et qu'on devait prévenir les crimes, les cruautés, et tous les excès que le soldat victorieux commet impunément dans une ville prise d'assaut. Pour mettre sa responsabilité à couvert, Germainvilliers fit dresser procès-verbal de cette délibération et les bourgeois y déclarèrent que la capitulation avait été surtout solli-

rilée par eux pour se conformer à la volonté du duc Charles.

Le capitaine Prinsay se rendit alors avec un tambour au bastion St-Georges d'où il fît demander, de la part du gouverneur, à parler à M. de Vaubécourt. Celui-ci vint aussitôt recevoir sa communication , fit cesser le feu et les travaux et alla lui-même instruire le maréchal des dispositions des assiégés. Les ôtages furent échangés selon Tusage. Le capitaine de Vaubécourt fut envoyé dans la place par. les assiégeants qui reçurent en échange le capitaine de Stainville de la part des assiégés. Stainville était parti sans pouvoir écrit qui Fautorisât à parlementer ; le maréchal le renvoya et rappela Vaubécourt. Le gouverneur s'empressa de réparer sa faute et de transmettre dans les formes à La Force les articles de la capitulation tels que le lieutenant-général Dubois les avait rédigés et soumis au Conseil de guerre.

Le maréchal réunit immédiatement les chefs les plus importants de son armée pour leur en donner connaissance et prendre leur avis. De vifs débats s'élevèrent dans le sein de cette assemblée. Le vicomte d'Arpajon^ indigné de ce que le

marquis de Tonneins avait fait jouer son fourneau avant le sien, voulait qu'on rejetât la capitulation et qu'on donnât l'assaut. Les officiers du régiment de Nanteuil le demandaient avec plus d'insistance encore ; ils brûlaientde venger la mort du comte de Nanteuil, leur maître de camp, que les assiégés avaient tué dans une sortie. Mais le maréchal sut imposer silence à ces récriminations ; il fit venir MM. de Stainville, Prinsay et de St-Ouen, députés par Germainvilliers, les reçut poliment, examina avec eux les articles de la capitulation et substitua à ces articles une autre convention que ces officiers acceptèrent.

Cette convention, ratifiée et signée par le gouverneur de La Mothe le ^6 juillet 1634, renfermait les dispositions suivantes :

« Les gouverneurs , officiers et soldats qui sont dans la place en sortiront vie et bagnes sauves, avec leurs armes e. bagages, tambour battant, mèche allumée, enseignes déployées, et seront conduits en toute assurance jusqu'à Jonvelle , vendredi prochain , 28 !e juillet , qu'ils livreront la place.

« La veuve du feu gouverneur, les capitaines, officiers et gentilshommes qui se trouvent dans la

place, sortiront avec les meubles et hardes qui leur appartiennent, dont ils donneront un dénombrement de bonne foi et chacun rentrera dans ses biens et retournera dans sa maison sans être recherché de ce qui s'est fait dans la place pendant le siège.

« Les habitants qui voudront demeurer dans la place le pourront faire en toute assurance et jouiront de leurs biens et privilèges, comme pareillement les chanoines et gens d'église de leurs bénéfices.

(( On donnera vingt chariots pour emporter les meubles et bagages avec escorte. »

Ainsi se termina un siège qui dura cinq mois ei où les Lorrains donnèrent constamment des preuves du plus courageux dévouement. La garnison forte au commencement de quatre cents hommes n'en comptait plus à la fin qu'une centaine capables de servir. La Chronique rapporte que le capucin Eustache de Choiseul , qui , selon les règles de l'Eglise, ne pouvait se servir de l'épée ni du mousquet, aidait les assiégés à se défendre , en jetant du haut des murailles des pierres énormes sur les assiégeants logés dans le fossé. En moins d'une heure> il en lança plus de

six charretées sur les soldats de Tonneins. li ne fut blessé qu'une seule fois et au bras gauche.

Dix ans plus tard, ainsi que je le dirai tout à rheure, la ville de La Mothe, vouée par la France à la destruction , eut à subir un nouveau siège qui mit fin à son existence.

De à 1636. Cruelle sitnatioia de la

Lorraine. — Charles IV tente de reeotiTrer ises» états» — i§ei§» isticcès» et sa retraite. — Cruauté des §^uéctois* — Trait de courage et de dévouement d'une femme de GOBO^'COUeT.

Sous la domination française , la Lorraine se vit envahie par des hordes d'aventuriers appelés (( Cravates, » qui maltraitaient et pillaient sans distinction les Lorrains et les Français, les premiers comme rebelles au duc Charles, les seconds comme ses ennemis. Ils s'emparaient de tous les manoirs fortifiés et s'y établissaient. Si les troupes du roi les chassaient d'un de ces châteaux ,

ils se réfugiaient dans un autre et n^avaient garde de dépasser les frontières. Les paysans souffraient surtout de leurs violences ; ils ne purent y échapper qu'en désertant leurs maisons pour se retirer dans les bois, au risque de laisser leurs terres incultes. De là vint une cherté si extraordinaire des grains que le froment qui ne se vendait que neuf ou dix francs le resal, s'éleva jusqu'à quatre-vingts francs.

La peste s'ajouta à la guerre et à la famine pour désoler la province, qui fut abandonnée par un grand nombre de ses habitants. Ceux qui restèrent furent réduits à se nourrir de racines^ d'herbes oU de viande d'animaux morts de faim et à moitié pourris. On vit même, chose horrible ! des mères manger leurs propres enfants , en se disant les unes aux autres : « Tu mangeras aujourd'hui ta part du mien, et demain je mangerai ma part du tien. » Les loups se multiplièrent à tel point qu'ils se montraient en tous lieux et qu'affamés comme les habitants ils entraient dai^s les maisons pour dévorer les femmes et les enfants*

Jamais des calamités plus désastreuses ne s'étaient apesanties sur un pays.

Un saint homme , Vincent de Paul , vint au seconrs de la malheureuse Lorraine. 11 lui envoya des prêtres animés de son esprit de charité et porteurs de libéralités qu'ils répandirent dans toutes les familles. Ces prêtres leur distribuèrent plus d'un million de livres tant en argent qu'en vivres et en vêtements et arrachèrent à la mort des milliers de personnes.

Louis XIII essaya de purger le duché des brigands qui le ravageaient. Il fit pendre ou rouer tous ceux que ses soldats purent saisir et il y en eut beaucoup. Il fit en outre raser tous les châtea ux forts qui leur servaient de retraite. Toutefois il ne put entièrement les expulser de la Lorraine qu'ils continuèrent de dévaster pendant plus de trente années encore, c'est-à-dire jusqu'à la fin de ses guerres avec la France.

Cependant le duc Charles ayant pu de nouveau assembler en Alsace des troupes assez nombreuses prit la résolution de rentrer dans ses états et de tenter de nouveau le sort des armes. Ce prince avait échappé à plusieurs tentatives d'assassinat que lui avait attirées son fidèle attachement à l'empereur d'Allemagne et que le cardinal de Richelieu fut accusé d'avoir dirigées.

Un (les assassins, nommé de Besme , ancien page du duc de Guise, arriva un jour de Paris à Besançon, se rendit à l'hôtel du duc, demanda à entrer dans le cabinet où le prince écrivait, mais l'huissier lui en refusa la porte. Besme s'emporta, prit l'huissier par la barbe et voulut passer outre. Clinchamps , gentilhomme de la chambre, se vit obHgé de tirer l'épée pour le mettre à la raison. On l'empêcha de frapper. Charles, dont l'attention avait été attirée par le bruit, s'informa de ce qui se passait ; il fît paraître l'assassin seul devant lui et lui parla en ces termes : « Vous avez pris beaucoup de peine pour vous voir au lieu où vous $tes ; je vous ai voulu donner ce contentement pour voir si vous auriez la résolution de connaître l'attentat pour lequel vous portez ce poignard. Allez, retirezvous, je vous pardonne à condition que vous ne paraissiez jamais devant moi. » Besme se retira tout confus, mais ce magnanime pardon ne l'empêcha pas de recommencer plus tard.

En 1635, Charles et son armée se rapprochèrent de la chaîne des Vosges. En route , le duc rencontra le fameux capitaine Jean de Vert qui lui ollVit ses services. Jean de Vert lui dit qu'il

serait heureux: de raccompagner dans son expédition et de servir sous ses ordres. Charles accepta ses offres et lui fournit bientôt Toccasion de se signaler, en le chargeant de emparer de quelques compagnies d'infanterie et de cavalerie françaises en garnison à St-Dié et à Raon-V Etape, Le capitaine partit avec un fort détachement de troupes loraines et des guides sûrs, et réussit dans sa mission. Les Français se rendirent à lui pour ainsi dire sans combattre. Jean de Vert surprit à St-Dié vingtdeux compagnies d'infanterie et à Raon-V Etape cinq compagnies de cavalerie. Il rapporta au duc leurs drapeaux et leurs cornettes.

Charles, continuant sa marche, vint camper entre les deux villes d'Epinal et de Remireînont. Ses forces se composaient d'un régiment de hongrois-croates , d'un régiment de dragons et d'un régiment de cavalerie légère. Le baron de Sousse lui amena son régiment et deux pièces de canon.

Remiremont était occupé par quinze compagnies du régiment de Normandie assez vantardes pour dire « qu'elles n'avaient nul besoin de murailles pour se défendre et que quatre haies leur suffiraient. » Charles attaqua cette place. Le fart,

construit par les compagnies normandes, fut lestement enlevé par trois cents allemands. La garnison changea alors de langage. Ses chefs se plaignirent qu'on les eût assaillis sans leur avoir fait préalablement aucune sommation. Ils prétendirent qu'on avait pris la résolution de les exterminer eux et leurs soldats , et ils déclarèrent qu'ils étaient décidés à sacrifier à leur vengeance tout ce que la ville pouvait contenir , qu'ils enfermeraient dans Tabbaye toutes les chanoinesses et tous les bourgeois , qu'ils y mettraient le feu et qu'ils feraient périr tout ce monde dans les flammes.

Cette menace eflfraya les Dames. Tremblantes de peur et les larmes aux yeux , elles allèrent prier les officiers normands de ne pas exécuter leur funeste projet et demandèrent Tautorisation d'envoyer au duc de Lorraine une députation de six d'entre elles pour implorer sa clémence. Cette autorisation leur fut accordée. Charles reçut la députation avec bonté, se laissa fléchir par elle et octroya une honorable capitulation au régiment de Normandie. Le maréchal de La Force le fit remercier de sa générosité et fit rentrer le régiment en France. Il sentit qu'il serait

Uidigne que des soldais qui devaient Thonneur et la vie au prince lorrain portassent de nouveau les armes contre lui.

Charles jugea convenable d'attendre à Remiremont les nouvelles troupes qui devaient lui venir d'Allemagne. Il y établit son quartier, le retrancha et y passa six semaines. La Force , posté à Epinal, ne bougea pas et le laissa en repos. Le duc fit de vains efforts pour l'attirer dans la campagne. Il envoya alors le baron de Sousse attaquer la ville de F ont enoy- le- Château. Sousse s'en empara sans grande difiiculté et prit douze drapeaux d'infanterie. A la fin, le maréchal crut prudent de se retirer. Dès qu'il en fut averti , Charles s'avança en personne vers Epinal pour s'assurer par lui-même de la direction prise par les troupes françaises.

Il apprit qu'un corps de cavalerie, qui en faisait partie, se rafraîchissait aux environs du château de F aubexy^ que défendait une faible garnison lorraine. Jean de Vert et Bassompierre marchèrent contre cette cavalerie qu'ils chargèrent impétueusement et qu'ils dispersèrent. La veille, le petit -fils du maréchal avait fait la re-

connaissance de Faubexy , et , s'en étant trop approché, il avait été tué d'un coup de feu.

La mort de son petit-fils causa une vive douleur au vieux maréchal et le transporta de colère. Il fit partir à la hâte cinq cents mousquetaires pour prendre le château de Faubexy, et tailler en pièces ses défenseurs, jurant de s'y transporter lui-même avec toute son armée, s'il en était besoin. Les mousquetaires furent reçus par Jean de Vert et Bassompierre, qui tombèrent sur eux, les cernèrent et les tuèrent tous, à l'exception de leurs officiers, à qui ils firent grâce de la vie. Après cet exploit, Jean de Vert retira la garnison de F aubexy , brûla les portes du château et regagna, avec les trophées de sa victoire , la ville de Remiremont où Charles était rentré.

Le duc de Lorraine quitta cette ville pour se diriger sur Rambervillers, qui dépendait du pouvoir temporel des évêques de Metz. Les Français y avaient une garnison de sept cents hommes. A la première brèche que l'artillerie lorraine fit aux murailles, cette garnison demanda à se rendre. On ne lui fit aucun mal , et on lui permit de sortir Tépée au côté , mais rien de plus. Les vainqueurs voulaient piller la place , Charles

s'y opposa et engagea les bourgeois à se racheter du pillage par une somme d'argent, il chargea le comte de'CoUoredo de régler cette affaire. Le comte, homme cupide et peu enclin à la mansuétude, exigea de la ville le plus qu'il put, et encore se montra-t-il peu satisfait. Mais la ville échappa au pillage.

Charles campa dans les environs de Rambei mllers, où il demeura près de trois mois. On distingue encore une partie des fossés de son camp, qui était situé au nord et à deux kilomètres de la ville, et qu'on a nommé « le camp des Suédois » par la raison sans doute que les Suédois avaient avant lui occupé le même emplacement. Son état-major comprenait le comte de Golloredo, maréchal de camp, Jean de Vert et le comte de &oetz , lieutenants de ce général , le marquis de Bassompierre et François de Mercy, sergents de bataille.

Il augmenta son armée des nouvelles recrues qu'il tii dans ses Etats et des renforts qu'il reçut des princes allemands, ses alUés. En môme temps, il vit avec plaisir que plusieurs de ses yiîies cherchaient à secouer la domiîiatîon française , que déjà ceiîes de Vaudémont et de St-Mihiel y étaient

parvenues et s'étaient replacées sous son autorité» Il sentait chaque jour grandir en lui l'espoir de recouvrer son duché dans un avenir prochain.

Mais ses succès commencèrent à inquiéter Richelieu. Le ministre de Louis XKI songea h en arrêter promptement le cours et dans ce but porta à quarante mille hommes Tarmée française qui devait assurer au roi la conquête de la Lorraine.

Les troupes rassemblées par Chartes ne s'élevaient qu'à dix mille hommes ; elles étaient, i! est vrai, vieilles et aguerries pour la plupart et commandées par de braves officiers , mais elles n'étaient pas assez nombreuses pour lui permettre de lever son camp de Rambervillers et d'entrer en campagne.

D'un autre côté, le maréchal de La Force le tenait en échec de Lunéville, où il s'était installé, et le duc d'Angoulême s'approchait de Baccarat pour le serrer étroitement.

Cependant les corps-francs lorrains, imitant les guérillas espagnoles, battaient incessamment le pays qu'ils connaissaient parfaitement ; secondés par les paysans , ils s'emparaient des convois de vivres destinés à l'ennemi, en massacrant ou met-

tant en fuite les soldats qui les escortaient et ils finirent par faire sentir les effets de la disette aux troupes françaises , dont les généraux se virent dans la nécessité d'abandonner leurs positions. Le maréchal de La Force s'éloigna de Lunéville et le duc d'Angoulême gagna Pont-St-Vincent.

Charles profita de leur retraite pour réunir son armée aux troupes de l'Empire commandées par le général Galas. Deux généraux français , le cardinal de la Valette et le duc de Weimar vinrent leur offrir la bataille le 29 octobre 1635. Charles engagea fortement Galas à l'accepter , mais il ne put l'y déterminer, quoiqu'il lui promît la victoire. Il en conçut un tel chagrin qu'il en tomba malade, quitta la partie et se retira en Bourgogne.

L'armée lorraine, privée de son chef , se débanda et laissa l'armée française reprendre les petites places qui lui avaient été momentanément enlevées. La province se vit de nouveau en proie à toutes les violences et à tous les excès. D'un côté, les Français et les Suédois, de Tautre , les Lorrains et les Allemands s'acharnèrent à sa ruine, pillant, brûlant , saccageant les villes et les villages. }^es Suédois surtout se firent remar-^

quer par des actes de la plus révoltante barbarieet par leur haine contre la religion catholique. Le temps n'a pas effacé dans les Vosges le souve« nir de ces calamités ; on y cite toujours les localités trop nombreuses qui ont éprouvé les cruautés de cette soldatesque du Nord.

Voici, entr' autres faits , ce qui se passa à cette douloureuse époque dans le canton de Monthu^ r eu x^sur- Saône,

Les habitants de plusieurs villages s'étaient réfugiés dans celui de Godoncourt et s'y étaient barricadés pour tenir tête à l'ennemi. Malgré leur résistance, les Suédois les y forcèrent, tuè- . rent bon nombre d'entre eux , enfermèrent les femmes dans la plus grande maison et pillèrent le village. Après avoir confié la garde des femmes à un des leurs, ils emmenèrent avec eux le peu qui restait d'hommes et s'en allèrent dévaster la contrée environnante. Dieu sait quel sort ils réservaient à leurs prisonnières. Mais pendant leur absence, une de ces malheureuses , plus hardie que ses compagnes, conçut le dessein de les délivrer toutes au péril de sa vie. Elle s'arma d'un long couteau de cuisine qu'elle trouva dans la maison, sauta par une fenêtre, courut au gar-

dieu qu'elle poignarda, ouvrit la porte aux détenues et se sauva avec elles dans les bois. (*) A leur retour, les Suédois, furieux, condamnèrent aux flammes le village de Godoncourt qui fut entièrement consumé à l'exception d'une seule maison.

s»e 1036 à 1641. -~ îies»tPactton de dlTeris châteaux. — iliuccêis et reTers des Eorratnsi. — llIémoraMe siège de REMI»

R£illO]!¥T. — Prise de LnnéTille»

Le roi de France, décidé à mettre pour toujours la Lorraine hors d'état de porter ombrage

(*) J'ai composé sur riïeVoiVîe ûfe Godoncourt les vers suivants qui se trouvent dans mes Poésies f^osgiennes :

Charles Quatre occupait le trône de Lorraine ; Les Suédois avaient envahi son duché, Et, changeant son pays en désastreuse arène, Attaquaien t son pouvoir vers sa ruine penché. Par de nombreux succès leur armée enhardie.

h ses voisins , ordonna , en 1636 , de démolir presque tous les châteaux forts qu'elle pouvait encore posséder. C'est ainsi que furent détruits • dans les Vosges les châteaux de Charmes, Ubexy, Fille-sur-Illon, Autrey, Gironcourt, Dombrot. Rnpt, Neufchâteau, Bruyères, Raon-V Etape et

Ils laissaient s'assouvir leurs barbares penchants ;

Ils transportaient partout le fer et Fincendie,

Ils saccageaient les bourgs, ils dévastaient les champs.

Rien de sacré pour eux. Ils brûlaient avec rage

Les temples, les couvents. Les peuples aux abois

Aui pieds de leurs vainqueurs déposaient leur courage

Et couraient se cacher au plus profond des bois.

Les riches vallons où la Saône se promène Virent avec douleur ces sauvages guerriers Unir par un élan de valeur inhumaine Une palme de plus à leurs sanglants lauriers. De pauvres paysans, hommes, enfants et femmes, Ployant sous le malheur, avaient fui leurs hameaux^ Souillés parles excès de ces hordes infâmes : Ils cherchaient quelque part un remède à leurs maus. Godoncourt, dont on voit les murailles rustiques Sur les flancs d'un coteau de vignes sillonné, N'avaient pas encore eu ses foyers domestiques Atteints par le fléau contre eux aiguillonné. Les fugitifs s'en vont y transplanter leur tente ; Ils pensent y trouver un refuge certain. Mais ils ne tardent pas, déçus dans leur attente, D'essuyer les rigueurs du plus sombre destin.

Les Suédois ont-ils pitié d'aucun village "? N'immolent -ils pas tout à leur férocité ? Us forcent Godoncourt qu'ils livrent au pillage

St-Dié, Ceitaines villes, comme Remiremont et Mirecourt, avaient été antérieurement démantelées. Des considératiens personnelles sauvèrent de la destruction le château de Deuilly^ appartenant au comte de Tornielle, et celui de Savigny.

A payer son tribut à leur rapacité »

Après avoir tué les enfants et les hommes^

Ils remplissent leurs mains qui sont rouges de sang

D'un butin composé des bardes et des sommes

Que découvre leur œil avide et menaçant.

C'est en vain que, mêlant à leurs larmes amères

Leurs gémissantes voix comme en des jours maudits^,

Que, tremblantes de peur^ les vierges et les mères

S'efforcent d'attendrir l'âme de ces bandits ;

Dans une maison vaste, en prison convertie,

On leur fait enfermer leurs pleurs et leurs sanglots.

Un soldat suédois empêche leur sortie :

Contre elles on ourdit de sinistres complots.

Elles doivent subir le plus hideux outrage

Que détournerait seul un pouvoir surhiunaîn.

Une d'elles soudain relève leur courage,

Leur montre un glaive et dit : « Je vais armer ma main

« De cette lame aigûe. A l'homme qui nous garde

(( J'en porterai trois coups que suivra son trépas.

« J'ai pleine confiance en Dieu qui nous regarde,

« Nous sortirons d'ici ; ne désespérez pas ! »

Le soir couvrait le ciel de ses voiles funèbres ; Les ombres entouraient les murs de la prison. La courageuse femme, à l'aide des ténèbres^ Sort par une fenêtre en étouffant le son Du châssis qu'elle raeut^ marche sans bruit, écoute Et n'entend que les pas du soldat suédois

La même année, les Impériaux allèrent faire en Bourgogne la guerre aux Français, Le duc Charles et le général Galas y prirent part. Le maréchal de camp Colloredo resté en Alsace avec un corps de l'armée impériale , crut que le moment était venu de tenter un nouveau coup de main sur la Lorraine. Il franchit heureusement la chaîne des Vosges, mais arrivé à Raonr Etape ^ il fut arrêté par le colonel français Gassion, qui devint plus tard maréchal de France. Ce contre-temps permit au maréchal de La Force d'accourir avec une grande partie de son armée. Un combat acharné eut Ueu sous les murs de Raon. La victoire resta aux Français. Les deux mille Allemands de Colloredo furent battus complètement. Ce général et la plupart de ses offi-

Qui veille parcourant toujours la même route.

Elle avance en serrant le fer entre ses do%ts,

Elle arrive bientôt près de la sentinelle

Et^ lui plongeant trois fois le poignard dans le sein^

L'abandonne aux hasards de la nuit éternelle.

Glorieuse d''avoir accompli son dessein,

Elle va vite ouvrir la porte à ses compagnes^

Et toutes, à la fois bénissant le Seigneur,

S'élançent vers les bois qui bordent le» campagnes,

Heureuses de sauver leur vie et leur honneur,

ciers furent faits prisonniers et envoyés m château de Vincennes.

Après l'expédition de Bourgogne, en 1637, Charles IV essaya de se rendre maître du château de Darney avec Taide des deux frères d'Arbois, qui lui étaient particulièrement dévoués ; il ne put y parvenir.

Vers le commencement d'octobre , on le vit aux environs de Remiremont à la tête d'une troupe de quatre mille hommes. Son dessein était de reprendre les unes après les autres les places plus ou moins importantes de la Lorraine. Il s'empara facilement de Remiremont. Epinal lui fut livré par un conseiller de la ville, qui Fy introduisit la nuit. Charles fit prisonniers le capitaine La Jonchette, commandant de cette place, et tous les soldats de la garnison. Il prit ensuite Châtel, Charmes et d'autres villes, défit dans plusieurs occasions les Français et les Suédois ; puis, divisant sa petite armée en plusieurs corps, il renvoya plus avant dans la province sous la conduite de ses généraux et partit pour Besançon où le rappelait son inclination pour la belle princesse de Cantecroix,

Ces succès furent bientôt suivis de revers. Le duc de Longueville et le colonel Gassion furent chargés par le cardinal de Kichelieu , qui mit à leur disposition des forces considérables, de chasser les garnisons lorraines des villes qu'elles occupaient, de traiter sans pitié les unes et les autres et de rétablir par toute la Lorraine T autorité du roi de France.

Ces deux chefs ne remplirent que trop bien les intentions du ministre.

La ville de Charmes fut attaquée la première. Sa garnison comptait tout au plus quarante hommes. Gassion la surprit , l'escalada et Tincendia. Les flammes gagnèrent avec tant de rapidité toutes les maisons que les vainqueurs purent à peine se livrer au pillage. En un moment , Charmes fut réduit en cendres.

Les autres villes et châteaux eurent à subir à peu près le même sort. Pour prévenir la dévastation complète de ses Etats, Charles rappela, au mois de mars 1638 , toutes les troupes qu'il y avait laissées et s'en servit plus utilement ailleurs.

Cette même année 1638 , le duc prenait les eaux à Bourbonne-les-Bains , où il s'était fait suivre de plusieurs gentilshommes et d une nota-

ble portion de son armée, lî y apprit que les deux châteaux d'Isches et de Deuilhj étaient occupés par des bandits , qui parcouraient une partie de la Lorraine , allaient même jusqu'en Bourgogne et « faisaient leur bourse aux dépens des pauvres paysans. »

Charles voulut les châtier lui même. Il partit de Bourbonne avec tout son monde. Arrivé à Isches, il somma les aventuriers du château de se rendre. Ils s'y refusèrent et se défendirent héroïquement. On tira contr'eux jusqu'à treize coups de canon. Il leur fallut mettre bas les armes. On se saisit de leurs personnes, on en pendit quelques-uns et on expulsa les autres du pays.

Ceux de Deuilly, non moins audacieux , voulurent également « voir brèche » et soutenir l'assaut. Emporté par sa trop grande ardeur, le seigneur de St-Baslemont entreprit d'escalader les murailles avec son régiment. Cette attaque ne lui réussit point. Il reçut deux coups de mousquet, dont un lui creva un œil. Les bandits tuèrent en outre quelques officiers de marque et bon nombre de soldats. L'artillerie renversa enfin leurs murs. Les assaillants entrèrent dans la forteresse, exterminèrent ses défenseurs et Charles la

fit raser comme un poste inutile et propre plutôt à loger (les brigands qu'à servir de place de guerre.

Le vicomte de Turenne eut à traverser la Lorraine, en 1638, avec des troupes françaises pour se joindre au duc de ^^eimar et l'assister au siège de Brisach. A Epinal^ La Jonchette, qui commandait de nouveau cette ville, l'engagea à prendre Remireinont^ puisqu'il n'en était pas loin. Il lui fit remarquer que Remiremoni était le réfuge ordinaire des aventuriers lorrains et autres qui s'emparaient des convois de guerre, que derrière cette bicoque, les montagnards vosgiens tenaient pour le duc de Lorraine et se riaient de l'autorité du roi de France ; que d'ailleurs c'était un bon gîte ; que les troupes de lurenne pourraien t s'y rafraîchir pendant deux ou trois jours ; que cette place, dépourvue d'artillerie , était d'une facile capture , et que , si les bourgeois s'entêtaient à la défendre, il ne faudrait pas six heures pour s'en rendre maître.

Ce n'étaient là que des prétextes. Le véritable mobile de La Jonchette , mobile honorable du reste , était de délivrer son frère prisonnier de guerre à Remiremont,

Turenne se laissa persuader et envoya La Jon-* chette lui-même attaquer cette ville. La Jônchette arriva sous ses murs le 2 juillet 1638. Il y trouva des obstacles qu'il ne prévoyait pas.

Remiremon t avait pour toute garnison ses bourgeois et une trentaine de soldats. Le marquis de Ville en avait le commandement. Il se concerta avec la princesse Catherine de Lorraine, abbesse du chapitre de chanoinesses, pour parer aux dangers de la situation et se procurer des secours en hommes partout où il pourrait en trouver. Comme on va le voir, Tabbesse le seconda avec une rare intelligence et une intrépidité plus rare encore.

Les Français donnèrent d'abord deux assauts. A chacun d'eux , ils furent refoulés en perdant bon nombre des leurs. Ils battirent alors les murailles en brèche et y firent une trouée large de vingt pas. Il était urgent de boucher cette ouverture. Seuls , les bourgeois et la troupe ne pouvaient y parvenir. Les femmes de la ville , mises en réquisition , refusèrent leur concours. On courut en informer l'abbesse. La courageuse princesse arriva en toute hâte à la tête de ses chanoinesses et, pour donner l'exemple , elle se

mit à prendre part elle-même aux travaux. Son dévouement électrisa la population. Tout le monde voulut l'imiter. Les femmes récalcitrantes apportèrent de la terre , du bois , des fagots , des lits même pour neutraliser l'effet du canon. La brèche fut réparée en peu de temps sans que personne fut tué et malgré le feu continu des assiégeants.

La Jonchette essaya d'escalader les remparts sur un autre point du côté de la porte du faubourg de Neuviller. Cette tentative n'eut aucun succès et coûta la vie à plus d'un soldat français. Il fît pénétrer par un égoût quarante des siens dans l'intérieur de la ville ; mais ces hommes furent faits prisonniers aussitôt qu'ils se montrèrent, et conduits à la princesse Catherine qui défendit qu'on les maltraitât. Cette héroïne, à la fois capitaine et soldat , allait par toute la ville^ donnait ses ordres avec une admirable présence d'esprit et payait partout de sa personne.

Les assiégeants finirent par manquer tout ensemble de poudre, de boulets et de canonniers et refusèrent désormais de monter à Tassant ^ malgré les exhortations de La Jonchette.

Pendant ce temps, le marquis de Ville, qui, du €onsentement de Tabbesse, était sorti de Remiremont pour aller chercher des renforts dans les montagnes des Vosges , avait rassemblé un assez grand nombre de paysans armés. De son côté, le comte de Ligniville avait levé des troupes dans ces montagnes pour le duc Charles et n'avait pas encore quitté le pays. Le marquis et le comte réunirent leurs forces et vinrent à Timproviste attaquer les Français. La Jonchette ne put soutenir leur choc ; il se retira avec précipitation , laissa sur place huit cents hommes, tant tués que blessés, et emporta le regret de n'avoir pu, après six jours de siège, se rendre maître d'une ville qu'il traitait dédaigneusement de bicoque.

Lorsqu'il eût effectué sa retraite, Catherine de Lorraine fît sonner en réjouissance toutes les cloches de la ville et chanter un TeDeum en action de grâces. Le lendemain , une procession générale du Saint-Sacrement parcourut les rues de Remiremont. On fit vœu de renouveler tous les ans, à pareil jour, cette procession afin de ne pas laisser tomber dans l'oubli un aussi glorieux événement. On l'appela la procession de la Jonc/ie^^c du nom du m.alheureux commandant d'i^^

piîicil ; elle ne fui supprimée qu'à la révolution de

Lé frère de La Joncheite, privé de sa liberté à Remiremont, eut une fin tragique. En apprenant l'arrivée des troupes de Turenne, cet homme nonseulement se livra à la joie la plus insensée, mais se permit encore de menacer les bourgeois et les soldats dé toute la colère du vainqueur. On prit le parti de le faire taire , et quelqu'un alla lui brûler la cervelle d'un coup de pistolet.

Charles IV reçut à Salins des nouvelles du siège de Remiremont par d'Esseinville , cornette de ses gardes. Cet officier lui dit que la place était décidée à ne faire aucun arrangement avec Tennemi, sans avoir pris ses ordres. Le duc fit partir pour la secourir les colonels Cliquot et Beaulieu avec leurs régiments. Ils arrivèrent trop tard. La Jonchette était décampé et rentré à Epinal. Turenne lui-même se dirigeait à marches forcées vers Brisach, où il était impatiemment attendu parle duc de Weimar.

LignivUle , Cliquot et Beaulieu s'avisèrent de le suivre. Ils atteignirent son arrière-garde à Gerbéviller, lui prirent son train d'artillerie et lui tuèrent à peu près cent cinquante hommes. En

revenant dans les Vosges , ils s'emparèrent de Denœuvre , de Baccarat et de Rambervillers. Charles ajouta à leurs forces ses compagnies des gardes, ses chevau-légers, les mousquetaires de Si-Baslemont et le régiment de Sivry , et plaça toutes ces troupes sous les ordres du marquis de Ville.

Le marquis marcha sur Epinal. Les intelligences qu'il avait dans cette place lui facilitèrent les moyens de s'en emparer. Il y entra à trois heures du matin, après avoir fait main-basse sur les soldats français qui en gardaient les portes. Le gouverneur Jean-Baptiste de Lamezan n*eut que le temps de se sauver au château qui fut assailli et enlevé en moins de douze heures. Toute la garnison fut faite prisonnière de guerre avec ses officiers.

Fière de ses succès et confiante dans l'avenir, Tarmée du marquis de Ville continua de tenir la campagne et chercha même les occasions de se mesurer avec les troupes françaises et suédoises qu'elle battit dans maintes rencontres. Ses chefs s'assemblèrent un jour pour examiner la question de savoir s'il fallait assiéger Lunéville avant CA/itel et se prononcèrent pour Taffirmative. Le siège

de Liinéville fut donc entrepris. Les Fran^^ais abandonnèrent celte place aussitôt que les Lorrains parurent devant ses murs. Ses fortifications étaient en mauvais état. Les Lorrains s'empressèrent de les réparer, de relever les terrasses et de construire des palissades avec des arbres qu'ils firent venir des montagnes des Vosges par la rivière de la Meurthe.

Mais il n'entrait pas dans les vues de Richelieu de les laisser longtemps en possession de Lunéville. Le cardinal fit marcher contre cette ville les forces réunies des généraux français occupant la Lorraine. Le duc de Longueville vint investir la place avec trois mille hommes de pied et deux mille chevaux. A celte nouvelle, Charles se transporta à Remiremont pour être plus vite informé de la marche du siège et plus à même de faire passer des secours aux assiégés. Il tenait beaucoup à conserver Lunéville qui, par sa position, pouvait gêner les convois ennemis et mettre les Vosges à l'abri des excursions des troupes françaises. Mais, malgré ses mesures et les efforts surhumains^de ses défenseurs, la ville fut prise d'assaut le quinzième jour du siège. Le colonel d'Arboisy fut tué ; le marquis de Ville, le commandant de

Froville et d'autres ofliciers furent faits prisonniers , les soldats fort maltraités et une partie d'entre eux envoyés aux galères.

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