TEL
En 1650 , lorsqu'il était à Bruxelles , le duc Charles entra dans la ligue formée par les princes de Condé et de Conti et le duc de Longue-
ville contre le cardinal Mazarin et qu'on appela la Fronde. A la faveur des troubles qui agitaient la France et avec les troupes dont il disposait, il aurait pu lutter avantageusement contre le maréchal de La Ferté-Senneterre qui occupait la Lorraine et se remettre en possession de ses Etats. Mais cette fois il manqua de l'activité nécessaire ; il eut surtout le tort de ne pas se placer à la tête de son armée, et de la diviser en deux corps. 11 donna un de ces corps au vicomte de Turenne pour soutenir la Fronde et il envoya l'autre en Lorraine sous le commandement du comte de Ligniville,
Pour lui, il continua de demeurer à Bruxelles et de s'abandonner entièrement aux plaisirs qu'il goûtait dans cette ville.
Ligniville , avec sa petite armée de quatre mille hommes, sut faire de belles actions en Lorraine. Averti que le général Roze-Vorms conduisait quinze cents Allemands à l'armée du roi de France, qui était en Champagne, il marcha contre lui pour le couper au sortir de Rambervillers. Mais il le manqua , et alla l'attendre à Charmes, où il pensait que le général allemand passerait. Celui-ci prit au contraire la route de
ChdteL Sans perdre de temps, Ligni ville, ayant pour guide un brave homme du pays , nommé Jean Thomassin , gagna les devants. Suivant les défilés des bois de f lncey , il s'avança jusqu'à la hauteur de la foret de Xa, où il s'arrêta pour voir venir Rose-Vorms , qui devait déboucher par cette forêt. Dès qu'il l'aperçut dans la plaine, il le chargea en face et en flanc et tua ou prit ses quinze cents Allemands. Roze-Vorms se sauva au village de Farmonzey ; il y fut fait prisonnier par Dominique Bernard, adjudant du comte de Lignivilîe.
Cette victoire contribua à grossir considérablement l'armée ducale qui reçut dans ses rangs beaucoup de Lorrains et les prisonniers allemands eux-mêmes.
Elle fut immédiatement suivie de la réduction de la place de ChdteL Lignivilîe fit le siège de cette place. Beaufort en pressa si vivement l'attaque que son gouverneur Vely capitula après quatre jours de résistance. On raconte que Lignivilîe fit accroire à Vely que la mioe était prête h jouer, que celui-ci , ayant envoyé, avec la permission du comte, un de ses ofiîciers pour s'eîi assurer, on montra à cet oflicier une caque de
navette qu'il prit pour une caque de poudre et que ce slralagème servit à accélérer îa reddition de la ville.
nEjjinal , jMirecoîirt , Neuf château , d'autres places encore et le chûleau de Savigny, tonibèrent tour-à-tour au pouvoir de l'heureux et vaillant comte de Ligniville. Quelques volées de canon et Féian de ses troupes lui sufiirent pour s'en rendre maître.
Alarmé de ses succès, le maréchal deLaFerté, qui avait quitté la Lorraine afin de renforcer Farmée royale, y revint avec toutes ses forces disponibles. Le 9 octobre 1650, il joignit Ligniville non loin de St-Mihiel , lui offrit la bataille et le mit en fuite. Ligniville se retira promptement sur Ejjinal dans l'espoir de trouver un abri sûr au sein des montagnes des Vosges et d'y rallier ses fuyards. 11 parvint en effet à y rassembler la plus grande partie de son monde que , sur l'ordre de Charles lY, il mena à l'armée de Turenne.
Après son départ, La Ferté s'attacha à reprendre les places que Ligniville lui avait enlevées. 11 commença par Ejnnal, persuadé que cette ville, l'une des plus fortes de la province, une fois
dans sa main, il viendrail facilement à bout des autres.
Les colonels Beru et Remécourt étaient les chefs de la garnison d^Epinal (\m était composée des meilleures troupes de Lorraine. L'artillerie des assiégeants endommagea gravement les remparts. Cependant ils ne jugèrent pas à propos de monter à Tassant. Pour les braver , les colonels lorrains mandèrent à La Ferté que, s'il ne croyait pas la brèche assez large , on ferait abattre cinquante pas de murailles de plus , que par ce moyen il lui serait facile de pénétrer dans la ville et qu'on pourrait alors se battre avec lui.
Cette bravade irrita Tamour-propre des assiégeants. Les plus téméraires d'entre eux se décidèrent à tenter Tescalade et s'approchèrent de la brèche, mais ils n'y gagnèrent que des coups de faux, car les assiégés étaient armés de cet instrument agricole. Ce qui fit dire assez plaisamment à un des soldats gascons de l'armée de La Ferté, que la faux n'avait pas ménagé, « qu'il fallait qu'on l'eût pris pour un pré, tant on l'avait bien fauché. »
La Ferté, convaincu que la vigoureuse résistance d'Epinal était de nature à paralyser ses
efforts, leva le pied, et, tout en convenant de la bravoure et du dévouement des Lorrains, chercha à justifier ga retraite par la rigueur de la saison.
Il essaya de se venger de cet échec par la prise de la ville de Neufchûteau^ où il entretenait des intelligences , mais il ne fut pas plus heureux sous les murs de celte ville que sous ceux (ïEpinal et il regagna Nancy fort courroucé contre les Lorrains.
Gouverneur de leur province, il se plut à leur faire sentir toute la violence de sa colère par les actes les plus arbitraires et les plus vexatoires. (7 est ainsi qu'il interdit l'entrée de Nancy, nonseulement à la noblesse, qui était pourtant restée neutre dans le conflit , mais encore aux autres personnes de quelque importance ; qu'il en chassa tous ceux qui lui étaient suspects et qu'il leva sur la Lorraine des contributions si excessives que la plupart des habitants , ne pouvant les payer, s'expatrièrent pour ne pas être arrêtés et pourrir dans les cachots où les insolvables étaient jetés.
Il ne renonça pas néanmoins à son projet de réduire les places lorraines et il reprit cette tâche en 1651, avec des troupes plus nombreuses. Il vint mettre le siège devant CMtel , où com-
mandait Beauforl qui, Tannée précédente, s'était si particulièrement distingué à la prise de cette ville. Cet intrépide gouverneur se défendit avec tant d'héroïsme et repoussa les assauts avec tant de vigueur que les assiégeants s'épuisèrent en tentatives inutiles pour prendre ChâteL Après six semaines de siège, pendant lesquelles il fut tiré contre ses murailles plus de quatre mille coups de canon, la place se trouvait encore en | état de faire une longue résistance. Le maréchal | se voyait à la veille d'être contraint de battre \ en retraite, comme il avait fait naguère à Epinal, et il craignait d'autant plus d'éprouver ce nouvel alTront que le roi lui faisait demander une partie de ses troupes. Une circonstance imprévue le tira d'inquiétude et releva son courage et sa fierté.
Charles IV craignant d'avoir à se reprocher la perte de ses courageux soldats enfermés dans Chdtel et ne pouvant leur porter secours , ainsi qu'il l'aurait désiré, dépêcha d'Hagécourt, capitaine de ses gardes, au maréchal pour traiter de * la reddition de cette place. D'Hagécourt, rendant compte de sa mission dans une lettre écrite
flu camp Français et datée du 18 août 1651 , disait :
« Monsieur,,,... j'ai parlé à M. le maréchal touchant ce que nous avions résolu. 11 m'a répondu qu'il ne voulait parler de rien, que Châtel ne fut pris et que si M. de Beaufort attendait qu'il fût logé dans la ville, il ne lui donnerait aucun quartier que prisonnier de guerre , mais que, s'il voulait lui rendre la place, pourvu qu'il soit dans la ville , il lui donnerait une composition très-honorable et qu'il considérerait les bourgeois avec grande bonté et ferait la neutralité d'Epinal. M. le maréchal ne m'a pas voulu permettre de voir M. de Beaufort. Mandez-moi demain de grand matin ce que vous aurez résolu, afin que avant de partir pour Neufchdteau, je lui parle encore. »
Le duc avait remis au capitaine d'Hagécourt un ordre qui enjoignait expressément à Beaufort de wSortir de Châtel, aussitôt la capitulation conclue,^ et de se replier avec se^ meilleures troupes sur les frontières du Luxembourg, où il aurait bientôt besoin de ses sernces.
La capitulation proposée par D'Hagécourt fut ac€e|Hée sans diUicullé par La Ferlé et signée le
2 seplemhrc 1651, après un siège de quarantetrois jours.
On ne sut que penser à Châtel de la précipitation apportée dans cette affaire par le duc et par son envoyé. On se demanda comment Charles iV n'avait pas eu soin avant tout de s'assurer de la situation de la place, des dispositions de Beaufort et de celles des assiégeants. Il est certain (jue la capitulation se fit non-seulement malgré le gouverneur , homme versé dans l'art des sièges et jouissant d'une haute réputation militaire^ mais aussi malgré la garnison et la population elle-même. A en croire les traditions locales, quand les Français entrèrent dans la ville, les femmes irritées jetèrent sur eux toutes les ruches qu'elles possédaient et que les abeilles voltigeant de tout côté incommodèrent beaucoup les vainqueurs par leurs piqûres. Mais ce dernier effort de défense et de haine n'empêcha pas la place de demeurer au pouvoir de la France jusqu'en 1661 qu'elle fut rendue au duc de Lorraine, qui la fit fortifier de nouveau.
La reddition de CM tel, offerte par le duc luimême, entraîna forcément celle d'Ejmial et des autres villes fortes de la province, de sorte que les brillants exploits du comte de Lignivillê tour-
nèreiil en définilivc au délrimenl du pays, qui fut plus que jamais accablé d'impôls.
lie 1601 à 1670. — Charles h miRE- COURT» — ^onvelle guerre entre la France et la Liorralne. — Faite de Charlès 1V« — ^légc et capitulation d'JEPIiVAL. et de CHJiTJBIi.
Le traité de Vincennes de 1661 mit fin à la guerre entre le roi de France et le duc de Lorraine et restitua à Charles IV ses états. Pendant que les Français , en vertu des stipulations de ce traité, travaillaient à la démolition des fortifications de Nancy, Charles vint résider à Mirecourt, ou il chercha à oublier sa mauvaise fortune. On le vit s'adonner avec ardeur, selon son habitude, aux plaisirs de la chasse et de la pêche, parcourir à cheval les campagnes environnantes et se laisser aller à toutes les distractions.
Il se plaisait à fréquenter l'abbaye des dames chanoinesscs de Poussai/, peu éloignée de Mire-
court et se prit dVirriour pour une d'elks, la comtesse Isabelle de Ludres. Jeune, belle, agréable, la comtesse n*eut pas de peine à l'emporter sur ses rivales. Elle inspira au duc une passion si vive et si profonde qu'il parla de Tépouser. La nouvelle en parvint bientôt à la princesse de Cantecroix, qui demeurait à Besançon, et qui , sans perdre de temps, se dirigea vers les Vosges afin de déjouer un pareil projet.
Lorsqu'elle fut arrivée au village de il!fâr//amcourt^ qui n'est distant de Mirecourt que d'une demi -lieue, la princesse écrivit au duc la lettre la plus touchante dans l'espoir de raviver son ancienne affection pour elle. Elle fit un appel à sa conscience, à sa loyauté, à son honneur, à ses souvenirs, à ses engagements. Elle lui dit qu'il ne pouvait se dispenser d'avouer publiquement le mariage qu'il avait contracté avec elle ou d'en renouveler, s'il en était besoin, la sainte cérémonie, et d'assurer, d'une manière ou d'autre, son état et celui des princes et des princesses , leurs enfants. Cette lettre ne lui semblant pa^ suffisante, elle envoya en outre à l'abbé Callier, vi~ caire-général de Tévéché do Toul , son opposi-
lion formelle à l'union du duc avec la comtesse Isabelle.
Charles ne fut ébranlù ni par les prières , les larmes, et les démarches de la princesse , ni par les sollicitations de la tendresse paternelle. Il n'écouta que la voix de sa nouvelle passion et marcha droit à son but. Il fil venir à Mirecourt Tabbé Fontaine, curé de Richardménil, qui célé-bra ses fiançailles avec la jeune chanoinesse en présence de la mère et de Taïeule d'Isabelle, et il ordonna à la princesse de Cantecroix de s'en retourner à Besançon pour se soustraire à ses importmiilés. Il revint cependant sur cet ordre et permit à la princesse de continuer à séjourner à Mattaincourt jusqu'à ce qu elle fût rétablie de la maladie que la légèreté et Tinconstance du duc lui avaient causée.
Le prince de Vaudémont, son fils , et le prince de Lillebonne, son gendre, étaient avec elle. Ces deux princes joignirent leurs efforts aux siens pour empêcher le duc de passer des fiançailles au mariage. Ils firent tant de bruit et de menaces que la mère de la fiancée , femme du reste aussi vertueuse qu'ennemie du scandale, en fut alarmée, et que, ajournant le projet d'union , elle
rappela sa fille dans son chcileau de Richardmùnil. Cette détermination calma Tirritation et rinquiétude de Mme de Cantecroix qui regagna Besançon, aussitôt que ses forces le lui permirent.
La mésintelligence ne tarda pas toutefois à se rétablir entre Louis XIV et Charles IV. Le roi prit la résolution de se saisir de la personne du duc et de le mettre enfin par ce moyen dans rimpossibilité de contrarier ses vues et de !ui résister de nouveau. En 1670 , il chargea le chevalier de Fourille d'aller Tarréter à Nancy, avec Taide des troupes françaises cantonnées dans les trois évêchés de Toul, Metz et Verdun.
Fourille, à la tête de ces troupes, marcha sur la capitale de la Lorraine. Charles en fut heureusement prévenu par Roussel , gouverneur de Gondreville, au moment où il présidait son conseil. Il leva la séance, se fit amener des chevaux comme pour aller à la chasse et manda à ses officiers et à se& gardes de Tattendre sur la route A'EpinaL II prit ensuite un léger repa^ , monta à cheval, se rendit précipitamment à la chapelle de Bon-Secours , et , non moins pieux que brave, s'y recommanda à la bonté divine. Il
lerminaii sa prière, lorsque le marquis de Gcrbéviller, qu'il avait envoyé à la découverte, lui apporta la nouvelle que les Français avaient dépassé Champignculles et qu'ils n'étaient plus qaà un quart de lieue de Nancy.
Le duc remonla promptement à cheval ; rejoint par ses gardes et ses chevau-légers , il les dispersa sur des routes différentes pour cacher sa marche et prit la direction de Mirecourt. Il était accompagné des princes de Vaudémont , de Lillebonne et de Lixin, du capitaine de ses gardes et de trois autres gentilshommes. Ce jour-là, il Ht, sans s'arrêter, près de dix-huit lieues, à travers champs et par une pluie continuelle. Le soir, harassé de fatigue et mouillé jusqu'aux os , il fit halte pour quelques instants au milieu des bois ; il se montra inquiet du sort de ses officiers et de ses gardes, s'abandonna à de tristes réflexions , reprit bientôt courage et continua son chemin.
La nuit élait depuis longtemps tombée quand il entra à Mirecourt, 11 descendit chez la dame des Piliers, qui, surprise de le voir, lai demanda à quel hasard elle devait sa visite et s'il ne s'étai( point égaré à la chnsse. « Non , lui répon-
dit le prince, je ne suis point le chasseur, mais le gibier qui se sauve du chasseur. » Il lui expliqua ensuite les causes de sa fuite.
Charles, ne se croyant pas en sûreté à Mhecourte qui était assez mal fortifié, se transporta à Châtel et à EjAnal, où il donna les ordres nécessaires et se réfugia dans les montagnes des Vosges, qui lui avaient souvent servi d'asile.
L'expédition infructueuse de Fourille fut suivie de rentrée en Lorraine d'une armée française de 25,000 hommes, commandée par le maréchal de Créqui, et dont la mission était de réduire dans le moins de temps possible le pays tout entier sous Fobéissance du roi.
Créqui, pour premier exploit de guerre, envoya surprendre la ville de Mirecourt, qui n'avait point de garnison et ne pouvait pas se défendre. Il en fit démolir les murailles, dès qu^^elle fût en sa possession. Il réserva le même sort à Pont-à-Mousson et aux autres petites villes murées. Quatid il ne voulait pas employer ses troupes à cette besogne, il enjoignait aux bourgeois de la faire eux-mêmes, s'ils ne préféraient voir mettre le feu à leurs maisons et les bourgeois obéissaient.
Il fit en même temps publier partout une or« (lonnance royale par laquelle le roi, son maître , déclarait prendre sous sa protection le duché de Lorraine, et défendait aux habitants de s'armer et de faire la guerre aux Français sous peine , pour les gentilshommes, de subir la confiscation de leurs biens et la démolition de leurs manoirs ; jK)ur les Français domiciliés , d'avoir le cou coupé ; pour les communautés, d'être pillées et incendiées ; et pour les élus, d*étre pendus.
Le duc de Lorraine se trouvait au château de Doimoux, à deux lieues à'Epinal ^ lorsqu'il apprit rinvasion de l'armée française dans ses Etats. Bien qu'il espérât peu de sa tentative , il écrivit au roi la lettre la plus respectueuse pour lui témoigner toute son affliction de la perte de ses bonnes grâces et pour lui offrir toutes les réparations qu'il pourrait exiger. Le chevalier d'Harcourt partit de Dounoux , le 25 août 1670 , pour aller porter cette lettre à son adresse. Mais le roi ne voulut recevoir m le messager ni le message. Charles ramassa alors tout ce qu'il put de soldats, les jeta dans les places fortes qui lui restaient encore et se prit à croire qu'en opposant la plus longue résistance possible à l'ennemi^
il se ménagerait le temps de préparer son rélablisse Tient dans les bonnes f^rtîcjs de Louis \IV.
Cependant le maréchal de Créqui, qui n'avait encore rencontré aucun obstacle sérieux , marchait rapidement vers Taccomplisscmcnt de sa lâche. Il n'avait plus à prendre pour ainsi dire que les places iïEjmial , Châtcl et Tx)ngwy C'était dans ces trois places que le duc avait h peu près mis tout ce qu'il possédait de soldats. Malgré les menaces du roi de France, une assez grande partie de la noblesse lorraine l'avait rejoint dans les montagnes des Vosges pour le défendre et |)artager ses périls , (|uoi(|u'elle fût dans le (ilus piteux étal.
La ville (ïEjdnal fut cerrtée par le maréchal de Créqui , le 19 septembre 1670. Au nombre de ses défenseurs, on comptait les compagnies des gardes et des chevau-légers du duc, et quelques gentilshommes. Elle ne pouvait disposer que d'un matériel insullisant. La tranchée fut ouverte le 20. Pendant cinq jours, les assiégés se défendirent avec une admirable valeur. Ils tirent deux sorties , le premier et le quatrième jour : elles furent si vigoureuses que déjà Créqui songeait h convertir le siège en blocus. Par mal-
: heur, le découragement vint â s'emparer des
assiégés, dont les munitions diminuaient à vue
I d'œil, et du découragement à la rébellion il n'y a qu'un pas.
Le comte de Tornielle , gouverneur militaire de la ville, ne trouva plus ni assez de résolution chez le colonel d'Iltem et les autres chefs, ni assez de soumission chez les soldats. Un jour qu'il exhortait ceux-ci à ménager leur plomb, il leur laissa entrevoir malgré lui qu'ils pourraient i bientôt en manquer. Les soldats voulurent tout aussitôt savoir ce qui leur restait de provisions, en criant qu'il ne fallait pas les tromper, mais Imv dire le véritable état des choses, et en témoignant la crainte de ne pas obtenir de capitulation, si l'ennemi venait à savoir qu'ils n'avaient plus ni poudre ni plomb. ïornielle se vit obligé de leur faire connaître la vérité. « Il n'y avait plus de munitions que pour un jour ! cinq cents brasses de mèche et deux milliers de ^ plomb ! )) Les bourgeois , jugeant la résistance inutile , avaient mieux aimé cacher leur étain dans leurs puits et ailleurs que d'en faire des balles, et jamais le gouverneur n'avait pu en ob-tçnir plus de douze cents livres.
A coUc révéliUion, k's houpcs demandèrenl à capituler Iionornbiciueiil. Leurs ofiiciers se raagèrenl a leur avis et lirenl observer au comte de Tornielle que la place ne pouvait plus tenir et que ce serait reudre un èmiuent service au duc Charles que de lui conserver la garnison d'Epi-nul moyen toulclois d une capitulation honorable. Tornielle fa< oblifçé de faire battre la chamade^ le 26 septembre, quoicpril n'y eut aucune brèche aux remparts et que lecjKUeau n'eût pas même été atlanué, et il envoya Desarmoises, commandant des chevau-léf,^ers, au camp français pour débattre ave^^ le maréclial les terrines de la capitulation.
f>équi consentit à traiter avec les assiégés, mais sous la condition qu'avant tout ils se reconnaitraient ses prisonniers de guerre. Cette condition fut rejetée j^ar les Lorrains qui en deman-^ dèrent une autre plus convenable. Créqui leur, répondit que le roi venait de lui écrire de ne les recevoir qu'à discrétion et que, puisqu'ils ne l'avaient pas },ris au mot, il se considérait comme dégagé de sa parole.
Le comte de Tornielle se mit à la merci du marécb.al el le pria avec les plus pressantes
instances d'accorder h ses soldats la capitulation des gens de guerre. Créqui fnt sourd à ses supplications , rompit la trêve et fit reprendre les opérations du siège. Toutefois les négociations se renouèrent le lendemain. Créqui rédigea Tacte de capitulation et le fit parvenir au comte, qui n'en trouva pas la teneur entièrement acceptaMe, et qui le lui renvoya avec ses observations par le commandant Desarmoises , le colonel Boudonville et quelques autres officiers ;
Boudonville tint au maréchal un langage énergique et lui déclara que la garnison se ferait plutôt ensevelir sous les ruines de la ville que de se rendre aux conditions formulées par lui. Le chevalier de Fourille voulant appuyer Boudonville, dit à Créqui : « Monsieur, je vous prie, pour Tamour de M. de Boudonville et de tous ces messieurs , qui sont gens de condition et de chevalerie , de leur accorder la grâce de sortir prisonniers de guerre, )) Boudonville répartit que cette faveur ne devait pas seulement être accordée à lui et aux gentilshommes qui raccompagnaient, mais aussi aux autres officiers de la garnison, de même qu'à tous les soldats d'infanterie et de cavalerie , et qu'il ne saurait
y avoir d'exception pour personne. Alors Créqui se tournant vers Colbert , un de ses olliciers , qui écrivait sous sa dictée : Ajoutez, lui dit-il, que tous les olliciers et soldats tant de cavalerie que d^infanterie sortiront prisonniers de guerre comme les chevau-légers. »
Le 28 septembre 1670 , les Français prirent donc possession de la ville et du cbiUeau A'Epinal. Créqui retint le colonel Iltem avec ses olliciers et ceu\ du réjifiment de Tornielle. Les autres officiers furent envoyés , avec la troupe , prisonniers de guerre à Metz. On remarquait parmi eux le comte de Tornielle, le commandant Desarmoises , Tornielle de 3Iajastre, gouverneur de Viviers , le chevalier de Beauvau , commandant des gardes; le marquis de Bassompicrre, le colonel Boudonville et Darnolet.
Créqui avait menacé de faire pendre, conformément à sa proclamation, les Français qu'il rencontrerait dans la place. Deux gentilshommes de cette nation , Duhamel et Boucaut, se dérobèrent à cette mort ignominieuse en se réfugiant daiis l'abbaye qui donna également asile à d'autres gens de guerre étrangers du parti du duc.
Là capitulation A'Epi?ial fut vue de mauvais œil par les habitants des contrées environnantes • Ils se demandaient comment une ville aussi forte avait pu se rendre avec autant de promptitude et blâmaient chefs et soldats d'avoir mis bas les armes. Ils ignoraient sans doute que Tépuisement croissant de ses munitions avait déterminé la garnison à prendre ce parti.
Le château iVEpinal ne contenait plus , d'après rinven taire qui en existe aux archives de cette ville, que le matériel suivant;
Une pièce de canon de dix livres de balles , une autre de cinq livres ; une autre en fer , môme calibre ; 2 fauconneaux de deux livres ; un autre de trois quarts; un autre sans affût; 2 mortiers à jeter des pierres ; 150 mousquets ; 11 pieds de mèche pour les canons ; 5 tonneaux et 8 barils de poudre à canon ; 10 barils de poudre à mousquet ; 994 livres de plomb ; 104 boulets de 10 livres ; 189 idem de 5 livres ; 77 idem de 2 livres; 49 grenades; 13 saucissons à faire feu.
Le même jour, 28 septembre, le chevalier de Fourille alla mettre k siège devant C&^/è/. Le maréchal de Créqut ne tarda pas à le joindre.
Beaufort, gouverneur et tailli du lieu, qui s'était acquis une si belle réputation en défendant celte place contre le maréchal de La Ferté , oublia sa fermeté et son courage dans ce dernier siège. Il pensa à capituler presque aussitôt qu'il vif Fennemi. Il assembla son conseil de guerre composé des colonels de Bellerose, de Mitry, de Coblentz, de Salins , de Chauviré , de Vaudoncourt, de Mortal et des principaux capitaines de la garnison. II leur mit sous les yeux Texemple d^Epinal et les dangers d'une résistance opiniâtre et vaine ; il leur fit remarquer qu'il était préférable de sauver les troupes ducales el surtout les officiers français enfermés dans la place plutôt que de les exposer à périr sans profit pour la cause du duc Charles ; il leur dit enlin que la garnison effrayée manquerait d'énergie , n^obéirait qu'imparfaitement aux ordres de ses chefs et soutiendrait d'autant moins l'assaut que les munitions lui faisaient défaut.
Ces raisons entraînèrent le Conseil et Beaufort proposa la capitulation à Créqui, le 30 septembre. En voici les clauses : (( Tous les officiers et la garnison , excepté les élus, sortiront avec armes et bagages, la cavalarie , trompettes somiantes :
Finfanierie, tambours baltant, balle en bouche et mèche allumée, si dans quatre jours, à commencer du premier oclobre, il ne leur arrive pas de secours capable de faire lever le siège. Les chariots et les vivres nécessaires leur seront fournis jusqu'à Bitche. 11 sera permis à ceux qui le souhaiteront de se retirt r en Lorraine ou en France pour y demeurer en toiile sûreté. Les bourgeois, les prêtres et les religieuses de îa Congrégation ne seront inquiétés ou molestés ni dans leurs Uiens , ni dans leurs personnes. Les uns et les autres seront mainlenus dans leurs privilèges , franchises et exemptioîis. »
Ces articles furent tous adoptés et signés te même jour, 30 septembre, par le maréchal de Créqui dans son camp devant ChâteL Le secours çrévu n'étant pas arrivé au bout de quatre jours, ifeaufort remit la place aux Français et se retira à Bitche.
Le bruit courut que le gouverneur de Châtel avait aliéné pour trente mille écus la lidéUté qu'il avait jurée au duc. Ce qu'il v a de certain, c'est que Charles IV dit hautement que, quand il ai^it confié Châtel à Beaufort, ce n'avait pas été
pour qu'il vendit celle forteresse , mais pour qu'il la dérendil au pc'^ril de sa vie.
D'un autre côté, Bussy-Rabutin écrivit ce qui suit, le 18 octobre 1670: « Je viens d'avoir la guerre dans mon voisinage. Epinal et Clintcl ont été pris, le premier, avec du canon, et Tautre, avec des pistoles, à ce qu'on dit. Cependant il n'est pas que vous ne sachiez combien on esti* mait celui qui commandait dans cette place. Four moi, je faisais tant A^i cas de son courage sur la défense qu'il avait faite contre le maréchal de La Ferté et de son honneur sur la réputation qu'avec ce que je savais qu'on avait travaillé à la fortification de cette place et qu'il y avait sud]samment de troupes pour la défendre, je complais sur un siège long et dilTicile, vu même l'arrière-saison. Cependant l'intérêt lui a fait faire une hlcheté. Je vous assure que cela doit faire peur et qu'on aura de la peine à s'empêcher de croire après cela , quand on verra les gens faire leur devoir dans la défense d'une place, ou qu on ne leur a rien offert ou qu'on ne leur a pas oiïert assez. »
On dut dresser l'inventaire du matériel de guerre possédé par la pla( e de ChntcL Le voici
tel qu'il existe en original à la bibliothèque de la ville à*ËpinaL