‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III (volume 2)Chapitre 103 sur 111 · RUE DE L'AIGUILLERIE · texte numérisé non relu

RUE DE L'AIGUILLERIE

et Pierre Noiret ; le 2, au chirurgien Paul Emmenez, successeur de Charles Bernard.

A quelque cinquante ans de là, Sauvage, à l'image du Sauvage, faisait un grand commerce de soierie et de mercerie, dans l'ancienne propriété de Vuaflard et de MarsoUier. Le même magasin passait, au moment de la Révolution, pour le plus ancien de ce genre, sous la nouvelle raison de commerce Paulus et Reverard. Les épiciers, tant que les corps-d'état ne furent pas entièrement abolis, maintinrent leur bureau dans cette rue ; une auberge s'y établit au commencement de notre siècle; mais ce n'est plus qu'une maison ordinaire, dont les habitants payent leur terme quatre fois par an.

Rue de la Huche tte. {i)

Le Bureau des Apothicaires. — Les Enseignes .

— Revue de Propriétaires. — Revue de Huches.

— L'Hôtel de Pontigny. — L' Afficheur. — Les Aiguilles à VY. — Les Tapisseries. — Les Rôtisseries. — Manon Lescaut au Cabaret. — La Noce et V Enterrement. — Les Lapidaires. — Les Peaussiers. — Petit-Radel.

En l'année 1744, le bureau des Apothicaires s'ouvrait tous les matins rue de la Huchette, k l'image delà Lamproie. Toutefois un maître-apothicaire, lorsqu'il était en quête d'un garçon, s'adressait aussi au JDureau des Épiciers, rue de l'Aiguillerie, pour y être mis en rapport avec des sujets disponibles. Il y avait déjà séparation de biens, mais la séparation de corps n'était pas encore complète entre les épiciers et les apothicaires. Le bureau particulier de ces derniers avait simplifié l'enseigne de la maison, pour la purger du sens trop culinaire dont le boulanger Pierre Budin s'accommodait encore trente ans plus tôt, étant alors propriétaire à cette enseigne : La Lamproiesur-le-Gril.

Ladite image pendait probablement à la porte du n" 13, en sortant de laquelle vous eussiez rencontré sur votre droite :

— la Croix- Verte, à Michel Pelet; —Saint-Nicolas, à la veuve de Jacques Daminois ; — l'Ecu-de-France,

(1) Notice écrite en 1864.

àHérard, chirurgien ; — la Hure-de-Sanglier, à D^^° Marie Meusnier et consorts ; — la Bannière-de-France ;

et à main gauche :

— le Flacon-d'argent ; — Saint-Jacques, à Pierre Gilet, procureur au parlement ; — Notre-Dame (antérieurement les Trois-Pigeons), à la famille Corniquet ; — la Rose- Blanche, à Jacques de Logny ; — la Huchette-dOr.

Cette Huchette-d'Or ne succédait-elle pas de loin h la Huchette pure et simple, sous l'invocation de laqujeile, Pliilippe-le-Hardi régnant, s'était percée modestement la rue ? La vieille maison de ce nom appartenait au chapitre de Notre-Dame. Mais l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, propriétaire du clos de Laas, qui s'étendait parallèle à la Seine entre Nesle et le Petit-Pont, en avait aliéné, vers l'année il 79, de quoi bâtir la rue qui nous occupe, primitivement de Laas. Les caisses de toute sorte, depuis le coffre-fort et le bahut jusqu'à la boîte h mettre les chandelles, ont ccmimencé par être confondues le plus souvent sous la même dénomination que la huche h pétrir et h serrer le pain : hucliier et menuisier ne faisaient qu'un. La dénomination de huche s'est appliquée aussi, par extension, à un petit étal de marchand et à un droit prélevé sur cet étal, principalement dans le commerce du poisson. Si d'origine on n'en a pas vendu dans la maison capitulaire, on y a du moins perçu le droit. Le receveur, pour parler de cet impôt, aura eu politiquement recours h un diminutif ; de là huchette, mot dont la terminaison cherchait à adoucir la chose, et qui souligna sur l'enseigne un coffret, qu'on dorait plus tard. Sous Louis XV, la Huchette-d'Or fut remplacée, en tant que blason domestique, par les Trois-Maillets-Couronnés. A cette époque, la maison tenait d'une part à Notre-Dame-des-Anges, que possédait Degland, un officier du roi, et.

d'autre part, à la Rose-Blanche, que Bachelier, un charcutier, avait au coin de la rue du Petit- Pont. La propriété du milieu était alors dans la censive du roi ; les deux autres relevaient des abbé et religieux de Sainte-Geneviève. La plupart des maisons sus-désignées se retrouvent par le temps qui court; on en comptait pourtant dans cette rue 79, nombre réduit de plus de la moitié.

Que si vous demandiez, par exemple, où est l'hôtel de Pontigny, on ouvrirait de grands yeux sans vous le dire. II tlorissait, sous les règnes de Charles VI et Charles VII, à l'extrémité occidentale de la rue, du côté de la rivière, et les femmes se baignaient en ce temps-Hi aux étuves de l'hôtellerie des Bœufs, qui attenait à l'hôtel de Pontigny. Celui-ci n'a-t-il fait qu'un avec la maison de l'Ange, où séjournèrent des ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne? L'abbaye de Pontigny, l'une des quatre filles de C/teaux, avait été fondée près d'Auxerre en l'an 1114. Les Bœufs touchaient encore h son ancienne maison de ville en 1691; les messagers de la Ferté-Alais et de Châtillonsur-Indre en partaient tous les lundis.

Dans la môme rue, en revanche, vous ne chercheriez pas en vain un athcheur, et déjà il y en avait un sous Louis XIV, à l'image des Trois-Bourses : le colleur d'aftiches Lafolie. Les bonnes ménagères, à Paris, ont encore en prédilection les aiguilles à l'Y ; apprenons-leur que celte marque de fabrique ht sa réputation, du vivant de Lafolie, dans une maison de commerce qui vendait en gros des épingles en même temps que des aiguilles, rue de la Huchette. Les tapisseries pareillement étaient l'objet d'un commerce local, qui, de hl en aiguille, allait bien avec l'autre. Mais passons de l'aigu au grave, en descendant, comme on fait en musique, et nous relèverons une spécialité inliniment plus

substantielle, qui marqua encore davantage dans cette rue dont nous fouillons le passé.

La Lamproie-sur-le-Gril, la Hure, les Pigeons et la Huchette nous font déjà soupçonner, comme au flair, des habitudes gastronomiques ; la rôtisserie n'a plus qu'à déposer pour qu'aucun doute, dans l'espèce, ne fasse ombre à la conviction. Un des négociateurs de la paix de Vervins, le père Bonaventure Gatalagirone, général des cordeliers, se rappelait encore, de retour en Italie, avec un soupir de regret, les broches qu'il avait vues tourner, au bruit crépitant d'un feu clair, chez les traiteurs de la rue de la Huchette. Quel fumet, pour aller si loin ! Toutefois les rôtisseurs, à force de servir plus de vin que de cuisses d'oie, devinrent moins nombreux et cabaretiers. L'abbé Prévost, qui avait pris en alfection l'un de ces restaurants où l'on buvait plus qu'on ne mangeait, y composa, diton, Manon Lescaut. Quel franc cabaret ce devait être! Malheureusement l'auteur avait quitté Paris depuis quatre ans lorsque parut le roman qu'il y avait pris sur le fait. Chez Aubry, à l'enseigne du Quartier-Général, se trouvaient la table et le logement quand un bal de noces, qui se donnait chez un autre rôtisseur transfiguré, fut interrompu tristement, le 7 février 1767, par l'écroulement d'un plancher : des danseuses et des danseurs, sans se quitter la main, tombaient, pour ne plus se relever.

Les lapidaires-diamantaires faisaient alors, comme de juste, moins de bruit que les cabaretiers; ils n'en avaient pas moins en cette rue le siège de leur corporation. Les statuts de la compagnie remontaient au règne de saint Louis, qui en était resté le patron. Pour passer maître, il fallait 300 livres et sortir victorieux de l'épreuve du chef-d'œuvre. L'apprentissage durait 7 ans.

Là n'était plus le bureau des Lapidaires en

1787 ; celui des Tanneurs, hongroyeurs, peaussiers et parcheminiers l'y remplaçait. Les tanneurshongroyeurs, dont les établissements se groupaient pour la plupart au faubourg Saint-Marceau, n'étaient que depuis onze années réunis olîiciellement avec les corroyeurs, les peaussiers, les mégissiers et les parcheminiers. Depuis lors la maîtrise, dans cette corporation professionnelle, ne coûtait que 600 livres ; le brevet, 30. On demeurait 5 années apprenti. La compagnie siégeait dans une maison qui portait le n" 8; mais l'ordre numérique, k cette époque, partait de l'extrémité de la rue Saint-André-des-Arts, sans que les chiffres pairs fussent appelés h faire vis-à-vis aux impairs.

Au n" 12 du même ordre, on venait suivre un cours d'anatomie, fait par Petit-Radel, qui avait été reçu docteur-régent de la faculté de Médecine de Paris en 1782 et que les Invalides eurent pour chirurgien sous l'Empire. L'un des deux frères de ce médecin connu fut architecte, élève de Wailly; l'autre, prêtre et littérateur, membre de l'Institut.

Rue Galaiide. (i)

Jolies Maiso7is quon y découvre. — Comment on se galandait. — Images servant de Numéros. — BureatiX des Amidnnniers et des Charpentiers . — Hôtels. — Saint- Julier,-le- Pauvre. — Le Clos, le Fief et la Famille de Garlande. — Les Regrattiers.

Ne se cache-t-il pas, à notre avis, quelques-unes des plus jolies maisons de Paris dans cette rue ouvrière? Voici le 3, voilii le 42, le 27 et le 31, nous en citerions même plus de quatre aussi agréables à voir; mais ils tiennent si peu de place qu'un nouveau boulevard, s'il les guette, n'en fera qu'une bouchée. Le Paris qu'on aimait s'en va, et l'autre Paris jusqu'ici réalise des améliorations purement matérielles, qui ne sont pas toujours incontestables. Néanmoins on retrouverait encore, pour la plupart, les 76 maisons qu'éclairaient, dans la rue Galande, 14 des lanternes de M. de la Reynie, quand il était lieutenant-de-police. L'historique de tant de pignons étant lettre close, décachetons de nouveau. Ne .semble-t-il pas que chaque rue ancienne soit un personnage collectif dont nous vous esquissons la biographie ? Donnons cette fois encore la préférence aux documents qui lui restitueront son caractère particulier ;

Summa seqtiar vesiigia rernin.

De prime-abord, la personnification de cette rue nous semblait devoir être galonnée sur toutes

(l) Notice écrite en 1801.

les coutures, ou vouée au commerce du galon. Galand signifiait anciennement galon, et galander, fournir ou border de galands. Mais l'interrogatoire a fait tomber tout de suite l'idée que nous avions préconçue d'une spécialité primitive : pas un bout de galon ne se montrait. D'ailleurs, près de la moitié de la rue Galande était encore des ïrois- Portes sous Louis XIV.

Notre n'' 1, qui appartenait aux boursiers du collège de Presle, eut pour signe particulier une Sainte-Thérèse, plus anciennement des Pèlerins, plus anciennement encore un Gril. Puis venait immédiatement le Bon-Secours, ex-Gheval-Blanc, dont Beaubrun, peintre du roi, fut propriétaire. Henri et Charles Beaubrun travaillaient fraternellement aux mêmes poitraits, qui ne firent entrer que l'aîné à l'Académie ; Louis Beaubrun, parent de ces deux frères, les avait devancés comme portraitiste. Etienne Langlois disposait du n° 5, où des Rats, ultérieurement, ne craignirent pas de remplacer un Lion-d'Or, pour flatter l'amour-propre d'un autre propriétaire, Pierre-François Le Rat, marchand-bourgeois de Paris, mari de Louise- Charlotte de Bougainville.

Toutefois la rue des Rats tombait de bien plus ancienne date dans celle des Trois-Portes ; c'est maintenant la rue de l'Hôtel-Colbert. Au premier angle de celte rue des Rats, le sieur Desmaisons, maître-maçon, avait en 1768 la Corne-de-Cerf, contiguë au Bout-du-Monde, qui tenait aussi aux deux rues et qui appartenait à Delamesle, libraire et fondeur en caractères. Après le second coin venait le Cheval-Alezan, ci-devant Saint-Étienne, à Louis Parmentier, marchand de chevaux, qui eut pour successeur Toudouze, boucher. Les deux encoignures de Ja rue Jacinthe étaient pareillement au pouvoir de Hébert, marchand de poissons, et deBoiste, conseiller aux Eaux-et-Forêts. A Ponson,

officier du roi, les Balances, entre Hébert et la veuve de Geoffroy, lieutenant de l'amirauté, dont les deux corps-de-bâtioients se disaient Saint-Claude et le Chêne-Vert.

ïl est probable que le 9 et le 11 ne formèrent aussi qu'un : Grandjean, chirurgien-oculiste de la famille royale, y demeurait au moment de la Révolution.

Jean-Marc Antoine, porte-arquebuse du roi, se rendit adjudicataire du 30 en l'année 1694.

Dans l'une des maisons que vous voyez en face, le bureau des Amidonniers fut installé. Ce corps d'état n'obtenait pas sans peine, au mois de mars de l'année 1774, les lettres-patentes du roi l'autorisant et déterminant ses statuts. Toutamidonnier, avant de passer maître, n'avait que 2 ans d'apprentissage h faire ; mais il ne pouvait s'établir que si le lieutenant- de-police, condition moins facile à remplir, ne lui refusait pas son agrément.

L'apprentissage d'un charpentier se prolongeait trois fois autant que celui d'un amidonnier, et quand il aspirait à la maîtrise, il servait pendant un trimestre chez un juré de sa corporation, puis le même temps chez un des anciens maîtres ; après quoi il n'avait plus qu'à subir, s'il en était jugé digne, l'épreuve du chef-d'œuvre et à verser à la caisse commune 1,400 ou 1,500 livres, droit de maîtrise, dont n'était pas exempt un fils de maître. Les charpentier-jurés du roi exerçaient le privilège de l'estimation et du toisé des bois, ouvrés ou non, soumis à leur inspection obligatoire sur les ports et dans les chantiers. Un des articles du règlement de la communauté des Charpentiers, dont le siège se trouvait également rue Galande, défendait aux compagnons d'enlever les copeaax sous peine de punition corporelle. Saint Joseph était le patron de cette compagnie,

dont on attribuait la fondation au roi Charles Martel. Les maçons et les charpentiers avaient ouvert ou adopté, pour le service de leurs confréries, une chapelle Saint-Blaise-et-Saint-Louis, attenante à Saint-Julien-le-Pauvre. Cette chapelle, rebâtie en 1684, ne fut détruite que près d'un siècle plus tard, et alors on disait les messes de la communauté à la chapelle Saint-Yves, rue des Noyers, après les avoir célébrées quelque temps à féglise des Carmes, place Maubert.

Avant la fin du règne de Louis XIV, le n" 36 appartenait à Durfort, un maître-des-comptes, et le suivant, enjolivé d'une Perle, aux sieurs procureur, doyen et suppôts de la Nation de Picardie, qui avaient aliéné ladite maison sous Henri IV, mais qui, depuis peu rentrés en possession, y succédaient au théologien Bouvard de Fourqueux. La Perle, qui touchait rue du Fouarre à la sacristie de la chapelle et aux écoles de ladite Nation, était désignée sur le plan de 1718 sous cet autre nom : Saint- Nicolas, qui sousentend à notre sens : séminaire de Saint-Nicolasdu-Chardonnet.

La Nation de France avait le Château-de-Vincennes ou de Bicêtre, à l'autre angle de la rue du Fouarre, ainsi que la maison voisine, h l'image de Saint-Julien. Puis le Grand-Écu-de-Normandie appartenait à la Nation de Normandie, dont le collège était rue du Fouarre, du côté opposé au collège de Picardie.

Deux anciens hôtels se révèlent un peu plus loin, au n" 57, dont les habitants regardent Gabrielle comme leur devancière, et au n" 65, où résidèrent pour sûr des Châtillon, et il se pourrait qu'on eût jeté bas un troisième bâtiment, sur le rang des chiffres pairs. Mais l'un de ces hôtels fut Lamoignon, grâce au président à mortier, père et grand-père de deux amis de Boileau. Dans son ancienne cour, dite

666 RUE GiLANDE.

encore Lamoignon, se tenait en 1692 un bureau de papier et de parcliemin timbrés, ainsi que le bureau du contrôle des exploits. L'un également des hôtels signalés porta le nom de Lesseville pendant un siècle pour le moins. Deux frères Leclerc de Lesseville obtinrent du Saint-Siège les dispenses nécessaires pour épouser deux sœurs, leurs cousines-germaines. L'un était Charles-Nicolas Leclerc de Lesseville, baron d'Hauton, seigneur de Saint-Leu et de Saint-Prix, conseiller au parlement de Paris, maître-des- requêtes, puis intendaut de Limoges, d'Auch et de Tours successivement; l'autre demeura conseiller au parlement. Le premier cessa de vivre au beau milieu du xvni'^ siècle, en laissant trois enfants : Charles, président de la chambre des enquêtes au parlement ; Anne, mariée à M. de l'Escalopier, intendant de Tours en dernier lieu, et puis une seconde lilie, en religion aux Filles-Dieu. Mais ne citait-on pas déjà en 1691, à cause de son importance, la bibliothèque réunie par M. de Lesseville, rue Galande? Cet autre Charles Leclerc de Lesseville, qui se qualifiait seigneur de Piubelles, Saint-Leu, Saint- Prix et autres lieux, siégeait ii la cour des Aides; il avait épousé en premières noces Marguerite Prévost, tille d'un conseiller au Grenier-à-sel, puis Anne Pallu, fille d'un fermier-général. Les deux frères mentionnés tout-à-l'heure étaient enfants du premier lit.

Dernièrement, pendant que la cathédrale était l'objet de grandes réparations à l'intérieur, le chapitre de Notre-Dame officia à Saint-Julien-le- Pauvre ; mais cette petite église, depuis longtemps, n'est plus que la chapelle de l'Hôtel-Dieu. Il paraît qu'elle doit son origine à un établissement hospitalier du vi'' siècle, où logea saint Grégoire de Tours, en s'arrêtant de passage à Paris. La rue Galande aurait donc eu pour habitant l'historien

de la première race des rois de France ; malheureusement elle était tout au plus un chemin du vivant de l'évêque de Tours dont nous vous parlons,

La rue, dit-on, ne fut percée qu'en l'an 1202, sur la lisière du clos Mauvoisin, lequel y confinait au clos de Garlande, en dépendant de la seigneurie du même nom. A cette date, en effet, le clos de. Garlande (ut donné en fief par l'abbé de Sainte-Geneviève à Matthieu de Montmorency et à sa femme. Mais la division ne s'était-elle pas jetée antérieurement dans le domaine seigneurial, et de façon à hâter Touverture de cette voie principale de communication, mitoyenne de deux clos primitivement distincts? Etienne de Garlande avait affecté, dès l'an 1148, plusieurs vignes de Garlande li la dotation de la chapelle Sainl-Aignan, établie h. Pans par les chanoines de Saint-Aignan, église d'Orléans, et le fait est que, dans la suite, on ne connut plus d'autre fief de Garlande, aliàs Galande, que celui qui appartenait audit chapitre. Il est vrai que la fusion de leurs droits respectifs a pu résulter d'une alliance que les Montmorency ont contractée avec la famille de Garlande, qui remplissait aussi, au xu'^ siècle, les premières charges du royaume. Anceau de Garlande fut sénéchal de France et pre.T.ier ministre, sous Philippe P"'' et Louis-le-Gros ; Etienne de Garlande, son frère, mourut évéque de Beauvais, en 1151, après avoir été lui-même sénéchal, chancelier et premier ministre pendant neuf années ; enfin Anselme de Garlande, une quarantaine d'années après la mort de cet évêque, remplissait les fonctions de prévôt de Paris. Les chanoines de Saint-Aignan passèrent un accord avec les juifs, sous le règne de Louis IX, pour leur vendre conditionnellement une maison et un terrain, où ils avaient alors la permission d'établir leur cimetière. Il ne se passa pas longtemps sans qu'on retirât cette autorisation ; mais c'est

précisément le cas aléatoire que le contrat de vente avait prévu, et le chapitre rentra dans tous ses droits.

Vers la fin du même siècle, presque tous les états se trouvaient exercés par la population de la rue Galande. Mais on y remarquait déjà des regrattiers, dont les traditions industrieuses sont précieusement conservées, en ce temps-ci, chez autant de gargotiers. Rien ne s'y perd !

Rue Drouot. (i)

La Grange-Batelière. — Les Pinon. — La Maison du Jockey-Club. — Crozat. — La Duchesse de Gramont. — L'Administration de r Opéra. — Les d'Augny. — M. Aguado. — Le Salon des Étrangers. — La Mairie.

L'une des deux branches de l'équerre que formait la rue de la Grange-Batelière se prolongeait en 1847, à la place de l'hôtel patronymique de celte rue, et prenait le nom du général Drouot, qui venait de mourir à Nancy. L'autre branche était de première pousse, et ledit château avait servi de tronc à toutes les deux. La rue Neuve-Grange- Batelière, dite aussi du Faubourg-Richelieu, se distinguait de celle de la Grange-Batelière en 1704 et commençait où commence notre rue Drouot, pour y finir à la hauteur de notre rue Rossini.

Le chef-lieu du nef l'avait pour avenue. Ce n'était pas encore un hôtel ; mais depuis longtemps ce n'était plus une grange, et il ne fallait plus, comme autrefois, y arriver par eau, dans un bateau. Vous étonnez-vous qu'on ait pu se baigner et pécher dans une rue aussi peu vénitienne ? Il descend encore de Montmartre, les jours de pluie, assez d'eau pour alimenter un étang, ou inonder démesurément un saut-de-loup, comme il y en avait sans doute devant la grange érigée en marioir, k un niveau depuis lors exhaussé. Les fossés de ce qu'on a appelé la ceinture de Sainte-Opportune sont depuis longtemps affectés à l'égout ; mais on

(I) Notice écrite en 1859.

les avait probablement établis pour servir à la défense, en prévision d'un retour offensif de l'ennemi. Ces fossés à la file, que depuis ont couverts les rues des Petites-Écuries, Richer, de Provence, etc., avaient pu d'autant mieux s'étendre ù la Gran^ïe- Batelière que Sainte-Opportune était en possession du fief dès l'année 1153, bien qu'il relevât plus ou moins de l'évêque. Les comtes de Laval en firent l'acquisition à la fin du même siècle ; Jean de Malestroit, évêque de Nantes et chancelier de Bretagne sous Charles VII, le donna aux blancsmanteaux, qui le vendirent au comte de Vendôme, et Catherine de Vendôme le mit dans la maison de Bourbon, par son mariage avec le trisaïeul d'Henri JV, Les financiers Vivien, qu'avait anoblis en 1491 René II duc de Lorraine et qui servirent plus tard de parrains h la rue Vivienne, achetèrent, au milieu du \\T siècle, cette Grange- Batelière, terre surburbaine qui, originairement, ne contenait pas moins de 194 arpens, mais que l'établissement du Rempart de la ville, autrement dit du Boulevard, réduisit à 168. Louis Vivien, sieur de la Grange -Batelière, maria sa fille, le 28 août 1608, à messire Daniel Bourgoin, dont l'arrière-petite-filie épousa, le 27 mars 1713, Anne- Louis Pinon, vicomte de Quincy-sur-Clier, et le manoir passa de la sorte dans la famille Pinon, avec la terre. Le fils et le petit-tils de ce nouveau seigneur portèrent l'un après l'autre au parlement de Paris le bonnet rond de velours noir, bordé d'un galon d'or ; ils demeuraient rue Culture- Sainte-Catherine, avant de transformer en hôtel leur maison des champs, dont le vieux colombier marquait la suzeraineté sur le beau quartier qui commençait h. sortir de leurs cultures.

Lorsque le président à mortier s'installa dans cette résidence, digne d'un souverain, ce fut pour y mener grand train : chaque dîner de cérémonie

qu'il donnait à l'occasion de la rentrée du parlement, lui coûtait 4000 écus. Le jardin de l'hôtel n'avait alors qu'un peu plus de 14 arpens ; mais les droits censitaires et de lods et ventes, attribués h la seigneurie, décrivaient un rayon si large et pesaient sur tant de maisons neuves, non-seulement dans le faubourg, mais encore dans les rues de Richelieu, Montmartre, Notre-Dame-des-Victoires, Feydeau, Saint-Marc, des Filles-Saint-Thomas, Neuve -Saint- Augustin, Neuve -des-Petils-Gliamps, Colbert, Vivienne, des Petits-Pères et place des Victoires, qu'ils faisaient ressembler le magistrat Pinon au marquis de Carabas. A l'occasion d'une réclamation d'une portion de ces droits, faite judiciairement au tenancier du domaine noble, mais que l'évêché avait eu en vasselage, M. de Vintimille, archevêque de Paris, publia un factum, par lequel on apprit que le revenu de la Grange- Batelière dépassait déjà un million au commencement du règne de Louis XV : il y avait de quoi partager ! Law, en ayant acquis tout ou partie, s'était qualifié lui-même seigneur de la Grange- Batelière.

M. Pinon n'échappa que par miracle à la terrible curée parlementaire du 20 avril 1795. La Grange- Batelière était personnellement occupée, pendant la Révolution, par des représentants montagnards : Christiani, du Haut -Rhin ; Vdlars, de la Mayenne. Ce fut sous l'Empire uue magnifique hôtellerie, dans laquelle des princes descendaient. Le duc d'Orléans y fut lui-même le locataire de M. Pinon, à partir du 25 mai 1814, jusqu'à ce que les appartements du Palais-Royal fussent remis en état. Puis la Ville, en 1820, fit l'acquisition de l'hôtel, pour y établir la mairie du II" arrondissement, et, vers la fin du règne de Louis-Philippe, les bâtiments en livrèrent place tant au prolongement de la rue rectifiée qu'à un nouvel hôtel

des Ventes mobilières et à bien des maisons d'un grand revenu. Le nom de Pinon y restait encore à une rue séculaire, qui commençait à gauche sur le point où naguère tournait à droite celle de la Grange-Batelière ; c'est maintenant la rue Rossini. Ne croirait-t-on pas que s'est éteinte, avant de subir cet affront, la race magistrale des derniers titulaires du tief? Loin delà ! des rejetons attendent que le soleil de la fortune redore cette tige, qui n'en a plus que l'ombre.

Un autre hôtel figure sur le plan de 1739, à l'encoignure de la rue Neuve-Grange-Batelière et du Cours, et il n'a fait depuis que s'alourdir de force constructions supplémentaires. En voici l'historique. Du fief sont achetées 2016 toises, en 1717, par Pierre Darieux, bourgeois de Paris, qui en cède 952 h Nativelle, architecte des bàtiments-du-roi, et celui-ci y élève deux maisons, pour les transporter, deux années après, à Farges de Polizy, munitionnaire-général des troupes. Nicolas Levasseur, conseiller au parlement, se rend adjudicataire de la double propriété, en 1722, par suite d'un retrait lignager exercé à sa requête sur Nativelle et ses acquéreurs; mais le munitionnaire, au bout de six années, prend de tels arrangements avec les créanciers du magistrat qu'il rentre en possession. Au décès de Farges, les biens de sa sucoession sont mis en vente par-devant les commissaires-généraux du roi : la grande maison, celle qui forme l'angle, est adjugée, avec son jardin, à messire François-Louis Le Tellier, comte de Rébenac. marquis de Souvré et de Louvois, maître de la garde-robe du roi et lieutenant-général ; la petite passe au bourgeois Lemaignen. Après l'avoir habité vingt-huit ans, M. de Louvois cède son hôtel, en 1764, à Jean- Joseph de la Borde, vidame de Chartres, conseiller-secrétaire du roi, lequel désintéresse bientôt

les héritiers de Lemaignen, pour réunir de nouveau les deux propriétés. M. de la Borde transporte ses droits, en 1783, au fermier-général Clément Delaage, mais en se réservant le jardin, sur lequel se sont ultérieurement casés les n"* 16 et 18 du boulevard Montmartre. M. Delaage s'empresse de démolir ce qu'a fait bâtir Nalivelle, à l'exception d'un bâtiment qui fait retraite encore sur le Boulevard, en s'y éclairant par deux fenêtres, et auquel on a ajouté sous le règne de Louis XVIII, un autre petit corps-de-logis, à l'extrémité de la propriété. Les autres, présentement surélevés tant sur la rue que sur le Boulevard, datent de 1784, comme l'escalier superbe du premier, comme le salon d'encoignure à six fenêtres et une ou deux autres pièces dont la décoration est encore de style Louis XVI.

Aussi bien cet immeuble, après la mort du financier qui l'a renouvelé, est acquis, sous l'Empire, par le comte Alexandre-Edmond de ïalleyrand- Périgord, aide-de-camp du prince de Neufchâtel, époux d'une princesse de Courlande. Ce neveu du prince de Talleyrand fait la campagne de Russie en qualité de colonel au 8* chasseurs, est nommé maréchal-de-camp en 1814 et soutient au Congrès de Vienne les intérêts du roi de Naples qui, une fois rentré dans ses Étals, lui donne le duché de Dino. C'est justement l'année 1815 qui le voit transmettre à M. Mouroult ses droits sur la propriété dont il s'agit. 31. Mouroult, neuf années plus tard, a pour preneur M. Debruges-Duménil, agent-de-change. Une galerie de curiosités, créée par ce propriétaire, par malheur a été vendue ; son moindre ornement n'était pas un cabinet, tout garni de laque jusqu'aux voussures, enrichissant le petit bâtiment qui reste de l'hôtel primitif. M. Jules Labarlhe, ancien avoué, auteur d'un savant volume sur l'art céramique, a épousé la fille de M. Debruges,

propriétaire actuel. Cette maison, si avantageusement située, a eu aussi pour locataires à citer : le Jockey-Club, depuis sa création en 1836 jusqu'en I800 ; le chirurgien Jules Cloquet, durant vingt ans ; le comédien Arnal, le facteur de pianos Pleyel et le restaurateur Laiter, dont les officiers supérieurs de l'armée alliée formaient la principale clientèle 11 la chute du premier empire.

En l'an de grâce 1729, Pinon de Quincy n'était encore que conseiller au parlement, comme Levasseur, et ils se touchaient de près d'autant plus que ce dernier, h la suite des deux maisons déjà portées h son actif, en avait quatre. Les proipriétaires sur l'autre ligne, en deçà de l'hôtel seigneurial, étaient: M"'- de Villefranche, le bourgeois Ponroy, Delaunay et Crozat.

Le financier Pierre Crozat, écuyer, n'avait guère là qu'un vaste potager en 1709, alors que la permission de relier cet annexe à son hôtel de la rue Richelieu, par un passage souterrain, lui coûtait 500 livres comptant et 10 de rente. Il s'y élevait au moins un pavillon quand Crozat le vendit à Lenormand, en ne gardant à sa charge que la moitié de la petite redevance annuelle. D'après une carte de Paris gravée en 1763, le jardin s'étendait pour le moins jusqu'au point où la rue Taitbout accoste la rue du Helder. Quant à l'hôtel encore debout, Carpenticr le dessina pour Bouret, avec la coopération de Desportes. Un autre capitaliste fameux, qui fit un peu de tout. M. de Laborde, y précéda M. de la Reynière et M. de Choiseul, ancien ministre, dont ce fut le dernier domicile. On y voit, en revanche, où se dressait le lit nuptial de la chanoinesse Béalrix de Choiseul-Stainville et du duc de Gramont, qui portait entre autres titres celui de souverain de Bidache et qui s'était une première fois marié à l'âge de 17 ans. Celte duchesse de Gramont n'était

pourvue que des agréments de l'esprit; l'homme d'iitat, son frère, ne négligeait ni ses conseils, ni ceux de M'"" deBeauvau. M'"'^Dubarry, que la duchesse avait irritée, l'a vue avec délices partager la disgrâce du ministre, qui tombait avec les parlements ; mais l'exil a eu ses grandeurs et puis un terme. Quelle catastrophe attendait à son tour le nouveau règne inauguré par de justes réparations! Les duchesses de Gramont et du Chàtelet, deux amies, partagèrent enfin le même supplice, à la satisfaction de Robespierre et de Fouquier-Tinville. L'hôtel de M'"<" de Gramont, restitué depuis à sa famille, n'attendit toutefois pas la Restauration pour être Vindé. Le vicomte de Morel-Vindé, agronome et littérateur, pair-de-France et ancien conseiller au parlement, était propriétaire de l'immeuble, en 1821, quand on a fait de son jardin l'Opéra et les passages qui s'y rattachent. L'administration de ce théâtre ne siège qu'après l'étatmajor de la garde nationale dans l'hôtel même, que la finance du xviu® siècle avait libéralement pourvu de sa cour spacieuse et carrée, de ses sculptures, parmi lesquelles on remarque celles du fronton, et d'une porte qui serait assez haute pour un arc-de-triomphc. On se , hausse involontairement pour passer dessous Étonnez-vous que les amours-propres et les prétentions des artistes, qu'on y voit plusieurs fois par jour, grandissent aussi ! Il faudrait les faire passer tous par la petite porte du passage noir.

Les Daugny, en revanche, sont moins prétentieux au XIX'' qu'au xvni* siècle : ils ont rengainé l'apostrophe qui donnait ii leur nom l'emblème d'une épée de gentilhomme et relativement ils se rangent tous les jours. Le premier fermier-général de cette famille, qui pour Paris et la finance quittait Metz et la robe, aimait avec passion la taWe. S'il avait dissipé les 2,664,000 livres qu'il fut con-

damné à restituer au Trésor en 1716, alors qu'Antoine Grozat, son confrère, était taxé à 6,600,000 livres, c'est la goinfrerie qui lui avait fait faire ses folies. Son tils, également dans la Ferme, entrait 35 années plus tard dans un hôtel tout battant neuf à la Grange-Batelière, vis-à-vis de celui dont nous sortons, et quel hôtel ! Avenue par-devant, grand jardin par-derrière, plus un manège couvert; petits appartements pour les maîtresses de monsieur, avec des peintures à demeure de Boucher, d'Eisen, de Vanloo, etc. Celui-là donc ne se contente plus de la bonne chère. Que ne lui coûte pas notamment la Gogo ! On surnomme ainsi M'"* Bellecour, qui a brillé dans l'opéra-comique avant déjouer à la Comédie- Française avec son mari, et ceGiles Colson,dit Bellecour, prélève de quoi faire lui-même des libéralités galantes sur celles du financier. Le même d'Augny se retire ensuite des affaires pour se marier ; seulement il est si peu fier de prendre pour femme la petite chanteuse Liancourt, fille de la Duval, qu'il s'exile avec elle dans ses terres pour deux années, avant de reparaître à Paris. Soit lui, soit son fils, un d'Augny, trésorier des États de Bourgogne, occupe l'hôtel en 1789, et des médailles, des tableaux, un cabinet d'histoire naturelle y sont l'objet de l'attention des curieux.

31ais bientôt le comte de Mercy-d'Argenteau, ambassadeur de l'empereur d'Allemagne, remplace d'Augny. Puis la Révolution transforme un des ci-devant hôtels de la lue de la Grange-Batelière en ministère de la Guerre. Celui qui fut d'Augny ressemble en quelque chose, peu de temps après le 9 thermidor, à l'arche d'alliance, d'où partit une colombe en quête d'une branche d'olivier, qui confirmât que le déluge finissait ; mais le ballon d'essai qui se lance pour cette fois est un bal, le bal des Victimes! L'Étranger a beau craindre

Paris, comme la peste, il viendra se l'inoculer, sous le prétexte de relever des victimes, mais encore plus pour voir ce qui reste des bourreaux, et le virus, au lieu de se cacher comme agent mystérieux de la contagion, prend toutes les formes de la séduction dans le salon des Étrangers, dont l'entretien est imposé à l'administration des Jeux.

Les bals masqués principalement font merveille à l'hôtel d'Augny ; les pontes du trente-et-un y tentent une fortune qu'aveugle plus encore l'incognito du masque. Seulement une dame d'honneur de M""' Bonaparte, aux derniers jours du Consulat, perd là un argent dont la source tinit par ne plus être plus pure que le gouiïre où il se perd, et le service de cette dame d'honneur est supprimé aux Tuileries, en même temps que les bals masqués au Salon des Étrangers : interdiction que ne lève pas l'Empire. Les réceptions continuent, mais à visage découvert. Les membres du corps diplomatique rencontrent sur ce terrain neutre plus d'un souverain, lors du mariage de Marie-Louise, et les gros fournisseurs de l'armée y coudoyent des gentilshommes de l'ancienne cour, sur le pied d'une égalité qui étonne encore moins ceux-ci que ceuxlà. On n'est reçu à l'hôtel d'Augny qu'en justifiant d'un nom à conserver et d'une fortune à compromettre ; les redingotes et les bottes servent ellesmêmes de titre à l'exclusion. Il y a successivement trois commissaires chargés de maintenir le décorum et de résoudre les cas de conscience de l'étiquette, le marquis de Livry, le marquis de Rueil et M. de Cussy, gourmand célèbre. A deux ou trois grands dîners par semaine sont conviés les membres du cercle ; Robert et Lointier servent et Brillât-Savarin prend ses notes sur le menu. Frascati ne peut donc être, de l'autre côté du Boulevard,

qu'une pâle imitation de cette maison de jeu sans pareille :

Qwin et erai magnœ pars imitanda domûs.

Pendant que Frascati survit au Salon des Étrangers, M. Aguado, marquis de Las Marismas, prend possession de l'hôtel d'Augny et y réunit une collection de tableaux, dont la vente fait événement après la mort de cet ancien banquier, qui a été marchand de comestibles. Le n" 4 dépend alors de la propriété, dont le jardin n'a pas encore cessé de se prolonger au-delà du passage Jouffroy. La révolution d^ 1848 trouve les bureaux de Ganneron et Gouin, banquiers, dans l'immeuble principal, qu'une compagnie d'assurances ne tarde pas h vendre à la Ville, qui aussitôt y rétablit la mairie h laquelle manque l'hôtel Pinon.

Rue des l^oyers. (4)

« Un avocat en une ville, dit le proverbe, un noyer en une vigne, un pourceau dans un blé, une taupe dans un pré, un sergent dans un bourg, c'est pour achever de tout gàler. » Or, près des vignes de Garlande il y avait plus d'un noyer ; on en voyait une allée toute garnie, comme l'Hoheveg d'Interlaken, et ce double rang de noyers séparait, on ne peut mieux, le clos Bruneau du clos Garlande. 3Iais le moyen que la vigne en bordure ne souffrît pas d'un pareil voisinage ! L'air et le soleil y manquaient lour-à-tour. Aussi bien une rue, à la place de l'allée, amenait la ville jusque-là dès le règne de Philippe-Auguste ; puis une chapelle y fut dédiée à saint Yves, patron des avocats, et même la dénomination de rue Saint- Yves prévalut au milieu du xiv' siècle, mais moins longtemps que ne dure un bon procès, sur la dénomination héréditaire qui rappelait les deux rangées d'arbres. Noyers en vigne, puis avocats en ville, quel surcroît de mauvais augure ! s'il faut en croire la sagesse des nations. Néanmoins la chapelle, que la Révolution avait fermée au culte, n'a vu tomber ses quatre murs, avec l'aile droite de la rue des Noyers, que pour faire place au boulevard Saint-Germain, et l'aile qui reste ne sera pas découpée : le boulevard nouveau se l'incorpore. Ainsi, l'allée d'avant Philippe-Auguste reparaît plus large et plus longue, mais sans changer de direction, après avoir passé huit siècles sans verdure.

(1) Notice écrite en 1861.

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