‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III (volume 2)Chapitre 39 sur 111 · RUE SOLY · texte numérisé non relu

RUE SOLY

Sainte-Chapelle, était propriétaire du 10 ; M. Dionis, du 6 ; le comte de Luges, du 4. La plupart des numéros impairs étaient en la possession de M. de la Poterie.

Parmi les prédécesseurs de ce dernier avaient figuré non-seulement Bertrand Soly, propriétaire aussi rue des Vieux-Augustins, mais encore Antoine Soly, un échevin du temps de Henri II, parrain de la petite rue. Le plus gras des Seize de la Ligue était un Soly, marchand établi près des Saints-Innocents, qui paraissait trop large des épaules pour la rue dédiée à sa famille. Au mois de mars 1589 il fut envoyé avec le conseiller Machault chez Molan, trésorier de l'Épargne, rue des Prouvaires, pour y saisir 360,000 écus d'or.* Michel Soly, l'un de ses descendants, était libraire à Paris : il avait pour marque de ses livres un Phénix.

Bue Pag;evin. (i)

L'ancien hôtel Massiac, pour lequel nous renvoyons les lecteurs à la notice de la place des Victoires et à celle de la rue des Fossés-Montmartre, donne pourtant rue Pagevin. Une des maisons qui y font vis-à-vis aux dépendances de l'hôtel, fut le siège, vers la fin du xvn« siècle, de l'académie de la Danse, établie en 1661, et dont les membres se proposaient de corriger et de polir la danse en s'y exerçant. Les académiciens n'étaient qu'au nombre de 13 ; la mort de chacun d'eux donnait lieu à la nomination d'un remplaçant ; les membres survivants le choisissaient parmi les maîtres à danser, qui pouvaient tous se porter candidats : la pluralité des suffrages déterminait l'admission. Les membres de cette compagnie jouissaient du droit de cornmittimus, comme les officiers commensaux de la maison du roi ; ils étaient dispensés de garde et de tutelle, exempts de taille et de guet, et leurs enfants pouvaient montrer leur art, comme professeurs, sans lettres de maîtrise. Les assemblées de l'académie de la Danse avaient lieu chez son directeur, lequel payait loyer au sieur Prudot dans la propriété voisine de la place des Victoires.

La portion de la rue Pagevin où siégea cette compagnie, s'appelait rue du Petit-Reposoir depuis cent ans, à cause d'un reposoir où s'arrêtait la procession de la Fête-Dieu, et elle s'était appelée Breneuse comme le reste de la rue Pagevin. Ce vieux mot français de breneuse voulait dire mal-

(1) Notice écrite en 18(il.

S30 RUE PAGBVIN.

propre. Mais la rue avait dû à un particulier, dès le commencement du xiv^ siècle, le nom de rue Jacques-Breneult. Nicolas Pagevin, seigneur de l'île Louvier, fut trésorier-général de la maison du duc d'Anjou et d'Alençon, frère de Henri III.

Son nom ne s'est appliqué, pendant deux siècles et demi, qu'à la section de notre rue comprise entre les rues des Vieux-Augustins (i) et Coq- Héron. Les propriétés du côté impair y appartenaient, avant la Révolution, à la comtesse de Choiseul-Gouffier, et elles avaient été bâties à la place des écuries de l'hôtel d'Épernon, maintenant hôtel des Postes.

Le surplus de la rue Pagevin a été dit Verdelet, Verderet, Merderet, de l'Ordure et Breneuse : qualifications peu regrettables. Jean-Jacques Rousseau y prit un logement en quittant l'hôtellerie de Saint-Quentin, afin de se rapprocher de M. Dupin de Francœuil, dont l'hôtel était rue Plâtrière, actuellement Jean-Jacques-Rousseau, en face de celle Verdelet. Le comte de Vannaux était propriétaire de la maison habitée par le philosophe et qui porte le n° 4.

A la rue Pagevin se sont ajoutées les deux autres en 4849.

(1) Présentement rue d'Argout.

Rue de la Vrillière. (i)

La rue des Fossés-Montmartre allait jusqu'à la rue Croix-des Petits-Champs, avant le raccourcissement de celle-ci. Mais la place des Victoires, lors de sa formation, ne communiqua pas tout de suite avec la rue de la Vrillière ; il fallut jeter par terre un bâtiment qui interceptait la vue de part et d'autre : place fut ainsi faite à une venelle, dite rue Percée, puis petite rue de la Vrillière et présentement Catinat, sur laquelle quatre maisons ont des croisées, mais pas une porte. Le plan de Lacaille, en 1714, présentait ladite ruelle comme une avenue ajoutée au grand hôtel qui maintenant est celui de la Banque ; toutefois les deux rives de la rue de la Vrillière étaient loin de se relier par l'unité de propriété.

La première maison de cette rue, côté droit, appartenait à Leduc, architecte ; elle fut restaurée, sous le règne de Louis XV, par un autre architecte, qui s'appelait Desmaisons. Les bureaux du journal 1 Union, qui en occupent un étage, ont des croisées donnant sur un balcon tournant, dont la grille est en fer battu bien ouvragé. L'encoignure de l'édifice sur la rue Croix-des-Petits-Champs est arrondie et dépasse hardiment l'aplomb du rez-de-chaussée. Lallemant, Ludet et Chapuis, contemporains de Leduc, étaient propriétaires des n°* 6, 8 et 10, et Chevallier de la Motte avait le 4, qu'on vient de rétablir de fond en comble.

Par conséquent, Rouillé, raaître-des-requétes et

(1) Notice écrite en 1861.

222 RQE DE LA VRILLIERE.

fermier des postes, n'avait réellement acquis, en l'an 4705, et chacun de nous se contenterait à moins, que l'hôtel édifié au siècle précédent par François Mansard pour le secrétaire d'État Phélypeaux de la Vrillière, seul ministre de Louis XIV que le régent ait conservé. Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, s'en rendit acquéreur deux années avant la mort du roi, son père, et il y fit faire des changements considérables par Robert de Cotte, architecte. La cour que cet amiral de France tint h Rambouillet, rivalisait pour l'esprit et le ton avec celle de Sceaux. Son tils, le duc de Penthièvre, dernier héritier des fils légitimés de Louis XIV et de M""» de Montespan, servit avec distinction et se fit estimer par l'exercice de toutes les vertus. Florian, d'abord page de ce prince, restait son favori, distribuait ses bienfaits et gardait un logement dans son palais, quoique la princesse de Lamballe, belle-fille du duc, y résidât. Cet ancien hôtel de Toulouse ét ùt décoré de peintures et de bas-reliefs magnifiques : 61 portraits en pied y représentaient les amiraux de France, depuis Florent de Varennes jusqu'au duc de Penthièvre. Un ordre de la Convention y transféra du Louvre l'Imprimerie nationale. Les discours des tribuns les plus ardents, notamment ceux de Robespierre, se tiraient alors à 400,000 ; toutes les fabriques de papier furent mises en réquisition, pendant trois ans, pour subvenir aux exigences de cette immense consommation. Marat, pour travailler pareillement au salut de la liberté, ne mettait pas en jeu, dans la cour du Commerce, moins de trois presses, qu'une autorisation écrite de Danton, ministre de la justice, lui avait permis d'enlever à l'Imprimerie nationale, pour le service deVAmi du Peuple. Laverne, directeur dudit établissement, ne monta pas sur l'échalaud, comme son prédécesseur, Anisson-Duperron ; mais

il se jeta d'une des croisées de l'hôtel en 1804. L'immeuble, sept années après, fut vendu par l'État à la Banque-de-France, dont les bureaux remplissaient précédemment, sur la place des Victoires, le ci-devant hôtel Massiac.

Rue de Cléry* (i)

Les Censives. — La Maîtresse de l'Abbé Terray. — Les Cochery. — Hôtel Poquelin. — M^^Lebrun. — Bucis. — M. Leblanc. — Af. Necher. — M. Roland. — Lt Carrefour. — Les Ébénistes. — André Chénier.

Sur un titre du temps de Louis XIII, la rue de Cléry est encore désignée rue des Gravois et chemin le long des fossez allant à la porte Saint- Denis. Un hôtel de Cléry projetait ses dépendances jusqu'aux Fossés de la ville : n'apparlenait-il pas au seigneur de Cléry, près d'Orléans, dont l'église, Notre-Dame-de-Cléry, garde le tombeau de Louis XI? En disant que la rue ne s'ouvrit qu'en 1634, plusieurs livres spéciaux lui font tort de plus d'une année ; mais aucune des maisons préexistantes n'y répondait encore au nom de Cléry, comme sous le règne de François I". La rue a servi de chemin de ronde entre ce séjour et les Fossés ; elle prend encore sa source près d'un endroit où a surgi la porte Montmartre.

iV° 1 : — dépendait du fief de l'Arche-Saint-Mandé, adjugé au sieur de l'Arche le 26 novembre 4656 et qui s'étendait sur les rues de Cléry, Montmartre et Saint-Joseph, sous la censive du roi. Jean Cochery était possesseur de la maison, vingt ans avant, et Charles Gouin, maître-chirurgien, vingt ans après. Reconnaissance passée au Terrier du roi, en 1702, par Gilles du Caroy, « maistre-d'hôtel du grand-

Ci) Notice;,écrite en 1858,

maistre de la maison du Roy, tant en son nom que comme tuteur de Jean du Caroy, fourrier du corps de la duchesse de Bourgogne, tils mineur de luy et de Catherine Gouin, sa femme. »

iV° 2 : — appartenait, avec des chantiers attenants, à Pierre Cochery en 1633. Il s'y débitait déjà du vin en 1787, comme à-présent.

La subséquente appartenait en 1703 à Maschary, avocat, qui l'habitait.

Il ne tiendrait qu'à nous de poursuivre assez loin cette nomenclature, de porte en porte. Mais des noms propres qui se présentent sans évoquer de souvenirs, nous aimons à faire bon marché. Le 9 appartenait, du vivant des Cochery, à M""' Gagny, veuve d'un conseiller. M"'' de Clercy, née Dupuy, y devint mère de M""' Damerval, grâce à l'abbé Terray, près duquel M"* de Lagarde la supplanta. Ce ministre, ennemi déclaré de la dette publique, fit faire plus d'une banqueroute. Chol de Clercy, écuyer, chevalier de Saint-Louis, réclama publiquement 40,000 livres à l'abbé Terray, somme dont ce mari de M'"*' de Clercy disait avoir été lésé sur la vente de sa charge de grand-prévôt de la maréchaussée de Lyon. Maintenant l'hôtel représente une sorte de cité, administrée par un concierge, qui se tient à l'affût, dans une logea guichet grillé comme un bureau de papier timbré ; la profondeur y est due à l'ancien jardin. Le 11, autre hôtel du grand siècle, qui a gardé une rampe de fer, fut élevé par Deroux, occupé par M""" Damand, puis arrangé pour Damand, trésorier du marcd'or, vers la fin du règne de Louis XV. Fiez-vous au mascaron qui décore la grande porte du 13 et en reporte l'origine au même temps ; mais regardez comme plaquées sur la cour depuis peu de temps deux tourelles, qui rappelleraient l'hôtel Cléi'y. Hènin, secrétaire du roi, vivait sous le toit

d'après. La porte cintrée du 14 fut franchie par Pierre Cochery, déjà nommé, qui en était propriétaire un siècle et demi avant le chevalier Lembert. N° 17. — Encore le même Cochery à reconnaître pour père de cet immeuble, né sur l'ancien emplacement de la voirie de Saint-Magloire, fief du Clos-aux-Halliers. De l'abbaye Saint-Magloire, représentée par l'archevêché de Paris, pour la perception de quelques droits de cens, et de l'abbaye de Montmartre, pour une dîme, relève ce fief allant jusqu'à l'égout, jusqu'au futur boulevard Poissonnière. L'hospice de Sainte-Catherine est toutefois seigneur censitaire du quart du terrain passant de Pierre Cochery, qui trouve d'autres amateurs pour le reste du même lot, à Louis-Henri de Berthelot, qui y laisse à ses filles. M"" de Lansac et la marquise de Vernouillet, l'hôtel dont il s'agit céans. Louis-Robert Halle de Chevilly acquiert en 1767 ; après lui vient sa veuve. A cette propriété fait vis-à-vis, dans le principe, un vaste espace où se tient le jeu du Pal-ie-Maii ; mais avant peu il s'y érige une série de maisons bourgeoises, qu'on y retrouve.

jyos 19 et 21. — Robert Poquelin, prêtre et docteur en Sorbonne, est regardé comme l'un des nombreux frères de Molière ; il a pris la qualité d'oncle en signant au contrat de mariage d'un neveu et d'une nièce du plus grand des poètes dramatiques ; un autre membre de cette famille, dont le prénom est identique, n'a pas eu moins de vingt enfants. On fait naître le théologien en 1630 ou bien 1632; on assure qu'il est mort en décembre 1714 ou en janvier 1715. Nous découvrons, en ce qui nous concerne, qu'aux termes d'un acte passé devant Lefèvre, notaire à Paris, le 8 juin 1700, il a fait donation à Louis de Lubert d'un grand hôtel avec jardin, contenant 759 toises de la ci-devant voirie de Saint-Magloire, quoique tributaire de Sainte-

Catherine pour le cens, et dont les deux immeubles susindiqués sont la division. Louis de Lubert lègue la propriété à l'une de ses filles, qui a pour héritiers sa sœur, Marie-Madeieine, fille majeure, et son frère, Louis-Pierre, lesquels vendent l'hôtel Poquelin, en 1778, à Jean-Baptiste Pierre Lebrun, marchand de tableaux, époux de M""' Vigée-Lebrun, peintre célèbre. Le mari forme, de son côté, une riche galerie dans la maison. M""' Lebrun, dans son appartement, reçoit une fois par semaine tous les princes de l'esprit, des arts et de la mode : les derniers-venus, fussent-ils maréchaux de France ou princes de Prusse, s'asseoient par terre, faute de place. Grétry, Garât, Martin, Viotti, Sacchini et Cramer font de la musique avec la maîtresse du logis, dont la voix argentine a du charme et qui joue aussi bien la comédie qu'elle chante. Une fête à la grecque s'improvise, une après-dînée, chez elle ; M. de Pezai, neveu de Cassini, et qui demeure dans le même hôtel, contribue à la mise en scène de ce souper chez Aspasie : en Athéniennes paraissent des invitées, telles que M""' Chalgrin, flUe de Vernet, et M"*^ de Bonneuil, future comtesse Regnault-de-Saint-Jean-d'Angély ; des convives sont à demi couchés autour d'une table, et le Chypre circule dans des coupes, pendant que la mélopée antique renaît de l'accouplement des sons doucement tirés d'une lyre d'or avec une ode, aux strophes qui s'exhalent des lèvres d'un poète couronné. Portée en 1793 sur la liste des émigrés, quand M"*' Lebrun rentre en France, après un laps de neuf années, elle est reçue par son mari dans une maison bâtie, rue du Gros-Chenet (maintenant du Sentier), aux dépens du jardin de l'ancien hôtel Poquelin ; mais elle donne encore des concerts, rue de Cléry, dans une salle qui, sous la Terreur, a discrètement servi à dire la messe, bien que la maîtresse de maison

exilée, peut-être même Molière à ses débuts, en eût fait plusieurs fois une salle de spectacle. Dans la même salle, sous la Restauration, ont eu lieu une exposition de peinture, au profit de quelque bonne œuvre, et les concerts du chevalier Berton, compositeur, fils et petit-fils de musicien, habitant alors la maison.

N" 23. — A Picard, trésorier des Parties-Gasuelles au milieu du siècle xvn, puis à sa veuve, puis à M. de Bragelongne, puis à M. de Ghastulé : voilà pour les propriétaires. Mais Ducis, en 1808, avait là un appartement ; il y fut honoré pour la seconde fois d'avances dues à son mérite, mais que ses opinions lui imposaient de refuser. Bien que déjà, nouveau Joseph, il eût laissé le manteau de sénateur entre les mains du tentateur, on lui offrait encore la croix-d'honneur. — J'ai refusé pis, osait répondre Ducis.

N" 25. — Les Picard en ont également disposé, et la famille de Cuisy au siècle suivant. Un des grands noms de ce temps-ci, qui a commencé au barreau, se rattache à la même maison, où un logement degarçon suffisait, vers 1830, à M. Baroche, président actuel du conseil d'État. Les savants du quartier la prennent pour l'ancien hôtel de M. Leblanc, ministre de la Guerre, qui a contribué à la découverte de la conspiration de Gellamare ; mais cette propriété voisine, que M. Necker et M""" de Staël ont aussi occupée, que M'"*= des Fournels a louée ensuite à la régie des Droits-Réunis et puis IIP mairie, section de Brutus, a disparu, en 1842, sur le passage de la rue de Mulhouse. Plus ou moins près dudit hôtel il y en avait un autre qu'on regardait comme l'œuvre de Richer et que M. Roland habitait dans les commencements de la Révolution.

Une statue de sainte Catherine, à l'angle de 1^

rue Poissonnière, rappelle que l'hospice de ce nom, ayant pignon sur le carrefour, exei'çait son droit de censive sur les hôtels que nous venons de citer. En face, une maison avance en angle aigu sur la rue du Petit-Carreau ; Gabriel Herbault, secrétaire du roi, se la lit adjuger au Chûtelet en 1738 et la transmit aux siens.

Là finissait en 1714 la rue de Cléry, forte do 39 maisons, de 15 lanternes. Elle portait le nom de Mouffetard depuis ce carrefour jusqu'à la porte Saint-Denis et 9 lanternes pour 42 maisons, qui suivaient l'ancienne contrescarpe, restée sous la censive du roi. On y remarquait déjà une construction à façade sculptée, au second coin de la rue Poissonnière ; elle avait alors une grande porte, et M. de Noisy en était propriétaire, ainsi que de la maison voisine, dans les premières années du xvni* siècle.

Desgoultières, marchand de vins, se rendait adjudicataire, en 1784, de l'encoignure qui fait visà-vis. La quatrième maison, même côté, avait enseigne : Au Roi-Louis XIII ; un rôtisseur, nommé Ruelle, l'avait acquise en 1682 des héritiers de Forestier, meimisier, qui l'avait tait bâtir trentecinq années avant sur un terrain au sieur Anne de Louis. Beaucoup de menuisiers-ébénisles se suivaient déjà dans les boutiques de la rue. Néanmoins Berthelot de Pléneuf, baron de Blaye, munitionnaire des vivres, y possédait une grande propriété, cinquième avant la rue Sainte-Claude (i), que le roi se vil obligé à prendre en compte, puis qui passa pour sûr à Leblanc, le ministre.

Enfin, dans un immeuble à gauche, faisant retour sur la rue Beauregard, à l'extrémité de celle Cléry, s'opéra l'arrestation d'André Chénier, con-

U) Maintenant rue Chénier.

230 riUE DE CLERY.

damné à mort le 7 thermidor an xi. Le poëte s'y livrait k l'étude beaucoup plus qu'aux conspirations ; mais il avait fait insérer dans le Journal de Paris des lettres qui le rendaient un des chefs du parti proscrit le 7, mais triomphant le 9 du même mois.

Rue de Clichy. (i)

Le Coin de Verdure. — La Robe en Gage. — Le Misanthrope. — M. Bouiin. — Tivoli h^ — M. Daugny. — Le Duc de Gramont. — il/"*" Coupé. — M. de la Bouxière. — Tivoli II.

Elle fut d'abord chemin de Glichy, en raison du village dont elle prenait la direction ; puis rue du Coq, à cause du château du Coq et des Petits-Porcherons, devant lequel elle partait de notre rue Saint-Lazare.

Chaque printemps, il n'y a pas longtemps, chargeait encore trois acacias, de grappes blanches et parfumées, au coin de la rue, sur la droite ; à l'ombre de ces arbres se dressait une étagère de melons à vendre, pendant les chaleurs de l'été, et, aussitôt que les rameaux épineux n'avaient plus même de feuilles, un Auvergnat faisait rougir sa poêle, au pied des acacias, pour y griller le fruit du marronnier. Derrière cette sorte de tonnelle, qu'a renversée le vent du progrès sous la dernière république, un comptoir en étain étalait déjà ses gobelets, et un homme en tablier brun, pourvu d'un sac à la malice comme ( elui des escamoteurs.

(1) Notice écrite en 1858. La rue de Clichy ne se tient plus qu'à cloche-pied dans la rue Saint-Lazare, depuis que l'église et le square de la Trinité, avec une sorte de grande place, en ont absorbé tout le bas du côté droit. Elle finissait à la barrière Clichy, au lieu de laquelle une place du même nam a jiour centre un monument, érigé en 1869 et commémoratif de la défense de Paris par le maréchal MoQcey.

débitait aux buveurs n'ayant pas d'autre cave que celle du coin des rues, le vin d'un cru qui n'aura jamais de nom, mais à un prix plus élevé que l'ordinaire des meilleures tables. Du paysage rétrospectif que notre plume vient d'esquisser, arbres et fleurs ont dis{3aru ; il ne reste plus que la fabrique, diminutif d'un ancien cabaret de la Grande-Pinte ou de la Petite-Pologne, qui était plus en regard de la chaussée de la Grande-Pinte ou d'Antin.

A côté du comptoir d'étain, depuis un temps immémorial, se tapit, au u° 4, un petit garni, le refuge des bonnes sans place qui, au lieu de chercher de nouvelles conditions, prennent souvent le parti d'en faire. Une jeune femme y vécut, au commencement du règne de Louis-Philippe, dans un élat de dénùment que son amour pour un tout jeune homme rendait alors intéressant; ayant laissé en gage sa dernière robe chez le costumier du Prado, elle garda trois mois la chambre ; le peu d'argent que l'amant se procurait était remis tous les soirs au marchand de marrons d'en-bas, qui faisait quelques provisions, mais si peu que la pauvre lille en devenait maigre pour sa vie, et le loyer courait toujours : la robe de cette Mimi- Pinson ne fut dégagée qu'après Pâques. Que les temps sont changés ! elle roule maintenant voiture ; ses amples robes font un frou-frou du diable. Faut-il vous dire entin son nom? La chanson des Reines de Mabille le fait rimer avec Clara : par malheur, la rime n'est pas riche.

L'autre encoignure est une maison Guillaume, bâtie vers la fin du xvni'= siècle.

Un peu au-dessus du petit garni, une grande masure avec des dépendances avait l'air d'être inhabitée ; les murailles s'en lézardaient, ses persiennes se mangeaient aux vers, malgré le rideau

extérieur des toiles d'araignée qui y pendaient en loques, et le toit pliait. Le décès du propriétaire s'y déclara pourtant en 1844, et il avait passé là une quarantaine d'années avec sa bonne. C'était un misanthrope, qui ne souffrait ni qu'on titune réparation au bâtiment ni qu'on échenillàt le jardin. Reçu avocat dans sa jeunesse, il avait pris le monde en dégoût à la suite du refus d'une demoiselle dont il avait demandé la main.

Un des fondateurs de la compagnie du canal de l'Ourcq, M. Bainguerlot, a laissé à sa fille, M"^ de Vatry, un hôtel qu'occupait la légation d'Espagne il y a douze ans, mais qui fut édifié au siècle dernier pour le financier Boulin, trésorier- général de la marine. En ce temps-là on appelait des Folies les plus grandes maisons de campagne qui se créaient dans les faubourgs ; mais Boutin eut sur Méricourt, Regnault et Rambouillet cet avantage qu'on se contenta longtemps de dire Boutin le jardin qu'il fut le premier à qualifier, en mémoire de celui d'Horace, Tivoli. Merveille, en effet, que ce jardin ! il était dessiné surtout dans le genre anglais, une innovation pour la France; mais il avait tant d'étendue qu'on avait pu y faire la part de la manière de Lenôtre. Outre ses arbres, ses espaliers, ses fleurs et ses pièces d'eau, on vantait du riche financier la collection de minéralogie, le cabinet d'histoire naturelle et les serres pleines de raretés. Cet hôtel, qu'embellit encore une spacieuse cour ombragée, n'était alors qu'un pavillon d'honneur, avec son escalier grandiose ; le domaine avait, rue de Clichy, une entrée principale, c'est vrai, mais à l'usage du jardin, qu'on demandait souvent à visiter. De plus grande importance était l'hôtel de la rue Saint-Lazare élevé sur la lisière du jardin Boutin en 1788, comme nous l'avons dit

dans la monographie de cette rue (i). Combien d'autres rues devaient sortir de ce Tivoli, premier du nom ! Des fêtes brillantes y eurent lieu sous le Directoire, époque altérée de plaisirs; les incroyables mirent donc à la mode ce Tivoli où l'on dansait, sans préjudice pour divers autres jeux, pendant toute la belle saison. C'était pourtant le temps où les Clichiens, dont les réunions politiques se suivaient de près dans ce lieu de plaisir, furent déportés h la Guyai-e. Tivoli, durant le Consulat, resta quand même de bonne compagnie ; sa décadence ne commença qu'aux dernières années de l'Empire. Napoléon y donna un banquet à la garde impériale. Sous la Restauration, les fêtes avaient pris de telles allures que s'en abstenir devint du meilleur ton. Aussi bien le premier Tivoli, sous le règne de Charles X, fut transformé en un quartier nouveau par Mignon et Inguermann.

Cliaussart avait dessiné pour M. de Meulan, receveur-général des finances, une maison que Germain Brice disait située un peu plus bas que le jardin Boutin, en notre rue ; une manière d'almanach la mettait, au contraire, un peu plus haut en 1787, et c'est à-peu-près l'endroit où Lemaire voyait en 1813 un hôtel Gramont. M. de Meulan eut un fils receveur de la généralité de Paris et pour petite-tille M""^^ Guizot. Presque en face avait son hôtel 31. Daugny, le Richer ou le Domange de son temps. Le fermier-général son père avait épousé la Liancourt, petite chanteuse, qui était la tille naturelle d'une autre actrice de l'Opéra, nommée Buva\, surnommée Bont-saig^teux et la Constitution.

(1) L'^dit hôlel de la rue Saint-Lazare s'est reconstruit récemment pour les bureaux du chemin de fer de Lyon. Ceux de la compagnie d'Orléans occupent largement la place de l'hôtel de la rue de Clichy.

Le duc de Gramont ne doit pas avoir eu moins de deux hôtels en cette rue : l'un a pu être antérieurement à tel ou tel des propriétaires précités et l'autre postérieurement à M"'' Coupé, de l'Opéra. Le terrain de la rue de Berlin lui appartenait sans nul doute du côté de celle Clichy.

M"^ Coupé eut elle-même deux hôtels di primo cartello, qui s'embrassaient. Elle cacha dans l'un des deux, à une époque où les jeux et les ris ne prolongeaient aucune jeunesse, Vergniaud, Roger- Ducos et Fonfrède : Robespierre mettait déjà les girondins au ban de la République, comme tédéralistes. La villa du haut, près la barrière, n'était à M"'' Coupé qu'en jouissance viagère ; Robert Jaunel,. intendant-général des postes, avait donné 80,000 livres pour l'y mettre, en réservant la nue-propriété aux enfants de M"'' de Lumigny, amie qui vivait avec elle. Une pension de l'Université, dirigée par M. Barthélémy, puis par M. Rouit, a occupé en grande partie ledit hôtel ; il en subsiste un pavillon, 88, rue d'Amsterdam, habilement refait par M. Pigeory pour M'"" de Nujac, élégante femme du demi-monde qui ne manque pas une course de Chantilly. L'abbaye de Montmartre avait directement vendu à la charmante usufruitière un arpent de terrain, sans que nous puissions dire sur quel point. Une maîtresse de pension exploite un peu plus bas, au n° 57, la seconde maison de M"" Coupé. C'était vraisemblablement une des libéralités de M. de Gramont, à qui revenait cher l'amour de sa voisine. Il lui donnait 100 000 livres par enfant, elle ne fut pas moins de six fois mèi'e. L'architecte Harris, son dernier-né, périt en 1848, victime de la guerre civile, à la tête d'une légion de la garde nationale, dont il était le colonel.

Mais doit-on voir en cette actrice, à laquelle les Biographies n'ont pas consacré d'article que nous

sachions, une chanteuse ou une danseuse? Deux quatrains ont couru en 1752, qui lui reconnaissaient un talent dont ils vont nous donner l'écho : L'un disait :

Quand vous clianlez, belle Coupée, Trop attentif à vos attraits ; J'ignore si mon âme est bien y\as occupée De votre chant ou de vos traits.

Et voici l'autre quatrain :

Coupé, mille amours sur vos traces Viennent entendre vos chansons; Vous les attirez par des sons El les retenez par des grâces.

Une actrice récitante et chantante de ce nom avait pris sa retraite en 1750, avec une pension de 1000 livres, qui s'est élevée dans les bonnes années à 1300, et qu'elle touchait encore en 1766. Si elle ne reparut pas sur la scène après l'avoir quittée, c'est qu'elle avait laissé une fille ou une sœur cadette dans le même emploi. Impossible en tout cas que les Coupé fussent moins de deux, les ballets ayant eu la leur pendant plusieurs années où le personnel du chant avait aussi la sienne. Le Journal de Barbier, dès le mois d'aout 1742, parlait d'une petite Coupé, comme s'il y en avait une plus grande :

" La letite Coupé, disait-il, s'est entêtée d'un gre- 1 uchou étranger. Le milord StrafFord, qui a été averti qu'elle voulait s'enfuir avec lui, a fait tapage. Tout est raccommodé »

Mi'^^ Coupé représentait l'Amour dans les Fêtes de t Hymen et de V Amour, le 15 mars 1747. La danseuse appartenait encore à l'Opéra en 1759 ; mais l'année suivante elle était déjà riche, d'après une

RUE DE CLlCHY. 237

chronique inédite, et elle passait la nuit du jeudi 13 novembre avec le comte de la Marche, prince du sang, qui n'en avait pas moins plusieurs maîtresses et notamment la D"*' Goraline, ancienne actrice de la Comédie-Italienne. Cette nouvelle à la main nous paraît concerner la belle de nuit qui fut ensuite celle du duc de Gramont.

M. de la Bouxière, fermier-général, avait en regard des propriétés Gramont et Coupé un parc de 20 arpens, avec un pavillon du dessin de Carpentier. C'était un édifice à la romaine, d'ordonnance ionique, à pilastres et couronné d'une balustrade. Tivoli ne quitta l'ancien jardin Boutin que pour l'ancien parc La Bouxière, et ce lieu de plaisance public redevint à la mode. Par malheur la prison pour dettes, dite Clichy, diminuait et assombrissait le jardin, avant que Tivoli disparût de nouveau sous la crue de maisons et de rues qui l'avait déjà submergé plus bas. Cette phase de l'inondation ne laissait surnager du second jardin public de la rue de Clichy que des ilôts de verdure, entièrement entourés de murs, et le pavillon La Bouxière, affilié à la rue Moncey.

Rwe Cloche-Perce, (i)

En l'année 1733 a paru le grand ouvrage sur Paris signé Sauvai ; mais Sauvai, conseiller au parlement, n'en avait établi que les rudiments, sous la forme de notes, qu'il ne destinait pas à l'impression, et plusieurs de ses collègues avaient fait le reste. D'après le livre dont nous parlons, la rue Cloche-Perce fut dite vers 1660 de la Grosse-Margot, à cause d'un cabaret. Bien que Sauvai et C''^ ne représentent pas, à nos yeux, une autorité infaillible, cette version est plus vraisemblable que certaine tradition qui veut que Marguerite de France, fille de Henri II, puis reine de Navarre, ait séjourné au n° 14. Cette princesse, qui ne donnait pas l'exemple de toutes les vertus s'il faut s'en rapporter au sens qui fait encore prendre adjectivement l'abrogé de son propre nom, peut avoir ou rendu ou reçu d'amoureuses visites rue Cloche-Perce; Charles IX lui-même avait dit: — En donnant ma sœur Margot au prince de Béarn, c'est comme si je la donnais ù tous les huguenots de France... Mais la résidence avérée de cette reine, depuis son divorce h. l'amiable, était son palais de la rue de Seine. D'ailleurs, il est peu présumable que Louis XIV, qui régnait à l'époque indiquée par Sauvai, ait toléré qu'une rue de Paris portât, du chef de ' la première femme de son aïeul, la dénomination de Grosse-Margot. Mieux vaut donc croire à une enseigne. La rue, d'ailleurs, se trouvait habitée dès le milieu du xni" siècle, et elle s'appelait, comme un de ses habitants,

\l) Notice écrite en 1858.

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